Lecture de Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, de Maud Simonet

Couverture de Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

Ce livre m’a surprise. Au regard du titre, je m’attendais à une exploration systématique (ou aussi systématique que possible) de différentes formes de travail gratuit, basé soit sur une série de témoignages (sur le modèle des intellos précaires, qui est le modèle que j’avais en tête) soit sur des réflexions plus théoriques sur l’intrusion de la gratuité dans le travail (salarié). Le livre, assez court, prend cependant une troisième voie, intermédiaire, et fortement structurée par la conceptualisation de ce qu’est le travail gratuit. En effet, comme le souligne les exemples de travail gratuit étudiés par l’autrice dans les différents chapitres (exploitation des capacités des utilisateurices pour faire avancer la numérisation d’ouvrages par le recaptcha, entretien par des bénévoles de parcs municipaux, service civique réalisé en association…), ces activités sont souvent niées comme travail, par les affects qu’elles suscitent (elles seraient faites par plaisir) ou le cadre dans lequel elles se situent (association, stage, etc.). Pour contrer ces arguments, l’autrice se base sur la critique féministe de ce qui est selon elle l’archétype du travail gratuit : le travail domestique. Après une synthèse très stimulante et précise des débats autour du travail domestique parmi les féministes des années 1970 (qui s’adossent sur la pensée marxiste), l’autrice reprend à son compte une des conclusions de ces réflexions, à savoir que ce n’est pas la nature de la tâche ni la non-rémunération qui font le travail domestique, mais son appropriation par autrui. L’autrice tente dès lors de démontrer que les exemples qu’elle développe (heures de bénévolat posée en condition ou en contre-partie possible de la perception d’allocations par des personnes précaires, stages, etc.) ne sont pas du travail gratuit en soi, mais ils le deviennent lorsque ces activités sont construites et envisagées comme un marche-pied dans l’emploi. Elle critique notamment l’argument selon lequel si cette activité est choisie (et non imposée), il ne s’agit pas de travail ; puisqu’une personne peut s’impliquer « volontairement » dans une activité bénévole ou non-rémunérée si elle a l’impression que c’est la seule manière pour elle d’entrer dans l’emploi rémunéré. En conclusion, l’autrice propose l’étude de deux « scénarios » pour faire disparaitre le travail gratuit.

La brièveté du livre empêche l’autrice de faire un examen plus systématique des différentes situations de travail gratuit, ce que je regrette. Cependant, il est stimulant, érudit et chacun des types de travail gratuit fait l’objet d’un examen approfondi et rendu concret par l’emploi d’exemples empiriques. J’ai particulièrement apprécié les chapitres sur le travail domestique, qui sont une excellente synthèse des courants marxiste et matérialiste du féminisme.

Pour aller plus loin

Recension pour la Nouvelle revue du travail
La fine limite entre le travail gratuit et l’exploitation : l’essai de Maud Simonet
22h05 rue des dames
EPS et société
Le monde diplomatique
Contretemps : extrait

Lecture de Chère Ijeawele, de Chimamanda Ngozi Adichie

Couverture du livre Chère IjeaweleJ’avais renoncé à lire ce livre (au regard des 140 autres essais qui m’attendent), jusqu’à ce que je le vois dans le catalogue de ma bibliothèque et j’ai craqué. Le livre se présente comme une longue lettre en réponse à la question d’une amie de l’autrice : comment donner une éducation féministe à sa fille ?

La réponse de l’autrice explique d’emblée que selon elle, on ne peut pas écrire de « manuel féministe » qui serait applicable dans toutes les situations. Il s’agit au contraire de prendre en compte le contexte et d’écouter son instinct. Elle propose ensuite 15 suggestions qui structurent l’ouvrage et qui sont autant de conseils et recommandations concrètes pour offrir une éducation féministe à son enfant. En prenant toujours soin de mobiliser des exemples concrets pour illustrer ses propos, l’autrice accorde une importance particulière aux mots dans l’éducation, que ce soit donner les mots exacts à l’enfant ou l’adolescente pour penser certaines réalités (comme l’anatomie) ou être vigilante sur les connotations des mots qu’on emploie (par exemple, éviter d’appeler sa fille « princesse », car ce terme charrie un imaginaire sexiste). Il s’agit également d’être attentive aux justifications apportées à certaines décisions ou demandes, que ce soit des justifications liées au genre directement (« parce que tu es une fille ») ou indirectement (« ça ne va pas plaire aux gens que tu fasses ceci »). Plus largement, l’autrice préconise d’ouvrir au maximum les possibles pour sa fille, que ce soit en lui donnant le goût des livres, en lui montrant des héros noirs, en la mettant en présence « d’oncles » et de « tantes » issus de différents horizons et qui puissent lui proposer des modèles alternatifs. Il s’agit de ne pas subir la norme ou la tradition, mais de se positionner par rapport à elle, par exemple en sélectionnant les aspects de la tradition que la mère juge compatible avec ses propres valeurs afin de les présente à sa fille, et d’ignorer les autres.

Ce livre est à mettre entre toutes les mains, parce qu’il permet de donner des outils accessibles pour penser ses propres pratiques à la lumière du féminisme (qu’on ait un enfant ou non) dans un langage clair et vivant, même s’il ne sera probablement pas une révélation pour les personnes déjà sensibilisées à ces thématiques.

Pour aller plus loin
« Chère Ijeawele » : pourquoi faut-il (re)lire le manifeste féministe de Chimamanda Ngozi Adichie en 2018
Apprendre à éduquer
Héroïne d’ici
Les missives
Chère Ijeawele : le féminisme de Chimamanda Adichie

Lecture de Pourquoi le patriarcat, de Carol Gilligan et Naomi Snider

Je connaissais déjà Carol Gilligan pour son livre Une voix différente, mais j’ai découvert Pourquoi le patriarcat ? par le podcast Les couilles sur la table. En écoutant cet épisode (en anglais), j’ai été interpellée par l’idée qu’il y aurait un aspect de l’éducation différenciée des garçons et des filles dont j’ignorais tout.

Le livre est écrit à plusieurs voix, celle des autrices mais aussi de leurs étudiant.es. C’est un livre incarné, qui raconte le sentiment de dépossession de soi ou de deuil de relation des personnes citées ou autrices, étayé par quelques travaux de psychologie menés principalement auprès d’enfants. La thèse principale de Carol Gilligan et Naomi Snider est la suivante : le patriarcat persiste aussi en raison des mécanismes psychologiques différenciés qu’il impose aux garçons et aux filles, qui a pour conséquence l’impossibilité à nouer de véritables relations.

Cette thèse repose sur trois présupposés sur la structure du patriarcat :
1/ Certaines qualités sont perçues comme masculines et d’autres comme féminines, et les premières sont plus valorisées que les secondes
2/ Certains hommes sont élevés au-dessus des autres et tous les hommes sont élevés au-dessus des femmes
3/ Les hommes ont leur identité propre, tandis que les femmes sont idéalement sans individualité et désintéressées

De ce troisième présupposé, les autrices déduisent l’impossibilité des personnes appartenant à une société patriarcale à nouer de réelle relation avec autrui, puisque les hommes sont encouragés à faire preuve de détachement sur le plan affectif et les femmes ne peuvent pas entretenir de relation sociale si elles ne peuvent pas mettre dans la balance leur individualité. Le prix à payer à se soumettre à ces injonctions est donc important, les relations constituant un besoin essentiel pour les êtres humains. Ce prix se manifeste dans les signes de détresse psychologique que manifestent les garçons vers 4 à 7 ans (par exemple par des troubles du comportement, de l’attention et de l’expression) et les filles à l’adolescence (dépression, trouble du comportement alimentaire, …). Selon les autrices, ces troubles manifestent la résistance des enfants et adolescent-es à la perte : injonction à la perte de l’empathie pour les garçons, injonction à la perte de son affirmation de soi chez les filles.

Néanmoins, iels s’y soumettent parce que se fondre dans ce moule permet de se prémunir contre la vulnérabilité qui découle du fait d’aimer : aimer expose au risque de perdre l’être aimé, ou d’être trahi-e. Les autrices citent Adam Philips : « Quelque part en notre fort intérieur, nous associons le fait d’être aimé-e avec le fait d’être trahi, et le fait d’être trahi avec notre capacité à grandir ». Les enfants et adolescent-es apprendraient donc à faire preuve d’une forme de réserve afin de se protéger : les garçons sacrifient leurs relations intimes avec d’autres garçons au bénéfice de relations plus superficielles mais moins risquées émotionnellement et les filles sacrifiaient l’expression de leur « voix » véritable pour ne pas être rejetées. Autrement dit, iels accepteraient de renoncer à la relation véritable au profit des relations, ce qui est codé comme un signe de maturité.

Selon les autrices, lorsque la connexion est contrariée, la réponse spontanée d’un enfant est de protester, de montrer de la colère, afin de rétablir la connexion. C’est seulement lorsque la protestation n’est pas prise au sérieux par son interlocuteur-ice que l’enfant va se détacher et renoncer à rétablir la connexion. Or, le patriarcat rend la protestation face à l’injonction différenciée (insensibilité masculine, perte d’affirmation de soi féminine) inefficace et pervertit la capacité de guérison mutuelle. Ce système a d’autres effets pervers, puisqu’il conduit les garçons à adopter les comportements dont ils cherchaient justement à se prémunir (la trahison) et l’expression du mécontentement des femmes est sanctionné socialement (d’où les injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes, à qui on reproche soit leur excès d’assurance soit leur manque d’assurance). Il conduit également les femmes à négliger leur propre besoin de care : « Répondre aux besoins des autres au détriment de nos propres besoins revient à ce que les autres pourvoient à nos besoins à notre place ». Ce système a évidemment un impact sur le couple hétérosexuel, dans la mesure où il crée une forme de complémentarité sans permettre une réelle satisfaction des besoins des partenaires : selon Carol Gilligan et Naomi Snider, les femmes veulent des hommes « puissants et invulnérables » (contrairement à elles), tandis que « les femmes deviennent le réceptacle dans lequel les hommes projettent les émotions qu’ils ont refoulé ».

La deuxième partie du livre porte sur un voyage réalisé par Carol Gilligan à un congrès de femmes pour la paix et aux réflexions des autrices sur les solutions possibles (partie que j’ai trouvée un peu moins convaincante). Notons que le terme « patriarcat » est dans le livre opposé à celui de « démocratie », c’est-à-dire une organisation sociale où chacun-e peut exercer pleinement sa liberté.

C’est un livre intéressant et accessible, rendu très vivant par les témoignages qui y sont insérés. Les travaux de psychologie mobilisés pour étayer la thèse sont percutants et amenés au fur et à mesure que la réflexion progresse. Les deux voix des autrices sont clairement indiquées par la mention du prénom de la rédactrice au début de chaque passage et elles parlent non seulement en tant que chercheuses mais aussi en tant que personnes, elles mentionnent les phénomènes d’identification par rapport à d’autres filles ou femmes citées. L’argumentation de l’ouvrage est convaincante, mais on peut regretter que les autrices n’aient pas étendu le champ de leur investigation pour étayer (et peut-être aussi nuancer) les processus d’inculcation de ces dispositions psychologiques différenciées et les conséquences du mécanisme psychologique qu’elles identifient sur les relations entre adultes, dans le cadre privé, professionnel ou autre. J’ai également trouvé que la première partie comportait quelques lourdeurs et répétitions.

Pour aller plus loin

Le podcast Les couilles sur la table et sa transcription (en anglais)
Maze
Actu philosophia

Lecture de Reclaim, par Emilie Hache

Reclaim

C’était le 24 décembre, quelqu’un m’avait trainé dans une librairie et il a fallu que je me protège de tout ce bruit et cette agitation. Je me suis donc réfugiée au rayon sciences sociales et j’ai pris quelques ouvrages tentants en tête de gondole pour patienter. Un de ces ouvrages, c’était Reclaim, une anthologie de textes écoféministes, constituée par Emilie Hache et publiée aux éditions Cambourakis. Excellente continuité à Être écoféministe, cet ouvrage peut constituer une introduction à l’écoféminisme par les textes. Y sont réunis des textes de nature diverse (poésie, synthèse d’enquête, réflexion épistémologique, billet de blogs…), états-uniens à une exception près, qui illustrent différentes approches qui peuvent être étiquetées comme « écoféministes ». Un des textes (que j’ai trouvé des plus stimulants) justifie d’ailleurs l’absence de corpus théorique unifié par le primat donné par les écoféministes à l’action :

L’écoféminisme montre qu’il est possible de s’unir politiquement sans adopter une position unifiée ou une épistémologie totalisante. Un des thèmes récurrents de l’écoféminisme est « l’unité dans la diversité » – l’idée que la différence n’a pas à rimer avec domination. Tout comme le fait de reconnaitre des différences entre les femmes n’exclut pas pour autant les possibilités de partage d’une identité commune ni de connexion au bénéfice de la lutte conjointe pour la libération, reconnaitre les différences parmi les écoféministes n’exclut pas la possibilité de s’unifier sur la base d’une politique et de préoccupations éthiques partagées. (« L’essentialisme dans le discours écoféministe », d’Elizabeth Carlassare, p. 341)

On rencontre ainsi un texte qui justifie l’utilité féministe du culte de la Déesse, le récit d’un événement de mobilisation écoféministe majeur (la Women’s Pentagon Action), une réflexion sur l’association symbolique entre la terre et les femmes, un mode d’emploi contre l’anxiété environnementale, une enquête sur les communautés lesbiennes rurales d’Oregon… Certains textes proposent des pistes pour mener l’action. D’autres sont des réflexions sur l’écoféminisme, les apports et les limites de ces pensées (par exemple dans une approche intersectionnelle). D’autres encore illustrent la ligne directrice des pensées écoféministes, à savoir les parallèles entre exploitation de la nature et exploitation des femmes. Certains textes ont une approche très totalisante, en utilisant des catégories comme homme/femme ; d’autres soulignent la diversité des expériences entre les femmes en fonction de leur couleur de peau. Certains textes parlent d’actions « spectaculaires », d’autres de mobilisations plus modestes. Le caractère hétéroclite des textes choisis autorisent une lecture extrêmement riche : certains textes m’ont laissée froide, d’autres se sont révélés extrêmement stimulants. Par exemple, le texte « Agir avec le désespoir environnemental », de Joanna Macy, qui met le doigt sur les écoanxiétés et le sentiment de culpabilité qu’il engendre :

Admettre de la détresse pour notre monde nous ouvre aussi à un sentiment de culpabilité. Peu d’entre nous échappent à la suspicion qu’en tant que société – par l’intermédiaire d’opportunités, de modes de vie et de rêves de puissance – nous sommes complices de la catastrophe. Comment pouvons-nous nous informer sur l’augmentation de la famine, le sort des sans-abris ou la pollution, sans nous sentir en quelque façon impliqué-e-s ? Chaque matin, l’épais et instructif New York Times est produit en décimant des hectares de forêt, de même que les piles de papier que je consacre à mon enseignement, à l’écriture et à la recherche. Je soupçonne que la chemise que je porte comme le traitement de texte dont je me sers ont été tous deux assemblés dans des usines outre-mer par des jeunes femmes asiatiques sous-payés arrachées à leurs familles et à leur village pour travailler de longues heures, en dehors de toute règle de sécurité ou de protection environnementale. Même le voyage le plus « nécessaire » que j’effectue en voiture ajouté plusieurs kilos de dioxyde de carbone et de métaux lourds dans l’atmosphère déjà saturée. Il est difficile de fonctionner dans notre société sans renforcer les conditions mêmes que nous dénonçons, et le sentiment de culpabilité qui en découle rend ces conditions – et notre indignation envers elles – plus difficile encore à regarder en face.

Ce sentiment de culpabilité, je le porte en moi, comme beaucoup d’autres, et cet extrait a résonné en moi. Dans la suite du texte, l’autrice propose des solutions face au « désespoir environnemental ». De même, le texte d’Elizabeth Carlassare dont j’ai reproduit un extrait ci-dessus est une réflexion extrêmement fine sur les enjeux de l’essentialisme dans la pensée (éco)féministe et pousse le lecteur ou la lectrice à s’interroger sur son propre usage des catégories.

Ce recueil constitue donc une excellente introduction aux pensées écoféministes, dans leur diversité. Il est accessible pour un.e novice, ayant une sensibilité écoféministe (si tant est que ça ait du sens) ou pas, puisque ces textes ouvrent des perspectives de réflexion et d’action pour toute personne convaincue de la nécessité d’agir contre les inégalités entre minoritaires et majoritaires et/ou d’agir contre la pollution de notre environnement. Plusieurs textes sont à mon sens des indispensables et vont continuer à hanter mes pensées pendant quelques temps je pense. Mais même si vous, lecteur ou lectrice, ne partagez pas mon avis, ce n’est pas grave, car je gage que vous trouverez certainement votre miel dans l’un ou l’autre des chapitres de cet ouvrage.

A lire aussi :

Dame nature – résumé exhaustif de l’ouvrage
Compte-rendu d’une présentation du livre par Emilie Hache

A écouter :

L’écoféminisme : défendre nos territoires (un podcast à soi)
L’écoféminisme : retrouver la terre (un podcast à soi)
Écoféminisme et épistémologie – À partir de Reclaim d’Émilie Hache
Introduction à l’écoféminisme

Lecture de Être écoféministe – théories et pratiques, de Jeanne Burgart Goutal

Comme beaucoup de jeunes féministes, j’ai regardé arriver la vague de l’écoféminisme en France, dans mon cas avec une certaine perplexité. J’avais déjà entendu parler de Française d’Eaubonne en première année de master, mais je n’avais aucune idée des tenants et des aboutissants de ce courant. Et dans un sens, je ne suis pas fondamentalement plus avancée après avoir lu Être écoféministe de Jeanne Burgart Goutal, que j’ai entendue lors d’une présentation de son livre, le jour de sa sortie. Non que le livre ne soit pas excellent, loin de là. Je pense sérieusement à dessiner des cœurs dans la marge tellement il m’a plu. Le sens de ma remarque narquoise tient à un des aspects de l’écoféminisme sur lequel l’autrice insiste : il n’y a pas UNE théorie (ou une pratique) écoféministe, il y en a plusieurs (comme l’indiquent subtilement les pluriels à « théories et pratiques » dans le sous-titre).

En effet, comme beaucoup de mouvements féministes, l’écoféminisme (ou les écoféminismes) est composé de sensibilités différentes : courant spirituel, courant matérialiste, courant pacifiste, courant antispéciste, etc. C’est d’ailleurs la première difficulté rencontrée par Jeanne Burgart Goutal dans son analyse de l’écoféminisme. Philosophe de formation, elle explique s’être efforcée au début de sa recherche de constituer une cartographie des mouvances écoféministes. Or, elle se trouve rapidement confrontée à diverses difficultés, des ambiguïtés, des hybridations, des contradictions… qui rendent la démarche de classification stérile. L’autrice dégage tout de même une ligne directrice, en reprenant les mots de Greta Gaard :

Aux racines de l’écoféminisme se trouve la compréhension de l’imbrication de nombreux systèmes d’oppression, qui se renforcent mutuellement.

Plus largement, Jeanne Burgart Goutal identifie plusieurs sensibilités ou thèses partagées par les différents courants, comme le parallèle fait entre le patriarcat et la domination de la nature, l’idée que les différents systèmes de domination sont inextricablement liés (approche intersectionnelle), une injonction à repenser la « nature », le féminin et l’histoire, la croyance qu’un changement extérieur ne peut survenir sans changement intérieur. Elle souligne également que d’une manière générale, ces courants sont moins intéressés par les textes théoriques que par l’action, apporter le changement :

Les idées écoféministes n’ont pas vocation à être exactes, rigoureuses, complexes ou sophistiquées. Elles veulent produire des effets. Être efficaces et efficientes. (p. 128)

Dans la première partie du livre, l’autrice retrace une histoire de l’écoféminisme, en France, aux Etats-Unis et dans les pays du Sud. Elle souligne la diversité des thématiques et des sensibilités en fonction des contextes et des personnes, y compris en France contemporaine par des portraits de différentes écoféministes qu’elle a rencontrées. Elle rappelle également les critiques qui ont pu être adressées à ce mouvement (réactionnaire, essentialiste…), en montrant qu’elles tombent souvent à côté car les écoféministes ne cherchent pas à produire un discours scientifique (et donc démontrable) mais à mobiliser, à susciter l’action. En transition entre la première et la deuxième partie, elle clarifie sa position vis-à-vis de ce mouvement : elle-même ne « croit » pas à l’écoféministe.

Au fond, je ne suis pas sûre que les auteures de ces slogans y croient elles-mêmes ! Plus exactement, je suis pas sûre qu’« y croire » soit leur problème. Ou alors il faudrait changer radicalement de régime de vérité, transformer l’expression « y croire ». Croire, pour les écoféministes, ça ne signifie pas être convaincu mais faire advenir. (p. 132)

Cependant, elle estime qu’en s’imprégnant de ces slogans et de ces textes, elle a revêtu des « lunettes écoféministes » qui lui permis de voir dans le monde et dans les discours (y compris les textes classiques qui ont jalonnés sa formation philosophique), un ensemble de biais anthropocentrés (centré sur l’humain), androcentré (centré sur l’homme) et eurocentré. À ce titre, elle souligne la pertinence de l’écoféminisme en tant qu’outil théorique.

Dans la deuxième partie du livre, Jeanne Burgart Goutal raconte sa quête de trouver un espace de vie en accord avec l’écoféminisme, qui lui permettrait de calmer son « écoanxiété ». Elle détaille deux séjours, un chez Sylvie, une militante qui vit en quasi-autarcie dans une yourte en milieu rural français, et un dans l’organisation de Vandana Shiva en Inde. Or, loin d’y trouver l’Eden, l’autrice souligne les contraintes ou les limites de ces deux lieux écoféministes. La « libération » que vit Sylvie en refusant tout contact avec les produits de l’économie capitaliste implique qu’elle consacre son temps au travail, pour assurer sa subsistance. De même, concernant l’organisation de Vandana Shiva, l’autrice rapporte les contradictions qu’elle a relevé, sur le plan matériel : les bannières des farmers’ training (adressés aux paysans locaux) qui abordent les logos de compagnies privées européennes, la vente de produits dérivés au nom de l’organisation estampillés made in China… Autant d’éléments qui semblent aller à l’encontre du discours radical de Vandana Shiva contre le marché global.

Mais s’il s’agissait simplement de souligner les limites ou les compromissions, voire de faire le procès de l’écoféminisme, ce livre aurait moitié moins d’intérêt. Or, ce n’est pas du tout la démarche de Jeanne Burgart Goutal. Au contraire, elle explique comment le changement de regard apporté par l’écoféminisme lui a permis de comprendre que ce qu’elle percevait comme des contradictions viennent en fait d’une forme d’eurocentrisme. Tout d’abord, elle postule que la construction et le succès de l’écoféminisme (notamment en Occident) provient en grande partie de quiproquos et de malentendus nés de la circulations hasardeuses des textes entre différents contextes culturels. Elle détaille par exemple le terme de « Prakiti », qui a souvent été utilisé par Vandana Shiva pour parler de la nature, mais dont la symbolique ne renvoie pas à la nature comme opposition à la culture, mais à l’activité, la création. Plus largement, en discutant avec cette dernière, l’autrice se rend compte des incompréhensions possibles sur les termes :

Lorsqu’elle [Vandana Shiva] dit ou écrit « marché », il faut donc entendre « marché mondialisé sous le contrôle des grandes entreprises » ; « nourriture occidentale » signifie « junk food », « pensée moderne » désigne un pauvre échantillon des pires tendances au réductionnisme… (p. 278)

Sauf que ces implicites ne sont pas adressées dans ses textes ou ses communications ! Ensuite, l’autrice souligne que les activistes qu’elle a rencontré.es en Inde ne sont pas forcément dupes et peuvent jouer sur les discours en fonction du public :

Un des employés de Jagori joua sur ma corde sensible en me racontant comment il méditait des heures sur la montagne, le ruisseau, le tigre ou la fleur de lotus pour s’y « connecter ». Je l’écoutais avec des étoiles dans les yeux. Mais le soir, quand je racontais ses histoires à ma colocataire Anupama, une de ses collègues, elle me dit qu’il s’était moqué de moi, stupide étrangère ! (p. 264)

Ce qui ne signifie pas, selon l’autrice, que Vandana Shiva ne « croit » pas aux discours qu’elle diffuse, mais qu’ils peuvent être constitués d’un mélange de mythe et de réalité, dans une approche pragmatique.

Et c’est en cela que j’ai trouvé le livre de Jeanne Burgart Goutal extrêmement stimulant. Elle ne cherche pas à distribuer des points ou à produire une synthèse des différentes mouvances écoféministes. Il s’agit au contraire de montrer comment ces courants ont changé son regard, par ses lectures et surtout par les discussions qu’elle a eues avec différentes militantes, l’ont conduite à une meilleure compréhension du monde qui l’entoure en l’invitant à se décentrer et à remettre les discours dans leurs contextes et ont pu la sensibiliser à différentes actions pour améliorer le monde, dans une approche pragmatique et éventuellement empreinte de contradictions.

C’est donc un ouvrage passionnant, stimulant, très clair et bien construit, qui invite à réfléchir et à penser sa position dans le monde dans une perspective d’empathie et en évitant les écueils d’une approche binaire ou caricaturale. Chapeau.

Pour aller plus loin : présentation de l’écoféminisme

Lecture de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, d’Éliane Viennot

NON, LE MASCULIN NE L'EMPORTE PAS SUR LE FÉMININ ...

Depuis quelques années dans les milieux féministes, on s’interroge sur la langue et son implication dans le maintien des inégalités de sexe : suppression du Mademoiselle dans les documents officiels, féminisation des noms, écriture inclusive… L’ouvrage d’Éliane Viennot, publié chez iXe, constitue un vrai petit manuel d’autodéfense féministe pour mettre en évidence que oui, la langue française est sexiste et que non, il n’en a pas toujours été ainsi.

La thèse de l’autrice, professeure de littérature française de la Renaissance, est que

le « sexisme de la langue française » ne relève[…] pas de la langue elle-même, mais des interventions effectuées sur elle depuis le XVIIème siècle par des intellectuels et des institutions qui s’opposaient à l’égalité des sexes. (p. 10).

Il ne s’agit donc pas, écrit-elle, de féminiser la langue, mais de mettre un terme à sa masculinisation. Loin d’être un enjeu secondaire ou un accident, elle montre que cette opération de masculinisation a été délibérée et politique, en articulation avec des transformations sur le plan social et légal visant à mettre les femmes dans une position sociale d’infériorité.

Au début de ce siècle, les métiers et fonctions ont leur déclinaison féminine et masculine, comme demandeur/demanderesse ou procureur/procuratrice. Il s’agit moins de marquer le féminin en tant que tel que la différence de sexe, l’idée d’un terme « neutre » qui serait employé indépendamment de la personne désignée est étrangère pour ces contemporains. Or, quelques siècles plus tard, des auteurs commencent à défendre l’abandon de certaines formes féminisées, comme philosophesse, peintresse, médecine ou autrice. Au XIXème siècle, l’opération est un succès, comme ne témoigne la première édition de la Grammaire nationale de Louis-Nicolas Bescherelle (1834) qui écrit :

Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeure, graveuse, compositrice, traductrice, etc., mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. (p. 38)

Et la boucle est bouclée. De même, du côté des accords, la règle est passée d’un accord de proximité (on accorde avec le nom le plus proche dans la phrase, par exemple « Ce peuple a le coeur et la bouche ouverte à vos louanges ») à la fameuse règle du « masculin l’emporte ». L’autrice aborde également la question des pronoms, du genre des mots, des titres…

L’autrice conclut par les enjeux actuels concernant la langue, en soulignant que la féminisation des noms de fonctions, de métiers et de responsabilités ou l’accord de proximité ne sont pas des néologismes ou des barbarismes absurdes, mais permettent de renouer avec la logique de la langue.

Ce livre est très clair et accessible : il s’agit d’une synthèse à destination des néophytes (dont je suis) plutôt qu’un ouvrage plus exhaustif de linguiste. Il permet aussi de mettre en évidence que dire aux (pro-)féministes qui militent pour des transformations de la langue qu’iels se « trompent de combat » est idiot. En effet, transformer la langue est un des moyens de transformer la société, comme en témoignent les opérations de masculinisation de la langue menées à la fin du XVIIème siècle et par la suite. Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Maria Candea et de Laélia Véron, le français est à nous.

A lire sur cet ouvrage :
Travail, genre et sociétés
Le poing
L’ourse bibliophile
Entretien avec l’autrice sur Nonfiction

A écouter : le podcast Parler comme jamais, de Laélia Véron

Lecture de Caliban et la sorcière, de Silvia Federici

hypathie - Blog féministe et anti-spéciste: Caliban et la ...

En bonne féministe, j’ai évidemment été très intéressée par la traduction en français de Caliban et la sorcière, dont je ne savais rien sinon que ça intéressait beaucoup de gens en dehors de moi. J’aime bien les histoires de sorcières. En réalité, comme tout le monde le savait avant moi, le propos n’est pas centré sur les procès de sorcellerie. Il s’agit pour l’autrice Silvia Federici de compléter l’histoire retracée par Marx sur le passage de l’économie féodale à l’économie capitaliste (en gros, de la fin du XVIème siècle à la fin du XVIIIème siècle), qualifiée par lui « d’accumulation primitive », en montrant qu’il ne s’agit pas seulement d’une opposition entre les dominants (pour le dire vite, aristocratie et bourgeoisie) et dominés (paysans et ouvriers), mais d’une organisation sociale qui a mis en place une exploitation systématique de plusieurs groupes dominés (non seulement les couches laborieuses de la société mais aussi les femmes, les populations indigènes des colonies et bien sûr les personnes mises en esclavage). Il s’agit pour l’autrice de mettre en évidence que le système économique d’accumulation primitive ne se contente pas de profiter du travail gratuit des femmes et des esclaves et du travail sous-payé des paysans et des ouvriers de manière accidentelle, il en est étroitement dépendant.

Plus qu’une démonstration linéaire, Silvia Federici propose un récit sinueux où elle explose, chapitre par chapitre, les éléments qui viennent accréditer sa thèse. Le départ de sa réflexion concerne la fin du Moyen-Âge. Dans le premier chapitre, elle déconstruit le cliché qu’on a souvent de cette période historique, qui est souvent dépeinte comme celle d’une exploitation délétère des serfs par leurs seigneurs, en montrant que la réalité était plus complexe : les luttes paysannes ont permis aux paysans et aux artisans de gagner en droits et en autonomie, surtout après que la peste noire ait réduit la population au point d’inverser les rapports de force entre seigneurs et travailleurs, la main d’oeuvre venant à manquer au XIVème siècle. Le passage à l’économie capitaliste n’a donc pas constitué une « libération » du prolétariat ; il s’agissait au contraire d’une contre-révolution, par une confiscation de terres par les classes dirigeantes. Cette contre-révolution se manifeste aussi par la mise en place progressive de lois visant à la fois le prolétariat (comme l’interdiction de loisirs populaires, comme les fêtes) et les femmes (criminalisation de la prostitution, de l’infanticide et autres « crimes reproductifs », interdiction pour les femmes d’exercer un certain nombre de métiers salariés, etc.).

Le passage de l’économie féodale à « l’accumulation primitive » a contribué à diviser le prolétariat, en supprimant des espaces de coopération comme les openfields ou terrains communaux (lopins de terre partagés) et en séparant nettement le travail des hommes et des femmes. Un des éléments à retenir à mon sens du livre de Silvia Federici est qu’il faut sortir d’une représentation mentale du patriarcat comme ayant eu lieu en tous temps et en tous lieux, et donc comme une fatalité. Bien sûr, il ne s’agit pas d’idéaliser la situation des femmes au Moyen-Âge : la terre était habituellement donnée aux hommes et transmises par les mâles, et que les femmes étaient exclues des fonctions auxquelles les hommes les plus fortunés avaient accès.

Néanmoins les femmes serves étaient moins dépendantes de leur compagnon mâle, moins différenciées d’eux physiquement, socialement et psychologiquement, et moins asservies aux besoins des hommes que les femmes « libres » ne devaient l’être par la suite dans la société capitaliste. (p. 40)

Ainsi, les femmes participaient au travail des champs et réalisaient la plupart des tâches en coopération avec d’autres femmes, ce qui pouvaient être source pour elles d’autonomie et de protection, elles exerçaient au XIVème siècle des professions plus tard marquées comme « masculines » comme docteurs et chirurgiennes. Silvia Federici montre ainsi comment la fin de l’économie de subsistance est allée de pair avec la fin de l’unité entre travail dit productif et travail dit reproductif et la mise en place d’une plus grande division sexuée du travail. Dès lors, le travail reproductif réalisé par les femmes a été invisibilisé :

Dans ce nouveau contrat social/sexuel, les femmes prolétaires remplaçaient pour les travailleurs mâles les terres perdues lors des enclosures, devenant leur moyen de reproduction le plus fondamental et un bien commun que tout le monde pouvait s’approprier et utiliser à volonté. On voit la trace de cette « appropriation primitive » dans le concept de « femme à tout le monde » qui qualifiait au XVIème siècle les femmes qui se prostituaient. Mais dans la nouvelle organisation du travail chaque femme (à part celles qui étaient privatisées par les bourgeois) devenait un bien commun, dans la mesure où, dès lors que les activités des femmes étaient définies comme du non-travail, leur travail commençait à apparaitre comme une ressource naturelle, disponible à tous, tout comme l’air qu’on respire ou l’eau qu’on boit. (p. 168)

L’autrice décrit plus largement une offensive systématique menée contre les femmes, en diminuant leurs droits légaux : possibilités d’être rémunérées en travaillant à l’extérieur du foyer, criminalisation de la prostitution, de la contraception et des infanticides, limitation de la possibilités pour les femmes de se déplacer dans l’espace public. Parallèlement, de nouveaux modèles culturels de féminité émergent, comme la mégère, la femme fragile et émotive comme contre-modèle, idéal de la femme docile. Les procès pour sorcellerie intentés envers les femmes sont présentés comme la bataille la plus saillante de cette guerre faite aux femmes.

Un autre aspect, plus secondaire dans la démonstration de l’autrice mais qui m’a interpellée, concerne l’émergence d’un système d’assistance publique au XVIème siècle.

Ce fut la première reconnaissance de la non-pérennité d’un système capitaliste gouvernant uniquement par les moyens de la terreur et de la faim. (p. 146)

Elle défend en effet l’idée que l’accumulation primitive a été à l’origine de l’appauvrissement des prolétaires et de famines et que les élites se sont déresponsabilisés de l’enjeu de la reproduction de la main d’oeuvre, responsabilité qui a alors été assumée par l’Etat. Ce désintérêt est aussi responsable d’une économie fondée sur la mise en esclavage d’autres populations, puisque le système capitaliste est forcé de chercher ailleurs la main d’oeuvre qu’il ne permet pas de reproduire.

Cet ouvrage est très dense et très stimulant, car il met en relation beaucoup d’éléments, met en lumière de nombreux phénomènes à mon sens peu connus et permet de mettre en évidence la genèse de plusieurs éléments de notre organisation sociale et économique. Je trouve que cette densité le dessert un peu, car il est parfois difficile de suivre au fil de la lecture comment chaque argument ou exemple s’articule dans la démonstration générale.

Cet ouvrage a été beaucoup commenté lors de sa parution, voici quelques synthèses ou notes critiques que vous pouvez consulter pour mettre ma note de lecture en perspective, notamment par rapport aux aspects du livre que je n’ai pas traités ou les questions de méthodologie sur lesquels je ne suis pas compétente pour me prononcer :

Recherches féministes (centré sur la chasse aux sorcières)
Cahiers du GRM (rend compte des arguments-clefs de S. Federici)
Hélène Duffau (sur la lutte des classes)
Contretemps (interroge des articulations entre le livre de S. Federici et la théorie marxiste)
Yann Kindo (critique de la méthodologie de S. Federici)
Christophe Darmangeat (critique des arguments de S. Federici)
Corps et politique (longue synthèse)
Hypathie (centré sur l’accumulation primitive)

À lire et regarder aussi, des entretiens avec Silvia Federici :
Contretemps
En marge de Caliban et la sorcière
La grande H

En vidéo :
Discussion avec le traducteur et un éditeur des éditions Entremonde
Déclosure (résumé en vidéo)

Lecture de Les couilles sur la table, de Victoire Tuaillon

Avis Livres à découvrir sur SensCritique

Je suis une auditrice fidèle du podcast Les couilles sur la table, en bonne chercheuse en études de genre, et c’est avec un grand enthousiasme que j’ai accueilli l’annonce d’un livre tiré du podcast (je suis plus à l’aise avec l’écrit qu’avec l’oral). Je me suis dit « c’est ma chance, plutôt que de réécouter certaines émissions pour prendre des notes, je vais pouvoir le faire en lisant le livre ». Mes espoirs ont été un peu déçus par le fait qu’il ne s’agit pas d’une publication des transcriptions exhaustives des émissions, mais une sorte de synthèse reprenant ce qui a été dit dans les émissions des deux premières saisons du podcast, accompagnée de quelques extraits de transcription choisis. À ce titre, ce livre apportera peu aux personnes déjà familiarisées avec les études sur les masculinités et celles qui sont des auditeur.ices fidèles de l’émission. Il a plutôt vocation à faire découvrir les enjeux autour des masculinités à des personnes qui n’auraient pas fait la démarche d’écouter les podcasts de Victoire Tuaillon.

Après avoir précisé en introduction comment elle en est venue à s’interroger sur cette thématique, Victoire Tuaillon organise son propos en étudiant les masculinités en relation avec cinq concepts (construction, privilège, exploitation, violence et esquives). Son objectif est triple :
– comprendre pourquoi les violences sont majoritairement commises par des hommes
– quels sont les stéréotypes et les injonctions à la virilité ?
– comprendre la domination de certains hommes sur d’autres hommes
Il s’agit donc de poser les masculinités en objet politique, pour comprendre la perpétuation de la domination masculine.

Dans un premier temps, l’autrice s’attache à dénaturaliser les masculinités, en montrant le caractère construit des caractéristiques viriles, par un détour par la sociologie (notamment l’étude des socialisations différenciées en fonction du sexe) et par l’histoire (par exemple en reprenant les propos de la paléontologue Claudine Cohen). Elle montre ensuite que les hommes sont souvent pris comme étalon dans différents domaines (architecture, médecine, sphère professionnelle…) : « Designers, politiques, constructeurs et inventeurs pensent au « masculin-neutre », c’est-à-dire comme si l’individu standard était un homme – et la femme, une simple variation par rapport au standard » (p. 70). Dans un troisième temps, elle souligne les bénéfices que les hommes en couple hétérosexuel tirent dans la sphère privée du travail des femmes, notamment domestique mais aussi reproductif (en délégant la responsabilité de la contraception aux femmes). Elle décrit ensuite la « culture du viol » et plus largement les violences des hommes envers les femmes, notamment sexuelles et conjugales. Enfin, dans le dernier chapitre, Victoire Tuaillon rend compte des solutions pour atteindre une société plus égalitaire, en proposant de « repenser » la sexualité et l’éducation des garçons, et en proposant des pistes concernant l’engagement proféministe des hommes. S’il est question dans ce livre des formes dominantes de masculinités (cisgenre et hétérosexuelle), l’autrice prend soin de ne pas y réduire son propos.

Le livre est très accessible, clair, aéré et illustré. Un vrai travail a été fait pour que la forme serve le fond, avec une couleur par chapitre pour mettre en avant les éléments principaux au sein du texte. À ce titre, il emprunte plus du format du manuel que de celui d’un essai plus classique. En personne informée des sujets abordés, j’ai été un peu déçue que Victoire Tuaillon n’ait pas profité de la rédaction de cet ouvrage pour compléter et approfondir davantage son propos, mais ce n’est pas je crois son objectif : il s’agissait pour elle d’écrire un livre à mettre entre toutes les mains pour changer son regard sur les masculinités. Et je pense que pour un.e néophyte, ce livre serait parfait pour cela.

 

Comprendre le paradoxe du nouveau père : le congé maternité comme cause des inégalités parentales

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Les inégalités au sein des couples hétérosexuels avec enfant(s) concernant la répartition du travail parental sont bien connues. Il convient à présent d’en étudier les causes. Plusieurs éléments bien connus donnent des pistes pour expliquer l’origine de ces différences. Fondamentalement, tout un ensemble de mécanismes sociaux s’articulent pour assigner la charge des enfants aux mères. Ça commence dans l’enfance, avec une éducation différenciée en fonction du sexe de l’enfant, qui concourt à encourager le développement de qualités et de compétences « maternantes » chez les enfants assignées fille à la naissance : attention aux autres, calme, capacité à communiquer, attention portée aux émotions et sentiments… Plusieurs jouets marqués comme étant « pour les filles », comme les poupons notamment, confortent cette assignation. Ça continue à l’âge adulte, du fait de représentations culturelles qui associent intérêt pour les enfants et capacité à s’en occuper aux femmes, que ce soit dans les fictions où les femmes sont souvent représentées en relation avec leurs enfants (ou leur absence d’enfant), dans les stéréotypes culturels qui voudraient que les femmes aient une « horloge biologique » et un « instinct maternel », dans les rôles sociaux proposés aux femmes (mère au foyer), dans les anticipations des employeur.euses qui s’attendent à ce que les femmes mettent leurs carrières entre parenthèse lors de l’arrivée de leur premier enfant, dans les représentations des professionnel.les de l’enfance qui s’adressent en priorité aux mères, etc. Bref, les femmes sont un peu plus préparées à être mère que les hommes à être pères, par deux mécanismes :

  • L’éducation qu’on donne aux petites filles les dote de qualités et de compétences compatibles avec le rôle de pourvoyeur.euse de soins
  • Les femmes sont supposées être plus intéressées que les hommes par les enfants, si bien qu’elles sont plus susceptibles d’être familiarisées avec les enfants avant de devenir mères (que ce soit parce qu’elles ont été amenées à s’occuper d’enfants dans leur famille, dans leur emploi ou un petit boulot, mais aussi de recevoir des conseils en matière d’éducation ou de soins des enfants

Si vous voulez une analyse un peu plus systématique, je vous conseille de consulter ce rapport : Les arrangements conjugaux autour des modes de garde : arbitrages sous contraintes et effets de socialisation.

Mais ces socialisations différentes ne suffisent pas à elles seules à expliquer les inégalités entre pères et mères. En effet, les pères sont souvent amenés à revoir leurs projets d’implication dans le travail parental à la baisse après la naissance de l’enfant. Si l’activité professionnelle joue évidemment un rôle déterminant, elle ne suffit pas à elle seule à expliquer les différences entre pères et mères. Pour l’illustrer, je vous renvoie à l’article précédent où j’analyse les propos de Martin sur sa paternité. Il estime que lui et sa conjointe « tendent vers le 50/50 » concernant la prise en charge de leur fille depuis que Martine a repris le travail, pourtant il reconnait qu’il y a plusieurs tâches parentales qu’il ne sait pas faire ou qu’il préfère confier à d’autres femmes, contrairement à Martine. Or, Martin a aussi donné un élément d’explication sur lequel je n’ai pas encore rebondi : selon lui, le congé maternité « crée, favorise la relation, la fusion » entre la mère et l’enfant.

Je laisse volontiers à Martin la paternité de cette idée de « fusion » mère-enfant, parce que selon moi ce n’est pas vraiment ce qui est à l’œuvre, ou du moins pas seulement. Bien évidemment, s’occuper d’un enfant, cela ne nécessite pas seulement de l’aimer ou du moins d’avoir une relation positive avec lui. Ça demande aussi des compétences techniques concernant certains soins, comme le fait de donner le bain, préparer un biberon, changer une couche… Ces gestes peuvent sans doute être largement appris « sur le tas », mais comme à peu près n’importe quelle activité humaine, cela ne s’improvise pas pour autant. Autres connaissances très utiles pour s’occuper d’un enfant, ce sont des savoirs génériques sur les enfants, comme des astuces pour obtenir la coopération de l’enfant ou plus largement des méthodes pédagogiques ou des philosophies éducatives. Mais j’argumenterai que le type de connaissances le plus utile pour s’occuper d’un enfant, ce sont des savoirs temporels : savoir à quel moment un enfant peut/doit faire une chose (en fonction de son âge, de ses capacités propres, du jour, du moment de la journée, de l’état de santé ou de fatigue de l’enfant, etc.), s’adapter au tempo de l’enfant pour réaliser une activité et développer les compétences émotionnelles adéquates, etc.

Or, ces connaissances sont généralement acquises par les mères pendant le congé maternité, puisque pendant cette période, si elles ne les apprennent pas, elles ne seront pas en mesure de s’occuper de leur enfant. Or, les pères n’ont pas de période équivalente à celles des mères où ils seraient seuls responsables de l’enfant (donc en l’absence de leur conjointe, pendant une période de temps prolongée). Cette différence de connaissances et de compétences, qui sont largement apprises sur le tas et donc sont difficiles à transmettre ou à enseigner, conduisent à une polarisation croissante dans les compétences parentales des pères et des mères : à mesure que le congé maternité progresse, les mères deviennent de plus en plus aptes à identifier le besoin de l’enfant à un moment T et à savoir comment y répondre et de la manière la plus efficace. Elles développent également des capacités d’anticipation concernant le rythme de l’enfant et donc peuvent mieux s’organiser en parallèle de l’enfant. Plus la mère devient apte à s’occuper de l’enfant, moins le père l’est relativement parlant. Cette différence d’aptitudes peut amener les pères à se désengager des activités de soins de l’enfant ou bien à se positionner en « aidant » de la mère, c’est-à-dire qu’ils prennent en charge les activités parentales sous supervision de la mère, qui leur indique ce qu’il faut faire, comment il faut le faire ou quand il faut le faire.

Qu’est-ce qui me permet de m’exprimer en termes si généraux, en dehors de ma lecture de l’ouvrage de Bonnie Fox à qui le paragraphe précédent doit beaucoup ? C’est là où les pères en congé parental à plein temps que j’ai étudiés deviennent intéressants. En effet, ces pères (contrairement à la majorité des hommes) se sont trouvés dans une situation similaire à celles des mères en congé de maternité (avec un enfant légèrement plus âgé), puisqu’ils étaient généralement seuls avec leur enfant pendant les journées de semaine. Interrogés sur cette expérience, les hommes que j’ai rencontrés opposaient souvent le « début » du congé où ils étaient « débordés » et la suite, où ils avaient réussi à s’organiser. Or, ce qui avait changé, c’est qu’ils connaissaient mieux le rythme circadien (veille/sommeil) de leur enfant et plus largement qu’ils arrivaient mieux à identifier les moments où leur enfant était fatigué, avait envie de jouer, avait faim, etc. De même, certains pères expliquent avoir développés plusieurs compétences temporelles pendant cette période, comme le fait d’être « multi-tâches » ou avoir appris à organiser leurs journées.

Au regard de ces éléments, il me semble qu’il ne faut pas négliger l’importance des modalités des congés périnataux dans l’ampleur des inégalités hommes-femmes en matière de travail parental. Dire que les femmes ont un « instinct maternel » ou qu’il y a une « fusion » entre la mère et l’enfant, c’est nier le caractère acquis (et non inné) du parentage. La capacité à identifier les besoins d’un enfant au moment où il les exprime, anticiper ses futurs besoins et développer les stratégies ou réaliser les actions pour y répondre au mieux apparait dans mon enquête comme quelque chose qui s’apprend sur le tas, au contact de l’enfant, quand le parent est en situation d’être seul responsable de temps pendant une période de temps prolongée (plus d’une heure ou deux en tous cas). À ce titre, réformer les congés périnataux pour rendre obligatoire ou du moins facilement accessible (en termes d’acceptabilité sociale et en termes financiers) un congé de paternité/du second parent qui serait consécutif au congé de maternité et d’une durée équivalente à ce dernier apparait un moyen privilégié pour permettre une plus grande égalité dans la répartition du travail parental entre les conjoint.es dans les couples hétérosexuels.

Au sujet du congé maternité : Les vacances, de la dessinatrice Emma

Portrait de « nouveau père » : « tendre vers le 50-50 » dans la répartition du travail parental

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Source

Précédemment : Le paradoxe du nouveau père

Comme beaucoup d’enquêté.es dans une enquête de sociologie, Martin* tient un discours assez ambivalent concernant sa paternité, entre sentiment d’implication et constat d’une moindre compétence par rapport à sa conjointe Martine*. Il est pour moi un exemple parfait du paradoxe du « nouveau père » et c’est pour ça que je vais vous faire son portrait (avec des mots, hein, parce que je serais bien incapable de dessiner ne serait-ce qu’un carré, alors une personne…).

Martin est le conjoint d’une amie d’amie, et il a accepté de répondre à mes questions sur son expérience de père. Au moment de l’entretien, il a une petite fille de six mois. Nous nous retrouvons pendant sa pause-déjeuner à proximité de son entreprise, où il exerce comme contrôleur de gestion. Dès le début de l’entretien, il m’explique qu’il s’est senti un peu exclu dans les premiers temps de la vie de sa fille, et ce d’autant que sa conjointe a pris un congé parental de deux mois après son congé de maternité :

Papa le plus présent possible, même si un petit peu largué, habiller un gamin au début c’était lunaire, je comprenais rien… Martine a quand même bien pris en main au début[, après la naissance]. C’était son affaire, c’était son truc. Alors que moi j’étais plus sur la logistique autour, avec le monde extérieur, il fallait créer la connexion entre les deux… et une connexion un peu chimique, un peu instinctive au début. J’ai trouvé que le congé mat’ inexorablement crée, favorise la relation, la fusion entre les deux. Et du coup moi je suis sur le truc extérieur et je rentre dans la danse je dirai à partir du 5ème mois, à partir du moment où elle commence à… Au début, on reste un peu autour, même si l’on essaie, on s’entraîne, « au moins une couche par jour », « au moins le biberon une fois par jour ».

Cependant, depuis que Martine a repris son travail de cadre commerciale, il estime qu’iels sont parvenu.es à une forme d’égalité :

Après par contre, dès qu[e Martine] recommence à bosser, là c’est fini ! « Alors toi le matin tu fais le biberon, moi »… On tend vraiment vers le fifty-fifty. […] Je suis en train de rattraper… Je pense que j’ai rattrapé.

Selon lui, cet équilibre est une norme culturelle, puisque les autres hommes de sa génération en couple avec des femmes ayant des emplois chronophages visent eux aussi à cet équilibre :

Concernant le rôle de père, j’ai remarqué que] tous les mecs, aujourd’hui dans la to do list, comment il faut être aujourd’hui tu vois… j’ai remarqué que tous mes potes parisiens, l’école, c’est « il faut être papa présent », assumer. C’est vraiment le nouveau set up.  […] Dans d’autres milieux, où les nanas travaillent un petit peu moins, forcément elle se récupère la gestion des marmots. Le père est un peu en retrait du coup.

Or, bien que selon lui, les rôles commencent à se rééquilibrer dans son couple, la répartition du travail parental reste inégalitaire, notamment parce que certaines tâches sont encore du ressort de Martine. Cette inégalité sous-jacente apparait dans le récit qu’il me fait d’un séjour au ski qu’il a fait peu de temps avant l’entretien, où il est parti quelques jours seul avec sa fille :

C’était un peu compliqué la semaine dernière, justement j’ai fait deux jours sans, juste avec [ma fille], sans Martine. Et là c’était difficile. Du coup, on s’est beaucoup amusé mais on n’a pas… Elle était moins réglée. Donc du coup, à la fin, ça c’est fini en crise, elle était épuisée… Elle n’avait pas envie de dormir, elle avait constamment envie… […] [Je suis parti deux jours dans ma ville natale pour faire du sport, avec ma fille.] L’idée de faire du sport, c’était de déposer ma fille chez une nounou, qui est une amie et finalement en fait [j’étais malade et] je l’ai gardée toute la matinée, c’était très bien, on a passé une super matinée. Après il y a eu tous les défis logistiques de la poussette et tout, je réalise qu’en fait j’avais jamais mis moi-même la petite dans la combi, c’était toujours Martine… Il y a pas mal de gestes, quand on sortait tous les deux, c’est Martine qui les fait en fait et du coup les gestes que j’ai découvert et les contraintes que j’ai découvert en étant tout seul, la combi, la poussette ça va je l’avais quand même fait deux trois fois, mais… Le sac à côté de la poussette ! Où il y a toutes les couches, la logistique, le truc… Ça, c’est Martine qui a beaucoup géré. Du coup j’étais un petit peu en mode « j’ai rien oublié, nickel » et on est parti […]. On arrive dans le train, tout va bien, la voisine de devant se plaint très très vite du bruit de la petite alors qu’elle n’en fait pas trop, je me suis baladé pendant 3h dans le train, dans le bar avec la petite, on a joué… Mais du coup effectivement, elle a pas dormi, c’était pas mal mais je l’avais dans les bras tout le temps, la changer, tout ça… C’était intéressant. Elle est tombée de fatigue dans le TER parce que je l’ai mis dans la poussette, on est arrivé à la maison, ma mère l’habille, j’avais un peu d’appui avec ma mère qui aime bien changer, habiller… Ouais, c’est une bonne expérience, le lendemain très bonne journée, on s’est baladé. Moi ça me va. Le biberon du matin, c’est ce qu’il y a de plus difficile, c’est moi qui le fait… Le soir, Martine nous a rejoints, on avait besoin d’un peu de renfort. C’est vrai qu’elle maîtrise bien… Quand il y a des trucs à trancher, Martine elle tranche. Là-dessus, je ne sais pas si c’est… Peut-être à tort ou à raison mais au moins elle tranche. Alors que moi je me suis posé pas mal de questions, du coup j’ai dû trancher… [Et dans ce cas-là,] la question qui vient à l’esprit c’est « est-ce que Martine aurait fait comme ça ? ». […] La référence numéro une [en matière de conseils] ça reste quand même ma femme.

Or, ce récit illustre le manque d’autonomie de Martin en tant que parent sur une période prolongée :  il ne sait pas quoi mettre dans le sac de lange, peine à identifier le rythme de veille/sommeil de sa fille et à trouver des techniques pour l’endormir, compte sur l’appui d’autres femmes (sa mère, une amie) par exemple pour changer les vêtements de sa fille et est soulagé que Martine arrive pour prendre le relais.

Faut-il en conclure que Martin n’est pas un père impliqué ? Je ne le crois pas. Martin est effectivement un père impliqué… Mais selon des modalités paternelles. Tout d’abord, il mesure son implication non par rapport aux compétences de sa conjointe mais par rapport à sa propre capacité à assurer les tâches les plus quotidiennes (changer une couche, donner un biberon). Ensuite, il a le sentiment d’être aussi impliqué que Martine parce qu’iels passent le même temps auprès de leur fille : deux heures tous les trois et une heure à deux chacun chaque jour de semaine. Or, les « découvertes » de Martin pendant le séjour au ski mettent en évidence que pendant les moments qu’iels passent tous les trois, il n’est pas en position de parent autonome mais en aidant de Martine, à qui il laisse une partie de la charge mentale liée à la vie quotidienne de leur fille. Enfin, son sentiment d’implication tient aussi au fait qu’il estime être plus attentif que Martine à certains aspects de l’éducation, sur le long terme :

[L’autorité,] c’est plus sur des trucs qui me semblent moi important, des trucs de moyen longue vue, plus que Martine, là je déconnerai pas. C’est con, mais sur des trucs… L’école, ce qui se passe à l’école, là-dessus je pense que Martine sera au taquet, mais ce qui m’intéresse plus que ce qui se passe à l’instant T, c’est ce qui se passe, les conséquences de ce qui se passe à l’instant T sur le moyen et long terme.

Ce discours le place dans une forme de complémentarité avec Martine : elle serait plus attentive au quotidien, lui serait plus attentif au long terme. Or, concernant un enfant de six mois, on peut supposer que le quotidien est un aspect plus chronophage de l’éducation que l’attention à la scolarité.

Mais pourquoi c’est si difficile d’attendre une forme d’égalité dans la répartition du travail parental ? Éléments de réponse dans un prochain article.

*Croyez-le ou non mais les prénoms ont été changés.