Chercheur-euse-s à l’université : une bibliographie

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Conclusion : Le problème des problèmes structurels

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Les conditions d’emploi et de travail des jeunes chercheureuses affectent leur qualité de vie : déménagements fréquents, temps de transport important, absence de protection sociale (les vacations n’ouvrent pas de droit au chômage et à la retraite), sans compter les effets du stress et du surmenage sur la santé : anxiété, fatigue chronique, baisse de l’estime de soi, sentiment de solitude, dépendances, maux de dos, burn-out. La précarité use. Et bien sûr, bien que ce texte ait vocation à montrer le caractère systémique de cette précarité, ses modalités et son intensité varient considérablement en fonction des disciplines, des conditions de réalisation de la thèse et des caractéristiques sociales du doctorant ou de la doctorante.

Ces mauvaises conditions de travail ne sont évidemment pas réservées à l’université, et elles se diffusent à un nombre croissant de milieux professionnels depuis la mise en place dans les années 1980 de politiques néolibérales et du choix politique de privilégier la recherche effrénée de l’efficacité et de la rentabilité à la santé des travailleurs et des travailleuses.

Et c’est pourquoi il est si difficile de les combattre. Comment ne pas se sentir tout-e petit-e face à l’Institution, face à l’unanimité du constat de conditions de travail dégradées, face à la mise en place de politiques présentées comme de l’ordre du bon sens et inévitables puisqu’il n’y a pas d’argent magique ? Comment ne pas se sentir isolé-e et impuissant-e quand tou-te-s ses pairs traversent les mêmes difficultés et qu’on se sent soi-même à bout de souffle, toutes ses ressources investies dans la survie ? En tant que précaire, comment prendre le risque d’être remplacé par la horde de précaires de réserve qui nous rappellent que nous sommes aisément remplaçables si on élève la voix, le risque d’être blacklisté alors qu’on n’a aucune ressource, le risque d’être seul-e et atomisé-e face à l’institution ?

Dans l’immense majorité des cas, l’épuisement des précaires de la recherche n’est dû ni à la méchanceté, ni à la stupidité, ni à la mauvaise volonté d’une ou de plusieurs de ses collègues ou supérieur-e-s (même si ça n’arrange rien le cas échéant). Si c’était le cas, on pourrait identifier les responsables et circonscrire leur emprise. Dans un système qui dysfonctionne, aucun des rouages n’est responsable à titre individuel des problèmes collectifs. D’ailleurs, j’ai eu la chance de travailler avec des personnes globalement bienveillantes et bien intentionnées à mon égard, dans des organismes prestigieux avec l’assise financière qui va avec, et même pour beaucoup sensibles aux problèmes du monde du travail et de l’Université en particulier. Mais ça n’a pas suffi, parce que ces personnes avaient elles aussi intériorisé l’idée que nous devons nous sortir du lot en travaillant mieux et plus que les autres pour continuer à travailler dans des conditions meilleures que celles des autres, qu’on a quand même de la chance de pouvoir faire ce qu’on fait, que de toute façon il n’y a rien à faire.

C’est ce que dit l’épuisement. Quand on est au fond du trou, quand on est en mode survie, on a effectivement le sentiment d’être impuissant-e. Quand j’étais surmenée, je ne pouvais pas envisager de faire autre chose que continuer coûte que coûte. Je ne pouvais pas envisager de renoncer, de faire autrement car je n’avais pas l’énergie mentale de l’envisager. Tout était consacré à mettre un pied devant l’autre. Et quand j’ai pris conscience que ce n’était pas moi qui étais nulle mais un système de précarisation qui avait cassé l’université, j’étais tellement en colère, car je me sentais prise au piège. Je le suis toujours. Mais je me sens moins impuissante.

Le problème des problèmes structurels, c’est qu’on ne peut pas les régler à l’échelle individuelle. Mais on peut les régler à l’échelle collective. Embrassez la collectivité. Liez-vous à vos collègues jeunes chercheureuses, syndiquez-vous. Cette lutte, elle n’est pas seulement pour nous les précaires de l’ESR, ni pour nous les universitaires, elle est pour toutes celles et ceux qui voient leurs conditions de travail se détériorer sous l’assaut conjugué du manque de financements publics, de l’affaiblissement d’institutions de protection des travailleureuses comme l’inspection du travail ou les prud’hommes, des réformes visant à réduire les droits sociaux des chômeureuses et des retraité-e-s, de l’implantation d’entreprises qui truandent le droit du travail en utilisant le statut d’auto-entrepreneur pour bénéficier de quasi-salarié-e-s sans payer les charges patronales afférentes. On est nombreuxeuses, et ensemble, on peut mener la lutte pour l’amélioration du monde du travail, rappeler qu’il n’y a pas de fatalité mais des choix politiques et idéologiques, œuvrer pour un projet qui ait du sens et qui nous rendra fier-e-s : rappeler qu’au centre du travail, il y a des personnes qui méritent de bonnes conditions de travail.

Rendre la recherche darwinienne (3)

Rationaliser l’université

Les causes de cette baisse de la création de postes sont des politiques de rigueur et de sous-investissement dans les services publics sous prétexte de rationaliser leur fonctionnement, c’est-à-dire de réduire leur coût, mais aussi d’améliorer le rayonnement des universités françaises à l’international, en favorisant les regroupements et la mise en concurrence entre les différents organes de l’université. Autrement dit, cette diminution de la création de postes d’enseignant-e-chercheureuses titulaires et les transformations du métier adjacentes sont la conséquence de choix politiques d’inspiration néolibérale.

LRU

La loi sur l’autonomie des universités ou LRU (de son vrai nom loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007) est souvent vue comme le premier jalon de ce projet de transformation des universités. Officiellement, la loi a trois ambitions : rendre l’université attractive, d’améliorer sa gouvernance et d’améliorer la visibilité internationale de sa recherche. Pour ce faire, la loi dote les universités de nouvelles responsabilités et compétences, en particulier sur le plan budgétaire et de gestion des ressources humaines.

La loi a rencontré de vives résistances, estimant que la loi cherchait à imposer l’autonomie aux universités sans leur en donner les moyens et constituerait un premier pas vers la privatisation des université et l’introduction de mécanismes concurrentiels entre universités et entre individus.

L’évaluation faite par le Sénat de la loi en 2013 semble donner raison à ses détracteurs : la LRU aurait accentué les inégalités entre les universités (d’autant qu’elle a été déployée sans s’assurer que les universités aient les capacités de la mettre en place) et dans un contexte où la masse salariale représente la majorité du budget, leur laissant peu de marge de manœuvre (source). Cependant, au-delà de la méthode qui a été contestée, la nécessité de l’évaluation semble s’être imposée dans les universités (ce qui peut être lu comme une conséquence de l’imposition progressive de la logique néolibérale, qui fait des gains de productivité et de l’optimisation une quête permanente dont l’avancement doit être attesté par des indicateurs et des évaluations).

En savoir plus sur la LRU

LPPR

La LPPR (loi de programmation pluriannuelle de la recherche devenue loi de programmation de la recherche, 2020) a pour objectifs de « mieux financer et évaluer la recherche publique, améliorer l’attractivité des métiers de la recherche et replacer la science dans une relation ouverte avec l’ensemble de la société ».

Comme la LRU, la LPPR a rencontré de vives oppositions chez les universitaires, notamment parce qu’elle renforce le mode de financement sur projet au détriment de financements pérennes et parce qu’elle prévoit deux nouveaux types de contrats précaires, à savoir la création de « CDI de mission » (qui transformeraient potentiellement les post-doc en CDD) qui prévoient de recruter un-e enseignant-e-chercheureuse uniquement le temps d’un projet et des contrats en « tenure track », des CDD qui peuvent déboucher sur une titularisation au bout de trois à six ans si la personne recrutée a suffisamment publié dans des revues scientifiques et s’est suffisamment donné au travail. Sans compter l’introduction de quelques amendements par le Sénat qui n’ont rien à voir avec la recherche et tout à voir avec la volonté de mettre les universitaires et les étudiants au pas, comme la possibilité d’une peine d’emprisonnement en cas d’intrusion dans un établissement d’établissement supérieur « dans le but d’entraver la tenue d’un débat organisé dans les locaux de celui-ci » ou la suppression de la procédure de qualification pour les professeurs d’université (source).

En 2019, Antoine Petit (directeur du CNRS) écrit dans une tribune :

Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies.

On reconnait dans ces propos le bon vieux tropisme néolibéral : si seulement on introduisait un peu de concurrence pour motiver un peu ces feignasses. Bien sûr, nulle preuve que la concurrence soit en soi meilleure que la coopération, c’est pour ça que le nouveau management public est tellement obsédé par les évaluations, qui sont sa raison d’être et sa fin. Tant qu’iels peut produire des évaluations et les ajuster, peu importe l’arbitraire des critères (ils le sont toujours au moins un peu), les agent-e-s de mise en œuvre de ces politiques peuvent justifier de leur utilité et donc du maintien de leurs emplois. Ce darwinisme est un des facteurs expliquant l’augmentation de la charge de travail des universitaires et le besoin accru de recourir à des travailleurs et travailleuses précaires.

En savoir plus sur les transformations de l’université

L’intensification du travail des enseignant-e-s-chercheur-euse-s

Conséquence logique des transformations récapitulées précédemment, le travail des enseignant-e-s-chercheureuses titulaires s’intensifie, tant dans le volet recherche où il faut apprendre à ficeler des projets de recherche en phase avec les attentes des potentiels financeurs que dans le volet enseignement où iels sont amené-e-s à faire davantage d’heures supplémentaires pour combler les trous dans l’emploi du temps et remplir les nouveaux rapports d’activités. Le travail se fractionne en petites tâches, en piles de mails et en urgences diverses, si bien que le cœur de métier est souvent ce qui vient se loger en dehors des heures de bureau, le weekend ou les vacances, quand on peut enfin travailler sans être dérangé. À force de vouloir tout faire en même temps, on ne fait rien de bien et tant la production de connaissance que l’accompagnement des étudiant-e-s en pâtissent. L’enseignant-e-chercheureuse est privilégié-e par rapport aux doctorant-e-s et aux jeunes docteur-e-s sans poste, mais de peu, puisqu’iel doit continuer à faire ses preuves et à se donner pour le collectif et pour les étudiant-e-s, pour faire tenir une institution qui faite de financements et d’investissements tient avec deux trombones et trois bouts de ficelle. Ce n’est la faute de personne mais tout le monde en pâtit.

En savoir plus :

Darbus Fanny, Jedlicki Fanny, « Folle rationalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Universitaires en danger », Savoir/Agir, vol. 29, n°3, 2014, p. 25-34

Gastaldi Lise, Lanciano-Morandat Caroline, « L’enseignement supérieur et la recherche. Une pression temporelle accrue », La nouvelle revue du travail, vol. 11, 2017

Rendre la recherche darwinienne (2)

Le sous-financement de l’université publique

La dégradation des conditions de travail dans l’enseignement supérieur et la recherche (ou ESR) est bien connue et documentée. Au croisement de la mise en place du processus de Bologne (1999) et de la mise en œuvre de politiques inspirées du « nouveau management public » et portées par la RGPP (révision générale des politiques publiques, 2007) dans un contexte de crise financière, les réformes des vingt dernières années appliquent à l’université française le processus de « rationalisation budgétaire » encouragé par l’Union européenne : réduire les dépenses, améliorer les politiques publiques. Ça fait rêver, non ? Le présupposé est le suivant : puisque le secteur économique repose sur la concurrence (selon l’idéologie libérale) et que le secteur public est importunément à l’abri de la compétition et donc par voie de conséquence jette de l’argent par les fenêtres en se tournant les pouces, il faut introduire plus de mécanismes de régulation et d’affrontements. Contrôle des coûts, décentralisation, autonomisation, introduction de mécanismes de marché ou de quasi-marché, contractualisation de leur relation et bien sûr indispensables indicateurs de performance sans lesquels on est perdus… Vous vous souvenez de la crise des hôpitaux, remise sur le devant de la scène (mais antérieure à) par la crise sanitaire du Covid-19 ? Large conséquence de l’application des doctrines du nouveau management public.

Ces politiques de rationalisation à marche forcée ont pour conséquence directe la dégradation des conditions de travail des personnels des services publics : précarisation en multipliant les contrats courts pour faire face aux besoins structurels non-pourvus (parce qu’embaucher un fonctionnaire ça coûte cher et de toute façon c’est rien que des feignasses), mise sous pression des personnels pour qu’iels fassent plus avec moins et son corollaire, l’augmentation des missions et du travail bureaucratique. Car il y a un mécanisme absolument fascinant concernant les processus de rationalisation : « Toute réforme de marché – toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché – aura pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total des agents de l’État » (Graeber, 2017). Exemple pratique, la mise en place de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche, 2005), dont l’une des missions principales est de financer des projets de recherche scientifique ou technologique à travers des appels à projets compétitifs. Le dispositif a évidemment ses partisan-e-s et ses (nombreuxeuses) critiques, mais quoi qu’on en pense, le travail que les chercheureuses passent à remplir des appels à projet et (quand le financement est obtenu) à produire des rapports d’activité (parce qu’il faut justifier du bon emploi des fonds publics, cf fonctionnaires feignant-e-s qui  jettent de l’argent par les fenêtres) est du temps qui n’est pas consacré à ce qui est généralement considéré comme le cœur de métier d’enseignant-e-chercheureuse, à savoir enseigner et faire de la recherche. En 2020, 17% des projets soumis à l’appel à projet générique de l’ANR ont reçu un financement (source). Et s’il y aura toujours des gens qui louer l’intérêt de la rédaction de ces documents, on ne peut que constater qu’ils s’ajoutent à l’inflation de la paperasserie dénoncée par David Graeber.

La non-création de postes

L’effectif d’enseignants-chercheurs titulaires et contractuels est plutôt en diminution sur la dernière décennie : 57 605 titulaires (maitre-sse-s de conférences et professeurs des universités) et 14 926 contractuels (doctorants contractuels avec mission d’enseignement et attachés temporaires d’enseignement et de recherche) en 2009-2010 (source), 55 369 titulaires et 11 029 contractuels en 2020 (source). Concernant les personnels non-enseignants de l’enseignement supérieur ou BIATSS (Bibliothèques, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, Santé-Social), qui assurent des fonctions administratives, techniques ou d’encadrement (comme les ingénieurs et techniciens de recherche et de formation, les secrétaires ou les bibliothécaires), qui représentent un peu moins de la moitié des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche, les effectifs sont plutôt en hausse : 53 000 agents en 2011-2012 (source), 85 111 agents en 2020 (source). Cette hausse est associée à un plus large recours aux contrats précaires : en 2011-2012, 1% des agents non-enseignants sont contractuels, contre un peu moins de 30% en 2020. Ce changement du mode de recrutement s’est accompagné d’une dégradation de leurs conditions de travail (source). Pendant ce temps, les effectifs d’étudiant-e-s connaissent une augmentation constante : 1 420 600 étudiant-e-s en 2010, 1 650 000 en 2020 (source), soit une augmentation de 16%.

Ça c’est pour le stock. Ce que ça traduit, en flux, c’est une baisse des embauches. Depuis 2010, le nombre de postes autorisés par décret du ministère en charge de l’ESR baisse : 1189 (maitres de conférences + professeurs des universités) en 2021 contre 3 613 en 2010.

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Pour aller plus loin : Rétrospective de l’évolution des effectifs enseignants et étudiants

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De plus, le sous-financement de l’ESR a été facteur de gels de postes ou de non-activation des 5 000 créations d’emplois allouées entre 2013 et 2017 (source). Même baisse pour le CNRS : 400 postes ouverts au concours en 2010 (source), 250 en 2021 (source). Un quart des départs ne sont pas remplacés. En 10 ans, le CNRS a perdu 11% de ses effectifs selon le président de l’organisme (source).

Or, la charge de travail a augmenté avec la hausse des effectifs étudiants, absorbée par les emplois précaires. En 2018‐2019, 18 881 enseignants contractuels non permanents étaient en fonction dans les établissements publics de l’ESR, soit 23 % de l’ensemble des personnels enseignants, ainsi que 130 000 enseignants vacataires, contre seulement 62 500 enseignants titulaires (source). Toutes disciplines confondues, on estime que les vacataires assurent 40% des enseignements (source) et en heures l’équivalent de 13 000 postes d’enseignant-e-chercheureuses (source).

Autre conséquence du manque de poste pérenne : un début de carrière stable plus tardif, avec un recrutement comme maitre ou maitresse de conférences à 33 ou 34 ans en moyenne (source).

 Autrement dit, des besoins permanents d’enseignement et de recherche sont couverts par des employé-e-s en contrats précaires et par des heures supplémentaires réalisées par les enseignant-e-s-chercheureuses titulaires.

Source

Pour information, les 13 et 14 octobre 2022 se tient un colloque intitulé L’université disloquée et qui porte sur l’évolution des conditions de travail dans l’université française

Rendre la recherche darwinienne (1)

Le doctorat en France : un parcours marqué par la précarité

À partir du moment où j’ai décidé de poursuivre mes études sous la forme d’une thèse de sociologie, le message qui m’a été envoyé par mes différents collègues était univoque et unanime : ça va être dur. Ça va être dur de trouver un financement, ça va être dur de terminer la thèse, ça va être dur de trouver un poste définitif derrière, ça va être dur de travailler dans de bonnes conditions. J’ai intériorisé l’idée que l’avenir était bouché, durablement et irrémédiablement, et que la seule chose que je pouvais faire, c’était travailler de toutes mes forces pour tirer mon épingle du jeu, sans garantie cependant. Notons que ce pessimisme n’est pas aussi prononcé dans toutes les disciplines : les financements de thèse et les débouchés professionnels sont souvent plus faciles à trouver dans les disciplines de sciences dites dures par exemple. Aussi, la synthèse proposée ici s’appuie sur mes connaissances et mon expérience de chercheuse en sociologie, bien que les difficultés et les problèmes identifiés dépassent largement cette seule discipline.

Ce sentiment d’incertitude quant à l’avenir et de compétition entre pairs contribue à une atmosphère anxiogène et incite les (futur-e-s) doctorant-e-s à adopter un rapport au travail comme vocationnel, où les activités professionnelles sont envisagées moins comme un moyen de subsistance que comme une passion, induisant une confusion entre activités rémunérées et non-rémunérées et les sacrifices consentis sont appréhendés comme autant d’investissements pour l’avenir. Être chercheureuse universitaire, c’est être pris-e en permanence dans un mille-feuille de projets professionnels en collaboration avec différentes équipes et sous la houlette de diverses institutions, dont une partie seulement (le plus souvent, les activités d’enseignement) sont (mal) rémunérées. Cette dispersion favorise l’implication dans du travail gratuit, l’intensification du travail (avec une multiplication des activités professionnelles rémunérées ou non) et brouille les frontières temporelles du travail.

Si dans la première partie, j’ai surtout abordé le volet subjectif de la précarité des jeunes chercheureuses, cette deuxième partie est consacrée à ses enjeux matériels. Pour ce faire, je vais commencer par évoquer les conditions de rémunération des doctorant-e-s, puis les transformations plus larges de la recherche publique en France au cours des dernières décennies qui façonnent la dégradation des conditions de travail des enseignant-e-s-chercheur-euse-s, qu’iels soient apprenti-e-s ou titulaires.

Financer sa thèse

Les doctorant-e-s occupent un double statut. Inscrit-e-s à l’université pour préparer un titre universitaire, iels sont étudiant-e-s ; réalisant un projet de recherche et produisant des connaissances scientifiques, iels sont aussi des apprentis-chercheureuses et iels constituent souvent les petites mains de l’université.

La rémunération des doctorant-e-s pendant leur thèse prend principalement trois formes :

  • Contrat de financement de recherche, généralement un contrat doctoral, une bourse ou une CIFRE
  • Enseignements rémunérés dans l’enseignement supérieur, en tant qu’attaché temporaire à la recherche et à l’enseignement (ATER) ou vacataire
  • Rémunération en dehors de l’ESR (ex : emploi alimentaire, enseignant-e dans le secondaire, chômage) ou ressources personnelles (ex : soutien familial, retraite)

Un-e thésard-e peut passer d’une situation à l’autre au cours de la thèse, d’autant que les contrats doctoraux sont limités à trois ans et les contrats d’ATER à deux ans.

Les contrats doctoraux

D’une manière générale, la majorité des doctorant-e-s bénéficient d’un financement de thèse en France : en première année, en 2019, 73,8% des doctorant-e-s (toutes disciplines confondues) bénéficient d’un financement pour leur thèse, 9,5% des doctorant-e-s sont sans activité rémunérée et 16,8% sont salarié-e-s (source). Il existe cependant des disparités importantes entre disciplines : à la rentrée 2014, seulement 36% des doctorant-e-s en Sciences humaines et sociales bénéficient d’un financement dédié à la thèse, contre plus de 79% des inscrit-e-s en sciences « exactes » (source).

Le financement des doctorants inscrit en première année de thèse par discipline en 2014-2015 (tableau)

De plus, ces financements ne couvrent que les trois premières années de thèse, durée à l’issue de laquelle les doctorant-e-s sont incité-e-s à soutenir. Or, moins de la moitié des thésard-e-s soutiennent dans le délai imparti : en 2019, 4 nouveaux docteurs sur 10 ont soutenu leur thèse en moins de 40 mois (source). Pour 3 docteur-e-s sur 10, une année supplémentaire a été nécessaire et 1 doctorat délivré sur 10 a nécessité plus de 6 années de préparation. Ces durées varient en fonction des disciplines, les thèses en Sciences humaines et sociales étant généralement plus longues : seuls 13% des docteur-e-s en Sciences humaines, Humanités et Sciences de la société ont obtenu leur diplôme en moins de 40 mois.

Les doctorant-e-s en sciences humaines et sociales sont donc particulièrement pénalisés par la courte durée des financements de thèse, qui ne prennent pas suffisamment en compte les conditions concrètes de réalisation des thèses, et des injonctions contradictoires évoquées précédemment (qui concernent toutes les disciplines) incitant à la multiplication des activités de recherche et d’enseignement qui participent à l’allongement des thèses. La collecte des matériaux ou la mise au point des expérimentations et leur analyse est souvent plus longue en sciences humaines et sociales et humanités qu’en physique ou en mathématiques par exemple. La démarche de la thèse n’est pas non plus exactement la même, puisqu’on attend en sciences humaines et sociales un manuscrit de thèse sous forme de monographie, tandis que les doctorant-e-s en « sciences dures » peuvent dans certains cas proposer une thèse « par articles ».

Ainsi, si les financements doctoraux sont généralement pensés comme permettant des conditions de travail confortables sur le plan matériel, ce confort est à relativiser puisqu’un contrat doctoral (hors missions complémentaires d’enseignement) représente environ 1,17 SMIC en 2022 (1 975 euros mensuels bruts pour un contrat doctoral à compter du 1er septembre 2022) et qu’il ne permet généralement pas de couvrir l’ensemble de durée de la thèse (communiqué sur la non-revalorisation du doctorat).

L’enseignement

Pour celles et ceux qui comptent sur la rémunération d’enseignements à l’Université (hors allocataire-moniteur, qui enseignent en complément de leur allocation doctorale), deux types de contrats précaires sont possibles. Les contrats d’ATER sont des CDD d’un an (renouvelables une fois), qui représentent donc une solution de financement courte à l’échelle de la thèse et de l’après, et une charge d’enseignement (192h de T.D. à temps plein) à réaliser en plus de sa recherche et de ses autres engagements professionnels.

Les vacations quant à elles (96 heures équivalent T.D. maximum par an) sont rémunérées à la tâche, c’est-à-dire 41,41 euros bruts de l’heure… d’enseignement. Or, selon un arrêté sur les équivalences horaires pour les enseignants-chercheurs, une heure de TD correspond à 4,2 heures de travail effectif (préparation des cours, correction de copies, communication avec les étudiant-e-s, etc.). Cela signifie que, pour les TD, les vacataires sont payés 9,85 euros brut de l’heure. Pour mémoire, le SMIC brut horaire s’élève en 2020 à 10,15 euros. Ces vacations sont souvent payées plusieurs mois (voire plus d’un an) après la fin du semestre enseigné. Il n’est pas rare non plus que les vacataires signent leurs contrats après avoir effectué les enseignements. Une fois, on m’a rit au nez quand j’ai demandé quand le contrat de travail serait signé, avant le début des enseignements. Notons également que les trajets ne sont pas pris en charge pour les vacataires et que plus d’un quart des contractuel-le-s et vacataires d’enseignements soient amené-e-s à réaliser des tâches qui n’étaient pas initialement prévues, comme des heures supplémentaires non-rémunérées ou le suivi de mémoire (source). Par ailleurs, les vacations ne permettent pas toujours d’intégration du jeune enseignant ou de la jeune enseignante dans le collectif de travail, en raison de leur caractère ponctuel mais aussi des conditions matérielles de réalisation du travail (notamment l’absence de bureau).

Les vacations ont délibérément été conçues pour ne pas être l’activité rémunérée principale d’un individu, pour faire face à un besoin ponctuel ou permettre à des professionnel-le-s d’intervenir dans un enseignement. De fait, ce statut n’ouvre aucuns droits sociaux, qui sont supposés assurés par l’activité principale du ou de la vacataire, doctorat compris. Or, pour les thésard-e-s sans financement, les vacations constituent un des rares moyens d’exercer une activité professionnelle en rapport avec ses compétences et laissant du temps pour la recherche (par opposition à un emploi salarié à plein temps hors monde académique).

Pour aller plus loin : Noûs Camille, « Précarité dans l’enseignement supérieur. Allocataires et moniteurs en sciences humaines à la fin des années 1990 », Genèses, vol. 119, n°2, 2020, p. 131-143.

Tout ce qui n’est pas financé

Par ailleurs, il convient de rappeler que la plupart des activités relatives à l’activité scientifique ne sont pas rémunérées en tant que telles (ni pendant la thèse ni après), mais font partie du lot « être chercheur-euse », comme : écrire un article de revue ou un chapitre d’ouvrage scientifique (ou évaluer l’article d’un ou d’une collègue), intervenir dans ou organiser un colloque, rejoindre un collectif de chercheur-euse-s sur une thématique. Ecrire un livre sur sa recherche (en général après la thèse) est très mal rémunéré. C’est encore plus vrai que quand on est précaire, il peut être plus difficile de mettre des bornes, de poser des limites ou de refuser du travail gratuit par peur de se « griller ». La place d’une personne précaire dans l’organisation est par définition jamais acquise.

En tant que précaire, on peut également être amené à financer soi-même des outils de travail ou des frais relatifs à son activité professionnelle : transports pour aller au laboratoire ou sur son terrain de recherche, ordinateur (ou quand on a du mal à lire sur des écrans comme moi une liseuse de 10 pouces pour lire des articles en PDF…), craies et marqueurs, etc.

La thèse représente cependant une période ambivalente du point de vue de la précarité : souvent vécue comme éprouvante (voir les résultats de Vies de thèse) et ce d’autant qu’elle n’est pas ou plus financée, elle est aussi un moment « protégé » dans la mesure où le ou la thésard-e bénéficie d’un ancrage administratif et institutionnel en tant qu’étudiant-e et membre d’un-e laboratoire de recherche, là où l’après-thèse constitue souvent un moment d’errance statutaire (et géographique) et d’incertitude quant à l’avenir.

Thésard-e : un statut ambivalent entre étudiant-e et professionnel-le

C’est une tarte à la crème quand on parle des doctorant-e-s, mais comme je n’ai jamais eu la prétention d’être originale je vais en parler aussi. Être doctorant-e, c’est avoir le cul entre deux chaises statutairement. Techniquement étudiant-e-s (et bénéficiaires des réductions afférentes, qu’on a bien méritées), on est aussi déjà des (apprentis) enseignants-chercheureuses, intégré-e-s dans un collectif de travail avec les titulaires au sein du laboratoire et travaillant comme les grands. De fait, je n’ai eu aucun enseignement à valider pour obtenir mon doctorat, par contre j’en ai donné un certain nombre. La recherche et l’enseignement sont des activités (sont pensées comme) s’apprenant sur le tas, dans le meilleur des cas avec l’aide de ses pairs et de saon directeurice, dans le pire en se débrouillant comme on peut.

Ce statut équivoque est source d’inégalités entre les thésard-e-s, en fonction de leur discipline et des ressources de leur laboratoire, puisqu’il peut servir de prétexte à les mettre à l’écart dans le collectif de travail. Notamment, en fonction de l’espace disponible, les doctorant-e-s auront ou non accès à un bureau personnel ou à une salle de travail aux postes de travail non-attribué. De même, si les fonds viennent à manquer, la prise en charge des déplacements et des frais professionnels des doctorant-e-s par le laboratoire pourra passer à la trappe. En déniant aux thésard-e-s les marques du statut de professionnel-le (y compris des éléments aussi anecdotiques que des cartes de visite frappées du logo du laboratoire par exemple), on les maintient symboliquement dans une position d’apprenti-e-s qui justifie dans certains cas une forme d’exploitation.

En effet, ce statut d’apprenant (et de précaire) peut servir de prétexte pour assigner aux doctorant-e-s des tâches de « petites mains » pour des titulaires dans les activités de recherche ou d’enseignement, se substituant parfois à un personnel technique en sous-effectif ou en corrigeant des copies pour lea directeurice de thèse.

La dépendance au directeur ou à la directrice de thèse

En tant qu’étudiant-e, le doctorant ou la doctorante se trouve dans une situation de dépendance vis-à-vis de son ou ses encadrant-e-s, qui tiennent son avenir professionnel entre leurs mains. Les bonnes relations entre thésard-e et directeurices de thèse est en effet essentielle pour travailler pendant de bonnes conditions pendant sa thèse, produire un manuscrit doctoral de qualité, avoir une soutenance qui se passe bien (dont les rapports constituent une importante carte de visite professionnelle pour la suite) et espérer une bonne insertion professionnelle par la suite. En effet, le directeur ou la directrice donne les grandes orientations de la recherche doctorale, accompagne le ou la thésard-e dans ses activités professionnelles et détermine la possibilité de soutenir. Contrairement à un-e travailleur-euse qui peut (dans la plupart des cas) démissionner de son poste et chercher un emploi similaire dans une autre structure, le ou la thésarde peut difficilement quitter l’université à laquelle iel est rattaché-e et changer de directeurice en cours de thèse, pas sans risquer de perdre son financement (le cas échéant) ou d’être mis sur « liste noire » par l’ancien-ne encadrant-e en cas de relations conflictuelles, compliquant l’insertion professionnelle du jeune docteur-e.

La relation professionnelle qui lie directeurice et doctorant-e est par nature asymétrique et se déroule dans un huis clos relatif, puisque les modalités de l’encadrement sont largement laissées à l’appréciation du premier ou de la première. Certes, des dispositifs ont été mis en place pour limiter le caractère dual de la relation entre directeurice de thèse et le ou la doctorant-e, notamment le comité de suivi individuel de thèse (obligatoire depuis 2016) et les thésard-e-s évoluent dans un environnement professionnel plus large(comme les membres du laboratoire de recherche ou les autres enseignant-e-s du département). Cependant, le livre Comment l’université broie les jeunes chercheurs d’Adèle Combes illustre bien les conséquences possibles de l’autonomie laissée aux directeurices de thèse pour le doctorant-e ou la doctorant-e, comme le harcèlement moral ou sexuel, l’exploitation du travail du thésard-e par lae directeurice ou au contraire l’abandon pur et simple. Dans les trois témoignages relatés, les doctorant-e-s se sentent piégé-e-s dans cette relation de travail où iels sont victimes de violences psychologiques, sans porte de sortie à moins d’abandonner la thèse. Le comité de thèse n’a pas pu les aider car les membres étaient choisi-e-s par la ou le directeurice de thèse ou étaient pris-e-s dans des relations professionnelles (mais aussi amicales et politiques) avec ce dernier ou cette dernière, et n’avaient pas l’autorité (ou le désir) d’intervenir dans ses pratiques d’encadrement. Dans l’enquête qualitative, 14% des répondant-e-s déclarent que leur directeurice de thèse ou un autre collègue leur a déjà crié dessus, 21% ont vu leur travail leur être volé et 13% d’entre elleux affirment qu’on a tenté de détruire leur carrière. 20% des répondant-e-s déclarent subir ou avoir subi un contrôle permanent et un dénigrement (en particulier par leur directeurice de recherche).

Heureusement, la plupart des relations entre thésard-e et directeurice ne sont pas maltraitantes. Cependant, elles sont souvent compliquées par des malentendus entre les un-e-s et les autres, comme le décrit Laëtitia Gérard dans Le doctorat : un rite de passage. Les thésard-e-s reprochent souvent à leurs directeurices un manque d’expertise dans leur domaine de recherche ou d’expérience en tant qu’encadrant-e, un manque de réactivité concernant les écrits soumis ou d’encouragement et d’intérêt pour leur travail. Or, iels ne se sentent pas toujours autorisé-e-s à solliciter davantage le ou la directeurice ou à leur faire part de leurs difficultés, ce qui évidemment n’arrange rien.

L’après-thèse ou les limbes

La soutenance de thèse marque la fin d’un cycle et le début d’une nouvelle ère, l’entrée dans le monde des grand-e-s et dans une toute nouvelle forme d’errance professionnelle. La thèse est terminée, l’œuvre est produite, tout reste à faire pour trouver un travail. L’insertion dans un emploi stable au sein de la recherche publique est devenue plus longue et plus difficile. Il faut dire que la concurrence entre jeunes chercheureuses pour les postes de maitres et maitresses de conférences (MCF) est rude : 49 402 candidatures déposées par 8 508 candidat-e-s aux 1 155 postes de MCF en 2020, soit 42,8 candidatures et 7,4 candidats par poste en moyenne (source). Le taux de réussite (soit le nombre de recrutés par rapport au nombre de candidats) est de 13%, avec des disparités entre les disciplines : le taux de réussite chez les MCF approche les 10% en Lettres et sciences humaines, contre près de 18% en Droit-Economie-Gestion. Ce faible taux de réussite crée aussi des phénomènes de « file d’attente » : le pourcentage de MCF recruté-e-s l’année suivant l’obtention du doctorat est passé de 42,24 % en 2002 à 30,04 % en 2012 et celui des recruté-e-s au moins 7 ans après la soutenance de doctorat est passé de 5 % en 2006 à 11,16 % en 2012 (source). Pour les diplômé-e-s de 2014, trois ans après l’obtention de leur doctorat, 91% ont un emploi et 66% ont un emploi stable (source).

Il faut donc trouver autre chose en attendant. Cette autre chose, c’est souvent un contrat de recherche postdoctoral ou post-doc. Ces contrats courts (le plus souvent des contrats à durée déterminée entre un et trois ans, destinés à appuyer ou mener un projet de recherche) se sont multipliés au cours des deux dernières décennies (source). Ils nécessitent souvent de déménager dans une autre ville ou dans un autre pays, la mobilité c’est bon pour le CV et pour le réseau. Et si vous pensez que ce contrat est enfin l’occasion de se reposer un peu et de sortir de la multi-activité, vous vous trompez : écrire des articles pour valoriser ses recherches précédentes, tirer un livre de la thèse, donner des cours toujours, et maintenant déposer un dossier de qualification pour avoir l’autorisation de faire le métier qu’on exerce déjà (et il faut le prouver grâce à un gros CV) et candidater à des postes bien sûr. Deux temps forts dans l’année, le concours du CNRS et la campagne de MCF, événements annuels qui scandent la vie des jeunes chercheureuses et balisent un bon mois afin de prendre connaissance des offres (et espérer ne pas passer à côté de celles publiées au fil de l’eau), constituer ses dossiers, et attendre anxieusement de découvrir si on est auditionné-e ou pas. Si on est auditionné-e, bravo, deuxième round, vous avez gagné le droit de continuer à jouer et de préparer votre audition (les auditions blanches sont de rigueur) afin de défendre votre dossier face à un jury, de préférence en payant les billets de train de votre poche afin de vous rendre un peu partout en France. Si vous ne l’êtes pas (ou si vous n’êtes pas suffisamment bien classé-e pour prétendre au poste), pas d’inquiétude, le problème ne vient pas de vous mais du manque de postes publiés. Ou alors c’est que c’était un « poste à moustaches », c’est-à-dire un poste qui était déjà prévu pour un candidat ou une candidate locale. C’est théoriquement interdit, mais les temps sont rudes et par ailleurs il n’est pas totalement aberrant qu’une personne déjà insérée dans une équipe et familière des maquettes puisse y travailler de manière pérenne, c’est juste dommage pour les autres candidat-e-s qui ont préparé l’audition pour rien, au mépris du principe d’égalité…

Ou alors c’est du chômage pour patienter, c’est demander à son ancien laboratoire d’y rester affilié-e pour bénéficier de la boîte mail institutionnelle et de l’accès aux revues scientifiques, c’est des petites missions d’enseignement à droite ou à gauche (pas à l’université, puisqu’après la thèse il est plus difficile d’obtenir des vacations à moins d’avoir un autre emploi, comme postdoc donc), c’est continuer à travailler gratuitement. Stupéfaction d’un de mes proches quand je lui ai dit que j’avais retrouvé du travail : « ah mais tu étais au chômage ? Mais je ne comprends pas, tu n’as pas arrêté de travailler ». C’est essayer de ne pas trop s’en faire pour l’avenir et réfléchir aux plans B. Se demander jusqu’où on est prêt-e à déménager et à quel point on est prêt-e à renoncer pour travailler ailleurs, devenir prof de lycée, travailler dans le privé, passer des concours pour devenir fonctionnaire, monter son propre cabinet. Envisager de faire feu de tout bois et espérer s’en sortir malgré tout.

Conclusion

Quand j’ai commencé ma thèse, je me suis dit « je comprends qu’il y ait des personnes qui n’aient pas envie de continuer dans la recherche publique après un master de recherche ou après la thèse, mais moi, je suis faite pour ça ». À la fin de ma thèse, quand une ex-collègue doctorante m’a dit qu’elle continuait dans le privé, je me suis dit « elle a trop raison ». Une de mes proches me faisait remarquer que tous les gens qu’elle connaissait dans la recherche publique essayait de dissuader celles et ceux qui avaient envie de se lancer dans cette voie. On fait peut-être un métier formidable, mais il y a de quoi être dégouté-e, par tout ça, toute cette précarité, cette exigence de disponibilité permanente, le manque de ressources qui favorise les pratiques déloyales comme les postes à moustache et la concurrence accrue entre les jeunes chercheureuses, les conditions de travail qui se dégradent et qui favorisent les tensions dans le collectif de travail, les amphis bondés, le manque de reconnaissance et le manque d’argent. Vous vous demandez peut-être comment on en est arrivé-e-s là. Sans surprise, c’est l’ennemi habituel : la destruction des services publics.

Brûler la chandelle par les deux bouts : produire sa thèse, devenir chercheuse (4)

La culture du surmenage (hustle culture)

Cette mise à disposition de soi, cette dévotion au travail n’est évidemment pas réservée à l’environnement professionnel de la recherche. Il y a quelques années, je me suis prise de passion pour les méthodes d’optimisation de soi. Miracle morning, Pomodore, minimalisme, bullet journal, Marie Kondo, les cinq habitudes qui vont changer votre vie, techniques d’organisation et de rangement… J’ai tout lu, tout écouté, tout essayé. Je voulais devenir la girl boss de ma propre vie, devenir la meilleure version de moi-même, c’est-à-dire la plus productive. Je voulais devenir that girl avant l’heure.

Devenir that girl, vivre le rêve, incarner l’idéal de la personne bien plus capable que tout le monde : chirurgienne et championne mondiale de boxe anglaise ; musicienne en haut du top 50 et femme politique à mes heures perdues ; jonglant en tous cas avec éclat avec mon travail, du bénévolat, un hobby (monétisé de préférence), une activité sportive pour rester en forme et une « vie privée » tout en trouvant le temps de me préparer des smoothies avec des fruits bio achetés au marché, baignant dans l’harmonie et la sérénité comme un canard dans une mare. La dévotion au travail, la glorification d’un emploi du temps de ministre et de l’épuisement, le stakhanovisme comme monnaie sociale. Je voulais mériter la sécurité, montrer que j’étais travailleuse et efficace, je voulais qu’on m’admire et surtout qu’on me paye pour mon travail et qu’on m’offre un CDI.

Multiplier les projets, croire qu’on doit mériter sa pitance, dire « oui » à toutes les opportunités en espérant que celle-ci sera la bonne, celle qui fera la différence au moment d’un recrutement, au moment d’être départagé-e avec un-e autre candidat-e, c’est ce que la précarité fait aux gens. La précarité, c’est cette peur viscérale des lendemains, c’est marcher dans des sables mouvants, c’est la conscience que notre avenir professionnel ne dépend pas de nous mais qu’une erreur de notre part peut nous mettre hors-jeu. La précarité, toujours être sur le qui-vive, être réactif-ve, conciliant-e, adaptable, mobile et souriant-e avec ça.

Normaliser l’épuisement, porter ses marques de stress comme un badge d’honneur, tirer la fierté de sa capacité à piétiner ses limites, à bousiller sa santé. J’étais débordée mais c’est le travail qui veut ça. Les techniques d’optimisation que j’ai apprises religieusement m’ont appris à court-circuiter les mécanismes de protection que mon corps mettait sur ma route, mon attention était un étalon sauvage à dompter, ma fatigue un obstacle à franchir. Pendant des mois, j’ai écrit jour après jour dans mon journal « aujourd’hui je suis fatiguée, je n’arrive pas à me concentrer, je n’arrive pas à travailler », comme si hier c’était différent, comme si demain ça irait mieux. Je me raccrochais à des souvenirs de périodes de productivité mythiques, élevées en standard à atteindre. Mes envies n’avaient aucune valeur. Mes besoins n’avaient aucune valeur. Je n’avais aucune valeur. Seules comptaient mes productions, mes accomplissements, ce que je pouvais montrer aux adultes avec la fierté et la vulnérabilité d’une enfant. J’étais en guerre contre moi-même.

Ne plus être capable de reconnaître les signaux d’alarme parce qu’on a consciencieusement appris à les ignorer. De toute façon, je pensais que je n’avais pas mérité de faire une pause, comme si le repos était une récompense et pas un besoin fondamental. Mon idée du repos, c’était de travailler sur quelque chose qui n’était pas ma thèse ou donner des cours. Il y a peu, je discutais avec une jeune chercheuse qui m’a dit dans le même souffle que pendant une période elle perdait ses cheveux à cause du stress et qu’elle était passée « pas loin du burn out ». Heureusement pour elle, qu’est-ce que ça aurait été ? À quel moment on est aliéné de soi au point de se dire « je perds mes cheveux par poignées, une expérience humaine parfaitement commune » ? À quel point on est empoisonné-e-s par le stress ? Pourquoi l’épuisement et l’anxiété sont perçues comme des états émotionnels normaux, ordinaires, inévitables ?

Heureusement, la culture productiviste vend les solutions aux problèmes qu’elle a elle-même créée, avec les industries du bien-être qui vendent des méthodes de méditation et des forfaits de massage, pour que celles et ceux qui en ont les moyens puissent survivre jusqu’à demain, et d’ailleurs saviez-vous que prendre du repos vous permet d’être plus productif-ve-s ? Ce qui est quand même l’essentiel.

Conclusion

Je suis en colère parce que je ne mérite pas de vivre dans ces mauvaises conditions de travail. Personne ne mérite de subir l’intensification du travail et la précarisation croissantes que connaissent la plupart des environnements professionnels depuis une cinquantaine d’années. Je suis en colère parce que cette pressurisation des individus par leur environnement professionnel n’est ni un accident, ni le revers de la médaille. C’est le résultat de décisions politiques et économiques, et dans le cas de l’université le choix de couper les vivres aux services publics pour mieux s’étonner qu’ils ne fonctionnent plus, et instiller de la concurrence ou de la privatisation après coup, mécanismes qui ne profitent à personne. Je vais vous raconter comment ça s’est passé pour la recherche publique, et le statut des doctorants et doctorantes en particulier.

Brûler la chandelle par les deux bouts : produire sa thèse, devenir chercheuse (3)

Une socialisation temporelle de la disponibilité permanente ?

Faire une thèse, c’est apprendre à « dompter le temps », à différentes échelles.

Il s’agit tout d’abord de s’inscrire dans un calendrier idéal, qu’on intériorise, composé d’étapes prévisibles (qui varient en fonction des disciplines) : revue de littérature préliminaire, recueil des matériaux (recherches de terrain, visites d’archives, expérimentations, etc.), analyse, rédaction du manuscrit, le tout en trois (ou quatre) ans et pas un jour de plus. Evidemment, le processus est rarement aussi linéaire : certaines étapes prennent plus de temps que prévu, les étapes sont dans le désordre, de nouvelles étapes imprévues surviennent… Néanmoins, ce programme structure l’expérience doctorale : à mesure qu’on progresse, on se sent de moins en moins un-e étudiant-e et de plus en plus un-e jeune chercheur-euse.

Il faut ensuite apprendre à structurer son temps dans ce canevas lâche et élastique : organiser ses journées de travail en autonomie, développer des outils personnels pour suivre l’avancement de son travail et coordonner les différents projets et activités dans lesquels on est inscrit-e, qui s’inscrivent dans le long terme et dont la progression se fait souvent par à-coups, anticiper et prioritiser en fonction des échéances, démêler des tâches enchevêtrées, se rendre disponible à l’urgence du moment, négocier l’organisation de son avancement avec son directeur ou sa directrice de thèse. Les sollicitations institutionnelles ou celles de collègues ou d’encadrant-e-s conduisent à l’intériorisation d’un ethos du « chercheur [ou de la chercheuse] entièrement investi dans son travail ». Les apprenti-e-s chercheureuses doivent également apprendre à faire face à l’incertitude inhérente à ce domaine professionnel : la précarité, les faibles perspectives d’insertion professionnelle, la mobilité attendue.

Je vois désormais ma thèse comme une période où j’ai appris à me discipliner afin de me mettre au service de mon œuvre, au service de mon CV, afin de me sécuriser un avenir, tout en sachant que cela ne suffirait pas. J’ai appris à dire oui, à m’arranger, à saper sur mon repos, parce que le travail passe avant tout, parce que je fais quand même un métier formidable, une activité qui me passionne, que j’ai eu de la chance de pouvoir le faire, le luxe de rester toutes ces années en thèse, la reconnaissance pour mes parents qui ont rendu ça possible, la culpabilité de ne pas être autonome pour vivre mon rêve. La culpabilité de tout donner et de ne pas être à la hauteur. La tête dans le guidon, pédalant toujours plus vite, pour rendre mes proches fier-e-s, pour que ça ait valu la peine d’y passer autant de temps, pour qu’on me félicite pour mon travail, pour avoir un poste.

J’ai essayé d’assurer sur tous les tableaux, de cocher toutes les cases, mais ça ne suffit pas, ce n’est jamais assez. J’ai publié plusieurs articles, mais aucun en anglais. J’ai donné beaucoup de cours, mais pas ces deux dernières années : mon expérience est « périmée » et je risque de ne pas être qualifiée pour exercer le métier que j’ai fait pendant plusieurs années. J’ai fait des recherches, mais seulement dans telle spécialité et avec telle méthode, il aurait été préférable d’opter pour une approche pluridisciplinaire, d’employer des méthodes mixtes. Je participe à plusieurs réseaux de chercheureuses, mais je n’ai pas assez fréquenté mes laboratoires de recherche, je n’ai pas assez cultivé mon carnet d’adresse. J’ai déposé un dossier pour la qualification, mais je n’ai pas postulé au CNRS. J’ai fait beaucoup, mais je n’ai pas été assez stratégique, je n’ai pas fait assez. Je ne peux pas gagner. Personne ne peut gagner à ce jeu de l’excellence, à la soumission à des injonctions institutionnelles contradictoires. Sans compter les inégalités diverses, liées aux conditions de réalisation de la thèse, de la trajectoire personnelle et scolaire, à l’état de santé, etc.

À lire : La thèse et le temps

Brûler la chandelle par les deux bouts : produire sa thèse, devenir chercheuse (2)

Le sacerdoce : détour par l’industrie du rêve

J’ai lu récemment Le plus beau métier du monde de Giulia Mensitieri et je suis sûre que mes proches souhaiteraient que j’arrête de les bassiner avec cet essai, mais on ne peut pas toujours réaliser ses rêves. L’ouvrage rend compte d’une enquête ethnographique dans le milieu de la mode, et plus précisément concernant les métiers « créatifs » de la mode et de la haute couture : photographes, stylistes photo, mannequins, coiffeur-euse-s, journalistes, etc. En dépit des profits considérables engrangés par le secteur dans son ensemble, la production des images de mode qui en constituent la vitrine repose sur la précarité et l’exploitation de travailleur-euse-s (surtout des travailleuses, dans l’enquête de Giulia Mensitieri). Il est attendu des jeunes entrant-e-s, peu ou pas rémunérés, une dévotion et une disponibilité sans limite à leur travail, dans l’espoir d’un jour faire partie des happy few qui toucheront le jackpot. Celles et ceux qui tentent de revendiquer de meilleures conditions de travail ou d’être rémunérés, voire qui ne se montrent pas suffisamment enthousiastes de leur exploitation, prennent le risque d’être « grillés » d’un petit monde qui repose sur le réseau et la « bonne réputation ». Autre manière de se « griller » : faire du « commercial », c’est-à-dire des photos de mode pour des catalogues de vêtements par exemple. La rémunération monétaire parait antinomique avec la rémunération symbolique, la seule monnaie valable pour les travailleurs et travailleuses créatif-ve-s.

Bien sûr, personne n’oblige ces travailleur-euse-s à continuer à se faire exploiter dans le secteur de la haute couture. Pourquoi ne partent-iels pas ? La passion pour le travail est évidemment un aspect central, quitte à se raconter qu’on adore ce qu’on fait pour « tenir » en dépit de la précarité, pour donner du sens aux sacrifices réalisés. Les exigences du métier conduisent à une confusion entre vie personnelle et professionnelle et une absorption du corps et de la subjectivité dans le travail, si bien que le travail est étroitement mêlé à tous les aspects de la vie de ces travailleurs et travailleuses. Le « rêve », le glamour de la haute couture sont opposés à des vies salariées plus stables décrites comme répétitives, ternes, étriquées.

Or, cette colonisation de la subjectivité par le travail constitue selon l’autrice l’aboutissement du néolibéralisme : un travail qui fait reposer sa productivité non sur l’extraction de la force physique des travailleureuses, mais sur leur vie même (leurs émotions, leurs relations, leur créativité, leur sensibilité, etc.). La précarisation d’un nombre croissant de secteurs économiques (indépendamment de leur rentabilité, puisque le luxe est particulièrement florissant) a contribué à diffuser une conception non-monétarisée du travail.

Giulia Mensitieri écrit dans sa conclusion :

Le travail contemporain investit la subjectivité d’une façon qui lui est propre, en la mettant au centre aussi bien des processus de production que de la construction des nouvelles élites symboliques. Le capitalisme postfordiste a entraîné une négociation inédite de la frontière entre travailleur et sujet. L’intermittence de l’emploi et la diffusion des pratiques entrepreneuriales, ainsi que la massification des productions sollicitant la créativité, le savoir et les relations, ont fait que le capitalisme a accaparé des sphères de l’existence qui lui échappaient dans le fordisme. Les nouvelles compétences requises par le travail postfordiste, combinées à la précarisation structurelle due au chômage de masse et aux politiques de flexibilité de l’emploi, ont poussé les travailleurs à s’individualiser et à faire de leur subjectivité un produit. Les précarisations structurelles sont ramenées à l’échelle des responsabilités personnelles et de l’évaluation individuelle : l’individu est seul responsable de ses échecs et de ses réussites.

Ce dispositif d’individuation est un outil puissant pour rendre opaques les inégalités structurelles et les modes de domination propres au capitalisme. Dans le « glamour labour », les revendications sont quasiment absentes, car l’absence de commun et l’individualisme y sont revendiqués et considérés comme des caractéristiques fondatrices d’un monde voué à la valorisation de l’individualité. Si l’on se fie à la faiblesse des mobilisations collectives dans les industries culturelles et au discrédit diffus de la critique sociale qui y a cours, il semble que le projet politique néolibéral d’assujettissement par la précarisation et l’individualisation a atteint ses objectifs.

Ça vous paraît familier ?

Brûler la chandelle par les deux bouts : produire sa thèse, devenir chercheuse (1)

Un marathon sans ligne d’arrivée

Mon expérience de l’ESR, c’est celle d’un travail qui ne s’arrête jamais. Il y a toujours des choses de prévues. Il y a toujours des lignes à ajouter son CV. On dépend de tellement d’institutions, on est inscrit-e-s dans plusieurs collectifs de travail, on a toujours des projets, notre temps de travail est faiblement structuré et on a beaucoup d’autonomie en la matière. Au moment où j’écris ce texte, cela fait deux mois que je suis au chômage après un post-doctorat et il ne s’est pas passé une semaine sans que je ne doive réaliser une activité professionnelle, même pas sollicitée de la part de mes ancien-ne-s encadrant-e-s. C’est faire une intervention orale prévue de longue date, c’est corriger des articles qui étaient dans les tuyaux depuis des mois, c’est finir l’organisation d’un colloque. J’alterne entre plusieurs projets à la temporalité discontinue. Pendant mes années de thèse, je n’ai presque jamais pris de vacances. J’étais trop fébrile pour prendre des vacances. Je pensais que je ne le méritais pas, que je devais avancer, que je devais rattraper mon retard. Comme le lapin dans Alice au pays des merveilles, je courais après le temps, les yeux rivés sur la ligne d’arrivée, la soutenance, toujours au bord de l’horizon. Je ne m’imaginais pas marquer une période où j’aurais été indisponible, car la sollicitation professionnelle peut venir n’importe quand. Aujourd’hui encore, c’est difficile de dire à des collègues avec lesquels je suis engagée dans des projets au long court, dans lesquels je me suis investie parfois pendant des années : « continuez sans moi ».

Je me disais « je me reposerais une fois que… ». Il y a toujours quelque chose à faire. Je ne me reposais jamais. Quand je ne travaillais pas, j’essayais de rattraper la détente que je n’avais pas eu, au pas de course. Il s’avère que ce n’est pas très reposant, tout bien réfléchi. Submergée par l’anxiété, je tentais de garder le contrôle sur un nombre croissant d’aspects de ma vie qui prenaient l’eau, à coup d’agendas, de to do list et de jolie papeterie. Je faisais des listes pour absolument tout, comme si tout noter permettait de reprendre le contrôle. Je me sentais tellement coupable de ne pas être plus productive, de ne pas m’en sortir. Qu’est-ce qui me prenait autant de temps ? Je faisais des plans de thèse, ça prenait un mois ou deux, je les soumettais à mes directeur-ice-s, iels me disaient que ce n’était pas ça. Caramba, encore raté. C’est parti pour deux autres mois à essayer de donner du sens à ma pensée, si tant est qu’à ce stade j’en étais encore capable. Je me suis fait beaucoup de reproche, comme si me harceler allait me permettre d’y arriver. Chaque journée était un combat pour obtenir la coopération de mon attention, pour réussir à la fixer sur mon travail, pour essayer d’être efficace, de faire quelque chose, de cocher une case. Peu à peu, j’ai miné mon énergie à coups de volonté. J’étais trop épuisée pour faire quoi que ce soit, mais j’étais trop épuisée pour m’en rendre compte. La tête dans le guidon, faire une pause, s’arrêter était inenvisageable. Il fallait finir, quoi qu’il en coûte. Il s’avère que ce que ça coûtait, c’était moi. Mon dynamisme, ma sérénité, ma joie, mon envie de faire des choses, ma disponibilité pour mes proches, ma capacité de travail. La veine a été épuisée.

Pour rendre cette vie tenable, pour me changer les idées, pour compenser l’ingratitude de la thèse (qui avance lentement, qui est composée de tâches dont il est difficile de savoir quand on les a réussies ou terminées), je me lançais dans des « projets parallèles » : un blog, de la lecture, du tri ou de la mise au propre de mes textes épars. Des activités dont je pouvais tirer une satisfaction, éventuellement une reconnaissance. Quel soulagement : se dire « j’ai terminé », comme l’écrit Virginia Woolf. Autant dire qu’il n’y avait aucune séparation entre ces « loisirs » et ma vie professionnelle. Quelle arnaque de dire « si on fait un travail qu’on aime, on ne travaillera pas un seul jour de sa vie ». Déjà, tout travail comporte sa part de « sale boulot », d’activités ingrates mais nécessaires. Ensuite, le travail qu’on fait avec plaisir est quand même du travail, nécessite des efforts, de la concentration, de l’attention.

Je me suis noyée dans les injonctions. Soyez productif-ve, soyez débordé-e. Soyez disponible pour le travail, les postes sont rares, on n’en finit pas de prouver sa valeur puisque l’enjeu n’est pas d’en faire assez, c’est d’en faire plus que les concurrent-e-s. On intériorise cette pression à la performance, on accepte les opportunités qui se présentent parce que le projet est chouette et manque dans notre domaine, parce qu’on pense à la ligne sur le CV, parce qu’on a envie d’être reconnu-e. Le travail est une condition nécessaire mais pas suffisante pour être recruté-e, il faut aussi avoir de la chance. Il y avait cette injonction contradictoire qui planait : « produisez votre œuvre », bâtissez un manuscrit de thèse à la hauteur des Sept Merveilles du monde, mais n’oubliez pas de préparer l’après-thèse. Maximiser vos chances en vous positionnant sur tous les fronts, mais sans rien bâcler, parce que sinon votre (mauvaise) réputation vous précédera. De toute façon, la plupart du temps on n’est pas payé-e-s. Pendant ma thèse, j’ai écrit des articles publiés dans des revues scientifiques, j’ai participé à et organisé des colloques, j’ai donné des cours de licence, j’ai écrit un manuscrit de thèse. La seule activité pour laquelle j’ai été rémunérée, c’était les cours, et encore pour les vacations j’étais souvent rémunérée des mois après et en dessous du SMIC. Quand on est jeune chercheureuse, on travaille pas pour être payé-e-s maintenant, on travaille pour être payé-e-s plus tard, peut-être, c’est du travail de l’espoir. Parce que la monnaie qui circule dans l’ESR, c’est le capital symbolique. Vous connaissez quelqu’un qui a suffisamment de capital symbolique, vous ? On travaille pour faire du réseau, ça fera peut-être la différence plus tard, et on travaille parce qu’on en a envie, parce que c’est une vocation (en général, quand on parle de vocation à propos d’un domaine professionnel, méfiance, on essaie de vous entuber). On fait quand même un métier formidable, on est passionné-e. C’est ce que me disent certain-e-s collègues quand je parle des problèmes dans la culture de l’ESR : on a quand même de la chance. Nos conditions de travail sont tellement mauvaises que la majorité des jeunes chercheureuses peuvent se convaincre qu’iels ont de la chance, sous un aspect ou un autre : chance d’avoir eu un financement, chance d’avoir un travail salarié qui permet de faire de la recherche à côté, chance de bénéficier du chômage, chance d’avoir un directeur ou une directrice de thèse compréhensive, chance d’avoir des collègues sympas, chance d’étudier un sujet qui nous passionne. Mais c’est un peu facile de se laisser aveugler par les paillettes.

On achève bien les doctorant-e-s

Est-ce que ça s’arrête un jour, le burn out ? Est-ce que qui que ce soit a les ressources pour se remettre d’un trouble mental, de transformer ses conditions de vie pour se reposer suffisamment ? Est-ce que je suis prête à renoncer à l’épuisement, après toutes ces années ? Est-ce que je suis capable de renoncer à ce pour quoi j’ai tant travaillé, parce que c’est ma carrière ou moi ?

Le 17 novembre 2021, Xanax la guerrière (@kinkybambou sur Twitter) écrivait que les recrutements dans l’ESR (l’enseignement supérieur et la recherche) finissent par reposer sur l’endurance psychique et physique des candidat-e-s, avec la raréfaction des postes et l’alourdissement des procédures de candidature :

On casse les gens, et celleux qui s’en sortent sont celleux qui n’ont pas abandonné entre temps. Évidemment, l’endurance n’est pas une qualité intrinsèque, elle repose sur un paquet de conditions : être en bonne santé à la base, disposer de ressources économiques suffisantes pour faire face entre deux CDD (les mères sont désavantagées évidemment), avoir un bon réseau académique qui apporte du soutien et des liens d’interconnaissance dont on sait le poids qu’ils ont… Celleux qui obtiennent finalement un poste permanent à la sortie ne sont donc pas nécessairement les meilleurs espoirs intellectuels de leur classe d’âge. Ce sont avant tout celles et ceux qui ont « tenu » le plus longtemps. À un prix élevé, qu’on connait (Cf toutes les études sur la santé mentale des jeunes chercheuses et jeunes chercheurs, qui ont un défaut : laisser de côté la santé physique, ou ne l’aborder que de façon médiate.)

En effet, la mauvaise santé des jeunes chercheur-euse-s, on connait. Ça fait de temps en temps la une, quand il y a une étude qui confirme ce qu’on savait déjà (voir par exemple un article de Nature en novembre 2019 ou une revue de littérature de juillet 2021 dans Scientific Reports). Parmi les répondant-e-s à l’enquête Vies de thèse, 81% disent être concerné-e-s par une dégradation de leur santé physique au cours de la thèse, 89% par une dégradation de leur santé mentale. Entre jeunes chercheureuses, on se fait des sourires entendus quand on dit qu’on se sent fatigué-e et qu’on voudrait prendre des vacances. Mais ça s’arrête là. J’ai toujours l’impression d’être en porte-à-faux quand on me demande comment je vais et que je réponds sincèrement. Non, ça ne va pas, comment ça irait ? Ça fait une décennie que je m’use à l’autel du mon Travail, trois planches branlantes au fond d’une caverne où personne ne va jamais. Un monument minuscule à la gloire de rien.

Aujourd’hui, je sais qu’aucun travail ne vaut ma santé, mais ça se complique quand ce n’est pas seulement cette entité abstraite et nébuleuse, que ça devient des tâches précises, imbriquées dans une équipe ou ayant déjà impliqué une quantité de travail auparavant. Je peux décider d’être en vacances, mais les articles qu’on me renvoie pour correction, les interventions orales que j’ai acceptées de donner et les journées d’étude que j’avais commencés à co-organiser s’en moquent un peu. Je suis prise dans des projets qui s’étendent sur des mois et des années, mais dont le calendrier précis est souvent difficile à anticiper. Je peux décider de tracer des frontières plus nettes entre vie privée et vie professionnelle, ne plus travailler le weekend et ne pas répondre à mes mails après 19h, mais la recherche s’en fiche. La plupart de mes collègues disent « il faudrait » et se retrouvent malgré tout à préparer des cours un dimanche soir, comment faire autrement puisque même quand on est efficace, il y a quand même trop ? Il faudrait, il faudrait prendre des vacances, il faudrait se mettre des limites. Il faudrait en parler entre nous, il faudrait déstigmatiser la dépression, l’anxiété et le burn out pendant la thèse, et après.

Il faudrait, et en même temps qu’est-ce que ça va changer ? Viens, on fait des groupes de parole pour échanger autour des problèmes de santé psychiques pendant la thèse et on fait des campagnes d’affichage pour « sensibiliser » et on change rien. Viens, on développe des stratégies individuelles pour survivre et on commence la méditation et on prend des bains avec des bulles pour oublier qu’on n’en peut plus. Viens, on affiche nos difficultés personnelles et on vit dans la peur de ne pas trouver de travail à cause de ça. Dans la revue de littérature, les causes de la dégradation de la santé mentale des doctorant-e-s ne manquent pas : « problèmes avec le projet de thèse et/ou avec le superviseur, pression à la productivité, doute sur ses compétences, perspectives de carrière incertaines, conditions de vie précaires, stress financier, manque de sommeil, sentiment d’être dévalué, isolation sociale, difficultés à maintenir une vie en dehors de la thèse et sentiment d’isolation et de solitude » (source). Ah bah mince alors, comment ça se fait ?

  1. Brûler la chandelle par les deux bouts
  2. Rendre la recherche darwinienne