Être en congé parental : le poids de l’enfant

Les parents que j’ai rencontrés* rapportent généralement des réactions positives dans leur entourage à l’annonce de leur décision de prendre en congé parental. Qu’on les encourage à profiter de leurs enfants parce que « ça passe trop vite » ou qu’on souligne la chance des enfants d’être gardés par un de leurs parents alors qu’ils sont petits, le congé est perçu comme une bonne chose. Cependant, quelques parents ont l’impression que cet enthousiasme repose sur un malentendu. En effet, certains commentaires laissent entendre que le parent est « en vacances ». Par exemple, Justin** déclare : « il y en a qui disaient « tu prends un congé, quoi » [rire], « tu prends des vacances, tu vas te la couler douce » […]. Ça m’énervait un peu comme on me disait « tu te la coules douce, t’as pris un petit congé sabbatique » ». De même, Carmela raconte que ses vacances d’été (quelques mois après sa reprise du travail) n’ont pas été validées, au profit de personnes embauchées récemment. Elle souffle, amère : « j’en conclus que je ne suis pas prioritaire, mais j’aimerais lui dire que je ne me tourne pas les pouces et je ne fais pas des grasses matinées ».

Comme le dit Carmela, pour ces parents en congé, c’est que bien loin d’être en vacances, être à la maison avec un enfant en bas-âge est un travail 24h/24. Cette déclaration peut sembler une évidence à quiconque a déjà gardé un jeune enfant, aussi je vais tenter de préciser un peu en quoi consiste le « poids de l’enfant » pour ces parents.

Le poids de l’enfant est d’abord une question de rythme : les parents se calquent sur la cadence de l’enfant (notamment en termes d’alternance veille/sieste), ce qui contraint considérablement leur liberté de mouvement. C’est particulièrement net dans leur description d’une journée typique de semaine : presque tous les parents expliquent être avec l’enfant quand il est réveillé (sauf quand ils font des tâches ménagères avec l’enfant à côté d’eux) et tenter de tenir la maison et/ou prendre du temps pour eux, à la maison, pendant qu’il dort. Pour reprendre l’exemple des propos de Justin :

Pendant nos balades, il y avait une partie courses, et ça s’écourtait souvent parce que ce n’est pas le moment où on s’attendait à ce qu’il dorme et puis c’est pas le moment de le mettre dans un magasin, etc., donc non, on fait pas tout ce qu’on a envie, tout ce qu’on a programmé dans une journée. C’est vraiment rythmé par son rythme à lui. Donc faut s’adapter.

Ensuite, dans une moindre mesure, ce poids est matériel. Par exemple, selon Nicolas :

Quand tu dois] faire les courses, [tu prends] les couches, les cotons, les crèmes, pour nettoyer les fesses, tu as tout ce qui est indispensable, ce que tu trouvais superficiel avant quand tu voyais des parents débouler avec leur nouveau-né et trois valises.

Enfin, être en congé parental demande un travail émotionnel, pour gérer sa fatigue et ne pas s’en prendre à l’enfant quand on est à bout de patience. Par exemple, Karen, qui tente de mettre en place une parentalité bienveillante*** avec ses enfants, rapporte :

J’ai entendu dans une conférence que pour être 100% bienveillant avec un enfant, en respectant les préceptes de la bienveillance, tout ce qu’on nous dit sur l’écoute, sur le respect des besoins, le respect du rythme… il faut deux parents à plein temps pour un enfant. Et c’est vrai ! Parce que quand l’enfant des fois va piquer une crise, des fois ça va être compliqué quand on a passé une mauvaise journée et c’est vrai que c’est bien si quelqu’un est là pour nous relayer.

 

Pourquoi les parents en congé parental ont tellement de mal à faire autre chose que s’occuper de leur enfant, alors qu’ils ont tellement de « temps libre », ou du moins tellement de temps sans activité professionnelle ? Déjà, parce que cette disponibilité à l’enfant est en partie une volonté de leur part : presque tous les parents interrogés disent avoir pris ce congé pour passer du temps avec leur enfant (ou leurs enfants quand ils en ont plusieurs). Mais peut-être aussi à cause des représentations sociales de ce que doit faire un « bon parent » pour être considéré comme tel, en termes d’attention, d’éveil de l’enfant. Selon l’auteur de Paranoid Parenting[1]:

L’élevage des enfants n’est pas la même chose que le parentage. Dans la plupart des sociétés humaines, ce que nous associons aujourd’hui au terme « parentage » ne constitue pas une activité à part. Dans les sociétés agricoles, on attend des enfants qu’ils participent au travail et à la routine de la communauté et ils ne sont pas perçus comme demandant un parentage particulier d’attention ou de soin… La croyance selon laquelle les enfants nécessitent des soins et une attention spéciaux s’est développée en parallèle de la conviction que les adultes ont effectivement une influence dans leur développement. (p. 106, notre traduction)

Enfin, dans une moindre mesure, c’est aussi une question de matériel. En effet, quelques parents parviennent à faire des activités ou des tâches ménagères en portant l’enfant en écharpe ou en porte-bébé. Mais comme l’explique Nathan, la possibilité de faire quelque chose en ayant son enfant avec soi n’est pas spontané :

J’ai beaucoup porté les deux dans un porte-bébé, donc il reste la possibilité de faire plein de choses au niveau des repas, […] avec la petite dans le porte-bébé et le grand sur le plan de travail, on peut faire plein de choses, mais c’est une mission, il faut se mettre dedans, et j’ai l’impression que le cerveau des fois, il n’arrive pas à dire « bah tiens tu peux faire ça avec les deux [enfants] », je vais me demander et non, mon cerveau il dit que je dois rien faire, là je suis bloqué à l’âge de l’enfant. Alors qu’en fait non, on n’est jamais bloqués, enfin c’est nous qui faisons bloc.

* 38 pères et 24 mères ayant pris un (ou plusieurs) congé parental d’éducation à temps plein et/ou bénéficiaires du Complément de Libre Choix d’Activité (CLCA) ou de la Prestation Partagée du jeune enfant (PréPare) à taux plein, en couple hétérosexuel
** Les prénoms ont été changés
*** La parentalité bienveillante est un courant éducatif qui se développe en France, sous l’influence notamment d’Isabelle Filliozat. Il se base sur une centration sur l’enfant, la communication non-violente et des travaux de neurosciences.

[1] Furedi F., 2002, Paranoid parenting : Abandon your anxieties and be a good parent, Londres, Allen Lane

Publicités

Lecture de Enseigner à l’université – Markus Brauer

Une chose m’a frappée quand j’ai obtenu ma première vacation d’enseignement : on ne s’est pas du tout inquiété de savoir si je savais effectivement donner un cours, ni de me donner des outils pour l’apprendre. Ca me semble assez symptomatique du mépris français pour la pédagogie. Les concours d’enseignement (on peut penser notamment à l’agrég’) montrent bien qu’il y a l’idée que les compétences disciplinaires amèneraient ou rendraient inutiles des compétences pédagogiques. Or, faire un cours, c’est comme pas mal de choses, ça s’apprend. C’est comme ça que je suis tombée sur Enseigner à l’université. Si ce livre ne m’a pas livré la méthode pour captiver les étudiants et les faire progresser à vitesse grand V (mais c’est peut-être parce que je ne l’applique pas à la lettre, qui sait ?), il m’a quand même semblé utile et intéressant pour l’apprentie-enseignante que je suis, et je me permets donc de livrer un petit résumé de ce que j’en ai retenu. J’incite vivement les personnes intéressées à en faire l’acquisition, dans la mesure où comme le recommande le livre, j’opère ici un tri sélectif entre les conseils qui m’ont intéressée et ceux qui me semblaient moins pertinents. Je voudrais aussi souligner que c’est un livre qui concerne à mon sens davantage les enseignants en charge de C.M. (même si l’auteur s’en défend), en dehors d’un chapitre sur l’enseignement de T.D. qui reprend largement les conseils donnés pour les C.M. L’auteur s’appuie sur son expérience d’enseignant bien sûr, mais aussi sur de nombreuses recherches en pédagogie.

Dès l’introduction, sont mis en avant différents facteurs qui contribuent à l’efficacité d’un enseignement :
– établir un « bon rapport » entre enseignant et étudiants (si vous êtes sympathique aux étudiants, ils ont plus de choses de retenir quelque chose à la fin que si vous êtes perçu comme rébarbatif ou hostile, même si votre cours est excellent)
– conclure un contrat avec les étudiants (ce que vous attendez d’eux et ce qu’ils peuvent attendre de vous en échange ; peut prendre aussi la forme d’accords pour obtenir leur coopération : « si vous vous tenez bien, en échange je fais une séance de révision/vous lâche en avance/mets le PowerPoint sur Internet…)
– favoriser de l’apprentissage actif (c’est-à-dire la participation des étudiants au processus d’apprentissage, comme extraire les informations pertinentes d’un texte, hiérarchiser ou établir des liens entre les informations…, bref un travail de réflexion de leur part plutôt que la prise de notes passives)
– « recapter » l’attention des étudiants toutes les 15 à 20 minutes, par un changement d’activité

Selon l’auteur, les enseignants prennent souvent le problème à l’envers : ils consacrent peu de temps à la préparation du programme et le choix des lectures obligatoires, et beaucoup de temps à la préparation des séances, afin d’en dire un maximum aux étudiants. Or, cette approche est chronophage pour l’enseignant et peu efficace, parce que l’enseignement de type « cours magistral » est sans doute une des méthodes les moins efficaces pour la mémorisation. En commençant à préparer du temps en amont à la confection du syllabus (le « feuille de route » distribuée aux étudiants le premier cours, qui indique l’objectif du cours, le programme des séances, les lectures obligatoires, les informations de contact et toute autre information complémentaire nécessaire au bon déroulement du cours) et en choisissant attentivement les lectures obligatoires, on se décharge d’une bonne partie du temps consacré à la préparation des séances. N’hésitez pas à vous inspirer de modèles trouvés sur Internet (tapez Introduction + le thème de votre cours, et n’oubliez pas de tenter les même mots-clefs en anglais). Le cours ne doit pas être construit sur des informations factuelles (qu’on peut trouver dans des manuels), pour privilégier des approfondissements de la lecture obligatoire, des exercices, des exposés, du travail de groupe… Le choix d’un bon manuel vous épargne d’ailleurs la nécessité de concevoir le programme des séances vous-mêmes : il vous suffit de suivre le sommaire. Bref, pour caricaturer, la transmission de connaissances se fera par la lecture obligatoire et l’enseignement ne servira qu’à clarifier et approfondir cette lecture et à transmettre des savoir-faire. Bien sûr, le premier réflexe de ceux qui ont déjà enseigné est sans doute : « mais les étudiants ne lisent pas la lecture obligatoire ». L’auteur propose quelques méthodes pour pallier à cet écueil, comme indiquer explicitement aux étudiants que l’évaluation portera sur la lecture obligatoire ou faire des QCMs ou des activités en début de cours qui ne pourront être réalisées dans les temps que par les étudiants qui ont fait la lecture obligatoire (comme leur faire préparer une courte présentation orale du texte du jour).

L’importance qui doit être attribuée au syllabus et au choix de la lecture obligatoire est à mettre en relation avec l’idée d’établir un bon rapport avec les étudiants et de conclure un contrat avec eux : en explicitant vos attentes (en termes de travail personnel, d’attitude en classe, voire la façon dont ils doivent s’adresser à vous). Bien sûr, d’autres astuces ou méthodes peuvent y contribuer, comme apprendre le nom des étudiants, avoir une attitude chaleureuse…

Concernant le déroulement des séances, l’enseignant devrait éviter d’avoir une approche « rentabiliste » du temps d’enseignement : l’attention humaine est limitée. Il ne faut donc pas hésiter à faire des pauses, commencer le cours en retard et le terminer en avance par rapport à l’heure prescrite par l’horloge.  Concernant les conseils plus évidents, il s’agit aussi d’éviter de lire, d’utiliser des supports visuels, créer des associations mentales entre les informations délivrées et de donner du feedback aux étudiants.

Pour le travail de groupe, que l’auteur plébiscite, trois principes sont mis en avant : l’obligation de rendre des comptes (à la fin de l’activité, les étudiants doivent présenter quelque chose), l’interdépendance (s’assurer qu’il n’y ait pas de « passager clandestin » en désignant un rapporteur au hasard par exemple) et l’assistance (circuler entre les groupes et leur proposer son aide). Evidemment, les consignes doivent être précises et il faut essayer d’assurer la mixité dans les groupes (pour éviter que certains étudiants soient mis à l’écart si on laisse les groupe se constituer eux-mêmes).

Un chapitre est également consacré aux évaluations (avec des conseils sur par exemple « comment éviter que les exposés soient une torture), un autre à comment établir de bons rapports avec les étudiants et éviter les bavardages et le dernier est consacré à la gestion du temps en tant qu’enseignant-chercheur. Pour ce dernier point, pour ce qui nous intéresse, il peut s’agir de limiter le temps consacré à la préparation d’une séance, par exemple en commençant la préparation une heure avant la séance.

Encore une fois, il s’agit d’un court résumé qui ne rend pas justice à l’intérêt de cet ouvrage. En ce qui me concerne, j’ai appliqué ces conseils en ce qui concerne le syllabus et les activités de groupe. Certes, le chargé de T.D.s n’a pas toujours beaucoup de marge de manœuvre en ce qui concerne le programme et les supports du T.D. Par contre, le déroulement du cours reste sous son contrôle. On peut alors s’efforcer de mettre en place des activités de groupe, que ce soit pour résumer ou critiquer un texte, faire ressortir les points essentiels, comparer deux textes étudiés… De même, le T.D. peut être l’occasion de faire découvrir d’autres supports de connaissance aux étudiants. Par exemple, dans mon domaine (la sociologie), mes collègues chargés de T.D.s ont décidé de passer des vidéos en rapport avec le texte du jour, tirées d’Osons causer, la sociologie est un sport de combat, la sociologue et l’ourson… Mais encore une fois, ce n’est qu’une petite partie de ce que j’ai retenu de l’ouvrage. Si ce résumé vous a intrigué, je ne saurais trop vous conseiller de jeter un coup d’œil à la version intégrale.

Brauer Markus, 2011, Enseigner à l’université – conseils pratiques, astuces, méthodes pédagogiques, Armand Colin 

Enseigner l’épistémologie en sociologie : quelle méthode ?

J’en suis à trois T.D.s de méthodologie de l’enquête en sociologie (méthode de l’observation, méthode de l’entretien et méthode du questionnaire) et dans les trois cas, ça a été un fiasco (ou du moins, je n’en ai pas été satisfaite). Dans les trois cas, il s’agissait d’accompagner les étudiants à faire une petite enquête exploratoire dans la méthode concernée, à avancer tout au long du semestre. La première fois, je me suis faite avoir comme une bleue, je pensais qu’il suffirait de faire une synthèse de la « théorie » à partir de manuels et un peu de mon expérience personnelle et que ça suffirait à lancer une discussion collective à partir de leur propre expérience (puisqu’ils étaient censés avancer leur enquête en parallèle des séances, donc). Les deux premières séances ont été assez éprouvantes : les questions que j’avais préparé leur semblaient soit complètement stupides soit inutilement compliquées, et d’une façon générale ils n’écoutaient pas grand-chose (ce qui est une expérience particulièrement décourageante). J’ai changé de technique pour les séances suivantes et j’ai axé les séances suivantes sur les textes fournis (chaque séance portait sur deux ou trois articles de méthodologie, sur lesquels les étudiants devaient faire un exposé à tour de rôle). Bien que cette méthode ait permis en partie de « raccrocher » les étudiants, ça restait relativement insatisfaisant (de mon point de vue) : ils avaient du mal à saisir les enjeux des points de méthodologie que je soulevais à travers les textes. Les évaluations m’ont montré les limites de ce que j’avais réussi à leur transmettre, puisque si dans l’ensemble ils avaient tous réalisé un entretien correct, ils n’étaient pas parvenus à mettre en lumière comment leurs caractéristiques et celles de l’enquêté avaient joués dans l’interaction, et la partie « analyse de l’entretien » était franchement mauvaise dans l’ensemble.

Cette année, j’ai opté pour deux stratégies différentes : une enquête statistique menée par le groupe classe entier (le thème leur est imposé, mais c’est à eux de définir la problématique, les indicateurs, les questions…) et une enquête par observation par petits groupes (thème libre). Pour l’enquête quantitative, les choses ne se passent pas trop mal pour l’instant : c’est un cours « clef en main » puisque d’autres enseignantes qui l’assurent depuis plusieurs années ont préparé un programme général, une bibliographie, le type d’évaluation et un support pour l’enseignant pour les premières séances. Malgré tout, j’ai un peu de mal à « élever » un peu le niveau de leur réflexion concernant l’enquête en cours d’élaboration. Mais par contre, pour l’enquête par observation, je ne suis pas du tout satisfaite du déroulement des séances. La première séance de présentation de la méthode de l’observation et de choix du sujet a globalement fonctionné, la deuxième (sur l’entrée, le maintien et la sortie du terrain) n’a pas vraiment fonctionné.

Les échanges avec les collègues qui ont déjà fait le même cours (ou le font en ce moment) sont restés  assez superficiels. Certes, pour l’enquête par observation, on m’avait indiqué le site d’Anne Revillard, qui propose de nombreux supports à destination des étudiants, mais ça ne m’aide pas beaucoup à construire mes séances. Je me demandais si certain-e-s d’entre vous qui ont déjà donné un cours de méthodologie en sciences sociales auraient des astuces ou des conseils sur la manière d’intéresser les étudiants et de leur apporter quelques connaissances et savoirs-faire méthodologique. Laquelle des approches (exposés, enquête collective, enquête individuelle) avez-vous privilégié ? Comment organisez-vous vos séances ? Sur quels supports vous appuyez-vous ?

La tentation de la fée du logis : une contrainte pour les mères en congé parental plus que pour les pères ?

Une chose qui m’a frappée en comparant les entretiens des pères et des mères en congé parental, c’est la différence dans l’appréhension du temps quotidien du parent en fonction de son sexe. Les pères en congé parental se décrivent comme bien occupés ; tandis que les mères en congé parental se décrivent comme débordées. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit l’inverse : dans la mesure où les femmes sont généralement responsables de la conciliation travail-famille, elles auraient pu être davantage préparées à la gestion domestique du foyer dans le cadre de leur congé parental. De même, le congé parental aurait pu être enfin l’occasion pour elles de se détendre, dans la mesure où elles n’ont plus à faire une « double journée » de travail, dans leur activité professionnelle et à la maison. Or, c’est plutôt le phénomène inverse : certaines mères m’expliquent que parfois, elles n’ont pas le temps de se doucher ou même d’aller aux toilettes de la journée. Si les pères décrivent eux aussi l’enfant comme ayant un impact-temps considérable sur leurs journées, aucun n’a dû sacrifier son temps « physiologique » à l’enfant (en dehors du temps de sommeil, ce qui est évidemment aussi le cas des mères en congé parental).

Cette différence entre les pères et les mères est plus à chercher dans les représentations que dans l’occupation réelle du temps : les journées-typiques de chacun d’entre eux se ressemblent énormément. A la limite, les mères en congé sont un peu plus susceptibles de prendre en charge des tâches ménagères dans la journée quand l’enfant est réveillé ou le soir quand leur conjoint est rentré, tandis que les pères en congé les réalisent principalement pendant les siestes. Cependant, les mères déclarent beaucoup plus se « mettre la pression » pour réaliser les tâches ménagères ou mieux tenir la maison que quand elles travaillaient, ce qui est beaucoup moins le cas des pères.

Cette pression est décrite par les mères comme d’autant plus néfastes que pour certaines, elles ont le sentiment que ça les empêche de profiter de leurs enfants… Alors même que c’était le but du congé parental. La parfaite femme au foyer, un fantôme à exorciser ?

Méthodologie de l’enquête : 62 entretiens semi-directifs avec 38 pères et 24 mères en congé parental d’éducation à temps plein et/ou bénéficiaires du Complément de Libre Choix d’Activité (CLCA) ou de la Prestation Partagée du jeune enfant (PréPare) à taux plein, en couple hétérosexuel

Conseils pour les CVs d’ATER

La campagne d’ATER 2018 est encore loin, mais il n’est jamais trop tôt pour se préparer pour ce rite de passage spécial doctorant en fin de thèse et jeune docteur. J’ai assisté l’année dernière à un atelier de rédaction de CV avec une enseignante-chercheuse qui nous a donné quelques conseils en la matière, que je vais partager ici.

Premier conseil qui vous servira pour le reste de votre carrière d’enseignant-chercheur : faites un CV matriciel dans lequel vous mettez TOUT ce qui a un rapport avec votre travail : enseignements, activités de recherche, publication, « valorisation » de la recherche (communications, organisations de journées d’étude et équivalent, coordination d’une publication…)… Cependant, comme le mot « matriciel » l’indique, il ne s’agit pas d’envoyer ce monstre de 20 pages pour chacune de vos candidatures. Au contraire, l’idée est que dès que vous aurez assez de matière, vous couperez dedans pour vos candidatures, en fonction du fléchage de poste, en conservant les éléments en adéquation avec le poste et en éliminant ceux qui le sont moins.

Certes, si vous êtes un doctorant en fin de thèse, vous aurez peut-être le sentiment que vous n’avez pas assez de contenu pour vous permettre de trancher dans le tas. Cependant, une chose qu’on oublie souvent (que moi j’avais oublié en tous cas) quand on est apprenti-chercheur, c’est qu’un poste d’ATER est ciblé sur l’enseignement. Ce qui signifie qu’on a tout intérêt à mettre en avant ses activités d’enseignements, plutôt que ses activités de recherche dans son CV pour un poste d’ATER. A ce titre, organiser les thématiques de votre CV dans l’ordre suivant : enseignement (activités pédagogiques et d’enseignement, y compris non-universitaires comme des cours particuliers ou des cours dans le secondaire), administratif (si vous avez effectué des activités de saisie, de secrétariat, de coordination, de comptabilité… mais aussi l’organisation d’événement et de valorisation) et enfin recherche. Dans l’idée, votre CV d’ATER devrait être consacré à 60% à l’enseignement, à 30% à l’administratif et 10% à la recherche. Frustrant quand on sait que la recherche est censé être la partie la plus valorisée de notre travail, mais on n’est pas à une injonction contradictoire près, dans l’université comme ailleurs.

Il s’agit donc de mettre la gomme sur l’enseignement. N’oubliez pas de préciser le nombre d’heures total consacré à l’enseignement et pour chaque cours, de préciser le public auquel vous avez enseigné (donner un cours de statistiques à des sociologues, ce n’est pas la même chose qu’à des mathématiciens) et de faire une petite présentation de chaque enseignement (les titres ne sont pas forcément explicites) : descriptif du cours, support employé (brochure de textes, exercices…) et outils, noms des auteurs mobilisés ou les thématiques, la méthode d’évaluation… Par exemple, à la fin de la partie enseignement, vous pouvez mettre une section « méthode d’évaluation » en mettant si vous avez déjà corrigé des paquets de copies notamment.

Pour la partie administration, concentrez-vous sur les compétences plutôt que le contenu. Si vous avez fait un CDD en tant que secrétaire ou si vous avez été trésorier dans une association, n’hésitez pas à le mettre, surtout pour signaler que ça a été l’occasion de développer des connaissances de saisies informatiques ou de comptabilité par exemple. Dans le même ordre d’idée, signalez les compétences/logiciels informatiques que vous maitrisez. Vous pouvez par exemple mettre un lien vers un PowerPoint que vous avez fait pour vos cours. Si vous avez été webmaster d’un site ou si vous avez des compétences en graphisme, mettez-le. Concernant les activités de co-organisation de journées d’étude, de numéro de revue… précisez ce que vous avez fait, formulé en termes de compétences acquises. Précisez par exemple si vous avez déjà rédigé un rapport de recherche ou un compte-rendu de réunion.

Concernant la recherche à proprement parler, elle doit être réduite au strict minimum parce que ce n’est pas sur ça que vous allez être évalué. Ainsi, il n’est pas utile de faire la liste de toutes les communications que vous avez faites : privilégiez celles faites à l’étranger ou dans des institutions prestigieuses par exemple. Pour les articles, vous pouvez mettre les noms des revues en gras : ce n’est pas tellement le titre de vos articles (ou de vos communications) qui comptent que ce dont elles sont le signal. De même, pour votre thèse, l’important est de faire figurer votre ou vos directeurs et vos laboratoires (en précisant les acronymes). Vous pouvez aussi faire figurer quelques mots-clefs, surtout s’ils ont un rapport avec le poste. Mettez aussi le lien vers votre page web sur le site du laboratoire (et mettez-le à jour).

Il s’agit d’atteindre le juste équilibre en précisant les compétences (pédagogiques et administratives) dont vous pouvez vous prévaloir (le recruteur ne peut pas deviner que vous maitrisez Excel si vous ne l’indiquez pas) et ne pas en dire trop : les CVs ne sont jamais lus entièrement (et encore moins ceux de dix pages) et tout n’est pas intéressant à lire pour le recruteur (aussi déchirante que soit l’idée de faire des coupes dans l’exposé de votre précieux travail). Certaines universités demandent des CVs de quatre pages maximum (liste des publications incluses ou non) : c’est un bon exercice pour vous obliger à conserver le « best of » de vos compétences professionnelles. Divisez votre CV en rubriques clairement identifiées. Essayez dans la mesure du possible de faire coïncider le début d’une rubrique avec le début d’une page et de faire tenir chaque item sur une seule ligne. N’hésitez pas à utiliser des listes et des bullets points. Vous pouvez aussi utiliser les tableaux avec l’information clef dans la première colonne et le « remplissage » dans la deuxième.

Un de vos principaux atouts est la clarté. Personnellement, j’ai fait une page de garde avec mes études, une rapide présentation de ma thèse (titre, mots-clefs, directeurs, laboratoires) et de mes rattachements à des réseaux de chercheurs. Ensuite, j’ai fait des rubriques dispatchées dans les trois thématiques précédentes (enseignement, administratif, recherche) plus une très courte partie « informations complémentaires », chacune divisée en sous-rubriques thématiques (organisation de manifestations scientifiques, valorisation de la recherche, compétences informatiques et bureautiques par exemple). Jouez avec la taille de la police, le gras, etc., de façon à ce que l’information soit clairement organisée et que le recruteur sache facilement où la trouver.

Récapitulons donc les points importants, sous forme de liste pour montrer qu’on a bien compris les recommandations précédentes :
– privilégiez la clarté et la concision à l’exhaustivité
– mettez l’accent sur vos activités d’enseignement
– mettez en avant vos compétences plutôt que les intitulés

A lire aussi :
Enthèse : quelques conseils
Enthèse : comment et pourquoi postuler
Ride

L’amour – un piège à femmes (cas pratique)

C’est l’histoire d’une copine. De plusieurs copines en fait. D’ailleurs, certaines d’entre elles ne sont même pas des amies à moi, ce sont des amies d’amies ou de vagues connaissances. Ce sont des filles entre vingt-cinq et trente ans, disons , hétérosexuelles. Un âge où les relations amoureuses deviennent « sérieuses », elles durent souvent depuis un an ou plus. Mes copines commence à parler d’emménager ensemble, de se marier, d’avoir des enfants (pas forcément dans cet ordre). Certaines ont franchi un de ses pas. Et un autre point commun de toutes ces copines, c’est qu’elles ont fait des compromis. Il y en a une qui a déménagé à six-cents kilomètres de sa famille et de ses amis, dans une ville o`elle ne connait personne, pour suivre son copain qui est originaire de là-bas. Il y en a une qui fait toutes les tâches ménagères parce qu’elle travaille chez elle pendant que son copain a un emploi salarié à l’extérieur du domicile. Il y en a une qui fait des choses sur le plan sexuel qui lui plaisent moyennement pour faire plaisir à son copain. Il y en a une qui a arrêté de voir un de ses amis parce que son copain était jaloux. Bref, toutes mes copines ont fait des compromis. Ou du moins, elles ont accepté de sacrifier quelque chose pour le bien de la relation. Peut-être qu’elles ont reçu quelque chose en échange. L’histoire ne le dit pas. En tous cas, elles ne le disent pas. Bien sûr, elles avaient de bonnes raisons de les faire. Leurs copains se montrent reconnaissants (parfois). Et puis souvent, c’est pas grand-chose, ces compromis, et c’est temporaire. Sauf que le plus souvent ça ne l’est pas.

Le problème, c’est qu’elles en ont assez, de faire des compromis. Quand mes copines commencent à se demander ce qu’elles ont à y gagner, dans l’histoire. Quand elles se rendent compte que la situation ne leur convient pas ou quand elles en ont assez de prendre sur elles. Alors elles en parlent à leur copain. La plupart du temps, ils reconnaissent qu’ils sont dans leur tort, que ce n’est peut-être pas juste pour elles, qu’ils vont faire des efforts, qu’ils vont changer. Parfois, ils font effectivement des efforts. Pendant une ou deux semaines. Plus rarement, la discussion devient un tribunal : « pourquoi tu ne m’en a pas parlé plus tôt ? », « c’est toujours la même chose avec ti », ou « tu m’as menti, ou tu m’as caché des choses, tu m’as caché ton ressenti, je me sens trahi ». Alors mes copines se sentent coupables. Dans le premier cas, de remettre le sujet sur le tapis, encore et encore, et de provoquer des disputes ; dans le second cas, parce qu’elles ont commis le crime de lèse-communication.

Elles se sentent d’autant plus coupables que souvent leurs copains ont besoin d’elles.  Il y a des copains qui ne peuvent pas se passer de leur copine, sur le plan affectif ou de la gestion de la vie quotidienne. Il y a des copains qui ne vont pas bien, qui sont stressés à cause de leur boulot, ont des ennuis de santé, souffrent de dépression. Et il y a des copains qui seraient vraiment anéantis si leur copine les quittait. Alors mes copines hésitent, parce qu’elles se sentent responsables du bien-être de leur copain. Elles ne veulent pas se montrer égoïstes, ni briser le cœur d’un garçon pour lequel elles ont malgré tout de l’affection ou dont elles sont amoureuses.

Sauf que ça les épuise, mes copines, de rester avec leur copain. Certaines parce qu’elles assument une double journée, au travail et à la maison, en assurant le soutien logistique de la maison, parfois le soutien émotionnel de leur copain. Certaines sont épuisées de se conformer aux attentes de leur copain, ou de mettre leurs doutes dans leur poche le temps qu’il aille mieux. Certaines ont une boule au ventre rien qu’à l’idée de voir leur copain après une brève séparation, parce qu’elles vont devoir soit prendre sur elles pour faire en sorte que tout se passe bien, soit accepter le conflit et ramasser ensuite leur copain à la petite cuillère.

Alors, pourquoi ces copines qui en ont marre restent avec leurs copains ? La plupart ont un travail, elles n’ont pas d’enfant, à première vue elles ne sont pas coincées. Pour ne pas passer pour la méchante alors ? Parce qu’on leur a toujours appris que leur rôle de femme est de s’adapter aux besoins des autres et de prendre soin d’eux ? parce que toutes leurs relations amoureuses ont toujours fonctionné comme ça ? parce que leur copain leur fait du chantage affectif ?

Bien sûr, je connais aussi des histoires où c’est l’homme qui a fait un compromis, ou où c’est le copain qui a suivi sa copine. Dans ces cas-là, il semble que ce soit retombé sur la fille, parce que le garçon se sentait triste et seul d’être allé dans une ville où il ne connait personne. C’est sa faute à elle si il est malheureux.

Pourquoi j’ai tellement d’histoires à raconter sur mes copines et pas sur mes copains ? Outre la simple comptabilité (j’ai plus d’amies que d’amis), et que raconter nos vies, c’est bien un truc de filles. Peut-être que c’est particulier à mon entourage. Peut-être que je vois le mal partout, que je ne pense pas à toutes les histoires qui se passent bien. Ou peut-être aussi que c’est lié à deux anecdotes que j’ai relevées quand j’ai commencé à raconter ces histoires autour de moi. Le premier, c’est le copain d’une de mes amies qui a rétorqué lors d’une de leurs disputes :  « si on a besoin de faire des compromis, c’est que la relation ne marche pas, moi j’ai jamais eu à faire de compromis avec mes exs ». La seconde, c’est un ami qui m’a dit « si les choses se gâtent, je fuis, ce qui me semble en fait assez sain ».

Et ils ont tous les deux raisons jusqu’à un certain point : une relation où il faut faire des compromis de manière systématique va forcément peser à moyen ou long terme sur au moins l’un des deux (je crois savoir lequel). Sauf qu’une relation sans compromis, ça n’existe pas. Je ne crois pas qu’il soit possible de rencontrer un autre être humain dont les désirs concordent en tous points avec les siens.

Et j’ai pensé à deux de mes copines, toutes les deux plus ou moins célibataires celles-là, qui m’ont dit combien elles se sont senties libérées quand elles ont accepté l’idée d’être la maitresse plutôt que la femme. Pour en citer une : « pas de relation, pas de compromis, juste du sexe et des discussions intéressantes ». L’autre veut avoir « un bébé toute seule », comme dans la chanson, pour ne pas avoir un copain en plus d’un enfant à charge. Je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose de pourri au royaume du Danemark pour qu’une fille se sente libérée de refuser le couple.

J’ai aussi pensé à toutes mes autres copines, celles qui sont amoureuses de leur copain et dont c’est parfois la seule raison de rester. Une de mes copines, qui vit avec un copain violent verbalement et qu’elle envisage de quitter, a reçu un coup de fil de sa belle-mère lui disant « tu sais, il t’aime ». d’après mes histoires, il semble que ce soit tout ce qu’elle ait à attendre de lui en échange de ses sacrifices.

Maintenant, quand j’entends une de ces histoires, j’encourage ma copine à fuir si elle en a envie. Je l’encourage à se choisir elle, et ne pas culpabiliser, car ce n’est pas parce qu’elle croit qu’elle doit choisir sa relation et son copain que c’est normal, ou que c’est juste. Je l’encourage à se choisir elle, parce qu’il n’y a aucune raison qu’elle paie de sa personne, de son bien-être, pour maintenir la relation. Comme dirait Samantha de Sex and the city « je t’aime, mais je m’aime encore plus ». et quand je pense à toutes ces histoires, je me dis que ce n’est pas une mauvaise philosophie.

 

L’amour – un piège à femmes

L’amour. L’amour romantique, s’entend, pas l’amour filial ou les autres formes d’affection. Et l’amour hétérosexuel, puisque l’amour homosexuel est considéré comme un phénomène trop minoritaire pour mériter qu’on s’y intéresse. L’amour, ce qui fait courir les hommes et les femmes. L’amour romantique hétérosexuel, qui a fait couler beaucoup d’encre, est à la base de nombreuses fictions, fait l’objet de moult chansons… Pourquoi écrire un article de plus ?

Lorsque je travaillais sur mon article sur l’amour romantique (et nécessairement hétérosexuel) dans les dystopies young adult, j’ai été amenée à repenser à plusieurs des ouvrages féministes ou de sociologie qui en parlaient, à titre principal ou de manière périphérique. Et au fait qu’ils en disaient un peu tous la même chose : l’amour romantique hétérosexuel est une idéologie qui limite les femmes, dans leurs choix, leurs possibilités, leur énergie… Entendons-nous. Ici, je ne parle pas de l’amour romantique tel qu’une personne peut le ressentir envers une autre. Je parle des discours qui sont tenus sur lui et les représentations dominantes dans notre société contemporaine sur ce que l’amour est et doit être, l’idéologie de l’amour.

Cette idéologie est constituée d’un certain nombre d’idées reçues. Par commodité, je vais reprendre les six « idées de base de l’amour » décrites par Ruwen Ogien : l’amour est plus important que tout, l’être aimé est irremplaçable, on peut aimer sans raison, l’amour est au-delà du bien et du mal, on ne peut pas aimer sur commande, l’amour qui ne dure pas n’est pas un amour véritable. Rien de propre à un sexe plutôt que l’autre à première vue. Et pourtant. Si l’amour est perçu comme étant plus important que tout, il est présenté comme l’étant encore plus pour les femmes que par les hommes. Et je vais tenter de le prouver.

  1. La désirabilité hétérosexuelle : l’aune pour mesurer la valeur d’une femme

En ce moment, je regarde la série Masters of sex. Pour les lecteurs et les lectrices qui l’ignoreraient, cette série, basée sur des faits réels, raconte les recherches médicales du docteur William Masters et de son assistante Mme Virgina Johnson sur la sexualité. La série montre qu’en dépit de son titre d’« assistante », Virgina Johnson est présentée comme une chercheuse au même titre que William Masters, en termes d’implication, de temps et d’énergie consacrés à cette étude, et de contribution à ses avancées. Pourtant, elle est souvent renvoyée par d’autres personnages à son titre subalterne, son absence de formation universitaire, et à son apparence et à sa liaison supposée avec le docteur Masters. C’est particulièrement net lors des premières interactions entre Virgina Johnson et la docteure Liliane DePaul, qui a souffert du sexisme pendant ses études et dans l’exercice de sa profession, et qui déclare explicitement à Virgina que selon elle, la seule manière pour une femme sans diplôme universitaire d’occuper un poste d’assistante de recherche est d’avoir joué de ses charmes.

Harcèlement de rue, commentaires sur les femmes politiques ou artistes… Les exemples ne manquent pas pour montrer qu’une femme est renvoyée avant tout à son apparence, plutôt qu’à sa personnalité, ses compétences ou son intellect. Dans les petites annonces matrimoniales du journal Le chasseur (étudiées par de Singly), les hommes déclarent chercher des femmes jeunes et belles et mettent en avant leur statut socioprofessionnel ou leur richesse, et inversement pour les femmes. De même, lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il ou elle a apprécié chez son partenaire, les hommes citent plus souvent la beauté que les femmes (selon l’enquête sur « la formation du couple », exploitée entre autres par Michel Bozon).

Plus encore, l’apparence est censée être un des soucis majeurs d’une femme. Je me souviens qu’à propos d’une de ses collègues de travail, la seule remarque faite par mon père a été « elle ne prend pas soin d’elle ». Voulait-il dire que sa peau était couverte de crasse, qu’elle portait des guenilles, qu’elle avait des plaies purulentes sur les bras ? J’en doute. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une femme qui se maquille peu, ou pas, qui ne se vernit pas les ongles, peut-être que parfois ses cheveux sont un peu emmêlés ou qu’elle porte des joggings. L’absence d’apparence soignée pour une femme est synonyme de « laisser-aller ». Et il ne s’agit pas seulement de porter de l’attention, passer du temps et de l’énergie à « soigner » son apparence. Il s’agit de la conformer autant que possible aux idéaux esthétiques supposés souligner sa désirabilité hétérosexuelle.

Les auteures féministes qui se sont intéressées à la question n’ont pas manqué de souligner le caractère contraignant de cette injonction qui pèse sur les femmes à « prendre soin d’elles ». Le sous-titre du livre de Naomi Wolf intitulé the beauty myth (le mythe de la beauté) est : how images of beauty are used against women (comme les images de la beauté sont utilisées contre les femmes). De même, dans Beauté fatale – les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet montre les implications pratiques pour les femmes de la « tyrannie du look », en termes de préoccupations :

Le déchiffrement du monde en termes de « tendances » qu’on réserve à la lectrice [dans les magazines féminins], la surenchère d’articles lui signalant tous les aspects d’elle-même qui pourrait partir à vau-l’eau et les façons d’y remédier, lui disant implicitement, mais avec une insistance proche du harcèlement, que sa principale, voire son unique vocation est d’exalter et de préserver ses attraits physiques. Et de ne pas s’occuper du reste. Aux critiques, les journalistes de la presse féminine ont coutume de rétorquer que « les lectrices ne sont pas idiotes » et qu’elles savent très bien faire la part des choses. Or l’intelligence n’a rien à faire dans la réception de ces discours, dont le propre est justement de la mettre en échec, de la contourner.  Ils ont inévitablement un effet, car ils jouent sur des craintes et des failles très intimes, qu’ils ne cessent de titiller, d’entretenir : la peur de ne pas ou de ne plus être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir dans une société qui semble ne concevoir les femmes que jeunes… […] La dévalorisation systématique de leur physique que l’on encourage chez les femmes, l’anxiété et l’insatisfaction permanentes au sujet de leur corps, leur soumission à des normes toujours plus strictes et donc inatteignables sont typiques de ce que l’essayiste américaine Susan Faludi a identifié en 1991 comme le backlash : le « retour de bâton ».  […] Puisqu’elles avaient échappé aux maternités subies et à l’enfermement domestique, l’ordre social s’est reconstitué spontanément en construisant autour d’elles une prison immatérielle. Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet sont un moyen rêvé de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables : elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise (p. 27-29).

Car bien sûr, ce n’est pas seulement une question d’énergie émotionnelle (anxiété, manque de confiance en soi…). Ces injonctions à se conformer à un certain nombre de normes esthétiques se traduisent en termes de dépenses (Mona Chollet parle de l’industrie de la mode, des cosmétiques, de la chirurgie esthétique, des produits amaigrissants et blanchissants pour la peau). Or, les heures passées à s’apprêter et à « se préparer », mais aussi à préparer cette préparation (recherches sur les « tendances » vestimentaires ou sur les produits cosmétiques, à les acheter, etc.) sont autant de temps qui n’est pas passé à faire autre chose. En effet, la femme doit être féminine, mais elle ne doit pas montrer qu’elle y consacre trop de temps et d’intérêt, au risque d’être taxée de frivolité ou de superficialité. Et on retrouve une des injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes : la femme doit faire en sorte d’être qualifiée de belle, mais elle ne doit surtout pas laisser paraître les efforts pour arriver à ce résultat.

« Prendre soin de soi » est même un pré-requis dans un certain nombre de professions « féminines », comme les hôtesses de l’air ou les hôtesses en général. A titre d’exemple, Gabrielle Schütz dans « hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin pour classes moyennes » souligne la dimension « décorative » de l’hôtesse, tant comme dépense ostentatoire (l’organisateur de l’événement a les moyens d’employer des gens « à ne rien faire ») que comme « belle plante » :

Le respect de prescriptions corporelles contraignantes est essentiel pour l’hôtesse. Son corps doit en effet être parfaitement civilisé, à l’aide de déodorant, maquillage, coiffures qui « disciplinent » les cheveux. Son comportement ne l’est pas moins : toutes les agences précisent que l’hôtesse ne doit ni fumer, ni manger, ni boire ou mâcher du chewing-gum, ni avoir le dos voûté, les bras croisés, s’adosser aux murs, ou encore être assise « incorrectement ». L’hôtesse ne peut donc se permettre à aucun moment de relâcher sa posture, ni même laisser à penser qu’elle a des besoins corporels. Son corps est ainsi entièrement dédié à la représentation d’une féminité idéalisée. Notons que ces prescriptions ont souvent valeur contractuelle : la Charte de qualité de l’agence B doit être signée avec le contrat de travail. (p. 143)

Or, cette fonction décorative est liée à la désirabilité hétérosexuelle de l’hôtesse :

Les hôtesses participent à la réassurance de l’identité masculine dans la mesure où elles se prêtent quotidiennement à la « drague » quasi rituelle de certains visiteurs, et où cela est attendu par les clients des agences, qui n’apprécient souvent pas que l’hôtesse ne se prête pas – dans certaines limites – à ce « jeu ». Si l’hôtesse reste en effet toujours souriante, polie et disponible, conformément à ses attributions, elle ne peut que se prêter à la drague légère, repoussant avec tact les avances ou faisant semblant de ne pas relever, ce qui renforce encore le caractère stéréotypé de ce jeu. Dès lors, elle est très fréquemment sollicitée (p. 150).

Bref, vous l’aurez compris si vous n’en aviez pas déjà conscience : les femmes sont limitées par les injonctions qui pèsent sur elle à « prendre soin d’elles » et à se conformer à un idéal esthétique censé susciter l’intérêt des hommes hétérosexuels. Car comme le souligne Mona Chollet dans le passage cité plus haut, si elles ne le font pas, elles courent le risque de mourir seules, vieilles et moches, dévorées par des bergers allemands (ou du moins, c’est ce qu’on leur fait croire). Et c’est bien entendu la pire chose qui peut arriver à une femme.

  1. Une femme sans homme n’est que la moitié d’elle-même

Comme je l’ai dit en introduction et ailleurs, l’amour est présenté aujourd’hui comme quelque chose d’essentiel dans l’épanouissement d’un individu. Mais cette injonction est légèrement plus forte pour un sexe que pour l’autre. Par exemple, Michele Schreiber dans American Postfeminist Cinema compare Me Myself I (Karmel, 1999) et The Family Man (Ratner, 2000), deux films qui montrent deux chemins possibles qu’aurait pu prendre le personnage principal, suivant qu’il privilégie la famille ou le travail. Dans le premier film (où le personnage principal est une femme), la vie mariée est présentée comme intrinsèquement meilleure que le célibat (même s’il permet l’accomplissement professionnel). À l’inverse, dans le second (où le personnage principal est un homme), la morale du film est que la richesse sans famille avec qui la partager est décevante.

Selon Eva Illouz dans pourquoi l’amour fait mal, le fait que l’injonction à être en couple pèse plus lourdement sur les femmes que sur les hommes s’explique aisément. Tout être humain a besoin de tirer de la fierté d’une chose au moins dans sa vie, pour son estime de lui-même et/ou sa reconnaissance sociale. Or, si les hommes peuvent tirer du crédit de leur activité professionnelle, les femmes moins bien placées sur le marché du travail sont contraintes de « se rabattre » sur leur relation conjugale, dont elles sont par conséquent plus dépendantes que les hommes, au moins sur ce plan de l’estime de soi (sans compter une possible dépendance matérielle).

Dans le même ordre d’idée, dans l’énigme de la femme active, Pascale Molinier souligne que sur le plan symbolique, l’identité féminine est associée à la relation hétérosexuelle (et son accomplissement « naturel », la maternité) et l’identité masculine à l’activité professionnelle. Non pas qu’une femme ne puisse pas placer son activité professionnelle comme faisant partie ou étant au cœur de son identité personnelle. Seulement, son travail ne sera pas versé à sa féminité.

La nécessaire relation hétérosexuelle pour être une femme accomplie a pour corollaire des sanctions qui refusent de « se faire passer la corde au cou ». Encore qu’on puisse entendre cette expression pour un homme célibataire, qui refuse de renoncer à sa liberté de profiter des joies du célibat ; le célibat féminin est perçu comme forcément subi, ou découlant d’une tare. Les romances produites ces vingt dernières années, étudiées par Michele Schreiber, reposent sur un schéma bien rodé : l’héroïne a « tout », une belle carrière, des amis… Tout ? Non. Il lui manque quelque chose, et très rapidement, la narration laisse entendre que ce qui lui manque, c’est un conjoint. Si elle est célibataire, ce n’est pas par choix : il y a quelque chose qui ne va pas chez elle, et le film décrira comment elle parviendra à travailler sur elle-même afin de surmonter son petit défaut, l’unique obstacle à une relation amoureuse épanouie, et convoler en justes noces. A l’inverse, les femmes célibataires sont naturellement diabolisées ou représentées comme souhaitant sortir de cette situation délicate :

On dirait qu’il est impossible de représenter [dans la culture populaire] qu’une femme puisse activement choisir sans limite de temps de rester sans partenaire, ou plutôt sans homme (Anthea Taylor, Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, p. 2, notre traduction)

De même, Jean-Claude Kaufmann montre dans la femme seule et le prince charmant montre que les femmes célibataires dans la trentaine font l’objet de « rappels à l’ordre » permanents, par exemple sous la forme de petites questions insidieuses et répétées, comme « toujours pas casée ? » ou équivalents.

Bref, dans les représentations contemporaines, un homme définitivement célibataire passe à côté de quelque chose, une femme a raté sa vie.

  1. Une relation de service

Je ne peux pas finir cet article sans évoquer les contraintes quotidiennes que la relation hétérosexuelle fait peser sur les femmes. De même que le maintien de sa désirabilité hétérosexuelle est supposé être un souci et un travail constants de la part des femmes, il en va de même pour le maintien de la relation amoureuse. J’ai parlé dans un autre article du travail d’Irène Jonas sur « le nouveau travail de la femme dans l’entreprise-couple », soit l’injonction qui pèse sur les femmes d’être les garantes de la réussite de la relation conjugale, en s’adaptant aux besoins de leur conjoint. Plus largement, divers travaux féministes et sociologiques ont suffisamment montré que les femmes sont amenées à prendre en charge la majorité des tâches ménagères et parentales au sein du couple. Mais le travail que la femme effectue au sein du couple ne se limite pas à cette dimension concrète : elle a aussi une dimension mentale et affective. Là encore, de nombreuses auteures se sont penchées sur la question : le sexage de Colette Guillaumin, la « charge mentale » de Monique Haicault, les auteur-e-s qui travaillent sur le care… Ainsi, les auteures de Espace et temps du travail domestique écrivent :

Dans le travail domestique, les femmes sont au service de leur mari et de leurs enfants, au service de leur famille : l’expression temporelle de cette relation de service est la disponibilité permanente.

Là encore, le temps et l’énergie que les femmes consacrent à la « reproduction » (maintien du domicile en état, maintien de la relation conjugale et du bon état émotionnel de leur conjoint) sont autant de temps et d’énergie qu’elles ne consacrent pas à elles-mêmes, à leur carrière professionnelle et plus largement à leurs projets. Et elles sont d’autant plus incitées à prendre en charge ce travail de reproduction que d’une part, un certain nombre d’injonctions sociales pèsent  sur elles pour les inciter à le prendre en charge (non seulement c’est leur « devoir », mais en plus elles sont censées y prendre plaisir, puisque c’est dans la « nature féminine » de prendre soin des autres), et que d’autre part, le maintien de la relation conjugale dépend de la capacité des femmes à prendre en charge ce travail. Or, comme on l’a montré plus haut, les femmes sont davantage dépendantes de la relation conjugale que les hommes ne le sont.

On s’éloigne un peu de la question de l’amour, pensez-vous peut-être. Pas vraiment en fait. Caroline Henchoz dans son travail sur l’argent dans le couple parle d’« idéologie amoureuse du don et du désintérêt » : Dans cette idéologie, les actions et les pensées d’un conjoint sont orientées vers le bien de l’autre. « Le sacrifice de ses intérêts individuels au profit du conjoint est ainsi considéré comme une façon tangible de montrer son engagement et sa confiance dans la relation » (p.49), sous forme de dons que chaque conjoint fait à l’autre. Ainsi, les femmes sont incitées à donner leur temps et leur énergie à leur famille, et dans ce qui nous intéresse, à leur conjoint, comme la preuve de leur affection. Or, il y a tout lieu de croire que les dons féminins sont supérieurs aux dons masculins.

 

Conclusion

Evidemment, ce que j’écris ici n’a rien de bien révolutionnaire. Selon Eva Illouz,

Ti-Grace Atkinson affirme que l’amour romantique est le « pivot psychologique de la persécution des femmes ». De même, les féministes soutiennent qu’une lutte pour le pouvoir se déchaîne toujours au cœur de l’amour et de la sexualité, et que les hommes ont eu et continuent d’avoir la main haute dans cette lutte en raison de la convergence entre pouvoir économique et pouvoir sexuel (p.15).

L’amour romantique hétérosexuel semble donc bien un « piège à femmes », piège qui les contraint sur le plan matériel et mental, les enjoignant à se conformer à un certain nombre de standards et d’injonctions, sous peine de sanctions sociales. Cet enfermement des femmes ne manifeste pas uniquement sous formes de punitions a posteriori, bien entendu. Il passe également par un véritable travail culturel de sape, une limitation des horizons et des comportements possibles dans lesquels les petites filles, les adolescentes, les jeunes femmes, les femmes adultes… peuvent se projeter. Cette représentation de l’amour comme la seule voie possible de vie réussie pour une femme est constamment réaffirmée dans la culture populaire, et elle est intériorisée par la majorité des individus, qui fonctionnent comme autant d’agents de « rappels à l’ordre », en prescrivant des recettes pour trouver l’amour et le garder, des conseils de beauté, en stigmatisant les femmes seules et/ou « négligées » et/ou « égoïstes » car ces dernières ne font « pas assez d’effort ». Pas assez d’effort pour qui ? Pour elles-mêmes ? Non,  justement. Pas assez d’effort pour autrui. Et c’est bien ce que cela a de révoltant. L’injonction qui est faite aux femmes de se plier aux diktats de la relation amoureuse romantique hétérosexuelle fonctionne comme une métonymie du travail de care que les femmes sont censées occuper plus largement dans la société. Un travail non-reconnu, encore un. Mais ça, les femmes ont l’habitude.

A lire aussi : l’amour est-il un outil de la domination masculine ?
Charge émotionnelle
Division du travail affectif

Bibliographie

Atkinson Ti-Grace, « Le féminisme radical et l’amour », Odyssée d’une amazone, Des femmes, 1975
Bozon Michel, « Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints. Une domination consentie. II. – Modes d’entrée dans la vie adulte et représentations du conjoint », Population, vol. 45, n°3, 1990, p. 565-602
Chabaud-Rychter Danielle, Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Sonthonnax Françoise, « Espace et
Chollet Mona, Beauté fatale, Zones, 2012
Faludi Susan, Backlash : The Undeclared War Against American Women, Crown Publishing Group, 1991
Girard AlainLe Choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France, Armand Colin, 2012
Guillaumin Nicole, Sexe, race et pratique du pouvoir – l’idée de nature, Indigo & Côté-femme, 1992
Haicault Monique, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, 1984
Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009
Illouz Eva, Pourquoi l’amour fait mal – l’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil (coll. « la couleur des idées »), 2012
Jonas Irène, « le nouveau travail féminin dans « l’entreprise-couple » », Cahiers du genre, n°41, 2006
Jonas Irène, « un nouveau travail de « care » conjugal : la femme « thérapeute » du couple », Recherches familiales, n°3, 2006
Kaufmann Jean-Claude, La Femme seule et le Prince charmant, Nathan, 1990
Molinier Pascale, l’énigme de la femme active – égoïsme, sexe et compassion, Payot, 2003
Ogien Ruwen, Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014
Schütz Gabrielle, « Hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin de classes moyennes », Terrain & travaux, Vol. 10, n°1, 2006
Schreiber Michele, American postfeminist cinema – women, romance and contemporary culture, Edinburgh University press, 2015
de Singly François, « Les manœuvres de séduction : une analyse des annonces matrimoniales », Revue française de sociologie, vol. 25, n°4, 1984
Taylor Anthea,  Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, Palgrave Macmillan UK, 2012
Wolf Naomi, the beauty myth, Chatto & Windus, 1990

En finir avec « il-faut-préparer-l’après-thèse »

« Il faut préparer l’après-thèse pendant la thèse ». Cette phrase, je l’ai entendue la semaine dernière dans la bouche d’une des titulaires de mon laboratoire, lors de l’assemblée générale. Je ne sais plus à quel propos elle le disait. S’agissait-il de se tourner vers des sujets de recherche sexy et bankables pour obtenir des financements ? Faire de la prospection des contrats post-doctoraux ? Ou quelque chose de plus trivial ? Impossible de m’en souvenir. Seule cette phrase m’est restée en tête, parce qu’elle m’avait mise en colère.

Ces mots, ce n’est pas la première fois que je les entendais. Peut-être que je les ai lus dans un des manuels sur le doctorat que j’ai feuilletés, ou ailleurs. Peut-être est-ce quelque chose que mon directeur a déclaré lors du séminaire de ses doctorants, que j’écoutais d’une oreille, me sentant encore peu concernée par la question. Ou peut-être est-ce lorsqu’il m’a demandé si j’étais familière de telle thématique, parce qu’il pourrait m’inclure à un projet de recherche sur la question après la thèse. Peut-être était-ce la remarque d’une doctorante en fin de parcours, qui nous expliquait que finalement, l’après-thèse, ce n’était pas très différent de la thèse, le titre en plus et le statut en moins. Oui, puisqu’en dehors de laboratoires qui mettent en place des statuts de « chercheur associé » à leurs jeunes docteurs pour assurer la transition, une fois que vous êtes docteur, vous n’êtes plus rien d’autre. Vous n’êtes plus étudiant, mais vous n’avez pas de poste. Vous êtes quelque chose comme chômeur, mais votre travail n’est pas lié à la détention d’un poste, puisque c’est une vocation. Une fois que vous êtes docteur, vous n’arrêtez pas d’écrire des articles, de participer à des colloques, de faire de la recherche. Parce qu’après la thèse, il faut continuer à préparer l’après-thèse. Mais il faut bien une étiquette à mettre derrière votre nom.

Cet énième rappel qu’il « faut préparer l’après-thèse en thèse » m’a énervée, parce que je me suis demandée dans quel monde vivait cette titulaire. Elle croyait vraiment que nous autres, doctorant-e-s, n’en avions pas conscience, que nous ne l’avions pas déjà entendu cent fois, que ce n’était pas une de nos préoccupations ? que nous étions des gentils Bisounours qui sommes tellement absorbés par le Ciel des Idées que nous sommes incapables de regarder la dure réalité, la réalité bassement quotidienne ?

Le discours concernant la thèse et l’après-thèse est ambigu et fait d’injonctions contradictoires, comme il se doit. D’un côté, vous êtes incité à faire corps avec votre thèse. Vous devez penser thèse, manger thèse, dormir thèse. La thèse, cette parenthèse où vous vous concentrez pendant trois ans au moins de votre vie sur un sujet. Vous devez être incollable, avoir tout lu, envisagé tous les angles possibles, mobilisés toutes les méthodes imaginables. Vous devez être aussi irréprochable que possible sur cet objet que vous avez fait vôtre, tant en ce qui concerne l’angle d’attaque choisi que sur la manière de l’étudier. Une fois, mon directeur a déclaré « la thèse, c’est quand même la chance unique de vous consacrer exclusivement à un sujet de recherche, qui ne se représentera pas dans le reste de votre carrière ». Et cette incitation à ne faire qu’un avec son sujet est encore renforcé par les injonctions à ne pas faire des thèses trop longues, à tendre vers les thèses en trois ans, emballé c’est pesé. Vous devez vous concentrer sur votre sujet pour être efficace. Et vous êtes censé aimer ça.

Sauf que. Car d’un autre côté, il y a le discours de « c’est la crise », auquel tous les gens de ma génération (et sans doute un certain nombre de personnes plus âgées) ont droit. C’est la crise de la création de postes de maitre de conférences. N’espérez pas obtenir un poste définitif moins de quatre ans après avoir soutenu votre thèse, et encore moins en obtenir un qui colle exactement avec votre domaine de spécialité, dans lequel vous avez essayé de vous faire une réputation pendant cinq, six, sept, huit ans, parce qu’avec les temps qui courent on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche. C’est la crise des financements : n’espérez pas faire un post-doctorat sur un sujet que vous avez choisi, vous devrez vous adapter aux impératifs de l’offre. C’est la crise des débouchés : le privé ne veut pas de vous et il y a une surproduction de doctorants par rapport à la capacité d’absorption du public. Vous l’avez compris, la compétition sera rude, comme partout ailleurs. Aussi, vous devez montrer votre valeur, pour pouvoir entrer dans l’arène. Vous devez donner des cours, parce que votre capacité à être embauché à un poste de maitre de conférences, d’enseignant-chercheur donc, jouera en partie là-dessus. En plus, c’est aussi l’occasion de faire connaissance avec une équipe, de vous forger un réseau. Et dans un tout petit milieu où l’évaluation est réalisée quasi-exclusivement par les pairs, Dieu sait que c’est important d’avoir un réseau. Vous devez participer à des colloques et publier des articles, parce que c’est ce qui montrera la valeur de votre travail de recherche (beaucoup plus que votre thèse, parce que personne ne se fardera les 3 000 pages que vous avez pondu à moins d’y être obligé). Et évidemment, il vous faut au moins une publication dans la revue-phare de votre spécialité. Par les temps qui courent, publier en anglais et/ou dans des revues internationales va sans doute devenir de plus en plus un pré-requis. Si vous pouvez en cosigner un avec un ou plusieurs auteurs, c’est mieux, ça montre votre capacité à travailler en équipe. N’oubliez pas d’organiser des événements scientifiques tant que vous y êtes : journée d’étude, séminaire de doctorants, atelier ou groupe de recherche… Bref, publish or perish, si vous ne rayonnez pas un peu, si vous ne vous rendez pas visible dans votre domaine d’étude, votre CV sera placé tout en bas de la liste lors des campagnes de recrutement. Mais prenez garde à ne pas trop en faire : déjà, vous devez finir votre thèse le plus rapidement possible. Ensuite, si vous faites trop d’enseignements (je ne sais pas si c’est possible, mais admettons), vous serez probablement perçu comme quelqu’un qui n’est pas intéressé par la recherche, et dans ce cas allez donner des cours au collège et laissez les adultes parler de choses de grands. Et bien sûr, si vous avez trop de publications, vous ne ferez visiblement pas un bon enseignant. En clair, commencez à préparer l’après-thèse le plus tôt possible parce que la concurrence est rude, mais n’oubliez pas qu’aussi reconnu que vous soyez dans votre champ, vous passerez vous aussi par la file d’attente de deux, trois, quatre ans, comme tout le monde, parce qu’il y a peu de postes et que le recrutement est de toute façon très aléatoire, et que ce sera le moment d’étoffer votre CV. Exactement comme avant, en fait.

Donc j’aimerai qu’on arrête de me dire que l’après-thèse se prépare en thèse. Comme si les doctorants étaient des enfants mal dégrossis qui souffrent d’hypermétropie et qu’ils s’imaginaient que la thèse était une fin en soi, qu’ils pensaient que le CDI leur tomberait tout cru dans le bec après leurs trois, quatre, cinq… années de labeur. Comme si on ne répétait pas en permanence que la thèse n’est pas un chemin pavé bordé de roses et que l’après-thèse c’est pire. Juste pour une fois, j’aimerais qu’on nous dise que ça va aller. Ou qu’il n’y a pas que l’université dans la vie, et que pour peu qu’on arrive à se vendre, on pourra faire de la recherche ailleurs, sous d’autres formes, et que ce sera cool. J’aimerai bien qu’on arrête de nous dire que rien ne sera jamais assez bien. On a toute l’après-thèse pour l’entendre.

Je ne peux plus me permettre de travailler gratuitement

I can't afford

Le gif est extrait de la série Girls

Quand j’ai vu ce gif, il m’a interpellé parce qu’il faisait écho à un article que j’avais envie d’écrire depuis un moment, sur le travail de jeune chercheur comme vocation.

Lors d’une conférence à laquelle j’ai participé, une fonctionnaire d’une administration territoriale m’avait demandé si nous étions payés pour nos interventions. Ca m’avait fait rire, à cause de la différence de référentiel : les doctorants sont déjà contents quand leurs labos ou leur école doctorale prend en charge leurs frais de transport et d’hébergement.

Nous autres, les (apprentis-)universitaires, nous faisons beaucoup de travail gratuit : colloques et autres journées d’étude (que ce soit en tant que participants ou qu’organisateurs), écriture d’articles adressés à des revues universitaires, parfois donner des cours (je ne sais pas quelle est la réalité de ce phénomène évoqué par Typhaine Rivière dans sa B.D. Carnets de thèse : son héroïne apprend après un semestre de vacations qu’elle ne pourra pas être rémunérée pour ce travail parce qu’elle ne remplit pas les conditions requises, mais que ce n’est pas grave parce qu’elle pourra ajouter une ligne sur son CV) ou réaliser des tâches afférentes à l’enseignement (surveiller des examens ou corriger les copies de cours qui ne sont pas les siens, par exemple).

Cette situation n’est évidemment pas le propre du monde de l’université. De nombreuses professions artistiques et intellectuelles présentent le même rapport à la rémunération, qui serait une forme de bonus occasionnel. Certains emplois ne sont pas considérés comme méritants (toujours) salaire. Deux registres de justification (au moins) peuvent être avancés. Tout d’abord, le travail intellectuel et artistique serait inutile : on voit assez bien à quoi peut servir un artisan qui fabrique des pelles (ça doit bien exister, non ?), mais un philosophe… Déjà au XVIIIème siècle, Adam Smith dans la richesse des nations classait les artistes comme improductifs (cela écrit, il y mettait aussi les médecins, donc ce n’est peut-être pas si infamant). Sans entrer dans le détail des réfutations qu’on pourrait apporter à l’affirmation « les productions artistiques et intellectuelles sont inutiles », qu’un philosophe serait sans doute plus à même que moi de réaliser ; disons simplement que dans les univers dystopiques, le contrôle de ces productions est l’un des ressorts du mécanisme totalitaire. Ensuite, il y a l’idée qu’un travail effectué avec plaisir ne devrait pas être rémunéré, ou pas autant. L’étymologie (contestée, selon Wikipédia) du mot « travail », tripalium (instrument de torture à trois pieds, en latin) a laissé des marques durables : le travail relève de la contrainte, le loisir du plaisir, c’est comme ça.

Les emplois vocationnels sont moins rémunérés que les autres, c’est comme ça. Danièle Kergoat , Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier le montrent à propos des infirmières. Hypothétiquement les emplois qui ne feraient pas l’objet d’une vocation mériteraient d’être rémunérés davantage que les emplois-sacerdoces, pour compenser peut-être. Pourquoi payer moins les infirmières, les dessinateurs, les journalistes ? Parce qu’ils constitueraient une réserve de travailleurs « captifs », parce que le plaisir supposé qu’ils éprouveraient à exercer leur activité constituerait une rémunération symbolique, parce que ces emplois nécessiteraient des qualités (dispositions propres à l’individu) plus que des compétences (qui s’apprennent) ? Je ne sais pas.

Le problème de ce système, c’est son injustice. Injustice de cette moindre rémunération par rapport à d’autres métiers également définis comme vocationnels mais qui sont perçus comme nécessitant davantage de compétences (je pense notamment aux médecins). Injustice entre ceux qui ont les moyens (par exemple grâce à un soutien financier de la part de leurs familles) de suivre leur vocation et ceux qui doivent renoncer ou exercer un emploi « alimentaire » en parallèle de leur activité intellectuelle ou artistique. Injustice parce que le travail réalisé par les artistes et les intellectuels n’est pas reconnu comme productif.

Alors, c’est quoi la solution ? Déjà, du moins pour en revenir aux enseignants-chercheurs, on peut lutter. Des collectifs de précaires se forment dans certaines universitaires pour dénoncer les abus et obtenir de meilleures conditions de travail. Plus largement, il faudrait un changement de paradigme. Une doctorante étrangère (je crois qu’elle était suédoise) me disait que dans son pays, tous les doctorants avaient un financement. Parce qu’on considère qu’ils travaillent. En France, les bourses en lettres, sciences humaines et sociales sont relativement rares (33% des doctorants ont un financement de thèse, 33% ont un emploi et 33% sont sans financement).

Est-ce qu’on a vraiment envie de penser l’activité professionnelle comme nécessairement contraignante ? Est-ce qu’on a vraiment envie de considérer l’utilité d’une production sous l’angle de la rentabilité économique ou ses applications pratiques ? Il y a sans doute beaucoup de choses à changer dans notre rapport au travail, et dans les conditions dans lesquelles il s’exerce. Et on pourrait en profiter pour penser à ça.

A lire aussi : enseignement et vocation, les doctorants sont-ils les précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche ?, la précarisation de l’enseignement supérieur et de l’université

Le bon point de vue

En deux jours, j’ai eu deux fois la même conversation, dans deux contextes très différents. La première était avec un ami qui reprochait aux militants qu’il avait rencontrés d’avoir un discours trop binaire, oppresseurs/oppressés, dominants/dominés ; sans prendre suffisamment en compte les nuances, les exceptions, les situations minoritaires. La seconde a eu lieu avec une étudiante qui m’a reproché de faire un cours de sociologie de la famille trop normatif (ce qui est un peu un comble pour une sociologue), trop inspiré de la sociologie du genre et de ne pas y avoir inclus des approches culturalistes. Je ne suis pas sûre de comprendre exactement ce qu’elle entendait par ce dernier terme, mais je pense qu’elle voulait dire que je ne parlais pas suffisamment des différents groupes qui peuvent exister au sein d’une société et du sens que les individus donnent à leurs actions.

Quoi de commun entre ces deux discussions ? A priori pas grand-chose. Et pourtant, dans les deux cas il s’agit de reprendre un discours auquel on adhère sans le remettre suffisamment en question.

C’est une question que je me pose parfois à propos de mon adhésion au féminisme. Si je suis assez convaincue par l’idée que le sexisme et un certain nombre d’autres discriminations et oppressions (racisme, homo- et biphobie, transphobie, validisme, pour ne citer qu’elles) sont réelles et doivent être dénoncées et combattues, de même que je suis assez convaincue par un certain nombre de mes lectures sur le sujet, il suffit que quelqu’un émette une critique sur un argument ou une analyse pour que je me remette en question : ai-je suffisamment réfléchi à la question pour ne pas avoir laissé passer un gigantesque angle mort ou une erreur dans le raisonnement ? est-ce que je n’ai pas adhéré un peu trop rapidement au discours qu’on m’a tendu sans m’interroger suffisamment sur sa validité ? Ne suis-je pas victime de biais de confirmation ? Bref, ne suis-je pas restée dans ma zone de confort ?

Dans le cas de mes cours de sociologie, j’ai une responsabilité supplémentaire, puisque en tant que professeur, je tente de transmettre un savoir à des étudiants qui n’ont pas forcément (encore) les armes pour voir les limites de mon discours, pour combler les angles morts. C’est mon boulot de proposer plusieurs approches afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion. Mais je suis limitée. Par ma formation tout d’abord. Je ne peux leur parler que de ce que je connais. Or, la sociologie telle qu’elle est pratiquée en France est assez réticente face aux approches culturalistes, plutôt pratiquées par l’anthropologie (pour le dire de manière très schématique). De même, ayant fait un master d’études de genre, je suis plus au fait des enquêtes sociologiques analysées sous l’angle du genre que dans une approche culturaliste, par exemple. Et ce sont des travaux qui me parlent, qui me plaisent et que j’ai envie de faire découvrir. J’aimerais faire un cours exhaustif sur la famille, qui embrasse toutes les approches, tous les points de vue intra- et interdisciplinaires, toutes les échelles. Mais je suis limitée, tant par le temps (de préparation, du cours) que les outils et les connaissances dont je dispose.

Pour en revenir aux discours militants, s’ajoute une difficulté supplémentaire, à savoir l’agenda politique. Reconnaitre l’existence du racisme anti-blanc ou l’hétérophobie (pour reprendre les exemples de mon ami), au sens où une minorité de personnes tient des discours ou de comportements anti-blancs ou anti-hétéros, c’est diluer un message politique important (à savoir que les personnes racisées ou homosexuelles sont victimes d’une oppression et qu’elles ont un caractère systémique) et donner des armes à des discours réactionnaires dont le propos est à l’opposée du féminisme, montant en épingle des violences ponctuelles dont des personnes appartenant à des groupes dominants. Il y a aussi la question de la ligne d’action qui découle du discours politique. Dire « il faut lutter contre les discriminations et les violences dont les personnes racisées sont victimes, mais aussi un peu contre les discriminations et les violences que les personnes blanches ou perçues comme telles subissent parfois », ça manque quand même d’impact.

Bref, comment rendre compte le plus exactement possible de la réalité dans les discours qu’on tient sur elle ? Comme toujours, le juste équilibre est la chose la plus difficile à atteindre. D’autant que ça implique de sortir de sa zone de confort et de s’efforcer de regarder la réalité selon un ou des angles différents de celui dont on a l’habitude de la percevoir. D’où la vanité de nombre de débats contradictoires. Rien de plus difficile que de jouer le jeu de l’échange et d’accueillir des arguments et des raisonnements auxquels on n’adhère pas a priori et de les examiner avec impartialité. Et difficile d’en prendre le temps. J’ai trop souvent l’impression que reprocher à un interlocuteur d’être trop obtus est une manière déguisée de se plaindre que cet interlocuteur n’adhère pas spontanément et sans réserve à notre point de vue.

Quelle est la solution miracle ? Donner des cours de pensée critique à l’école ? Ca ressemble un peu trop à de la démagogie. Certains diront que ça existe déjà : il y a des cours de philosophie. Se documenter à fond et de toutes les manières possibles sur chaque sujet jugé digne d’attention ? J’aimerais bien, mais j’aime bien dormir aussi. Alors la seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est la bienveillance. S’efforcer de faire preuve de bienveillance quelque soit l’interlocuteur et ses arguments (enfin, tant que ses arguments témoignent d’un minimum d’honnêteté, d’une absence de mauvaise foi, d’insultes, de sophismes, …) et d’y réfléchir sérieusement et calmement. Aussi difficile que ce soit.