Qui sont les pères en congé parental – quelques chiffres

Comme vous le savez ou vous vous en doutez, les pères en congé parental sont une minorité en France. Quelques chiffres pour se faire une idée : en 1992, lors de la première enquête statistique menée en France sur le congé parental d’éducation, plus de 98% des bénéficiaires étaient des femmes. Dix-huit années plus tard, la proportion d’hommes bénéficiaires n’a guère évolué : il y a 15% de parents prenant un congé parental à temps plein suite à une naissance, 2% des pères en 2010 (contre 28% des mères). Même constat concernant les allocations parentales qui peuvent être associées à ce congé : parmi les bénéficiaires de l’Allocation Parentale d’Education (APE), 2% sont des hommes en 2002, ils sont 3,7% parmi ceux du Complément de Libre Choix d’Activité (CLCA) en 2012.

Il est difficile d’établir un « portrait-type » du père en congé parental aujourd’hui en France car les données manquent et le profil des bénéficiaires varie énormément en fonction des conditions pour bénéficier du congé parental (et de son indemnité). Petit retour en arrière : en 2004, Danielle Boyer et Sonia Renouard publient une recherche approfondie sur les hommes bénéficiaires de l’APE. A ce moment-là, l’allocation ne peut être prise que pour les familles ayant deux enfants ou plus. Les caractéristiques des pères en congé parental sont claires : il s’agit d’hommes qui appartiennent aux catégories socio-professionnelles (CSP) « ouvriers » et « employés » (comme les mères bénéficiaires de l’APE), qui gagnent moins que leurs conjointes. Ainsi, dans les couples où les conjoints appartiennent aux catégories « ouvriers » et « employés », étant donnés le coût des modes d’accueil et leurs niveaux de salaire, le conjoint ayant le plus petit salaire était susceptible de s’arrêter pour s’occuper des enfants (en général la mère, mais aussi parfois le père).

Or, en 2004, l’APE est transformée en Complément de Libre Choix d’Activité (CLCA). Loin d’être un simple changement de nom, c’est aussi une transformation des conditions d’accès : elle s’ouvre aux familles n’ayant qu’un enfant (pour une durée de six mois) et l’indemnité à taux partiel (c’est-à-dire pour des parents travaillant à temps partiel) est revalorisée. Les profils des bénéficiaires (féminins) se diversifient : une part plus importante de femmes « cadres » ou appartenant aux « professions intermédiaires » commencent elles aussi à prendre un congé parental (selon Berger, Chauffaut, Olm et Simon, et Marical). Si nous n’avons pas de chiffres sur les pères bénéficiaires pendant cette période, on peut faire l’hypothèse qu’il y a eu une diversification des profils masculins également. Notons que les hommes bénéficiaires du CLCA en 2012 sont plus nombreux que les femmes à prendre cette allocation à temps partiel, et qu’ils sont souvent en couple avec une femme qui a également pris le CLCA.

Au niveau des statistiques en France, on en est là. Par contre, on peut relever quelques traits caractéristiques des pères en congé parental à l’international. Selon des enquêtes menées en Suède (selon Elwert et Månsdotter et ali.), en Finlande, en Allemagne (Geisler et Kreyenfeld, et Reich) et au Canada, on retrouve un peu partout le même profil : ils sont généralement diplômés du supérieur, appartiennent aux classes moyennes et supérieures, travaillent dans le secteur public ou dans de grandes entreprises et sont en couple avec des femmes qui ont un niveau de revenu similaire ou supérieur au leur.

Pourquoi une telle différence entre les pères bénéficiaires de l’APE qui appartenaient plutôt aux classes populaires et les pères en congé parental à l’international qui appartiennent plutôt aux classes moyennes et supérieures ? A priori, la différence de l’indemnité : dans les pays évoqués plus haut, le congé parental est généralement indemnisé à hauteur de 70% du salaire, alors que l’APE était de 493 euros au moment de l’enquête de Danielle Boyer et Sonia Renouard.

Or, selon une enquête menée auprès de la majorité des pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), « le recours au congé parental est essentiellement effectué par les femmes. La durée du congé ainsi que sa rémunération influencent toutefois le comportement des hommes. Peu d’hommes font usage de leur droit au congé parental si celui-ci n’est pas rémunéré, ou qu’il l’est faiblement avec un montant fixe. Une rémunération proportionnelle au salaire accroît, en revanche, la proportion des hommes à y avoir recours, pour une durée limitée. […] L’existence d’une période de congé strictement réservée aux pères, accordée sous la forme de quota ou de bonus, comme cela est pratiqué par exemple en Suède, exerce également un effet positif sur le taux de recours ».

Ainsi, si on a pour objectif qu’il y ait davantage d’hommes qui prennent un congé parental, ces derniers ne doivent pas trop y perdre en termes économiques. Attention cependant à l’usage des indicateurs. Dans les médias français, on présente souvent la Suède comme la championne de l’égalité homme-femme, par exemple en ce qui concerne les congés parentaux. De fait, en 2005, les hommes représentent 44% des bénéficiaires de l’allocation parentale (on est loin des 2% français à cette période). Cependant, si on regarde d’un peu plus près, on constate que leur part dans les jours indemnisés n’est que de 20%. Ainsi, les pères suédois font un usage différent des mères de leurs jours de congé, en prenant un jour par semaine par exemple ou en prenant leur congé parental pendant l’été.

Et du côté des pères français, quels sont les freins ? Selon une enquête récente de l’INSEE, 54% des pères qui n’ont pas pris de congé parental auraient pu être intéressés, mais ils y ont renoncé parce qu’ils craignaient que cela leur cause des problèmes dans leur travail ou leur carrière (30% des pères qui auraient pu être intéressés, contre 16% des mères) et qu’ils ne remplissaient pas ou pensaient ne pas remplir les conditions requises (30% des pères qui auraient pu être intéressés, contre 36% des mères). La faible indemnité ne vient qu’en troisième position (22% des pères qui auraient pu être intéressés, contre 44% des mères). Certes, il ne faut pas exagérer l’importance de ces chiffres : sur ces 54%, combien se sont concrètement projetés ou ont discuté avec leur conjointe de l’opportunité de prendre un congé parental ? Cependant, la différence dans les réponses entre les hommes et les femmes concernant la peur des risques professionnels à prendre un congé parental mérite d’être notée : si le choix des modes d’accueil d’un enfant en bas-âge (et le choix de prendre un congé parental pour le garder soi-même) est présenté comme une affaire de couple, voire même d’individu, il ne faut pas oublier le rôle des structures (notamment professionnelles) dans cette décision.

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Les pères en congé parental : des mères comme les autres ?

Récemment, j’ai été interviewée par une journaliste au sujet de mon enquête sur les pères en congé parental. A la fin de l’entretien, elle commente « c’est marrant, d’après ce que vous me dites, j’ai l’impression qu’ils découvrent ce que vivent les mères au quotidien ».

En effet, si on entend souvent que les mères auraient une relation particulière avec les enfants (en particulier avec les enfants en bas-âge), plus tendre, plus affectueuse (et les pères en congé parental ne sont pas en reste), force est de constater que la relation père-enfant est affectée quand le père devient père au foyer, pour certains sur le mode d’une relation « maternelle ». Le père que j’ai rencontré qui en parle le mieux est Antoine*. Directeur associé dans son entreprise, il accorde beaucoup de temps à son travail mais souhaite lever le pied avec l’arrivée de sa première fille et prendre un congé parental. Cependant, pendant les six premiers mois de la vie de sa fille il « croule sous le travail », si bien qu’il renonce à prendre un congé, dont il craint qu’il ne soit pas très bien reçu dans son environnement professionnel. Nouveau revirement alors que sa fille fête ses six mois : la nounou qui devait la garder les lâche, laissant ses parents sans mode d’accueil pour leur fille. La conjointe d’Antoine, qui a prolongé son congé maternité par trois mois de congé parental à temps plein, souhaite reprendre le travail. Antoine décide de revenir à son intention initiale et prend quatre mois de congé parental à temps plein, le temps de trouver un autre mode d’accueil. Il est dithyrambique au sujet des effets de ce congé sur sa relation avec sa fille :

Pour moi, je pense que c’est clairement un tournant. A tous points de vue. Je pense que c’est vraiment le moment où je suis vraiment devenu père, profondément, où j’ai assumé ce rôle, où j’ai trouvé pleinement ma place, ma femme a allaité au début, a pris un assez long congé aussi, moi je bossais énormément, donc il y a un petit côté où j’étais side. Et du coup, ça a vraiment été le moment où dans mon rôle de père, j’ai pu prendre pleinement ce rôle, m’y sentir pleinement à l’aise, m’y sentir pleinement légitime, y trouver tout le plaisir aussi que j’avais envie d’avoir, qui parait pleinement normal, avoir juste une relation de très grande proximité avec ma petite fille, comme finalement avec des gens qui sont très proches de moi, de ma famille ou des amis, sauf qu’il fallait le construire, et les six premiers mois m’avaient pas permis de le faire. […]

Question : Vous avez parlé de « cocoonage », est-ce que ce congé parental vous a permis d’avoir une relation plus tendre, plus câlin avec votre fille ?

Ca a complètement permis ça. Avant j’avais peu de temps, du coup j’essayais de compenser les tâches chiantes que j’avais l’impression de laisser à ma femme donc j’étais là pour plus changer les couches, préparer la nourriture, donner à manger, etc. ; alors que là, on a pu rentrer complètement dans le côté câlin et qui s’est d’ailleurs hyper-développé, du coup on se faisait des câlins, et ma fille venait me faire des câlins, vraiment hyper-naturellement, […] c’était même plus que ça, moi j’ai l’impression d’avoir développé une complicité, effectivement on se faisait un câlin, et quand on faisait un câlin, on rigolait, on déconnait, on faisait des selfies, on les regardait après… […] Cette tendresse, cette complicité, complètement, c’est quelque chose que j’avais pas avant. […] Et puis après c’est vraiment les moments où on rigole en fait. Donc c’est, je sais pas, elle vient vers moi dans les bras, et on fait les couillons, on joue un peu avec les jouets qui sont sous la main, et il y a des moments de rire, de regards très forts, et ça c’est ces moments de complicité-là qui me plaisent le plus.

Le congé parental peut également être l’occasion pour les hommes de faire l’expérience généralement féminine de s’occuper de tenir la maison, comme le suggère Octave, un technicien d’exploitation qui a pris un congé parental suite à la naissance de sa quatrième fille (une envie de longue date) :

A un moment donné, je me suis dit « comment elles font les femmes, c’est pas possible ? ». A un moment donné, on se dit « soit je fais à manger, mais à ce moment-là »… C’est-à-dire que la plus petite, elle va être laissée à côté, et je m’en occupe pas plus que ça.

De même, Noël, un architecte au chômage lors de l’arrivée de sa troisième fille qui a pris un congé parental en attendant de retrouver un travail, explique que ce qu’il a appris, pendant le congé parental :

C’est plus la gestion quotidienne, surtout les bébés, les couches, les douches et tout ça. C’est vraiment le quotidien. De A à Z pendant 24 heures. Ça, je m’en occupais pas avant. J’avais que le côté propre, chouette, de la chose, de l’extérieur. Mais s’occuper de tout, ça j’avais pas avant.

Bien sûr, tous les pères en congé parental que j’ai rencontrés ne décrivent pas un tel contraste entre l’avant et l’après-prise du congé parental, que ce soit en ce qui concerne leur relation avec leur(s) enfant(s) ou la répartition des tâches ménagères au sein du couple. Ce sont surtout des pères qui étaient peu présents à la maison (du fait d’une activité professionnelle chronophage) qui en parlent. Cependant, cela pose des questions intéressantes concernant ce qu’on pense généralement de la maternité et de la paternité : le supposé « instinct maternel » et la relation « privilégiée » entre mère et enfant serait-elle simplement le reflet du temps plus important (et de la plus grande disponibilité, c’est-à-dire le fait de s’organiser pour être présent-e pour les enfants et de passer du temps « actif » avec eux, sans avoir une autre activité en parallèle) que les mères passent avec les enfants ?

Ou est-ce que cela quelque chose à voir avec la manière dont les pères (et les individus en général) perçoivent les enfants en bas-âge ? Je pense à certains pères (n’ayant pas pris de congé parental pour la plupart) que j’ai interrogés et qui m’ont dit qu’ils ne voyaient que peu d’intérêt vis-à-vis des nourrissons, qu’ils attendaient avec impatience qu’ils grandissent et notamment se mettent à parler pour pouvoir communiquer avec eux. Quelques-uns estimaient même que leur rôle de père ne prendrait sens qu’à partir du moment où les enfants deviendraient adolescents et qu’ils auraient besoin d’un guide, de directions. Parallèlement, plusieurs pères interrogés (en congé parental ou non) ont déclaré qu’ils estimaient que les très jeunes enfants étaient le domaine de leur conjointe, notamment du fait de l’allaitement. Je me pose donc la question : les pères en congé parental auraient développer une relation « maternelle » avec leurs enfants parce qu’ils auraient découvert qu’ils peuvent créer un lien avec un bébé même s’il ne parle pas encore, ou qu’ils sont autant capables de subvenir à ses besoins (y compris affectifs) que leurs conjointes ?

A moins que l’explication ne soit à chercher dans une forme de « maternel gatekeeping », c’est-à-dire que les mères s’approprieraient, consciemment ou non, les nourrissons. C’est en tous cas ce que suggère Rémi (administrateur territorial, il a pris un congé parental de neuf mois pour son deuxième fils alors qu’il était « entre deux jobs ») :

Mon épouse a bien conscience qu’à un moment donné, la place du père vis-à-vis des enfants, c’est aussi la mère qui la donne.

Ou inversement, les pères estimeraient que les mères sont plus compétentes pour s’occuper des jeunes enfants et se mettraient en retrait, dans une forme d’autocensure.

Dans tous les cas, si on considère qu’une relation de proximité entre père et enfant est une bonne chose, on ne peut que soutenir l’allongement du congé de paternité, qu’il soit pris pendant le congé de maternité ou en prolongement de ce dernier. Au regard des discours des pères en congé parental, la relation père-enfant se construit pleinement dès lors que le père se rend disponible pour passer du temps avec son enfant au quotidien.

* Les prénoms ont été changés

 

De l’idéologie romantique au travail conjugal – prendre soin du conjoint au détriment de soi ?

Dans plusieurs articles, j’ai réfléchi à l’idéologie romantique et j’ai parlé un peu de mes expériences et celles de mes proches concernant les relations amoureuses hétérosexuelles. En les relisant, et en lisant l’article de My Sage Diary sur le mythe de l’amour romantique comme un événement transcendant, magique, qui va illuminer notre vie et qui va nous permettre de devenir une meilleure version de nous-mêmes ; je me suis dit qu’ils s’inscrivaient dans la même logique, et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à creuser pour la mettre au jour.

En sociologie du genre, on parle couramment de travail parental et de travail domestique pour désigner les activités réalisées par les parents et/ou les conjoints pour assurer la prise en charge de leurs enfants et l’entretien de leur foyer. L’emploi du terme « travail » n’est pas anodin. Dans l’ennemi principal – économie politique du patriarcat, Christine Delphy définit le travail domestique comme le travail effectué gratuitement pour autrui dans le cadre du ménage ou de la famille et qui serait à la charge exclusive des femmes. En montrant que les tâches domestiques sont réalisées gratuitement non en raison de la nature des tâches (puisqu’il existe des équivalents rémunérés sur le marché) ou de l’individu qui les réalise (puisque la personne qui les effectue serait payée si elle les faisait dans une autre famille) ; elle montre que ces tâches représentent un vrai travail, statut qui leur est refusé. Or, selon Christine Delphy, c’est le fait que ce travail soit pris en charge par des femmes qui conduit à son invisibilisation en tant qu’ensemble de tâches productives. Par ailleurs, le travail d’Arlie Hochschild ouvre la voie à une réflexion sur le travail des émotions : si dans le prix des sentiments, elle traite surtout du travail des émotions dans le monde du travail (plus particulièrement chez les hôtesses de l’air et les agents de recouvrement), elle souligne que ce travail est plus spécifiquement assigné aux femmes dans la sphère professionnelle, comme en témoigne la féminisation des emplois de service et de care (c’est-à-dire du soin). Cette assignation découle selon elle d’une socialisation (c’est-à-dire d’une éducation) différenciée entre garçons et filles, par exemple en encourageant les filles à exprimer mais aussi à gérer leurs émotions, et les garçons à les réprimer. Or, la pression plus forte qui pèse sur les filles et les femmes concernant la gestion et l’instrumentalisation des émotions auraient des coûts pour elles, en termes de dévalorisation de soi.

A partir de là, j’ai commencé à m’interroger : pourquoi parle-t-on de travail parental et de travail domestique, mais pas de travail conjugal ? Certes, certaines chercheuses ont pu employer cette expression (notamment Irène Jonas). De même, des articles de Madmoizelle et de l’Obs (liste non-exhaustive) ont mis en avant la « charge émotionnelle » qui pèserait sur les femmes dans le couple, au même titre que la charge mentale de gérer et coordonner la vie de la famille. Mais il me semble que l’idée de « travail conjugal » n’a guère été reprise, ni prise dans toute sa portée.

Dans cet article, je considère l’amour comme une construction sociale, dans la mesure où les émotions ressenties et la définition des relations sont façonnées socialement (voir par exemple les travaux de Louis-George Tin ou de Foucault). Là encore, je ne parle pas de l’amour romantique tel qu’une personne peut le ressentir envers une autre, avec toute la diversité que cela suppose. Je parle des discours qui sont tenus sur lui et les représentations dominantes dans notre société contemporaine sur ce que l’amour est et doit être, l’idéologie romantique. Comme le souligne Jean-Claude Kaufmann, notre conception actuelle de l’amour résulte en partie de celle qui est diffusée par la culture populaire (les chansons, les films, les livres, les magazines…). Ces fictions diffusent un certain nombre de représentations concernant ce que l’amour romantique est et doit être, susceptibles d’être incorporées en nous et de nous donner des schémas communs, même si nous savons (ou nous apprenons) qu’il y a un décalage entre mythe et réalité. Certains de ces schémas sont le « mythe » du besoin de relation amoureuse pour être épanoui et se réaliser pleinement, ou le fait que le véritable amour est nécessairement « parfait » ; comme en parle My Sage Diary.

L’hypothèse défendue par ce texte est que les femmes sont incitées socialement à accorder à l’amour romantique une importance plus grande que les hommes, et qu’elles assument de ce fait la majorité du « travail conjugal », dont le contenu sera défini. Or, tout comme pour le travail parental et domestique, la prise en charge de ce travail a des coûts pour elles.

Des filles socialisées à l’amour

J’ai cité plus haut le travail d’Arlie Hochschild, qui postule que les filles sont davantage socialisées à l’expression et à la maîtrise de leurs émotions que les garçons. Elle n’est évidemment pas la seule : plusieurs travaux de recherche ont mis en évidence une socialisation différenciée entre les filles et les garçons (voir par exemple l’ouvrage collectif dirigé par Anne Dafflon Novelle). Les attitudes et attentes différenciées des adultes envers les jeunes enfants ont une influence directe sur le comportement de ces derniers et entre pairs. Par exemple, selon Julie Delalande, dans les jeux enfantins, « une tendance apparaît qui place les filles du côté de la parole et les garçons du côté du geste. Les filles sont aussi davantage dans une culture des « petites histoires » et du secret, d’une amitié qui se constitue par la confidence ».

Les filles sont également davantage socialisées que les garçons à la relation amoureuse. Par exemple, Kévin Diter montre que la culture du sentiment amoureux est davantage marquée comme féminine que comme masculine en ce qui concerne les jeux ou les productions culturelles à destination des enfants. De plus, « ces jouets, livres et séries constituent surtout pour les filles des supports à la reproduction et à la mise en scène d’histoires sentimentales dans le cadre [des] discussions et activités ludique [des filles] », beaucoup plus que dans celles des garçons. Cette assignation de la culture de l’amour aux filles est renforcé par les moqueries du groupes de pairs envers les garçons qui parlent de l’amour avec trop de sérieux, ou le fait que les animateurs et les professeurs interagissent moins avec les garçons qu’avec les filles sur ce thème, ou qu’ils prennent moins le temps de réconforter un chagrin d’amour ou les pleurs d’un garçon que ceux d’une fille. Cette socialisation différenciée observable dans l’enfance se traduit également à l’adolescence, par exemple par la large place accordée par les magazines destinés aux jeunes filles aux relations amoureuses et hétérosexuelles (voir par exemple le livre de Caroline Moulin).

De ce point de vue, les femmes seraient plus préparées que les hommes à accorder une place centrale à l’amour romantique.

Le travail conjugal : entre travail sur soi et travail sur la relation

Dans Epousez-le !,  Lori Gottlieb dénonce les comédies romantiques et les films de Disney pour avoir fait intérioriser aux femmes des attentes déraisonnables vis-à-vis de l’homme de leur vie : elles attendraient le « prince charmant » (Mr Right) au détriment d’hommes convenables de leur entourage (Mr Good Enough).

Or, lors de la première mise en couple « sérieuse », les jeunes filles sont fréquemment convaincues d’avoir rencontré Mr Right (je parle au féminin parce que je ne connais pas de recherche équivalente à celle de Christophe Giraud, sur laquelle je m’appuie ici, pour les jeunes hommes) : elles sont convaincues d’avoir rencontré « le bon », celui lequel elles vont passer leur vie. Etre avec l’homme de sa vie n’est pas forcément de tout repos. Je m’appuie ici sur le témoignage de My Sage Diary, qui explique quand dans sa relation précédente (« the Ex »), elle s’efforçait de faire en sorte que tout soit « parfait » et qu’elle-même soit « parfaite », c’est-à-dire joue parfaitement son rôle de soutien à son partenaire, parce que c’est à ça qu’une relation amoureuse devait ressembler dans l’idée qu’elle s’en faisait.

La rupture remet en cause l’idée que les jeunes filles se faisaient de la relation amoureuse, et les amènent à se montrer plus prudentes, plus précautionneuses quant à leur engagement dans les relations suivantes. Christophe Giraud les qualifie de relations « sérieuses-légères », où faute d’horizon assuré de cohabitation et de futur partagé sur le long terme, les partenaires tâtonnent, prennent leur temps, négocient le passage de chaque étape de la relation. Il s’agit donc de voir si on a à faire à Mr Good Enough, quelqu’un avec qui on peut construire quelque chose.

Dans les deux cas, le maintien de la relation suppose de la femme un travail sur soi : performer les « bons » sentiments adaptés à la relation (par exemple, il peut être mal vu de se déclarer amoureuse dès la rencontre) et les exprimer de la bonne manière (par exemple, ne pas être « trop » en demande d’attention), adopter un rôle et une attitude appropriée au contrat relationnel des partenaires, à l’humeur du conjoint, au contexte… Il suppose également un travail sur la relation, en faisant des compromis par exemple, en sollicitant une « discussion sérieuse » pour faire le point sur la relation et/ou prendre une décision impactant les deux membres du couple, en adaptant son emploi du temps de façon à le rendre compatible avec la vie de couple… C’est à mon sens ce en quoi consiste le travail conjugal : ce sont les tâches, les activités et le travail sur soi nécessaires au maintien d’une relation de couple.

Sans prétendre l’épuiser, je vais donner quelques éléments qui constituent ce travail conjugal :

  • La charge émotionnelle
    Il s’agit de deviner les états d’âme ou d’amener le conjoint à parler de ses émotions, en s’adaptant à son mode de communication, et le soutenir. Plus largement, il s’agit d’être attentif à l’autre et à son environnement, et adopter un rôle compatible avec ce contexte (par exemple, écouter son conjoint même quand on est fatiguée et qu’on a envie de se plaindre), ce qui est une forme de travail de care.
  • Le travail d’entretien de l’harmonie
    Le couple est supposé reposer sur l’entente et l’harmonie des conjoints. Or, deux individus ne sont pas spontanément parfaitement accordés l’un avec l’autre : je ne connais personne qui ait rencontré quelqu’un qui lui corresponde parfaitement tant au niveau des goûts, des valeurs et des opinions, des attentes vis-à-vis de la relation ou des projets ou des rythmes de vie (liste non-exhaustive). L’harmonie conjugale est donc un travail, tant sur le long terme (par exemple, prendre des décisions qui permettent le maintien du couple, comme refuser une promotion à l’étranger) qu’au jour le jour (par exemple, éviter de parler du déséquilibre dans le partage des tâches ménagères ou annuler une sortie pour passer une soirée en amoureux).
  • La disponibilité
    Ce point se situe à l’intersection des deux précédents : le maintien de la relation dépend de la capacité du couple à préserver ses sentiments amoureux. Or, cela demande du temps passé ensemble et du temps « de qualité », c’est-à-dire où les deux membres du couples sont disponibles mentalement l’un pour l’autre. Etre disponible n’est pas une caractéristique spontanée : cela nécessite de donner la priorité, dans son emploi du temps et dans ses pensées, au conjoint, au moins pendant des plages de temps définies.

Si vous avez d’autres idées, merci de les indiquer en commentaire !

Un travail conjugal qui repose sur les femmes plus que sur les hommes ?

Quand j’ai défini le travail conjugal, j’ai pris soin de ne pas lui donner de sexe. De fait, il n’y a aucune raison de penser que les hommes ne font aucun travail conjugal. Je postule cependant que les femmes le font plus systématiquement, ou qu’elles en sont responsables. Qu’est-ce qui me permet de faire cette hypothèse ?

Tout d’abord, les femmes sont plus dépendantes que les hommes de la relation de couple. Comme je l’ai écrit plus haut, les femmes sont davantage socialisées que les hommes à la culture du sentiment amoureux. Plus largement, comme l’écrit Pascale Molinier, la relation amoureuse est pensée comme étant au centre de l’identité féminine. Dès lors, c’est de là que les femmes peuvent tirer leur estime d’elle-même. Tout cela m’a toujours semblé assez abstrait, mais il me semble que My Sage Diary (et elle n’est sans doute pas la seule) donne un peu de contenu à cette idée, en expliquant que la relation avec son Ex lui était essentielle pour elle pour qu’elle se sente bien, à la fois parce qu’elle avait le sentiment d’être « validée » en tant que personne par son conjoint et parce que (c’est une hypothèse de ma part) être en couple lui permettait de se sentir entière (par opposition à sa vie de célibataire où il lui « manquait » quelque chose). Dans une moindre mesure, cette dépendance est aussi matérielle : dans la mesure où les femmes font des choix de carrière susceptibles de leur permettre d’assurer la conciliation travail-famille, elles sont fréquemment (dans ¾ des couples en France) en couple avec un conjoint qui gagne plus qu’elles, ce qui amène généralement le couple à privilégier la carrière masculine au détriment de la carrière féminine.

Ensuite, les femmes sont non seulement socialisées au travail des émotions et à la culture des sentiments, mais aussi à prendre soin des autres. Qu’on pense simplement à un jouet typiquement féminin, le poupon à materner. C’est l’un des résultats majeurs des travaux de recherche sur le care : les femmes sont largement assignées à la prise en charge d’autrui, aussi bien dans la famille que dans la sphère professionnelle.

Enfin, les hommes sont marqués culturellement comme étant « irresponsables » et « immatures » concernant leurs émotions en général et les émotions amoureuses en particulier. Les hommes ne seraient simplement pas capables de gérer les relations amoureuses correctement, tout comme ils ne seraient pas capables de lancer une machine à laver. En marquant les hommes comme immatures (et donc les femmes comme matures), on assigne de fait les femmes à la gestion de la relation amoureuse.

Le célibat féminin pour se préserver ?

Pour conclure cet article, je voudrais mobiliser deux travaux de sociologie sur le célibat féminin : Séparée – vivre l’expérience de la rupture de François de Singly et Une vie à soi – nouvelles formes de solitude au féminin d’Erika Flahault. Le premier porte sur le vécu de femmes concernant leur rupture conjugale à leur initiative, et le second sur le vécu de femmes qui vivent seules (que ce célibat résidentiel survienne après une rupture ou un veuvage ou que la femme n’ait jamais vécu en couple). Ces deux auteurs font une typologie et identifient chacun trois profils parmi les femmes qu’ils ont rencontré. Or, ils présentent certains parallèles. Les « femmes en manque » d’Erika Flahaut vivent mal leur solitude résidentielle : elles ont en commun une socialisation marquée par la division traditionnelle des rôles. Les femmes qui « se séparent pour survivre » de François de Singly ont aussi basées leur identité sur un « nous conjugal » : si elles sont parties pour se protéger d’un couple vécu comme envahissant, elles vivent douloureusement la rupture que les prive d’une part importante d’elles-mêmes.  Les femmes qui se sont séparées « pour se retrouver » (de Singly) et « en marche » (Flahaut) se situent dans des positions intermédiaires : le « nous conjugal » occupait une place importante dans leur vie, mais elles avaient aussi maintenu d’autres formes d’engagement (amicaux, professionnels…). Enfin, les « apostâtes du conjugal » (Flahaut) et les femmes qui se séparent « pour se développer » (de Singly) ont renoncé à la vie en couple (la dernière en date ou de manière plus pérenne) parce qu’elles percevaient cette dernière comme un obstacle à leur développement personnel et à leur équilibre.

Ces profils permettent de mettre en lumière plusieurs conséquences de la prise en charge du travail conjugal par les femmes, en fonction de l’importance qu’elles y accordent. Les femmes « en manque » ou qui se séparent « pour survivre » ont été tellement absorbées par leur couple (sur le plan identitaire, ou par le travail de care du conjoint et des enfants) qu’elles ne se sentent pas complètes une fois célibataires. A l’inverse, les femmes « apostâtes du conjugal » ou qui se séparent « pour se développer » choisissent de ne plus prendre en charge le travail conjugal, perçu comme une menace pour leur intégrité émotionnelle : elles vont à l’encontre de leur socialisation féminine en ne tirant pas leur estime d’elle-même du couple.

Conclusion

L’idéologie romantique contemporaine définit le couple comme reposant principalement sur les sentiments partagés par les conjoints (par opposition au mariage de raison) et comme permettant l’épanouissement de l’individu. Or, la prise en charge du travail conjugal par les femmes peut mettre en péril l’épanouissement de ces dernières, parce qu’elles font passer les besoins de leur conjoint avant le leur et que les hommes ne sont pas aussi bien préparées qu’elles à assumer cette charge émotionnelle de soutien. Dès lors, les femmes se trouvent dans une impasse : pour se sentir bien, il faudrait qu’elles soient en couple, mais le maintien du couple limite leur bien-être.

Que faire ? La solution est évidente, largement mise en avant par les féministes : prendre conscience des biais sexistes que chacun de nous a intériorisé et s’efforcer de ne pas les perpétuer, que ce soit dans son comportement, dans les conversations, ou dans l’éducation de ses enfants si on en a. Mais pour en prendre conscience, il faut en parler. Alors, qui prend en charge le travail conjugal dans votre couple ?

A lire aussi : Les nouvelles images d’Épinal : émancipation ou aliénation féminines ?
Les femmes célibataires

Suite au commentaire de La Nébuleuse, je signale également l’article « L’amour sur le ring – Rapports de genre dans la mécanique sentimentale hétéro » dans le premier numéro de Panthère Première.

La charge émotionnelle, ou comment on s’est faites larguer

Il y a eu une hécatombe dans mon groupe de copines : sur cinq en couples hétérosexuels stables depuis un an ou plus, quatre ont été larguées en l’espace de quelques mois. Ce qui est vraiment bizarre, c’est les parallèles dans le récit de ces ruptures. Et là où ça se rapproche de la science-fiction, c’est qu’une autre copine (qui vient elle aussi d’être quittée) a connu la même histoire, ainsi que des amies à elle. J’en parlais à un ami qui m’a avoué qu’il pense qu’il a fait le coup à son ex. Alors je n’irai pas jusqu’à dire que mes amies et moi, avec nos histoires de rupture, on est représentatives d’une génération, mais je me pose des questions.

On était toutes en couple stable donc, tendance engagement à moyen-long terme à une exception près (couples cohabitants et/ou projets de PACS ou de mariage). Au quotidien, ça se passait plutôt bien : une bonne entente, pas de gros point d’achoppement ou de dispute (là encore, à une exception près), il y avait de la tendresse et de l’affection, bref les relations fonctionnaient bien. Des relations stables je vous dis.

Et puis le coup de tonnerre dans l’horizon azur : le mec ne se sent pas bien. Bon, en soi c’était rarement une nouveauté : les mecs ne se sentaient pas bien depuis un moment (là encore, dans la plupart des cas). Une espèce de déprime latente, avec la fille qui joue les cheerleaders dans l’espoir qu’il se sente mieux dans sa peau. La cause de ce mal-être ? Indéterminé. Peut-être un travail qui manque un peu de sens (on parle de cadres supérieures ou d’ingénieurs), ou en tous cas qui se passe mal sur le plan relationnel. En dehors de ça, rien de particulier à signaler : en général ils sont plutôt en bonne santé, ils ont un travail stable et rémunérateur, un appart’. Leurs vies sont stables. Alors peut-être que c’est le travail qui leur pèse, peut-être que c’est autre chose. Je ne sais pas. Et pour autant que je sache, ils ne le savent pas non plus.

Donc des mecs qui ne se sentent pas bien dans leur peau. Et tout à coup, ils décident de mettre fin à la relation. Bien sûr, il y a eu quelques signes avant-coureurs, mais voilà l’impression que ça donne : ils ont identifié une source d’insatisfaction concernant la relation, ils ont pris sur eux pendant quelques temps, ils se sont rendus compte que décidément ils étaient insatisfaits, ils ont continué à ruminer dans leur coin et ils ont fini par prendre la décision qui s’imposait selon eux, à savoir rompre. Sauf que les problèmes de couple, c’est pas quelque chose qu’on peut résoudre tout seul. Un peu comme s’il y avait deux personnes impliquées, si vous voyez ce que je veux dire.

Les causes de la rupture sont en soi tout aussi nébuleuses que celles de la déprime. Il y en a un qui a déclaré : « j’adore passer du temps avec toi, j’ai énormément de tendresse à ton égard, j’ai aucune raison de partir, mais je n’ai aucune raison de rester parce que je ne suis pas amoureux et je ne pense pas que je le serais un jour ». Outch. Pour un autre, quelque chose lui manque dans la relation, sa copine ne parvenait pas à combler tous ses besoins intellectuels, affectifs et sociaux. Quelle harpie. C’est un peu pareil pour les autres, même si je n’ai pas le détail. Bref, il leur manque un truc, ça vous l’avez compris, mais en quoi ça consiste, c’est une autre paire de manches.

Donc la fille se prend ça en plein visage, moi comme les autres, alors qu’il s’agissait jusque-là d’une relation satisfaisante dans l’ensemble et que ladite nana a investi, en temps et en énergie (mais aussi spatialement, en emménageant avec le type pour certaines). Et elle a investi dans le type aussi, en s’efforçant de le soutenir, de l’encourager, de faire en sorte qu’il aille mieux.

Et le pire, c’est que ce ne sont pas toujours des ruptures franches du collier. J’entends par là que dans un sens, les mecs n’avaient même pas envie de rompre, et ça s’est traduit dans certains cas par des déclarations franchement ambiguës. Par exemple, l’ex d’une de mes copines lui a dit une semaine avant la rupture qu’elle était la femme de sa vie. Pour une autre, le gars préférait que le PACS conclu ne soit pas rompu parce que « le symbole serait trop fort » et il est quasiment persuadé qu’il va revenir sur sa décision dans quelques mois. Enfin, le mec qui pense qu’il n’était « pas amoureux » n’a pas dormi pendant une semaine à l’idée de rompre (et a priori, il n’a pas dormi après non plus).

Il s’agirait donc, dans cette rupture, d’une solution de survie, décision prise à contre-cœur et qui n’apporte ni soulagement ni bien-être. Il leur manquait quelque chose avant, maintenant c’est leur ex qui leur manque (en tous cas on peut le supposer), l’avantage c’est que maintenant ils peuvent expliquer pourquoi ils se sentent mal.

Des ruptures étranges donc, malgré leurs différences, puisqu’elles n’étaient pas dues à une incompatibilité majeure entre les personnes (au quotidien ou en termes de projet de vie) ni à un événement (par exemple une infidélité ou même une rencontre amoureuse), ni même un désamour en tant que tel. Et donc je me suis demandé mais qu’est-ce qui leur manque tellement, à ces idiots qui nous ont brisé le cœur.

Dans un premier temps, je me suis dit qu’ils voulaient rompre parce que c’était la seule variable de leur vie qu’ils pouvaient ajuster. Je parle de mecs qui se sentent piégés dans leur travail, qui voient le temps qui passe avec inquiétude, des mecs qui sont frustrés par leur vie actuelle mais qui n’ont pas le sentiment qu’ils peuvent en changer. Rompre leur permet d’avoir le sentiment qu’ils prennent le contrôle de leur vie. Ils ne peuvent pas quitter leur travail mais ils peuvent quitter leur copine. C’est important d’avoir le sentiment de maitriser son existence. La relation de couple serait dans cette perspective le bouc émissaire sacrifié pour exorciser leur mal-être.

Et puis, en lisant le prix des sentiments de Hochschild, j’ai commencé à penser au travail émotionnel. Ce qui tombe bien vu que c’est l’objet de l’ouvrage. Définissions d’abord de quoi nous parlons. Pour l’auteure, les émotions ne surgissent pas en nous comme ça, spontanément, mais sont le fruit d’un travail que nous effectuons, la plupart du temps sans en avoir conscience, dans le but d’accorder ce que nous ressentons avec les « règles de sentiments » en vigueur dans notre environnement social. Dans le livre, Hochschild développe longuement le cas des hôtesses de l’air, et explique que le travail émotionnel prend une large place dans ce métier dans la mesure où il s’agit d’une profession de services, en contact avec les clients, mais surtout que la promotion faites par les compagnies aériennes repose sur les compétences émotionnelles de leurs hôtesses (et donc que le management fait pression sur les hôtesses de l’air afin qu’elles réalisent ce travail émotionnel). Il s’agit donc pour ces hôtesses de réprimer les émotions qui ne sont pas compatibles avec l’exercice de leur rôle (du moins le rôle qu’on attend qu’elles incarnent), comme la fatigue, la colère, et d’en encourager d’autres : l’empathie vis-à-vis des passagers, la bonne humeur… Pour reprendre une des consignes données aux hôtesses étudiées : « souriez comme si vous étiez vraiment contentes ». Bien sûr, ce travail émotionnel n’est pas réservé aux hôtesses de l’air, ni aux professions de service à la personne (Hochschild étudie par exemple le cas du service de recouvrement de dettes d’une compagnie aérienne). On est tous amenés à effectuer du travail émotionnel, en réprimant certaines émotions jugées inadéquates ou s’efforcer d’en ressentir d’autres suivant les circonstances. Or, comme le souligne Hochschild, on attend ce type de travail (mais aussi le rôle de réconfort et de soutien émotionnel) des femmes davantage que des hommes. Et donc, pour en revenir à nos exs, j’ai le sentiment que mes copines et moi, on s’est retrouvées dans une situation où on devait assurer à la fois notre propre travail émotionnel et soutenir nos copains pour qu’ils fassent le leur, sauf qu’on ne peut pas le faire à leur place non plus, et que faute de compétence en matière de gestion des émotions ou de réflexe introspectif, ils ont fini par craquer. On peut parler à ce sujet de charge émotionnelle. Je cite :

Il peut donc arriver que la femme soit en charge de « deviner » ce qui fait souffrir son compagnon, ou doive subir ses humeurs sans qu’il ne s’exprime à leur sujet. Dans le même temps, elle doit rester positive, lui offrir du soutien.

Je ne sais pas si mes copines se reconnaitraient dans cette déclaration, mais moi, complètement.

Et en fait, maintenant que j’y pense, je me demande si ce n’est pas encore plus pernicieux. Peu avant la rupture, une de mes copines venait de commencer un stage, alors qu’elle était étudiante jusque-là. Une autre copine s’est lancée dans la rédaction de sa thèse. Une troisième venait de quitter son travail salarié stable pour rejoindre une start-up. Moi, je venais de commencer un travail à 500 kms de chez moi et je faisais les allers-retours toutes les semaines. Bref, tout à coup, on n’était plus aussi disponibles. Les mecs se retrouvaient donc avec tout ce travail émotionnel à gérer tout seul pour se sentir bien.

Donc du coup, mes copines et moi, on se sent un peu flouées. On a peur de retomber sur un type qui va nous claquer entre les doigts après qu’on ait donné de notre temps et de notre énergie pour le remettre d’aplomb. On cherche des mecs qui soient stables dans leur tête. Mais est-ce que ça existe ? Et si ça existe, à quelle ex doit-on cette réussite émotionnelle ? Alors vous vous dites peut-être que j’exagère, que déjà tous les mecs ne sont pas comme ça (le copain stable est un bien d’expérience, je vous dirai quand je serai sure d’en avoir trouvé un), et ensuite que ça n’allait pas que dans un sens, que nous aussi on a profité du soutien de nos conjoints. Et c’est en partie vrai. J’ai retiré beaucoup de mon histoire avec mon ex, et il était là pour moi quand je n’allais pas bien. Sauf que le plus souvent c’est lui qui n’allait pas bien, et je faisais un travail émotionnel pour refouler ces émotions, pour qu’il ait quelqu’un sur qui se reposer. Il en faisait sans doute aussi, notez. Mais la différence, c’est que j’ai atteint une forme de stabilité, un ancrage. Et j’ai un peu l’impression d’être punie parce que je n’ai pas consacré davantage de mon temps et de mon énergie à faire attention à lui. J’ai l’impression qu’on m’a confisqué mon histoire d’amour, qu’on m’accuse d’en être responsable mais qu’on me dit que je ne peux rien faire pour y remédier. Alors, je me demande : quand est-ce qu’on va apprendre aux hommes à faire leur propre travail émotionnel (ici entendu dans un sens psychologique, de réflexivité et d’introspection) tous seuls comme des grands, pour qu’on puisse construire des relations amoureuses d’adulte à adulte ?

Sur un sujet proche, en anglais : MySageDiary

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« Les femmes sont bonnes »

Feminist Current

Être en congé parental : le poids de l’enfant

Les parents que j’ai rencontrés rapportent généralement des réactions positives dans leur entourage à l’annonce de leur décision de prendre en congé parental. Qu’on les encourage à profiter de leurs enfants parce que « ça passe trop vite » ou qu’on souligne la chance des enfants d’être gardés par un de leurs parents alors qu’ils sont petits, le congé est perçu comme une bonne chose. Cependant, quelques parents ont l’impression que cet enthousiasme repose sur un malentendu. En effet, certains commentaires laissent entendre que le parent est « en vacances ». Par exemple, Justin* déclare : « il y en a qui disaient « tu prends un congé, quoi » [rire], « tu prends des vacances, tu vas te la couler douce » […]. Ça m’énervait un peu comme on me disait « tu te la coules douce, t’as pris un petit congé sabbatique » ». De même, Carmela raconte que ses vacances d’été (quelques mois après sa reprise du travail) n’ont pas été validées, au profit de personnes embauchées récemment. Elle souffle, amère : « j’en conclus que je ne suis pas prioritaire, mais j’aimerais lui dire que je ne me tourne pas les pouces et je ne fais pas des grasses matinées ».

Comme le dit Carmela, pour ces parents en congé, c’est que bien loin d’être en vacances, être à la maison avec un enfant en bas-âge est un travail 24h/24. Cette déclaration peut sembler une évidence à quiconque a déjà gardé un jeune enfant, aussi je vais tenter de préciser un peu en quoi consiste le « poids de l’enfant » pour ces parents.

Le poids de l’enfant est d’abord une question de rythme : les parents se calquent sur la cadence de l’enfant (notamment en termes d’alternance veille/sieste), ce qui contraint considérablement leur liberté de mouvement. C’est particulièrement net dans leur description d’une journée typique de semaine : presque tous les parents expliquent être avec l’enfant quand il est réveillé (sauf quand ils font des tâches ménagères avec l’enfant à côté d’eux) et tenter de tenir la maison et/ou prendre du temps pour eux, à la maison, pendant qu’il dort. Pour reprendre l’exemple des propos de Justin :

Pendant nos balades, il y avait une partie courses, et ça s’écourtait souvent parce que ce n’est pas le moment où on s’attendait à ce qu’il dorme et puis c’est pas le moment de le mettre dans un magasin, etc., donc non, on fait pas tout ce qu’on a envie, tout ce qu’on a programmé dans une journée. C’est vraiment rythmé par son rythme à lui. Donc faut s’adapter.

Ensuite, dans une moindre mesure, ce poids est matériel. Par exemple, selon Nicolas :

[Quand tu dois] faire les courses, [tu prends] les couches, les cotons, les crèmes, pour nettoyer les fesses, tu as tout ce qui est indispensable, ce que tu trouvais superficiel avant quand tu voyais des parents débouler avec leur nouveau-né et trois valises.

Enfin, être en congé parental demande un travail émotionnel, pour gérer sa fatigue et ne pas s’en prendre à l’enfant quand on est à bout de patience. Par exemple, Karen, qui tente de mettre en place une parentalité bienveillante** avec ses enfants, rapporte :

J’ai entendu dans une conférence que pour être 100% bienveillant avec un enfant, en respectant les préceptes de la bienveillance, tout ce qu’on nous dit sur l’écoute, sur le respect des besoins, le respect du rythme… il faut deux parents à plein temps pour un enfant. Et c’est vrai ! Parce que quand l’enfant des fois va piquer une crise, des fois ça va être compliqué quand on a passé une mauvaise journée et c’est vrai que c’est bien si quelqu’un est là pour nous relayer.

 

Pourquoi les parents en congé parental ont tellement de mal à faire autre chose que s’occuper de leur enfant, alors qu’ils ont tellement de « temps libre », ou du moins tellement de temps sans activité professionnelle ? Déjà, parce que cette disponibilité à l’enfant est en partie une volonté de leur part : presque tous les parents interrogés disent avoir pris ce congé pour passer du temps avec leur enfant (ou leurs enfants quand ils en ont plusieurs). Mais peut-être aussi à cause des représentations sociales de ce que doit faire un « bon parent » pour être considéré comme tel, en termes d’attention, d’éveil de l’enfant. Selon l’auteur de Paranoid Parenting:

L’élevage des enfants n’est pas la même chose que le parentage. Dans la plupart des sociétés humaines, ce que nous associons aujourd’hui au terme « parentage » ne constitue pas une activité à part. Dans les sociétés agricoles, on attend des enfants qu’ils participent au travail et à la routine de la communauté et ils ne sont pas perçus comme demandant un parentage particulier d’attention ou de soin… La croyance selon laquelle les enfants nécessitent des soins et une attention spéciaux s’est développée en parallèle de la conviction que les adultes ont effectivement une influence dans leur développement. (p. 106, notre traduction)

Enfin, dans une moindre mesure, c’est aussi une question de matériel. En effet, quelques parents parviennent à faire des activités ou des tâches ménagères en portant l’enfant en écharpe ou en porte-bébé. Mais comme l’explique Nathan, la possibilité de faire quelque chose en ayant son enfant avec soi n’est pas spontané :

J’ai beaucoup porté les deux dans un porte-bébé, donc il reste la possibilité de faire plein de choses au niveau des repas, […] avec la petite dans le porte-bébé et le grand sur le plan de travail, on peut faire plein de choses, mais c’est une mission, il faut se mettre dedans, et j’ai l’impression que le cerveau des fois, il n’arrive pas à dire « bah tiens tu peux faire ça avec les deux [enfants] », je vais me demander et non, mon cerveau il dit que je dois rien faire, là je suis bloqué à l’âge de l’enfant. Alors qu’en fait non, on n’est jamais bloqués, enfin c’est nous qui faisons bloc.

* Les prénoms ont été changés
** La parentalité bienveillante est un courant éducatif qui se développe en France, sous l’influence notamment d’Isabelle Filliozat. Il se base sur une centration sur l’enfant, la communication non-violente et des travaux de neurosciences.

Lecture de Enseigner à l’université – Markus Brauer

Une chose m’a frappée quand j’ai obtenu ma première vacation d’enseignement : on ne s’est pas du tout inquiété de savoir si je savais effectivement donner un cours, ni de me donner des outils pour l’apprendre. Ca me semble assez symptomatique du mépris français pour la pédagogie. Les concours d’enseignement (on peut penser notamment à l’agrég’) montrent bien qu’il y a l’idée que les compétences disciplinaires amèneraient ou rendraient inutiles des compétences pédagogiques. Or, faire un cours, c’est comme pas mal de choses, ça s’apprend. C’est comme ça que je suis tombée sur Enseigner à l’université. Si ce livre ne m’a pas livré la méthode pour captiver les étudiants et les faire progresser à vitesse grand V (mais c’est peut-être parce que je ne l’applique pas à la lettre, qui sait ?), il m’a quand même semblé utile et intéressant pour l’apprentie-enseignante que je suis, et je me permets donc de livrer un petit résumé de ce que j’en ai retenu. J’incite vivement les personnes intéressées à en faire l’acquisition, dans la mesure où comme le recommande le livre, j’opère ici un tri sélectif entre les conseils qui m’ont intéressée et ceux qui me semblaient moins pertinents. Je voudrais aussi souligner que c’est un livre qui concerne à mon sens davantage les enseignants en charge de C.M. (même si l’auteur s’en défend), en dehors d’un chapitre sur l’enseignement de T.D. qui reprend largement les conseils donnés pour les C.M. L’auteur s’appuie sur son expérience d’enseignant bien sûr, mais aussi sur de nombreuses recherches en pédagogie.

Dès l’introduction, sont mis en avant différents facteurs qui contribuent à l’efficacité d’un enseignement :
– établir un « bon rapport » entre enseignant et étudiants (si vous êtes sympathique aux étudiants, ils ont plus de choses de retenir quelque chose à la fin que si vous êtes perçu comme rébarbatif ou hostile, même si votre cours est excellent)
– conclure un contrat avec les étudiants (ce que vous attendez d’eux et ce qu’ils peuvent attendre de vous en échange ; peut prendre aussi la forme d’accords pour obtenir leur coopération : « si vous vous tenez bien, en échange je fais une séance de révision/vous lâche en avance/mets le PowerPoint sur Internet…)
– favoriser de l’apprentissage actif (c’est-à-dire la participation des étudiants au processus d’apprentissage, comme extraire les informations pertinentes d’un texte, hiérarchiser ou établir des liens entre les informations…, bref un travail de réflexion de leur part plutôt que la prise de notes passives)
– « recapter » l’attention des étudiants toutes les 15 à 20 minutes, par un changement d’activité

Selon l’auteur, les enseignants prennent souvent le problème à l’envers : ils consacrent peu de temps à la préparation du programme et le choix des lectures obligatoires, et beaucoup de temps à la préparation des séances, afin d’en dire un maximum aux étudiants. Or, cette approche est chronophage pour l’enseignant et peu efficace, parce que l’enseignement de type « cours magistral » est sans doute une des méthodes les moins efficaces pour la mémorisation. En commençant à préparer du temps en amont à la confection du syllabus (le « feuille de route » distribuée aux étudiants le premier cours, qui indique l’objectif du cours, le programme des séances, les lectures obligatoires, les informations de contact et toute autre information complémentaire nécessaire au bon déroulement du cours) et en choisissant attentivement les lectures obligatoires, on se décharge d’une bonne partie du temps consacré à la préparation des séances. N’hésitez pas à vous inspirer de modèles trouvés sur Internet (tapez Introduction + le thème de votre cours, et n’oubliez pas de tenter les même mots-clefs en anglais). Le cours ne doit pas être construit sur des informations factuelles (qu’on peut trouver dans des manuels), pour privilégier des approfondissements de la lecture obligatoire, des exercices, des exposés, du travail de groupe… Le choix d’un bon manuel vous épargne d’ailleurs la nécessité de concevoir le programme des séances vous-mêmes : il vous suffit de suivre le sommaire. Bref, pour caricaturer, la transmission de connaissances se fera par la lecture obligatoire et l’enseignement ne servira qu’à clarifier et approfondir cette lecture et à transmettre des savoir-faire. Bien sûr, le premier réflexe de ceux qui ont déjà enseigné est sans doute : « mais les étudiants ne lisent pas la lecture obligatoire ». L’auteur propose quelques méthodes pour pallier à cet écueil, comme indiquer explicitement aux étudiants que l’évaluation portera sur la lecture obligatoire ou faire des QCMs ou des activités en début de cours qui ne pourront être réalisées dans les temps que par les étudiants qui ont fait la lecture obligatoire (comme leur faire préparer une courte présentation orale du texte du jour).

L’importance qui doit être attribuée au syllabus et au choix de la lecture obligatoire est à mettre en relation avec l’idée d’établir un bon rapport avec les étudiants et de conclure un contrat avec eux : en explicitant vos attentes (en termes de travail personnel, d’attitude en classe, voire la façon dont ils doivent s’adresser à vous). Bien sûr, d’autres astuces ou méthodes peuvent y contribuer, comme apprendre le nom des étudiants, avoir une attitude chaleureuse…

Concernant le déroulement des séances, l’enseignant devrait éviter d’avoir une approche « rentabiliste » du temps d’enseignement : l’attention humaine est limitée. Il ne faut donc pas hésiter à faire des pauses, commencer le cours en retard et le terminer en avance par rapport à l’heure prescrite par l’horloge.  Concernant les conseils plus évidents, il s’agit aussi d’éviter de lire, d’utiliser des supports visuels, créer des associations mentales entre les informations délivrées et de donner du feedback aux étudiants.

Pour le travail de groupe, que l’auteur plébiscite, trois principes sont mis en avant : l’obligation de rendre des comptes (à la fin de l’activité, les étudiants doivent présenter quelque chose), l’interdépendance (s’assurer qu’il n’y ait pas de « passager clandestin » en désignant un rapporteur au hasard par exemple) et l’assistance (circuler entre les groupes et leur proposer son aide). Evidemment, les consignes doivent être précises et il faut essayer d’assurer la mixité dans les groupes (pour éviter que certains étudiants soient mis à l’écart si on laisse les groupe se constituer eux-mêmes).

Un chapitre est également consacré aux évaluations (avec des conseils sur par exemple « comment éviter que les exposés soient une torture), un autre à comment établir de bons rapports avec les étudiants et éviter les bavardages et le dernier est consacré à la gestion du temps en tant qu’enseignant-chercheur. Pour ce dernier point, pour ce qui nous intéresse, il peut s’agir de limiter le temps consacré à la préparation d’une séance, par exemple en commençant la préparation une heure avant la séance.

Encore une fois, il s’agit d’un court résumé qui ne rend pas justice à l’intérêt de cet ouvrage. En ce qui me concerne, j’ai appliqué ces conseils en ce qui concerne le syllabus et les activités de groupe. Certes, le chargé de T.D.s n’a pas toujours beaucoup de marge de manœuvre en ce qui concerne le programme et les supports du T.D. Par contre, le déroulement du cours reste sous son contrôle. On peut alors s’efforcer de mettre en place des activités de groupe, que ce soit pour résumer ou critiquer un texte, faire ressortir les points essentiels, comparer deux textes étudiés… De même, le T.D. peut être l’occasion de faire découvrir d’autres supports de connaissance aux étudiants. Par exemple, dans mon domaine (la sociologie), mes collègues chargés de T.D.s ont décidé de passer des vidéos en rapport avec le texte du jour, tirées d’Osons causer, la sociologie est un sport de combat, la sociologue et l’ourson… Mais encore une fois, ce n’est qu’une petite partie de ce que j’ai retenu de l’ouvrage. Si ce résumé vous a intrigué, je ne saurais trop vous conseiller de jeter un coup d’œil à la version intégrale.

Brauer Markus, 2011, Enseigner à l’université – conseils pratiques, astuces, méthodes pédagogiques, Armand Colin 

Enseigner l’épistémologie en sociologie : quelle méthode ?

J’en suis à trois T.D.s de méthodologie de l’enquête en sociologie (méthode de l’observation, méthode de l’entretien et méthode du questionnaire) et dans les trois cas, ça a été un fiasco (ou du moins, je n’en ai pas été satisfaite). Dans les trois cas, il s’agissait d’accompagner les étudiants à faire une petite enquête exploratoire dans la méthode concernée, à avancer tout au long du semestre. La première fois, je me suis faite avoir comme une bleue, je pensais qu’il suffirait de faire une synthèse de la « théorie » à partir de manuels et un peu de mon expérience personnelle et que ça suffirait à lancer une discussion collective à partir de leur propre expérience (puisqu’ils étaient censés avancer leur enquête en parallèle des séances, donc). Les deux premières séances ont été assez éprouvantes : les questions que j’avais préparé leur semblaient soit complètement stupides soit inutilement compliquées, et d’une façon générale ils n’écoutaient pas grand-chose (ce qui est une expérience particulièrement décourageante). J’ai changé de technique pour les séances suivantes et j’ai axé les séances suivantes sur les textes fournis (chaque séance portait sur deux ou trois articles de méthodologie, sur lesquels les étudiants devaient faire un exposé à tour de rôle). Bien que cette méthode ait permis en partie de « raccrocher » les étudiants, ça restait relativement insatisfaisant (de mon point de vue) : ils avaient du mal à saisir les enjeux des points de méthodologie que je soulevais à travers les textes. Les évaluations m’ont montré les limites de ce que j’avais réussi à leur transmettre, puisque si dans l’ensemble ils avaient tous réalisé un entretien correct, ils n’étaient pas parvenus à mettre en lumière comment leurs caractéristiques et celles de l’enquêté avaient joués dans l’interaction, et la partie « analyse de l’entretien » était franchement mauvaise dans l’ensemble.

Cette année, j’ai opté pour deux stratégies différentes : une enquête statistique menée par le groupe classe entier (le thème leur est imposé, mais c’est à eux de définir la problématique, les indicateurs, les questions…) et une enquête par observation par petits groupes (thème libre). Pour l’enquête quantitative, les choses ne se passent pas trop mal pour l’instant : c’est un cours « clef en main » puisque d’autres enseignantes qui l’assurent depuis plusieurs années ont préparé un programme général, une bibliographie, le type d’évaluation et un support pour l’enseignant pour les premières séances. Malgré tout, j’ai un peu de mal à « élever » un peu le niveau de leur réflexion concernant l’enquête en cours d’élaboration. Mais par contre, pour l’enquête par observation, je ne suis pas du tout satisfaite du déroulement des séances. La première séance de présentation de la méthode de l’observation et de choix du sujet a globalement fonctionné, la deuxième (sur l’entrée, le maintien et la sortie du terrain) n’a pas vraiment fonctionné.

Les échanges avec les collègues qui ont déjà fait le même cours (ou le font en ce moment) sont restés  assez superficiels. Certes, pour l’enquête par observation, on m’avait indiqué le site d’Anne Revillard, qui propose de nombreux supports à destination des étudiants, mais ça ne m’aide pas beaucoup à construire mes séances. Je me demandais si certain-e-s d’entre vous qui ont déjà donné un cours de méthodologie en sciences sociales auraient des astuces ou des conseils sur la manière d’intéresser les étudiants et de leur apporter quelques connaissances et savoirs-faire méthodologique. Laquelle des approches (exposés, enquête collective, enquête individuelle) avez-vous privilégié ? Comment organisez-vous vos séances ? Sur quels supports vous appuyez-vous ?

La tentation de la fée du logis : une contrainte pour les mères en congé parental plus que pour les pères ?

Une chose qui m’a frappée en comparant les entretiens des pères et des mères en congé parental, c’est la différence dans l’appréhension du temps quotidien du parent en fonction de son sexe. Les pères en congé parental se décrivent comme bien occupés ; tandis que les mères en congé parental se décrivent comme débordées. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit l’inverse : dans la mesure où les femmes sont généralement responsables de la conciliation travail-famille, elles auraient pu être davantage préparées à la gestion domestique du foyer dans le cadre de leur congé parental. De même, le congé parental aurait pu être enfin l’occasion pour elles de se détendre, dans la mesure où elles n’ont plus à faire une « double journée » de travail, dans leur activité professionnelle et à la maison. Or, c’est plutôt le phénomène inverse : certaines mères m’expliquent que parfois, elles n’ont pas le temps de se doucher ou même d’aller aux toilettes de la journée. Si les pères décrivent eux aussi l’enfant comme ayant un impact-temps considérable sur leurs journées, aucun n’a dû sacrifier son temps « physiologique » à l’enfant (en dehors du temps de sommeil, ce qui est évidemment aussi le cas des mères en congé parental).

Cette différence entre les pères et les mères est plus à chercher dans les représentations que dans l’occupation réelle du temps : les journées-typiques de chacun d’entre eux se ressemblent énormément. A la limite, les mères en congé sont un peu plus susceptibles de prendre en charge des tâches ménagères dans la journée quand l’enfant est réveillé ou le soir quand leur conjoint est rentré, tandis que les pères en congé les réalisent principalement pendant les siestes. Cependant, les mères déclarent beaucoup plus se « mettre la pression » pour réaliser les tâches ménagères ou mieux tenir la maison que quand elles travaillaient, ce qui est beaucoup moins le cas des pères.

Cette pression est décrite par les mères comme d’autant plus néfastes que pour certaines, elles ont le sentiment que ça les empêche de profiter de leurs enfants… Alors même que c’était le but du congé parental. La parfaite femme au foyer, un fantôme à exorciser ?

Conseils pour les CVs d’ATER

La campagne d’ATER 2018 est encore loin, mais il n’est jamais trop tôt pour se préparer pour ce rite de passage spécial doctorant en fin de thèse et jeune docteur. J’ai assisté l’année dernière à un atelier de rédaction de CV avec une enseignante-chercheuse qui nous a donné quelques conseils en la matière, que je vais partager ici.

Premier conseil qui vous servira pour le reste de votre carrière d’enseignant-chercheur : faites un CV matriciel dans lequel vous mettez TOUT ce qui a un rapport avec votre travail : enseignements, activités de recherche, publication, « valorisation » de la recherche (communications, organisations de journées d’étude et équivalent, coordination d’une publication…)… Cependant, comme le mot « matriciel » l’indique, il ne s’agit pas d’envoyer ce monstre de 20 pages pour chacune de vos candidatures. Au contraire, l’idée est que dès que vous aurez assez de matière, vous couperez dedans pour vos candidatures, en fonction du fléchage de poste, en conservant les éléments en adéquation avec le poste et en éliminant ceux qui le sont moins.

Certes, si vous êtes un doctorant en fin de thèse, vous aurez peut-être le sentiment que vous n’avez pas assez de contenu pour vous permettre de trancher dans le tas. Cependant, une chose qu’on oublie souvent (que moi j’avais oublié en tous cas) quand on est apprenti-chercheur, c’est qu’un poste d’ATER est ciblé sur l’enseignement. Ce qui signifie qu’on a tout intérêt à mettre en avant ses activités d’enseignements, plutôt que ses activités de recherche dans son CV pour un poste d’ATER. A ce titre, organiser les thématiques de votre CV dans l’ordre suivant : enseignement (activités pédagogiques et d’enseignement, y compris non-universitaires comme des cours particuliers ou des cours dans le secondaire), administratif (si vous avez effectué des activités de saisie, de secrétariat, de coordination, de comptabilité… mais aussi l’organisation d’événement et de valorisation) et enfin recherche. Dans l’idée, votre CV d’ATER devrait être consacré à 60% à l’enseignement, à 30% à l’administratif et 10% à la recherche. Frustrant quand on sait que la recherche est censé être la partie la plus valorisée de notre travail, mais on n’est pas à une injonction contradictoire près, dans l’université comme ailleurs.

Il s’agit donc de mettre la gomme sur l’enseignement. N’oubliez pas de préciser le nombre d’heures total consacré à l’enseignement et pour chaque cours, de préciser le public auquel vous avez enseigné (donner un cours de statistiques à des sociologues, ce n’est pas la même chose qu’à des mathématiciens) et de faire une petite présentation de chaque enseignement (les titres ne sont pas forcément explicites) : descriptif du cours, support employé (brochure de textes, exercices…) et outils, noms des auteurs mobilisés ou les thématiques, la méthode d’évaluation… Par exemple, à la fin de la partie enseignement, vous pouvez mettre une section « méthode d’évaluation » en mettant si vous avez déjà corrigé des paquets de copies notamment.

Pour la partie administration, concentrez-vous sur les compétences plutôt que le contenu. Si vous avez fait un CDD en tant que secrétaire ou si vous avez été trésorier dans une association, n’hésitez pas à le mettre, surtout pour signaler que ça a été l’occasion de développer des connaissances de saisies informatiques ou de comptabilité par exemple. Dans le même ordre d’idée, signalez les compétences/logiciels informatiques que vous maitrisez. Vous pouvez par exemple mettre un lien vers un PowerPoint que vous avez fait pour vos cours. Si vous avez été webmaster d’un site ou si vous avez des compétences en graphisme, mettez-le. Concernant les activités de co-organisation de journées d’étude, de numéro de revue… précisez ce que vous avez fait, formulé en termes de compétences acquises. Précisez par exemple si vous avez déjà rédigé un rapport de recherche ou un compte-rendu de réunion.

Concernant la recherche à proprement parler, elle doit être réduite au strict minimum parce que ce n’est pas sur ça que vous allez être évalué. Ainsi, il n’est pas utile de faire la liste de toutes les communications que vous avez faites : privilégiez celles faites à l’étranger ou dans des institutions prestigieuses par exemple. Pour les articles, vous pouvez mettre les noms des revues en gras : ce n’est pas tellement le titre de vos articles (ou de vos communications) qui comptent que ce dont elles sont le signal. De même, pour votre thèse, l’important est de faire figurer votre ou vos directeurs et vos laboratoires (en précisant les acronymes). Vous pouvez aussi faire figurer quelques mots-clefs, surtout s’ils ont un rapport avec le poste. Mettez aussi le lien vers votre page web sur le site du laboratoire (et mettez-le à jour).

Il s’agit d’atteindre le juste équilibre en précisant les compétences (pédagogiques et administratives) dont vous pouvez vous prévaloir (le recruteur ne peut pas deviner que vous maitrisez Excel si vous ne l’indiquez pas) et ne pas en dire trop : les CVs ne sont jamais lus entièrement (et encore moins ceux de dix pages) et tout n’est pas intéressant à lire pour le recruteur (aussi déchirante que soit l’idée de faire des coupes dans l’exposé de votre précieux travail). Certaines universités demandent des CVs de quatre pages maximum (liste des publications incluses ou non) : c’est un bon exercice pour vous obliger à conserver le « best of » de vos compétences professionnelles. Divisez votre CV en rubriques clairement identifiées. Essayez dans la mesure du possible de faire coïncider le début d’une rubrique avec le début d’une page et de faire tenir chaque item sur une seule ligne. N’hésitez pas à utiliser des listes et des bullets points. Vous pouvez aussi utiliser les tableaux avec l’information clef dans la première colonne et le « remplissage » dans la deuxième.

Un de vos principaux atouts est la clarté. Personnellement, j’ai fait une page de garde avec mes études, une rapide présentation de ma thèse (titre, mots-clefs, directeurs, laboratoires) et de mes rattachements à des réseaux de chercheurs. Ensuite, j’ai fait des rubriques dispatchées dans les trois thématiques précédentes (enseignement, administratif, recherche) plus une très courte partie « informations complémentaires », chacune divisée en sous-rubriques thématiques (organisation de manifestations scientifiques, valorisation de la recherche, compétences informatiques et bureautiques par exemple). Jouez avec la taille de la police, le gras, etc., de façon à ce que l’information soit clairement organisée et que le recruteur sache facilement où la trouver.

Récapitulons donc les points importants, sous forme de liste pour montrer qu’on a bien compris les recommandations précédentes :
– privilégiez la clarté et la concision à l’exhaustivité
– mettez l’accent sur vos activités d’enseignement
– mettez en avant vos compétences plutôt que les intitulés

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Le congé parental : de quoi parle-t-on ?

Laurent Salles

Comme j’ai pu le constater quand je parle un peu du congé parental autour de moi, ce n’est pas toujours facile de savoir de quoi il est question exactement (en France). Voici donc un petit rappel sur le sujet. Commençons par ce que le congé parental n’est pas. Le congé parental n’est pas le congé maternité (bizarrement, ça c’est relativement clair pour tout le monde). Il n’est pas non plus le congé paternité, c’est-à-dire les onze jours (plus les trois jours naissance) que le père ou la personne qui vit avec la mère peut prendre dans les quatre mois qui suivent la naissance d’un enfant. Le congé parental, c’est autre chose. Ou plus exactement, deux autres choses.

En effet, deux dispositifs différents sont souvent mis sous le terme « congé parental ».

  • Le congé parental d’éducation, qui peut être pris par la mère ou par le père (depuis 1984) suite à la naissance ou l’adoption d’un enfant, jusqu’à ses trois ans. N’importe quel salarié employé dans une entreprise depuis au moins un an peut en bénéficier, à temps plein ou à temps partiel. En d’autres termes : si vous accueillez un nouvel enfant dans votre famille et que vous êtes salarié depuis au moins un an dans une entreprise, vous avez le droit de vous arrêter de travailler pendant près de trois ans (mais vous n’êtes pas rémunéré)
  • L’allocation qui peut être associée au congé parental d’éducation (anciennement Allocation parentale d’éducation, puis Complément de libre choix d’activité, aujourd’hui Prestation partagée d’accueil du jeune enfant). Elle peut également être prise par le père ou par la mère (depuis sa création en 1984). Si un parent arrête ou réduit son activité professionnelle suite à une naissance, cette allocation permet de recevoir une indemnité compensatoire, sous réserve d’avoir travaillé avant (ça se calcule en nombre de trimestres de cotisation à l’assurance vieillesse, les modalités précises sont disponibles sur le site de la CNAF). En 2018, cela représente 396,01 euros par mois pour un parent qui a complètement arrêté de travailler. L’indemnité peut être versée pendant six mois pour chaque parent si le couple n’a qu’un enfant, et pendant deux ans par parent si le couple a deux enfants ou plus.

Ainsi, quand on a parlé de réforme du congé parental dans le cadre de la loi sur l’égalité réelle entre les hommes et les femmes en 2014, on parlait en fait de la réforme de l’indemnité.