Je ne peux plus me permettre de travailler gratuitement

I can't afford

Le gif est extrait de la série Girls

Quand j’ai vu ce gif, il m’a interpellé parce qu’il faisait écho à un article que j’avais envie d’écrire depuis un moment, sur le travail de jeune chercheur comme vocation.

Lors d’une conférence à laquelle j’ai participé, une fonctionnaire d’une administration territoriale m’avait demandé si nous étions payés pour nos interventions. Ca m’avait fait rire, à cause de la différence de référentiel : les doctorants sont déjà contents quand leurs labos ou leur école doctorale prend en charge leurs frais de transport et d’hébergement.

Nous autres, les (apprentis-)universitaires, nous faisons beaucoup de travail gratuit : colloques et autres journées d’étude (que ce soit en tant que participants ou qu’organisateurs), écriture d’articles adressés à des revues universitaires, parfois donner des cours (je ne sais pas quelle est la réalité de ce phénomène évoqué par Typhaine Rivière dans sa B.D. Carnets de thèse : son héroïne apprend après un semestre de vacations qu’elle ne pourra pas être rémunérée pour ce travail parce qu’elle ne remplit pas les conditions requises, mais que ce n’est pas grave parce qu’elle pourra ajouter une ligne sur son CV) ou réaliser des tâches afférentes à l’enseignement (surveiller des examens ou corriger les copies de cours qui ne sont pas les siens, par exemple).

Cette situation n’est évidemment pas le propre du monde de l’université. De nombreuses professions artistiques et intellectuelles présentent le même rapport à la rémunération, qui serait une forme de bonus occasionnel. Certains emplois ne sont pas considérés comme méritants (toujours) salaire. Deux registres de justification (au moins) peuvent être avancés. Tout d’abord, le travail intellectuel et artistique serait inutile : on voit assez bien à quoi peut servir un artisan qui fabrique des pelles (ça doit bien exister, non ?), mais un philosophe… Déjà au XVIIIème siècle, Adam Smith dans la richesse des nations classait les artistes comme improductifs (cela écrit, il y mettait aussi les médecins, donc ce n’est peut-être pas si infamant). Sans entrer dans le détail des réfutations qu’on pourrait apporter à l’affirmation « les productions artistiques et intellectuelles sont inutiles », qu’un philosophe serait sans doute plus à même que moi de réaliser ; disons simplement que dans les univers dystopiques, le contrôle de ces productions est l’un des ressorts du mécanisme totalitaire. Ensuite, il y a l’idée qu’un travail effectué avec plaisir ne devrait pas être rémunéré, ou pas autant. L’étymologie (contestée, selon Wikipédia) du mot « travail », tripalium (instrument de torture à trois pieds, en latin) a laissé des marques durables : le travail relève de la contrainte, le loisir du plaisir, c’est comme ça.

Les emplois vocationnels sont moins rémunérés que les autres, c’est comme ça. Danièle Kergoat , Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier le montrent à propos des infirmières. Hypothétiquement les emplois qui ne feraient pas l’objet d’une vocation mériteraient d’être rémunérés davantage que les emplois-sacerdoces, pour compenser peut-être. Pourquoi payer moins les infirmières, les dessinateurs, les journalistes ? Parce qu’ils constitueraient une réserve de travailleurs « captifs », parce que le plaisir supposé qu’ils éprouveraient à exercer leur activité constituerait une rémunération symbolique, parce que ces emplois nécessiteraient des qualités (dispositions propres à l’individu) plus que des compétences (qui s’apprennent) ? Je ne sais pas.

Le problème de ce système, c’est son injustice. Injustice de cette moindre rémunération par rapport à d’autres métiers également définis comme vocationnels mais qui sont perçus comme nécessitant davantage de compétences (je pense notamment aux médecins). Injustice entre ceux qui ont les moyens (par exemple grâce à un soutien financier de la part de leurs familles) de suivre leur vocation et ceux qui doivent renoncer ou exercer un emploi « alimentaire » en parallèle de leur activité intellectuelle ou artistique. Injustice parce que le travail réalisé par les artistes et les intellectuels n’est pas reconnu comme productif.

Alors, c’est quoi la solution ? Déjà, du moins pour en revenir aux enseignants-chercheurs, on peut lutter. Des collectifs de précaires se forment dans certaines universitaires pour dénoncer les abus et obtenir de meilleures conditions de travail. Plus largement, il faudrait un changement de paradigme. Une doctorante étrangère (je crois qu’elle était suédoise) me disait que dans son pays, tous les doctorants avaient un financement. Parce qu’on considère qu’ils travaillent. En France, les bourses en lettres, sciences humaines et sociales sont relativement rares (33% des doctorants ont un financement de thèse, 33% ont un emploi et 33% sont sans financement).

Est-ce qu’on a vraiment envie de penser l’activité professionnelle comme nécessairement contraignante ? Est-ce qu’on a vraiment envie de considérer l’utilité d’une production sous l’angle de la rentabilité économique ou ses applications pratiques ? Il y a sans doute beaucoup de choses à changer dans notre rapport au travail, et dans les conditions dans lesquelles il s’exerce. Et on pourrait en profiter pour penser à ça.

A lire aussi : enseignement et vocation, les doctorants sont-ils les précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche ?, la précarisation de l’enseignement supérieur et de l’université

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1 commentaire

  1. Super article et sur un sujet tres actuel et interessant. Je pense aussi que notre systeme professionel actuel se base sur une notion de remuneration symbolique plus que financiere qui serait censee avantager les deux parties. L’exemple du stagiere est frappant: il est largement sous-paye mais en contre-partie il gagne de l’experience. J’avais un jeune professeur a l’universite qui travaillait sur ces questions et qui avancait meme l’idee « d’exclavagisme professionel » puisque c’est un cercle vicieux auquel il est tres difficile de sortir pour les personnes qui ne sont pas en position de pouvoir. Merci pour l’article!

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