Enseigner l’épistémologie en sociologie : quelle méthode ?

J’en suis à trois T.D.s de méthodologie de l’enquête en sociologie (méthode de l’observation, méthode de l’entretien et méthode du questionnaire) et dans les trois cas, ça a été un fiasco (ou du moins, je n’en ai pas été satisfaite). Dans les trois cas, il s’agissait d’accompagner les étudiants à faire une petite enquête exploratoire dans la méthode concernée, à avancer tout au long du semestre. La première fois, je me suis faite avoir comme une bleue, je pensais qu’il suffirait de faire une synthèse de la « théorie » à partir de manuels et un peu de mon expérience personnelle et que ça suffirait à lancer une discussion collective à partir de leur propre expérience (puisqu’ils étaient censés avancer leur enquête en parallèle des séances, donc). Les deux premières séances ont été assez éprouvantes : les questions que j’avais préparé leur semblaient soit complètement stupides soit inutilement compliquées, et d’une façon générale ils n’écoutaient pas grand-chose (ce qui est une expérience particulièrement décourageante). J’ai changé de technique pour les séances suivantes et j’ai axé les séances suivantes sur les textes fournis (chaque séance portait sur deux ou trois articles de méthodologie, sur lesquels les étudiants devaient faire un exposé à tour de rôle). Bien que cette méthode ait permis en partie de « raccrocher » les étudiants, ça restait relativement insatisfaisant (de mon point de vue) : ils avaient du mal à saisir les enjeux des points de méthodologie que je soulevais à travers les textes. Les évaluations m’ont montré les limites de ce que j’avais réussi à leur transmettre, puisque si dans l’ensemble ils avaient tous réalisé un entretien correct, ils n’étaient pas parvenus à mettre en lumière comment leurs caractéristiques et celles de l’enquêté avaient joués dans l’interaction, et la partie « analyse de l’entretien » était franchement mauvaise dans l’ensemble.

Cette année, j’ai opté pour deux stratégies différentes : une enquête statistique menée par le groupe classe entier (le thème leur est imposé, mais c’est à eux de définir la problématique, les indicateurs, les questions…) et une enquête par observation par petits groupes (thème libre). Pour l’enquête quantitative, les choses ne se passent pas trop mal pour l’instant : c’est un cours « clef en main » puisque d’autres enseignantes qui l’assurent depuis plusieurs années ont préparé un programme général, une bibliographie, le type d’évaluation et un support pour l’enseignant pour les premières séances. Malgré tout, j’ai un peu de mal à « élever » un peu le niveau de leur réflexion concernant l’enquête en cours d’élaboration. Mais par contre, pour l’enquête par observation, je ne suis pas du tout satisfaite du déroulement des séances. La première séance de présentation de la méthode de l’observation et de choix du sujet a globalement fonctionné, la deuxième (sur l’entrée, le maintien et la sortie du terrain) n’a pas vraiment fonctionné.

Les échanges avec les collègues qui ont déjà fait le même cours (ou le font en ce moment) sont restés  assez superficiels. Certes, pour l’enquête par observation, on m’avait indiqué le site d’Anne Revillard, qui propose de nombreux supports à destination des étudiants, mais ça ne m’aide pas beaucoup à construire mes séances. Je me demandais si certain-e-s d’entre vous qui ont déjà donné un cours de méthodologie en sciences sociales auraient des astuces ou des conseils sur la manière d’intéresser les étudiants et de leur apporter quelques connaissances et savoirs-faire méthodologique. Laquelle des approches (exposés, enquête collective, enquête individuelle) avez-vous privilégié ? Comment organisez-vous vos séances ? Sur quels supports vous appuyez-vous ?

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La tentation de la fée du logis : une contrainte pour les mères en congé parental plus que pour les pères ?

Une chose qui m’a frappée en comparant les entretiens des pères et des mères en congé parental, c’est la différence dans l’appréhension du temps quotidien du parent en fonction de son sexe. Les pères en congé parental se décrivent comme bien occupés ; tandis que les mères en congé parental se décrivent comme débordées. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit l’inverse : dans la mesure où les femmes sont généralement responsables de la conciliation travail-famille, elles auraient pu être davantage préparées à la gestion domestique du foyer dans le cadre de leur congé parental. De même, le congé parental aurait pu être enfin l’occasion pour elles de se détendre, dans la mesure où elles n’ont plus à faire une « double journée » de travail, dans leur activité professionnelle et à la maison. Or, c’est plutôt le phénomène inverse : certaines mères m’expliquent que parfois, elles n’ont pas le temps de se doucher ou même d’aller aux toilettes de la journée. Si les pères décrivent eux aussi l’enfant comme ayant un impact-temps considérable sur leurs journées, aucun n’a dû sacrifier son temps « physiologique » à l’enfant (en dehors du temps de sommeil, ce qui est évidemment aussi le cas des mères en congé parental).

Cette différence entre les pères et les mères est plus à chercher dans les représentations que dans l’occupation réelle du temps : les journées-typiques de chacun d’entre eux se ressemblent énormément. A la limite, les mères en congé sont un peu plus susceptibles de prendre en charge des tâches ménagères dans la journée quand l’enfant est réveillé ou le soir quand leur conjoint est rentré, tandis que les pères en congé les réalisent principalement pendant les siestes. Cependant, les mères déclarent beaucoup plus se « mettre la pression » pour réaliser les tâches ménagères ou mieux tenir la maison que quand elles travaillaient, ce qui est beaucoup moins le cas des pères.

Cette pression est décrite par les mères comme d’autant plus néfastes que pour certaines, elles ont le sentiment que ça les empêche de profiter de leurs enfants… Alors même que c’était le but du congé parental. La parfaite femme au foyer, un fantôme à exorciser ?

Méthodologie de l’enquête : 66 entretiens semi-directifs 42 pères et 24 mères en congé parental d’éducation à temps plein et/ou bénéficiaires du Complément de Libre Choix d’Activité (CLCA) ou de la Prestation Partagée du jeune enfant (PréPare) à taux plein, en couple hétérosexuel

Conseils pour les CVs d’ATER

La campagne d’ATER 2018 est encore loin, mais il n’est jamais trop tôt pour se préparer pour ce rite de passage spécial doctorant en fin de thèse et jeune docteur. J’ai assisté l’année dernière à un atelier de rédaction de CV avec une enseignante-chercheuse qui nous a donné quelques conseils en la matière, que je vais partager ici.

Premier conseil qui vous servira pour le reste de votre carrière d’enseignant-chercheur : faites un CV matriciel dans lequel vous mettez TOUT ce qui a un rapport avec votre travail : enseignements, activités de recherche, publication, « valorisation » de la recherche (communications, organisations de journées d’étude et équivalent, coordination d’une publication…)… Cependant, comme le mot « matriciel » l’indique, il ne s’agit pas d’envoyer ce monstre de 20 pages pour chacune de vos candidatures. Au contraire, l’idée est que dès que vous aurez assez de matière, vous couperez dedans pour vos candidatures, en fonction du fléchage de poste, en conservant les éléments en adéquation avec le poste et en éliminant ceux qui le sont moins.

Certes, si vous êtes un doctorant en fin de thèse, vous aurez peut-être le sentiment que vous n’avez pas assez de contenu pour vous permettre de trancher dans le tas. Cependant, une chose qu’on oublie souvent (que moi j’avais oublié en tous cas) quand on est apprenti-chercheur, c’est qu’un poste d’ATER est ciblé sur l’enseignement. Ce qui signifie qu’on a tout intérêt à mettre en avant ses activités d’enseignements, plutôt que ses activités de recherche dans son CV pour un poste d’ATER. A ce titre, organiser les thématiques de votre CV dans l’ordre suivant : enseignement (activités pédagogiques et d’enseignement, y compris non-universitaires comme des cours particuliers ou des cours dans le secondaire), administratif (si vous avez effectué des activités de saisie, de secrétariat, de coordination, de comptabilité… mais aussi l’organisation d’événement et de valorisation) et enfin recherche. Dans l’idée, votre CV d’ATER devrait être consacré à 60% à l’enseignement, à 30% à l’administratif et 10% à la recherche. Frustrant quand on sait que la recherche est censé être la partie la plus valorisée de notre travail, mais on n’est pas à une injonction contradictoire près, dans l’université comme ailleurs.

Il s’agit donc de mettre la gomme sur l’enseignement. N’oubliez pas de préciser le nombre d’heures total consacré à l’enseignement et pour chaque cours, de préciser le public auquel vous avez enseigné (donner un cours de statistiques à des sociologues, ce n’est pas la même chose qu’à des mathématiciens) et de faire une petite présentation de chaque enseignement (les titres ne sont pas forcément explicites) : descriptif du cours, support employé (brochure de textes, exercices…) et outils, noms des auteurs mobilisés ou les thématiques, la méthode d’évaluation… Par exemple, à la fin de la partie enseignement, vous pouvez mettre une section « méthode d’évaluation » en mettant si vous avez déjà corrigé des paquets de copies notamment.

Pour la partie administration, concentrez-vous sur les compétences plutôt que le contenu. Si vous avez fait un CDD en tant que secrétaire ou si vous avez été trésorier dans une association, n’hésitez pas à le mettre, surtout pour signaler que ça a été l’occasion de développer des connaissances de saisies informatiques ou de comptabilité par exemple. Dans le même ordre d’idée, signalez les compétences/logiciels informatiques que vous maitrisez. Vous pouvez par exemple mettre un lien vers un PowerPoint que vous avez fait pour vos cours. Si vous avez été webmaster d’un site ou si vous avez des compétences en graphisme, mettez-le. Concernant les activités de co-organisation de journées d’étude, de numéro de revue… précisez ce que vous avez fait, formulé en termes de compétences acquises. Précisez par exemple si vous avez déjà rédigé un rapport de recherche ou un compte-rendu de réunion.

Concernant la recherche à proprement parler, elle doit être réduite au strict minimum parce que ce n’est pas sur ça que vous allez être évalué. Ainsi, il n’est pas utile de faire la liste de toutes les communications que vous avez faites : privilégiez celles faites à l’étranger ou dans des institutions prestigieuses par exemple. Pour les articles, vous pouvez mettre les noms des revues en gras : ce n’est pas tellement le titre de vos articles (ou de vos communications) qui comptent que ce dont elles sont le signal. De même, pour votre thèse, l’important est de faire figurer votre ou vos directeurs et vos laboratoires (en précisant les acronymes). Vous pouvez aussi faire figurer quelques mots-clefs, surtout s’ils ont un rapport avec le poste. Mettez aussi le lien vers votre page web sur le site du laboratoire (et mettez-le à jour).

Il s’agit d’atteindre le juste équilibre en précisant les compétences (pédagogiques et administratives) dont vous pouvez vous prévaloir (le recruteur ne peut pas deviner que vous maitrisez Excel si vous ne l’indiquez pas) et ne pas en dire trop : les CVs ne sont jamais lus entièrement (et encore moins ceux de dix pages) et tout n’est pas intéressant à lire pour le recruteur (aussi déchirante que soit l’idée de faire des coupes dans l’exposé de votre précieux travail). Certaines universités demandent des CVs de quatre pages maximum (liste des publications incluses ou non) : c’est un bon exercice pour vous obliger à conserver le « best of » de vos compétences professionnelles. Divisez votre CV en rubriques clairement identifiées. Essayez dans la mesure du possible de faire coïncider le début d’une rubrique avec le début d’une page et de faire tenir chaque item sur une seule ligne. N’hésitez pas à utiliser des listes et des bullets points. Vous pouvez aussi utiliser les tableaux avec l’information clef dans la première colonne et le « remplissage » dans la deuxième.

Un de vos principaux atouts est la clarté. Personnellement, j’ai fait une page de garde avec mes études, une rapide présentation de ma thèse (titre, mots-clefs, directeurs, laboratoires) et de mes rattachements à des réseaux de chercheurs. Ensuite, j’ai fait des rubriques dispatchées dans les trois thématiques précédentes (enseignement, administratif, recherche) plus une très courte partie « informations complémentaires », chacune divisée en sous-rubriques thématiques (organisation de manifestations scientifiques, valorisation de la recherche, compétences informatiques et bureautiques par exemple). Jouez avec la taille de la police, le gras, etc., de façon à ce que l’information soit clairement organisée et que le recruteur sache facilement où la trouver.

Récapitulons donc les points importants, sous forme de liste pour montrer qu’on a bien compris les recommandations précédentes :
– privilégiez la clarté et la concision à l’exhaustivité
– mettez l’accent sur vos activités d’enseignement
– mettez en avant vos compétences plutôt que les intitulés

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Enthèse : comment et pourquoi postuler
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L’amour – un piège à femmes (cas pratique)

C’est l’histoire d’une copine. De plusieurs copines en fait. D’ailleurs, certaines d’entre elles ne sont même pas des amies à moi, ce sont des amies d’amies ou de vagues connaissances. Ce sont des filles entre vingt-cinq et trente ans, disons , hétérosexuelles. Un âge où les relations amoureuses deviennent « sérieuses », elles durent souvent depuis un an ou plus. Mes copines commence à parler d’emménager ensemble, de se marier, d’avoir des enfants (pas forcément dans cet ordre). Certaines ont franchi un de ses pas. Et un autre point commun de toutes ces copines, c’est qu’elles ont fait des compromis. Il y en a une qui a déménagé à six-cents kilomètres de sa famille et de ses amis, dans une ville o`elle ne connait personne, pour suivre son copain qui est originaire de là-bas. Il y en a une qui fait toutes les tâches ménagères parce qu’elle travaille chez elle pendant que son copain a un emploi salarié à l’extérieur du domicile. Il y en a une qui fait des choses sur le plan sexuel qui lui plaisent moyennement pour faire plaisir à son copain. Il y en a une qui a arrêté de voir un de ses amis parce que son copain était jaloux. Bref, toutes mes copines ont fait des compromis. Ou du moins, elles ont accepté de sacrifier quelque chose pour le bien de la relation. Peut-être qu’elles ont reçu quelque chose en échange. L’histoire ne le dit pas. En tous cas, elles ne le disent pas. Bien sûr, elles avaient de bonnes raisons de les faire. Leurs copains se montrent reconnaissants (parfois). Et puis souvent, c’est pas grand-chose, ces compromis, et c’est temporaire. Sauf que le plus souvent ça ne l’est pas.

Le problème, c’est qu’elles en ont assez, de faire des compromis. Quand mes copines commencent à se demander ce qu’elles ont à y gagner, dans l’histoire. Quand elles se rendent compte que la situation ne leur convient pas ou quand elles en ont assez de prendre sur elles. Alors elles en parlent à leur copain. La plupart du temps, ils reconnaissent qu’ils sont dans leur tort, que ce n’est peut-être pas juste pour elles, qu’ils vont faire des efforts, qu’ils vont changer. Parfois, ils font effectivement des efforts. Pendant une ou deux semaines. Plus rarement, la discussion devient un tribunal : « pourquoi tu ne m’en a pas parlé plus tôt ? », « c’est toujours la même chose avec ti », ou « tu m’as menti, ou tu m’as caché des choses, tu m’as caché ton ressenti, je me sens trahi ». Alors mes copines se sentent coupables. Dans le premier cas, de remettre le sujet sur le tapis, encore et encore, et de provoquer des disputes ; dans le second cas, parce qu’elles ont commis le crime de lèse-communication.

Elles se sentent d’autant plus coupables que souvent leurs copains ont besoin d’elles.  Il y a des copains qui ne peuvent pas se passer de leur copine, sur le plan affectif ou de la gestion de la vie quotidienne. Il y a des copains qui ne vont pas bien, qui sont stressés à cause de leur boulot, ont des ennuis de santé, souffrent de dépression. Et il y a des copains qui seraient vraiment anéantis si leur copine les quittait. Alors mes copines hésitent, parce qu’elles se sentent responsables du bien-être de leur copain. Elles ne veulent pas se montrer égoïstes, ni briser le cœur d’un garçon pour lequel elles ont malgré tout de l’affection ou dont elles sont amoureuses.

Sauf que ça les épuise, mes copines, de rester avec leur copain. Certaines parce qu’elles assument une double journée, au travail et à la maison, en assurant le soutien logistique de la maison, parfois le soutien émotionnel de leur copain. Certaines sont épuisées de se conformer aux attentes de leur copain, ou de mettre leurs doutes dans leur poche le temps qu’il aille mieux. Certaines ont une boule au ventre rien qu’à l’idée de voir leur copain après une brève séparation, parce qu’elles vont devoir soit prendre sur elles pour faire en sorte que tout se passe bien, soit accepter le conflit et ramasser ensuite leur copain à la petite cuillère.

Alors, pourquoi ces copines qui en ont marre restent avec leurs copains ? La plupart ont un travail, elles n’ont pas d’enfant, à première vue elles ne sont pas coincées. Pour ne pas passer pour la méchante alors ? Parce qu’on leur a toujours appris que leur rôle de femme est de s’adapter aux besoins des autres et de prendre soin d’eux ? parce que toutes leurs relations amoureuses ont toujours fonctionné comme ça ? parce que leur copain leur fait du chantage affectif ?

Bien sûr, je connais aussi des histoires où c’est l’homme qui a fait un compromis, ou où c’est le copain qui a suivi sa copine. Dans ces cas-là, il semble que ce soit retombé sur la fille, parce que le garçon se sentait triste et seul d’être allé dans une ville où il ne connait personne. C’est sa faute à elle si il est malheureux.

Pourquoi j’ai tellement d’histoires à raconter sur mes copines et pas sur mes copains ? Outre la simple comptabilité (j’ai plus d’amies que d’amis), et que raconter nos vies, c’est bien un truc de filles. Peut-être que c’est particulier à mon entourage. Peut-être que je vois le mal partout, que je ne pense pas à toutes les histoires qui se passent bien. Ou peut-être aussi que c’est lié à deux anecdotes que j’ai relevées quand j’ai commencé à raconter ces histoires autour de moi. Le premier, c’est le copain d’une de mes amies qui a rétorqué lors d’une de leurs disputes :  « si on a besoin de faire des compromis, c’est que la relation ne marche pas, moi j’ai jamais eu à faire de compromis avec mes exs ». La seconde, c’est un ami qui m’a dit « si les choses se gâtent, je fuis, ce qui me semble en fait assez sain ».

Et ils ont tous les deux raisons jusqu’à un certain point : une relation où il faut faire des compromis de manière systématique va forcément peser à moyen ou long terme sur au moins l’un des deux (je crois savoir lequel). Sauf qu’une relation sans compromis, ça n’existe pas. Je ne crois pas qu’il soit possible de rencontrer un autre être humain dont les désirs concordent en tous points avec les siens.

Et j’ai pensé à deux de mes copines, toutes les deux plus ou moins célibataires celles-là, qui m’ont dit combien elles se sont senties libérées quand elles ont accepté l’idée d’être la maitresse plutôt que la femme. Pour en citer une : « pas de relation, pas de compromis, juste du sexe et des discussions intéressantes ». L’autre veut avoir « un bébé toute seule », comme dans la chanson, pour ne pas avoir un copain en plus d’un enfant à charge. Je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose de pourri au royaume du Danemark pour qu’une fille se sente libérée de refuser le couple.

J’ai aussi pensé à toutes mes autres copines, celles qui sont amoureuses de leur copain et dont c’est parfois la seule raison de rester. Une de mes copines, qui vit avec un copain violent verbalement et qu’elle envisage de quitter, a reçu un coup de fil de sa belle-mère lui disant « tu sais, il t’aime ». d’après mes histoires, il semble que ce soit tout ce qu’elle ait à attendre de lui en échange de ses sacrifices.

Maintenant, quand j’entends une de ces histoires, j’encourage ma copine à fuir si elle en a envie. Je l’encourage à se choisir elle, et ne pas culpabiliser, car ce n’est pas parce qu’elle croit qu’elle doit choisir sa relation et son copain que c’est normal, ou que c’est juste. Je l’encourage à se choisir elle, parce qu’il n’y a aucune raison qu’elle paie de sa personne, de son bien-être, pour maintenir la relation. Comme dirait Samantha de Sex and the city « je t’aime, mais je m’aime encore plus ». et quand je pense à toutes ces histoires, je me dis que ce n’est pas une mauvaise philosophie.

 

L’amour – un piège à femmes

L’amour. L’amour romantique, s’entend, pas l’amour filial ou les autres formes d’affection. Et l’amour hétérosexuel, puisque l’amour homosexuel est considéré comme un phénomène trop minoritaire pour mériter qu’on s’y intéresse. L’amour, ce qui fait courir les hommes et les femmes. L’amour romantique hétérosexuel, qui a fait couler beaucoup d’encre, est à la base de nombreuses fictions, fait l’objet de moult chansons… Pourquoi écrire un article de plus ?

Lorsque je travaillais sur mon article sur l’amour romantique (et nécessairement hétérosexuel) dans les dystopies young adult, j’ai été amenée à repenser à plusieurs des ouvrages féministes ou de sociologie qui en parlaient, à titre principal ou de manière périphérique. Et au fait qu’ils en disaient un peu tous la même chose : l’amour romantique hétérosexuel est une idéologie qui limite les femmes, dans leurs choix, leurs possibilités, leur énergie… Entendons-nous. Ici, je ne parle pas de l’amour romantique tel qu’une personne peut le ressentir envers une autre. Je parle des discours qui sont tenus sur lui et les représentations dominantes dans notre société contemporaine sur ce que l’amour est et doit être, l’idéologie de l’amour.

Cette idéologie est constituée d’un certain nombre d’idées reçues. Par commodité, je vais reprendre les six « idées de base de l’amour » décrites par Ruwen Ogien : l’amour est plus important que tout, l’être aimé est irremplaçable, on peut aimer sans raison, l’amour est au-delà du bien et du mal, on ne peut pas aimer sur commande, l’amour qui ne dure pas n’est pas un amour véritable. Rien de propre à un sexe plutôt que l’autre à première vue. Et pourtant. Si l’amour est perçu comme étant plus important que tout, il est présenté comme l’étant encore plus pour les femmes que par les hommes. Et je vais tenter de le prouver.

  1. La désirabilité hétérosexuelle : l’aune pour mesurer la valeur d’une femme

En ce moment, je regarde la série Masters of sex. Pour les lecteurs et les lectrices qui l’ignoreraient, cette série, basée sur des faits réels, raconte les recherches médicales du docteur William Masters et de son assistante Mme Virgina Johnson sur la sexualité. La série montre qu’en dépit de son titre d’« assistante », Virgina Johnson est présentée comme une chercheuse au même titre que William Masters, en termes d’implication, de temps et d’énergie consacrés à cette étude, et de contribution à ses avancées. Pourtant, elle est souvent renvoyée par d’autres personnages à son titre subalterne, son absence de formation universitaire, et à son apparence et à sa liaison supposée avec le docteur Masters. C’est particulièrement net lors des premières interactions entre Virgina Johnson et la docteure Liliane DePaul, qui a souffert du sexisme pendant ses études et dans l’exercice de sa profession, et qui déclare explicitement à Virgina que selon elle, la seule manière pour une femme sans diplôme universitaire d’occuper un poste d’assistante de recherche est d’avoir joué de ses charmes.

Harcèlement de rue, commentaires sur les femmes politiques ou artistes… Les exemples ne manquent pas pour montrer qu’une femme est renvoyée avant tout à son apparence, plutôt qu’à sa personnalité, ses compétences ou son intellect. Dans les petites annonces matrimoniales du journal Le chasseur (étudiées par de Singly), les hommes déclarent chercher des femmes jeunes et belles et mettent en avant leur statut socioprofessionnel ou leur richesse, et inversement pour les femmes. De même, lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il ou elle a apprécié chez son partenaire, les hommes citent plus souvent la beauté que les femmes (selon l’enquête sur « la formation du couple », exploitée entre autres par Michel Bozon).

Plus encore, l’apparence est censée être un des soucis majeurs d’une femme. Je me souviens qu’à propos d’une de ses collègues de travail, la seule remarque faite par mon père a été « elle ne prend pas soin d’elle ». Voulait-il dire que sa peau était couverte de crasse, qu’elle portait des guenilles, qu’elle avait des plaies purulentes sur les bras ? J’en doute. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une femme qui se maquille peu, ou pas, qui ne se vernit pas les ongles, peut-être que parfois ses cheveux sont un peu emmêlés ou qu’elle porte des joggings. L’absence d’apparence soignée pour une femme est synonyme de « laisser-aller ». Et il ne s’agit pas seulement de porter de l’attention, passer du temps et de l’énergie à « soigner » son apparence. Il s’agit de la conformer autant que possible aux idéaux esthétiques supposés souligner sa désirabilité hétérosexuelle.

Les auteures féministes qui se sont intéressées à la question n’ont pas manqué de souligner le caractère contraignant de cette injonction qui pèse sur les femmes à « prendre soin d’elles ». Le sous-titre du livre de Naomi Wolf intitulé the beauty myth (le mythe de la beauté) est : how images of beauty are used against women (comme les images de la beauté sont utilisées contre les femmes). De même, dans Beauté fatale – les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet montre les implications pratiques pour les femmes de la « tyrannie du look », en termes de préoccupations :

Le déchiffrement du monde en termes de « tendances » qu’on réserve à la lectrice [dans les magazines féminins], la surenchère d’articles lui signalant tous les aspects d’elle-même qui pourrait partir à vau-l’eau et les façons d’y remédier, lui disant implicitement, mais avec une insistance proche du harcèlement, que sa principale, voire son unique vocation est d’exalter et de préserver ses attraits physiques. Et de ne pas s’occuper du reste. Aux critiques, les journalistes de la presse féminine ont coutume de rétorquer que « les lectrices ne sont pas idiotes » et qu’elles savent très bien faire la part des choses. Or l’intelligence n’a rien à faire dans la réception de ces discours, dont le propre est justement de la mettre en échec, de la contourner.  Ils ont inévitablement un effet, car ils jouent sur des craintes et des failles très intimes, qu’ils ne cessent de titiller, d’entretenir : la peur de ne pas ou de ne plus être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir dans une société qui semble ne concevoir les femmes que jeunes… […] La dévalorisation systématique de leur physique que l’on encourage chez les femmes, l’anxiété et l’insatisfaction permanentes au sujet de leur corps, leur soumission à des normes toujours plus strictes et donc inatteignables sont typiques de ce que l’essayiste américaine Susan Faludi a identifié en 1991 comme le backlash : le « retour de bâton ».  […] Puisqu’elles avaient échappé aux maternités subies et à l’enfermement domestique, l’ordre social s’est reconstitué spontanément en construisant autour d’elles une prison immatérielle. Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet sont un moyen rêvé de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables : elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise (p. 27-29).

Car bien sûr, ce n’est pas seulement une question d’énergie émotionnelle (anxiété, manque de confiance en soi…). Ces injonctions à se conformer à un certain nombre de normes esthétiques se traduisent en termes de dépenses (Mona Chollet parle de l’industrie de la mode, des cosmétiques, de la chirurgie esthétique, des produits amaigrissants et blanchissants pour la peau). Or, les heures passées à s’apprêter et à « se préparer », mais aussi à préparer cette préparation (recherches sur les « tendances » vestimentaires ou sur les produits cosmétiques, à les acheter, etc.) sont autant de temps qui n’est pas passé à faire autre chose. En effet, la femme doit être féminine, mais elle ne doit pas montrer qu’elle y consacre trop de temps et d’intérêt, au risque d’être taxée de frivolité ou de superficialité. Et on retrouve une des injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes : la femme doit faire en sorte d’être qualifiée de belle, mais elle ne doit surtout pas laisser paraître les efforts pour arriver à ce résultat.

« Prendre soin de soi » est même un pré-requis dans un certain nombre de professions « féminines », comme les hôtesses de l’air ou les hôtesses en général. A titre d’exemple, Gabrielle Schütz dans « hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin pour classes moyennes » souligne la dimension « décorative » de l’hôtesse, tant comme dépense ostentatoire (l’organisateur de l’événement a les moyens d’employer des gens « à ne rien faire ») que comme « belle plante » :

Le respect de prescriptions corporelles contraignantes est essentiel pour l’hôtesse. Son corps doit en effet être parfaitement civilisé, à l’aide de déodorant, maquillage, coiffures qui « disciplinent » les cheveux. Son comportement ne l’est pas moins : toutes les agences précisent que l’hôtesse ne doit ni fumer, ni manger, ni boire ou mâcher du chewing-gum, ni avoir le dos voûté, les bras croisés, s’adosser aux murs, ou encore être assise « incorrectement ». L’hôtesse ne peut donc se permettre à aucun moment de relâcher sa posture, ni même laisser à penser qu’elle a des besoins corporels. Son corps est ainsi entièrement dédié à la représentation d’une féminité idéalisée. Notons que ces prescriptions ont souvent valeur contractuelle : la Charte de qualité de l’agence B doit être signée avec le contrat de travail. (p. 143)

Or, cette fonction décorative est liée à la désirabilité hétérosexuelle de l’hôtesse :

Les hôtesses participent à la réassurance de l’identité masculine dans la mesure où elles se prêtent quotidiennement à la « drague » quasi rituelle de certains visiteurs, et où cela est attendu par les clients des agences, qui n’apprécient souvent pas que l’hôtesse ne se prête pas – dans certaines limites – à ce « jeu ». Si l’hôtesse reste en effet toujours souriante, polie et disponible, conformément à ses attributions, elle ne peut que se prêter à la drague légère, repoussant avec tact les avances ou faisant semblant de ne pas relever, ce qui renforce encore le caractère stéréotypé de ce jeu. Dès lors, elle est très fréquemment sollicitée (p. 150).

Bref, vous l’aurez compris si vous n’en aviez pas déjà conscience : les femmes sont limitées par les injonctions qui pèsent sur elle à « prendre soin d’elles » et à se conformer à un idéal esthétique censé susciter l’intérêt des hommes hétérosexuels. Car comme le souligne Mona Chollet dans le passage cité plus haut, si elles ne le font pas, elles courent le risque de mourir seules, vieilles et moches, dévorées par des bergers allemands (ou du moins, c’est ce qu’on leur fait croire). Et c’est bien entendu la pire chose qui peut arriver à une femme.

  1. Une femme sans homme n’est que la moitié d’elle-même

Comme je l’ai dit en introduction et ailleurs, l’amour est présenté aujourd’hui comme quelque chose d’essentiel dans l’épanouissement d’un individu. Mais cette injonction est légèrement plus forte pour un sexe que pour l’autre. Par exemple, Michele Schreiber dans American Postfeminist Cinema compare Me Myself I (Karmel, 1999) et The Family Man (Ratner, 2000), deux films qui montrent deux chemins possibles qu’aurait pu prendre le personnage principal, suivant qu’il privilégie la famille ou le travail. Dans le premier film (où le personnage principal est une femme), la vie mariée est présentée comme intrinsèquement meilleure que le célibat (même s’il permet l’accomplissement professionnel). À l’inverse, dans le second (où le personnage principal est un homme), la morale du film est que la richesse sans famille avec qui la partager est décevante.

Selon Eva Illouz dans pourquoi l’amour fait mal, le fait que l’injonction à être en couple pèse plus lourdement sur les femmes que sur les hommes s’explique aisément. Tout être humain a besoin de tirer de la fierté d’une chose au moins dans sa vie, pour son estime de lui-même et/ou sa reconnaissance sociale. Or, si les hommes peuvent tirer du crédit de leur activité professionnelle, les femmes moins bien placées sur le marché du travail sont contraintes de « se rabattre » sur leur relation conjugale, dont elles sont par conséquent plus dépendantes que les hommes, au moins sur ce plan de l’estime de soi (sans compter une possible dépendance matérielle).

Dans le même ordre d’idée, dans l’énigme de la femme active, Pascale Molinier souligne que sur le plan symbolique, l’identité féminine est associée à la relation hétérosexuelle (et son accomplissement « naturel », la maternité) et l’identité masculine à l’activité professionnelle. Non pas qu’une femme ne puisse pas placer son activité professionnelle comme faisant partie ou étant au cœur de son identité personnelle. Seulement, son travail ne sera pas versé à sa féminité.

La nécessaire relation hétérosexuelle pour être une femme accomplie a pour corollaire des sanctions qui refusent de « se faire passer la corde au cou ». Encore qu’on puisse entendre cette expression pour un homme célibataire, qui refuse de renoncer à sa liberté de profiter des joies du célibat ; le célibat féminin est perçu comme forcément subi, ou découlant d’une tare. Les romances produites ces vingt dernières années, étudiées par Michele Schreiber, reposent sur un schéma bien rodé : l’héroïne a « tout », une belle carrière, des amis… Tout ? Non. Il lui manque quelque chose, et très rapidement, la narration laisse entendre que ce qui lui manque, c’est un conjoint. Si elle est célibataire, ce n’est pas par choix : il y a quelque chose qui ne va pas chez elle, et le film décrira comment elle parviendra à travailler sur elle-même afin de surmonter son petit défaut, l’unique obstacle à une relation amoureuse épanouie, et convoler en justes noces. A l’inverse, les femmes célibataires sont naturellement diabolisées ou représentées comme souhaitant sortir de cette situation délicate :

On dirait qu’il est impossible de représenter [dans la culture populaire] qu’une femme puisse activement choisir sans limite de temps de rester sans partenaire, ou plutôt sans homme (Anthea Taylor, Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, p. 2, notre traduction)

De même, Jean-Claude Kaufmann montre dans la femme seule et le prince charmant montre que les femmes célibataires dans la trentaine font l’objet de « rappels à l’ordre » permanents, par exemple sous la forme de petites questions insidieuses et répétées, comme « toujours pas casée ? » ou équivalents.

Bref, dans les représentations contemporaines, un homme définitivement célibataire passe à côté de quelque chose, une femme a raté sa vie.

  1. Une relation de service

Je ne peux pas finir cet article sans évoquer les contraintes quotidiennes que la relation hétérosexuelle fait peser sur les femmes. De même que le maintien de sa désirabilité hétérosexuelle est supposé être un souci et un travail constants de la part des femmes, il en va de même pour le maintien de la relation amoureuse. J’ai parlé dans un autre article du travail d’Irène Jonas sur « le nouveau travail de la femme dans l’entreprise-couple », soit l’injonction qui pèse sur les femmes d’être les garantes de la réussite de la relation conjugale, en s’adaptant aux besoins de leur conjoint. Plus largement, divers travaux féministes et sociologiques ont suffisamment montré que les femmes sont amenées à prendre en charge la majorité des tâches ménagères et parentales au sein du couple. Mais le travail que la femme effectue au sein du couple ne se limite pas à cette dimension concrète : elle a aussi une dimension mentale et affective. Là encore, de nombreuses auteures se sont penchées sur la question : le sexage de Colette Guillaumin, la « charge mentale » de Monique Haicault, les auteur-e-s qui travaillent sur le care… Ainsi, les auteures de Espace et temps du travail domestique écrivent :

Dans le travail domestique, les femmes sont au service de leur mari et de leurs enfants, au service de leur famille : l’expression temporelle de cette relation de service est la disponibilité permanente.

Là encore, le temps et l’énergie que les femmes consacrent à la « reproduction » (maintien du domicile en état, maintien de la relation conjugale et du bon état émotionnel de leur conjoint) sont autant de temps et d’énergie qu’elles ne consacrent pas à elles-mêmes, à leur carrière professionnelle et plus largement à leurs projets. Et elles sont d’autant plus incitées à prendre en charge ce travail de reproduction que d’une part, un certain nombre d’injonctions sociales pèsent  sur elles pour les inciter à le prendre en charge (non seulement c’est leur « devoir », mais en plus elles sont censées y prendre plaisir, puisque c’est dans la « nature féminine » de prendre soin des autres), et que d’autre part, le maintien de la relation conjugale dépend de la capacité des femmes à prendre en charge ce travail. Or, comme on l’a montré plus haut, les femmes sont davantage dépendantes de la relation conjugale que les hommes ne le sont.

On s’éloigne un peu de la question de l’amour, pensez-vous peut-être. Pas vraiment en fait. Caroline Henchoz dans son travail sur l’argent dans le couple parle d’« idéologie amoureuse du don et du désintérêt » : Dans cette idéologie, les actions et les pensées d’un conjoint sont orientées vers le bien de l’autre. « Le sacrifice de ses intérêts individuels au profit du conjoint est ainsi considéré comme une façon tangible de montrer son engagement et sa confiance dans la relation » (p.49), sous forme de dons que chaque conjoint fait à l’autre. Ainsi, les femmes sont incitées à donner leur temps et leur énergie à leur famille, et dans ce qui nous intéresse, à leur conjoint, comme la preuve de leur affection. Or, il y a tout lieu de croire que les dons féminins sont supérieurs aux dons masculins.

 

Conclusion

Evidemment, ce que j’écris ici n’a rien de bien révolutionnaire. Selon Eva Illouz,

Ti-Grace Atkinson affirme que l’amour romantique est le « pivot psychologique de la persécution des femmes ». De même, les féministes soutiennent qu’une lutte pour le pouvoir se déchaîne toujours au cœur de l’amour et de la sexualité, et que les hommes ont eu et continuent d’avoir la main haute dans cette lutte en raison de la convergence entre pouvoir économique et pouvoir sexuel (p.15).

L’amour romantique hétérosexuel semble donc bien un « piège à femmes », piège qui les contraint sur le plan matériel et mental, les enjoignant à se conformer à un certain nombre de standards et d’injonctions, sous peine de sanctions sociales. Cet enfermement des femmes ne manifeste pas uniquement sous formes de punitions a posteriori, bien entendu. Il passe également par un véritable travail culturel de sape, une limitation des horizons et des comportements possibles dans lesquels les petites filles, les adolescentes, les jeunes femmes, les femmes adultes… peuvent se projeter. Cette représentation de l’amour comme la seule voie possible de vie réussie pour une femme est constamment réaffirmée dans la culture populaire, et elle est intériorisée par la majorité des individus, qui fonctionnent comme autant d’agents de « rappels à l’ordre », en prescrivant des recettes pour trouver l’amour et le garder, des conseils de beauté, en stigmatisant les femmes seules et/ou « négligées » et/ou « égoïstes » car ces dernières ne font « pas assez d’effort ». Pas assez d’effort pour qui ? Pour elles-mêmes ? Non,  justement. Pas assez d’effort pour autrui. Et c’est bien ce que cela a de révoltant. L’injonction qui est faite aux femmes de se plier aux diktats de la relation amoureuse romantique hétérosexuelle fonctionne comme une métonymie du travail de care que les femmes sont censées occuper plus largement dans la société. Un travail non-reconnu, encore un. Mais ça, les femmes ont l’habitude.

A lire aussi : l’amour est-il un outil de la domination masculine ?

Bibliographie

Atkinson Ti-Grace, « Le féminisme radical et l’amour », Odyssée d’une amazone, Des femmes, 1975
Bozon Michel, « Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints. Une domination consentie. II. – Modes d’entrée dans la vie adulte et représentations du conjoint », Population, vol. 45, n°3, 1990, p. 565-602
Chabaud-Rychter Danielle, Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Sonthonnax Françoise, « Espace et
Chollet Mona, Beauté fatale, Zones, 2012
Faludi Susan, Backlash : The Undeclared War Against American Women, Crown Publishing Group, 1991
Girard AlainLe Choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France, Armand Colin, 2012
Guillaumin Nicole, Sexe, race et pratique du pouvoir – l’idée de nature, Indigo & Côté-femme, 1992
Haicault Monique, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, 1984
Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009
Illouz Eva, Pourquoi l’amour fait mal – l’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil (coll. « la couleur des idées »), 2012
Jonas Irène, « le nouveau travail féminin dans « l’entreprise-couple » », Cahiers du genre, n°41, 2006
Jonas Irène, « un nouveau travail de « care » conjugal : la femme « thérapeute » du couple », Recherches familiales, n°3, 2006
Kaufmann Jean-Claude, La Femme seule et le Prince charmant, Nathan, 1990
Molinier Pascale, l’énigme de la femme active – égoïsme, sexe et compassion, Payot, 2003
Ogien Ruwen, Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014
Schütz Gabrielle, « Hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin de classes moyennes », Terrain & travaux, Vol. 10, n°1, 2006
Schreiber Michele, American postfeminist cinema – women, romance and contemporary culture, Edinburgh University press, 2015
de Singly François, « Les manœuvres de séduction : une analyse des annonces matrimoniales », Revue française de sociologie, vol. 25, n°4, 1984
Taylor Anthea,  Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, Palgrave Macmillan UK, 2012
Wolf Naomi, the beauty myth, Chatto & Windus, 1990

En finir avec « il-faut-préparer-l’après-thèse »

« Il faut préparer l’après-thèse pendant la thèse ». Cette phrase, je l’ai entendue la semaine dernière dans la bouche d’une des titulaires de mon laboratoire, lors de l’assemblée générale. Je ne sais plus à quel propos elle le disait. S’agissait-il de se tourner vers des sujets de recherche sexy et bankables pour obtenir des financements ? Faire de la prospection des contrats post-doctoraux ? Ou quelque chose de plus trivial ? Impossible de m’en souvenir. Seule cette phrase m’est restée en tête, parce qu’elle m’avait mise en colère.

Ces mots, ce n’est pas la première fois que je les entendais. Peut-être que je les ai lus dans un des manuels sur le doctorat que j’ai feuilletés, ou ailleurs. Peut-être est-ce quelque chose que mon directeur a déclaré lors du séminaire de ses doctorants, que j’écoutais d’une oreille, me sentant encore peu concernée par la question. Ou peut-être est-ce lorsqu’il m’a demandé si j’étais familière de telle thématique, parce qu’il pourrait m’inclure à un projet de recherche sur la question après la thèse. Peut-être était-ce la remarque d’une doctorante en fin de parcours, qui nous expliquait que finalement, l’après-thèse, ce n’était pas très différent de la thèse, le titre en plus et le statut en moins. Oui, puisqu’en dehors de laboratoires qui mettent en place des statuts de « chercheur associé » à leurs jeunes docteurs pour assurer la transition, une fois que vous êtes docteur, vous n’êtes plus rien d’autre. Vous n’êtes plus étudiant, mais vous n’avez pas de poste. Vous êtes quelque chose comme chômeur, mais votre travail n’est pas lié à la détention d’un poste, puisque c’est une vocation. Une fois que vous êtes docteur, vous n’arrêtez pas d’écrire des articles, de participer à des colloques, de faire de la recherche. Parce qu’après la thèse, il faut continuer à préparer l’après-thèse. Mais il faut bien une étiquette à mettre derrière votre nom.

Cet énième rappel qu’il « faut préparer l’après-thèse en thèse » m’a énervée, parce que je me suis demandée dans quel monde vivait cette titulaire. Elle croyait vraiment que nous autres, doctorant-e-s, n’en avions pas conscience, que nous ne l’avions pas déjà entendu cent fois, que ce n’était pas une de nos préoccupations ? que nous étions des gentils Bisounours qui sommes tellement absorbés par le Ciel des Idées que nous sommes incapables de regarder la dure réalité, la réalité bassement quotidienne ?

Le discours concernant la thèse et l’après-thèse est ambigu et fait d’injonctions contradictoires, comme il se doit. D’un côté, vous êtes incité à faire corps avec votre thèse. Vous devez penser thèse, manger thèse, dormir thèse. La thèse, cette parenthèse où vous vous concentrez pendant trois ans au moins de votre vie sur un sujet. Vous devez être incollable, avoir tout lu, envisagé tous les angles possibles, mobilisés toutes les méthodes imaginables. Vous devez être aussi irréprochable que possible sur cet objet que vous avez fait vôtre, tant en ce qui concerne l’angle d’attaque choisi que sur la manière de l’étudier. Une fois, mon directeur a déclaré « la thèse, c’est quand même la chance unique de vous consacrer exclusivement à un sujet de recherche, qui ne se représentera pas dans le reste de votre carrière ». Et cette incitation à ne faire qu’un avec son sujet est encore renforcé par les injonctions à ne pas faire des thèses trop longues, à tendre vers les thèses en trois ans, emballé c’est pesé. Vous devez vous concentrer sur votre sujet pour être efficace. Et vous êtes censé aimer ça.

Sauf que. Car d’un autre côté, il y a le discours de « c’est la crise », auquel tous les gens de ma génération (et sans doute un certain nombre de personnes plus âgées) ont droit. C’est la crise de la création de postes de maitre de conférences. N’espérez pas obtenir un poste définitif moins de quatre ans après avoir soutenu votre thèse, et encore moins en obtenir un qui colle exactement avec votre domaine de spécialité, dans lequel vous avez essayé de vous faire une réputation pendant cinq, six, sept, huit ans, parce qu’avec les temps qui courent on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche. C’est la crise des financements : n’espérez pas faire un post-doctorat sur un sujet que vous avez choisi, vous devrez vous adapter aux impératifs de l’offre. C’est la crise des débouchés : le privé ne veut pas de vous et il y a une surproduction de doctorants par rapport à la capacité d’absorption du public. Vous l’avez compris, la compétition sera rude, comme partout ailleurs. Aussi, vous devez montrer votre valeur, pour pouvoir entrer dans l’arène. Vous devez donner des cours, parce que votre capacité à être embauché à un poste de maitre de conférences, d’enseignant-chercheur donc, jouera en partie là-dessus. En plus, c’est aussi l’occasion de faire connaissance avec une équipe, de vous forger un réseau. Et dans un tout petit milieu où l’évaluation est réalisée quasi-exclusivement par les pairs, Dieu sait que c’est important d’avoir un réseau. Vous devez participer à des colloques et publier des articles, parce que c’est ce qui montrera la valeur de votre travail de recherche (beaucoup plus que votre thèse, parce que personne ne se fardera les 3 000 pages que vous avez pondu à moins d’y être obligé). Et évidemment, il vous faut au moins une publication dans la revue-phare de votre spécialité. Par les temps qui courent, publier en anglais et/ou dans des revues internationales va sans doute devenir de plus en plus un pré-requis. Si vous pouvez en cosigner un avec un ou plusieurs auteurs, c’est mieux, ça montre votre capacité à travailler en équipe. N’oubliez pas d’organiser des événements scientifiques tant que vous y êtes : journée d’étude, séminaire de doctorants, atelier ou groupe de recherche… Bref, publish or perish, si vous ne rayonnez pas un peu, si vous ne vous rendez pas visible dans votre domaine d’étude, votre CV sera placé tout en bas de la liste lors des campagnes de recrutement. Mais prenez garde à ne pas trop en faire : déjà, vous devez finir votre thèse le plus rapidement possible. Ensuite, si vous faites trop d’enseignements (je ne sais pas si c’est possible, mais admettons), vous serez probablement perçu comme quelqu’un qui n’est pas intéressé par la recherche, et dans ce cas allez donner des cours au collège et laissez les adultes parler de choses de grands. Et bien sûr, si vous avez trop de publications, vous ne ferez visiblement pas un bon enseignant. En clair, commencez à préparer l’après-thèse le plus tôt possible parce que la concurrence est rude, mais n’oubliez pas qu’aussi reconnu que vous soyez dans votre champ, vous passerez vous aussi par la file d’attente de deux, trois, quatre ans, comme tout le monde, parce qu’il y a peu de postes et que le recrutement est de toute façon très aléatoire, et que ce sera le moment d’étoffer votre CV. Exactement comme avant, en fait.

Donc j’aimerai qu’on arrête de me dire que l’après-thèse se prépare en thèse. Comme si les doctorants étaient des enfants mal dégrossis qui souffrent d’hypermétropie et qu’ils s’imaginaient que la thèse était une fin en soi, qu’ils pensaient que le CDI leur tomberait tout cru dans le bec après leurs trois, quatre, cinq… années de labeur. Comme si on ne répétait pas en permanence que la thèse n’est pas un chemin pavé bordé de roses et que l’après-thèse c’est pire. Juste pour une fois, j’aimerais qu’on nous dise que ça va aller. Ou qu’il n’y a pas que l’université dans la vie, et que pour peu qu’on arrive à se vendre, on pourra faire de la recherche ailleurs, sous d’autres formes, et que ce sera cool. J’aimerai bien qu’on arrête de nous dire que rien ne sera jamais assez bien. On a toute l’après-thèse pour l’entendre.

Je ne peux plus me permettre de travailler gratuitement

I can't afford

Le gif est extrait de la série Girls

Quand j’ai vu ce gif, il m’a interpellé parce qu’il faisait écho à un article que j’avais envie d’écrire depuis un moment, sur le travail de jeune chercheur comme vocation.

Lors d’une conférence à laquelle j’ai participé, une fonctionnaire d’une administration territoriale m’avait demandé si nous étions payés pour nos interventions. Ca m’avait fait rire, à cause de la différence de référentiel : les doctorants sont déjà contents quand leurs labos ou leur école doctorale prend en charge leurs frais de transport et d’hébergement.

Nous autres, les (apprentis-)universitaires, nous faisons beaucoup de travail gratuit : colloques et autres journées d’étude (que ce soit en tant que participants ou qu’organisateurs), écriture d’articles adressés à des revues universitaires, parfois donner des cours (je ne sais pas quelle est la réalité de ce phénomène évoqué par Typhaine Rivière dans sa B.D. Carnets de thèse : son héroïne apprend après un semestre de vacations qu’elle ne pourra pas être rémunérée pour ce travail parce qu’elle ne remplit pas les conditions requises, mais que ce n’est pas grave parce qu’elle pourra ajouter une ligne sur son CV) ou réaliser des tâches afférentes à l’enseignement (surveiller des examens ou corriger les copies de cours qui ne sont pas les siens, par exemple).

Cette situation n’est évidemment pas le propre du monde de l’université. De nombreuses professions artistiques et intellectuelles présentent le même rapport à la rémunération, qui serait une forme de bonus occasionnel. Certains emplois ne sont pas considérés comme méritants (toujours) salaire. Deux registres de justification (au moins) peuvent être avancés. Tout d’abord, le travail intellectuel et artistique serait inutile : on voit assez bien à quoi peut servir un artisan qui fabrique des pelles (ça doit bien exister, non ?), mais un philosophe… Déjà au XVIIIème siècle, Adam Smith dans la richesse des nations classait les artistes comme improductifs (cela écrit, il y mettait aussi les médecins, donc ce n’est peut-être pas si infamant). Sans entrer dans le détail des réfutations qu’on pourrait apporter à l’affirmation « les productions artistiques et intellectuelles sont inutiles », qu’un philosophe serait sans doute plus à même que moi de réaliser ; disons simplement que dans les univers dystopiques, le contrôle de ces productions est l’un des ressorts du mécanisme totalitaire. Ensuite, il y a l’idée qu’un travail effectué avec plaisir ne devrait pas être rémunéré, ou pas autant. L’étymologie (contestée, selon Wikipédia) du mot « travail », tripalium (instrument de torture à trois pieds, en latin) a laissé des marques durables : le travail relève de la contrainte, le loisir du plaisir, c’est comme ça.

Les emplois vocationnels sont moins rémunérés que les autres, c’est comme ça. Danièle Kergoat , Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier le montrent à propos des infirmières. Hypothétiquement les emplois qui ne feraient pas l’objet d’une vocation mériteraient d’être rémunérés davantage que les emplois-sacerdoces, pour compenser peut-être. Pourquoi payer moins les infirmières, les dessinateurs, les journalistes ? Parce qu’ils constitueraient une réserve de travailleurs « captifs », parce que le plaisir supposé qu’ils éprouveraient à exercer leur activité constituerait une rémunération symbolique, parce que ces emplois nécessiteraient des qualités (dispositions propres à l’individu) plus que des compétences (qui s’apprennent) ? Je ne sais pas.

Le problème de ce système, c’est son injustice. Injustice de cette moindre rémunération par rapport à d’autres métiers également définis comme vocationnels mais qui sont perçus comme nécessitant davantage de compétences (je pense notamment aux médecins). Injustice entre ceux qui ont les moyens (par exemple grâce à un soutien financier de la part de leurs familles) de suivre leur vocation et ceux qui doivent renoncer ou exercer un emploi « alimentaire » en parallèle de leur activité intellectuelle ou artistique. Injustice parce que le travail réalisé par les artistes et les intellectuels n’est pas reconnu comme productif.

Alors, c’est quoi la solution ? Déjà, du moins pour en revenir aux enseignants-chercheurs, on peut lutter. Des collectifs de précaires se forment dans certaines universitaires pour dénoncer les abus et obtenir de meilleures conditions de travail. Plus largement, il faudrait un changement de paradigme. Une doctorante étrangère (je crois qu’elle était suédoise) me disait que dans son pays, tous les doctorants avaient un financement. Parce qu’on considère qu’ils travaillent. En France, les bourses en lettres, sciences humaines et sociales sont relativement rares (33% des doctorants ont un financement de thèse, 33% ont un emploi et 33% sont sans financement).

Est-ce qu’on a vraiment envie de penser l’activité professionnelle comme nécessairement contraignante ? Est-ce qu’on a vraiment envie de considérer l’utilité d’une production sous l’angle de la rentabilité économique ou ses applications pratiques ? Il y a sans doute beaucoup de choses à changer dans notre rapport au travail, et dans les conditions dans lesquelles il s’exerce. Et on pourrait en profiter pour penser à ça.

A lire aussi : enseignement et vocation, les doctorants sont-ils les précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche ?, la précarisation de l’enseignement supérieur et de l’université

Le bon point de vue

En deux jours, j’ai eu deux fois la même conversation, dans deux contextes très différents. La première était avec un ami qui reprochait aux militants qu’il avait rencontrés d’avoir un discours trop binaire, oppresseurs/oppressés, dominants/dominés ; sans prendre suffisamment en compte les nuances, les exceptions, les situations minoritaires. La seconde a eu lieu avec une étudiante qui m’a reproché de faire un cours de sociologie de la famille trop normatif (ce qui est un peu un comble pour une sociologue), trop inspiré de la sociologie du genre et de ne pas y avoir inclus des approches culturalistes. Je ne suis pas sûre de comprendre exactement ce qu’elle entendait par ce dernier terme, mais je pense qu’elle voulait dire que je ne parlais pas suffisamment des différents groupes qui peuvent exister au sein d’une société et du sens que les individus donnent à leurs actions.

Quoi de commun entre ces deux discussions ? A priori pas grand-chose. Et pourtant, dans les deux cas il s’agit de reprendre un discours auquel on adhère sans le remettre suffisamment en question.

C’est une question que je me pose parfois à propos de mon adhésion au féminisme. Si je suis assez convaincue par l’idée que le sexisme et un certain nombre d’autres discriminations et oppressions (racisme, homo- et biphobie, transphobie, validisme, pour ne citer qu’elles) sont réelles et doivent être dénoncées et combattues, de même que je suis assez convaincue par un certain nombre de mes lectures sur le sujet, il suffit que quelqu’un émette une critique sur un argument ou une analyse pour que je me remette en question : ai-je suffisamment réfléchi à la question pour ne pas avoir laissé passer un gigantesque angle mort ou une erreur dans le raisonnement ? est-ce que je n’ai pas adhéré un peu trop rapidement au discours qu’on m’a tendu sans m’interroger suffisamment sur sa validité ? Ne suis-je pas victime de biais de confirmation ? Bref, ne suis-je pas restée dans ma zone de confort ?

Dans le cas de mes cours de sociologie, j’ai une responsabilité supplémentaire, puisque en tant que professeur, je tente de transmettre un savoir à des étudiants qui n’ont pas forcément (encore) les armes pour voir les limites de mon discours, pour combler les angles morts. C’est mon boulot de proposer plusieurs approches afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion. Mais je suis limitée. Par ma formation tout d’abord. Je ne peux leur parler que de ce que je connais. Or, la sociologie telle qu’elle est pratiquée en France est assez réticente face aux approches culturalistes, plutôt pratiquées par l’anthropologie (pour le dire de manière très schématique). De même, ayant fait un master d’études de genre, je suis plus au fait des enquêtes sociologiques analysées sous l’angle du genre que dans une approche culturaliste, par exemple. Et ce sont des travaux qui me parlent, qui me plaisent et que j’ai envie de faire découvrir. J’aimerais faire un cours exhaustif sur la famille, qui embrasse toutes les approches, tous les points de vue intra- et interdisciplinaires, toutes les échelles. Mais je suis limitée, tant par le temps (de préparation, du cours) que les outils et les connaissances dont je dispose.

Pour en revenir aux discours militants, s’ajoute une difficulté supplémentaire, à savoir l’agenda politique. Reconnaitre l’existence du racisme anti-blanc ou l’hétérophobie (pour reprendre les exemples de mon ami), au sens où une minorité de personnes tient des discours ou de comportements anti-blancs ou anti-hétéros, c’est diluer un message politique important (à savoir que les personnes racisées ou homosexuelles sont victimes d’une oppression et qu’elles ont un caractère systémique) et donner des armes à des discours réactionnaires dont le propos est à l’opposée du féminisme, montant en épingle des violences ponctuelles dont des personnes appartenant à des groupes dominants. Il y a aussi la question de la ligne d’action qui découle du discours politique. Dire « il faut lutter contre les discriminations et les violences dont les personnes racisées sont victimes, mais aussi un peu contre les discriminations et les violences que les personnes blanches ou perçues comme telles subissent parfois », ça manque quand même d’impact.

Bref, comment rendre compte le plus exactement possible de la réalité dans les discours qu’on tient sur elle ? Comme toujours, le juste équilibre est la chose la plus difficile à atteindre. D’autant que ça implique de sortir de sa zone de confort et de s’efforcer de regarder la réalité selon un ou des angles différents de celui dont on a l’habitude de la percevoir. D’où la vanité de nombre de débats contradictoires. Rien de plus difficile que de jouer le jeu de l’échange et d’accueillir des arguments et des raisonnements auxquels on n’adhère pas a priori et de les examiner avec impartialité. Et difficile d’en prendre le temps. J’ai trop souvent l’impression que reprocher à un interlocuteur d’être trop obtus est une manière déguisée de se plaindre que cet interlocuteur n’adhère pas spontanément et sans réserve à notre point de vue.

Quelle est la solution miracle ? Donner des cours de pensée critique à l’école ? Ca ressemble un peu trop à de la démagogie. Certains diront que ça existe déjà : il y a des cours de philosophie. Se documenter à fond et de toutes les manières possibles sur chaque sujet jugé digne d’attention ? J’aimerais bien, mais j’aime bien dormir aussi. Alors la seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est la bienveillance. S’efforcer de faire preuve de bienveillance quelque soit l’interlocuteur et ses arguments (enfin, tant que ses arguments témoignent d’un minimum d’honnêteté, d’une absence de mauvaise foi, d’insultes, de sophismes, …) et d’y réfléchir sérieusement et calmement. Aussi difficile que ce soit.

L’amour est une arme – les dystopies young adult et l’amour romantique

Ma réflexion sur les dystopies[1] young adult[2] a commencé en lisant la saga Delirium, qui met en scène une société où l’amour romantique est considéré comme une maladie et interdit. Ca m’a fait tiquer, parce que ce n’est pas la seule dystopie parue récemment à mettre en scène ce motif particulier (l’interdiction du sentiment amoureux[3] ou des émotions et/ou des sentiments, ou encore de certaines émotions). En plus du passeur, dont la publication est plus ancienne, il y a Promise, Glitch et the program. Pourquoi, et pourquoi maintenant ?

Certes, il y a l’hypothèse totalement évidente : l’amour romantique étant actuellement célébré comme la source principale de bonheur et d’accomplissement de soi, il est logique de représenter un monde (forcément horrible) où il serait interdit. Dans Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz[4] souligne que dans la société occidentale contemporaine, l’amour romantique est considéré comme quelque chose de mystique et de profondément individuel. De plus, la reconnaissance de soi passe aujourd’hui davantage par l’identité personnelle que par la position statutaire. Dans ce cadre, la sexualité et l’amour sont devenus des composantes majeures de l’estime de soi des individus. C’est d’autant plus vrai que ces fictions s’adressent à un public d’adolescentes : l’amour romantique est pensé dans les représentations communes comme la préoccupation la plus importante de ce public. Une société qui cherche à interdire le sentiment amoureux serait donc une société qui prive les individus (et plus particulièrement les adolescentes) de la possibilité d’affirmer leur individualité. Plus largement, ces romans mettent en scène une société où les individus sont dépossédés de leur liberté de faire des choix (le choix d’un partenaire amoureux étant la métonymie de cette dépossession), ce qui va à l’encontre de la célébration de l’individualisme dans les sociétés occidentales contemporaines.

Mais cette explication ne me satisfaisait pas. En effet, « de nombreux adolescents dérivent les protagonistes de littérature young adult comme vivant et luttant avec des problèmes réels, proches de leur propre expérience de vie ». Plus largement, les dystopies décrivent souvent la caricature d’un risque présent en germe, ou font de la société dystopique décrite la métaphore d’un problème de la société contemporain, porté à son paroxysme. Or, je n’ai pas du tout l’impression que l’amour romantique soit en péril dans la société contemporaine, et je ne voyais pas la métaphore (là où dans Hunger games par exemple, la question de la société du spectacle est très facilement identifiable, pour le dire très vite). Pour le dire autrement, de quoi les dystopies young adult mettant en scène l’interdiction de l’amour romantique sont-elles le symptôme ?

Je vais développer ma réflexion à partir des sagas Delirium, Glitch, The program et Promise, bien que d’autres dystopies puissent être ponctuellement convoquées. Ce corpus est hétéroclite, concernant la nature de l’interdiction sociale du sentiment amoureux. Dans Delirium, c’est très clair : l’amour romantique est considéré comme une maladie et est traité par le biais d’une opération chirurgicale à la fin de l’adolescence. Dans Glitch, ce sont l’ensemble des sentiments qui sont éradiqués, au moyen d’une puce cérébrale. Dans Promise et The program, les choses sont moins claires. Dans Promise, le sentiment amoureux n’est pas interdit… Tant que les partenaires tombent amoureux d’un partenaire que la société a choisi pour eux, par un système d’appariement des conjoints. Dans  The Program, c’est moins le sentiment amoureux qui est visé que la dépression, maladie devenue endémique chez les adolescents. Dès lors, les relations amoureuses sont vues d’un mauvais œil par les autorités (parents inclus), de crainte que la rupture n’entraine les ex-tourtereaux dans les affres de la dépression en cas de rupture. L’inclusion de The Program au corpus est discutable, car la société qui y est dépeint ne présente pas les mêmes caractéristiques que les fictions précédentes. Dans Delirium, Glitch et Promise, l’action se situe dans un futur plus ou moins lointain et la société a subi une refonte importante (dans le sens d’une plus grande centralisation), qui permettrait des conditions de vie idylliques pour ses citoyens. A l’inverse, la société dépeinte dans the Program est assez similaire à la nôtre, en dehors du Programme annoncé par le titre, qui traite les adolescents souffrants de dépression par la suppression de leurs souvenirs. Cependant, l’amour y est aussi traité comme une maladie, dans une certaine mesure, comme l’illustre cette discussion entre l’héroïne et son médecin : « – Je veux que vous me parliez de vous et de votre petit ami après la mort de votre frère. Comment vous êtes devenus tellement co-dépendants. – Nous ne sommes pas co-dépendants, espèce de salope. Nous nous aimons. ».

Juste pour régler son compte à la dimension dystopique, ces textes reprennent certains de ses aspects récurrents : une société rigoureusement planifiée, des leaders ou des éminences grises charismatiques, un contrôle de la reproduction et le bien-être collectif passe avant les destinées individuelles[5].Ces romans mettent l’accent sur l’opposition entre l’individu et la société (évidemment constituée d’une organisation stricte et oppressive), dans un contexte post-apocalyptique. De même, le fait de décourager un attachement particulier entre deux individus (notamment par le biais du sentiment amoureux, mais pas seulement) est souvent présent dans les dystopies : le but des individus appartenant à une société dystopique doit être de servir l’Etat, au détriment de tout autre attachement[6]. De plus, cet attachement particulier pourrait conduire l’individu à suivre la loi de son cœur plutôt que la loi de l’Etat. Cependant, ce qui est neuf à mon sens dans les dystopies young dult de mon corpus, c’est de faire de cette éviction des sentiments l’un des principaux ressorts de l’organisation sociale dystopique.

1. L’amour romantique, une métaphore, mais de quoi ?

1.1 Le capitalisme, le suspect ordinaire

Quand on lit « affadissement de la réalité », uniformisation, déshumanisation, etc., on pense capitalisme. Le capitalisme semble l’ennemi le plus évident ciblé dans les dystopies : il s’agit quand même d’une vilaine entité qui domestique les humains pour la servir.

Les dystopies de notre corpus metteraient donc en scène une société où le capitalisme aurait gagné la bataille. C’est particulièrement net dans Glitch : l’éradication des émotions a été mise en place par une entreprise, dans le but de rendre les humains plus dociles et plus travailleurs. Plus largement, la critique du capitalisme (ou du néolibéralisme) comme un système qui réduit les humains à une force de travail apparait également de manière moins directe dans Promise. Dans le deuxième tome, l’héroïne est envoyée dans un camp de travail et déclare au sujet de cette expérience : « Mon corps est perclus de fatigue, mais je ne laisserai pas ce labeur me voler mes pensées. Parce que c’est ce que veulent les Officiels : des travailleurs efficaces qui n’ont plus la force de penser ». Plus largement, la Société de Promise est organisée de façon à permettre aux citoyens/travailleurs d’être les plus efficaces possibles et de ne pas se laisser distraire par des frivolités comme l’art. Les œuvres ont été réduites à des corpus de cent (cent livres, cent peintures, cent poèmes, cent musiques), en éliminant évidemment les plus subversives, celles susceptibles de mener à la rébellion ou simplement une émotion esthétique.  Il s’agit de limiter la consommation d’œuvres artistiques à un divertissement (j’ai entendu, culture populaire ?[7]) et pousser les citoyens à se concentrer sur le travail. A mon sens, cette société dystopique peut illustrer deux « risques » sous-jacents : soit que les machines soient jugées plus efficaces que les humains, si bien que les humains soient obligés de faire taire leur part d’humanité pour les égaler, soit que la recherche de l’efficacité devienne une fin en soi, au point de transformer les humains en machines. C’est aussi le cas (quoique de façon très différente) dans Glitch. Dans cette fiction, l’éradication des émotions a été mise en place au nom du risque de violence qu’elles représentent. Dans cette société, les humains sont changé en machines (par une puce cérébrale, d’une interface sous-cutanée et par un exosquelette pour une minorité d’entre eux) afin d’éradiquer la « part animale » de l’humain.

L’interdiction des émotions et/ou de l’amour romantique n’est pas sans rappeler également la figure du zombie, qui est de plus en plus présente dans la culture populaire contemporaine. Les individus ayant subi le rite de passage visant à la suppression des émotions ou de la possibilité d’éprouver le sentiment amoureux sont d’ailleurs fréquemment qualifiés de « zombies » par les personnages rebelles. Or, « le zombie renvoie plus profondément à ce que l’homme occidental menace de devenir : abruti par l’opium de la consommation et des plaisirs matériels, il risque de perdre l’usage de sa liberté, n’ayant plus rien à vouloir, ni à désirer. L’homme mort-vivant vivrait alors dans un éternel présent consistant à manger et à errer. […] Le zombie pointe l’horreur du passage de l’humanité comme ensemble d’individus différenciés […] à un agrégat d’entités identiques dont la finalité est de satisfaire leur seule et unique faculté : manger. […] Les zombies représentent la figure du Même, incapable […] de produire une quelconque forme de diversification, du nouveau »[8]. A ce titre, le zombie représente la quintessence du citoyen d’une société dystopique. En effet, cette société est supposée avoir atteint la perfection, dans l’uniformité. Le changement est donc malvenu (puisqu’il remettrait en cause la perfection du système), tout comme la différence (qui entrainerait nécessairement des dissensions, et donc la remise en cause de l’harmonie). De plus, l’éradication de la liberté par la domestication du désir des citoyens est précisément le motif mis en scène dans les sociétés dystopiques.

Le contrôle exercé par les sociétés dystopiques prend également la forme de la division du travail. Elles fonctionnent comme des organismes et créent délibérément l’interdépendance des citoyens. Promise l’exprime explicitement : « En contrôlant l’alimentation, ils nous contrôlent. Certains personnes savent cultiver les plantes, d’autres les récolter, d’autres les transformer et d’autres enfin les faire cuire. Mais personne ne maitrise le processus dans son entier. De cette façon, aucun de nous ne serait capable de survivre seul. ».

La critique du capitalisme apparait enfin sous la forme de la critique individualiste[9] ou « artiste »[10] du capitalisme, selon laquelle le capitalisme produirait une forme d’inauthenticité et d’oppression de l’autonomie individuelle. La volonté des sociétés dystopiques de faire disparaitre les identités individuelles au profit d’une identité collective et indifférenciée pourrait être mise en parallèle avec la démarche attribuée à certaines grandes entreprises. Selon Philippe Zarifan, « [elles] essaient de capter les identités isolées en les enserrant dans les mailles des entretiens individuels, des promotions ad hoc, des contrôles individualisés de résultats, des primes et des exclusions. Ce n’est pas à une montée de l’individualisme auquel on assiste, mais à une montée en puissance, a-éthique, des systèmes et de leur emprise. »[11]. Cette description concorde parfaitement avec la démarche des sociétés dystopiques. Dans cette perspective, les sociétés dystopiques totalitaires ne seraient que la caricature d’un procédé à l’œuvre à l’échelle des « grandes entreprises ».

Si la thématique de l’anéantissement des individualités est courante dans les dystopies, Promise y adjoint celle de l’inauthenticité. Dans cette fiction, les individus ne possèdent en propre que des objets standardisés. Les rares objets destinés à enchanter le quotidien ne sont que des « locations », réservées à des occasions particulières. L’héroïne raconte dans les premiers chapitres du premier tome le choix de la robe en soie verte pour son Banquet (cérémonie de présentation des futurs conjoints, dont l’appariement est décidé par la Société)parmi le nombre (limité) de modèles, robe qu’elle n’aura le droit de porter que pour cette occasion. Après la cérémonie, la robe sera rendue et l’héroïne n’en conservera qu’un échantillon, préservé dans un cadre de verre. De même, la consommation de repas « de fête » est réservé à des occasions particulières et organisées par la Société. L’héroïne finit par déclarer à ce sujet : « Ils nous donnent des échantillons de vie au lieu de nous laisser exister vraiment. Je lui dirais que je ne veux pas me contenter d’échantillons et de miettes, se contenter de goûter sans jamais faire un vrai repas. Ils ont porté à la perfection l’art de nous laisser juste assez de liberté, toujours à la limite. Quand nous sommes sur le point de craquer, ils nous jettent un os et nous roulons sur le dos, découvrant le ventre, contents et apaisés ».

Ainsi, là où Uglies met en scène des citoyens qui ont abandonnés leur libre-arbitre au profit d’une consommation débridée, ou Hunger games souligne les inégalités économiques (où une masse d’opprimés travaillent pour que les dominants n’aient pas à le faire) ; on serait bien en peine de trouver un équivalent dans Promise et Delirium. Si les inégalités de niveau de vie y sont mentionnées[12], le travail des personnes situées en bas de l’échelle sociale ne semble « profiter » à personne et la révolution dont est porteuse la communauté alternative ne vise pas à corriger ces inégalités mais à lutter contre l’interdiction du sentiment amoureux. Par exemple, dans Promise, s’il existe clairement une hiérarchie des professions, il n’y a pas de hiérarchie des rémunérations : tous les citoyens ont accès strictement aux mêmes ressources et aux mêmes objets (du moins, à hauteur de leurs besoins, établis par la Société dans une perspective sanitaire), indépendamment du métier qu’ils occupent. Il me semble que dans ces romans, il s’agit moins d’une critique du capitalisme dans son acception la plus courante que d’une critique de la diffusion de la rationalité économique. Pour le dire autrement, il y aurait l’idée que l’un des risques que courent nos sociétés, c’est de promouvoir la rentabilité, l’efficacité et l’utilité au détriment du reste (les émotions, romantiques ou esthétiques, le libre-arbitre).

C’est ni plus ni moins que la société décrite dans Promise, où l’individu est pensé en fonction de sa valeur, de ce qu’il apporte à la société. Par exemple, les héros découvrent dans le deuxième tome que les individus jugés indésirables (qui ont commis des infractions) sont envoyés dans des mouroirs, déguisés en front de bataille contre un ennemi imaginaire. Détail macabre, la Société ayant horreur du gâchis, on remet aux condamnés des vêtements de bonne qualité afin d’y dissimuler des capteurs qui collectent des informations biométriques. Promise et Glitch se font l’écho de la critique de la « macdonalisation »[13] des sociétés occidentales contemporaines, qui consiste d’une part en la standardisation des modes de consommation et celle du travail d’autre part. Cette standardisation du travail, qui reposerait sur quatre principes (efficacité, quantification, prévisibilité et contrôle), est exactement ce qui est à l’œuvre dans ces deux sagas. Cette standardisation est étendue à l’ensemble de la vie de la personne : la nourriture, le temps passé sur un tapis de course, les rêves… sont contrôlés de façon à accroître l’efficacité du système. Ce contrôle est exercé officiellement dans une optique sanitaire, mais en réalité il sert à les rendre les plus efficaces possibles. Ce second aspect de la « macdonalisation » renvoie également à ce que Gilles Saint-Paul qualifie de « tyrannie de l’utilité »[14]. Les excès de l’application de la philosophie utilitariste à l’économie, et notamment la volonté de modifier les préférences des agents (y compris leurs manières de penser), aurait pour conséquence un interventionnisme excessif de l’Etat dans la vie des individus. C’est précisément ce qui est à l’œuvre dans Promise : « la Société nous offre tout ce qui, conformément aux études statistiques, est censé accroitre la durée de vie (un mariage heureux, un corps sain). […] Jamais civilisation n’a jamais été aussi proche de la perfection ».Parallèlement, je me demande si cette saga (ainsi que Glitch) ne pointe pas le risque que des « experts » ne sachent pas mieux que les individus ce qui est bon pour eux ou pour la société.

Dans tous les cas, l’idée que le capitalisme chercherait à faire passer l’individu « du stade d’être vivant à celui de producteur, de consommateur et de marchandise »[15] n’a rien de neuf. Dans cette perspective, le sentiment amoureux serait la métaphore de ce qui n’est pas marchandable chez l’humain, et de la revendication de la valeur intrinsèque des individus indépendamment de leur valeur en tant que force de travail. Selon Ruwen Ogien[16], l’éloge de l’amour porté par certains philosophes aurait en ligne de mire une critique  de l’individualisme moderne et de son expression, le consumérisme compulsif. Cependant, il me semble que ça ne marche pas très bien, puisqu’à part dans Glitch, ce sont les gouvernements qui sont à l’origine de l’organisation dystopique plutôt que les entreprises. La fin du troisième tome de Promise semble même défendre le retour au capitalisme afin de garantir la liberté des individus : « parfois, je me demande si [l’Archiviste chef, à la tête du marché noir] ne pourrait pas être le vrai [chef du Soulèvement], qui nous aide à naviguer sur le flot de nos envies, de nos désirs, nous embarque à bord de petits canots qui contiennent ce dont chacun a besoin pour commencer sa véritable vie ».

Dans le cas plus particulier de la critique de la philosophie utilitariste, le sentiment amoureux représentait la variable imprévisible et indésirable du système, le dernier bastion qui feraient que les humains sont humains (et non les rouages d’une machine). A ce titre, l’amour romantique serait la métonymie de la liberté de choix (c’est-à-dire la clef de voute de l’individualisme promu par la société contemporaine). La philosophie utilitariste chercherait à interdire ou à canaliser ce sentiment parce qu’il serait source de gaspillage d’énergie et inutile.

1.2 Big data de l’amour

De façon plus insidieuse, ces dystopies pourraient représenter la caricature de la « rationalisation de l’amour » à l’oeuvre dans la société contemporaine.

Selon Eva Illouz, « à mesure que se déroule le processus de rationalisation, les émotions ne sont plus tant vécues pour elles-mêmes que pour servir un but. Nous avons créé des techniques pour que nos sentiments épousent nos objectifs (tomber uniquement amoureuse d’hommes qui m’aiment en retour, par exemple). Désormais, les sentiments doivent être bien placés, rentables, c’est-à-dire apporter plus de plaisir que de souffrance. Une forme d’utilitarisme s’est ainsi insinuée au cœur de la vie émotionnelle, qui a rendu inintelligible la souffrance, devenue symptôme d’une maladie que l’on doit déchiffrer et éradiquer. Le sacrifice de soi est désormais inacceptable comme projet de vie ou de formation d’une personne « saine » et « mûre » »[17]. Ainsi, selon Olivia Gazalé, « l’amour obéit aujourd’hui aux mêmes règles que le monde marchand : la fascination pour la nouveauté, la tyrannie de l’immédiateté, la création artificielle de besoins perpétuellement urgents »[18].

Or, les technologies modernes ont permis de recueillir et de traiter des données à une échelle sans précédent. Cette évolution a eu des effets (entre autres) sur les sites de rencontre ou les agences matrimoniales : certains d’entre eux (par exemple, Okcupid) utilisent des algorithmes censés mettre en relation les individus les plus susceptibles de se plaire mutuellement. La rationalisation du choix du partenaire dans Delirium et Promise[19]  par un appariement « optimal » et technologiquement assisté des hommes et des femmes pourrait alors être lue comme l’aboutissement de la logique amorcée par le libre choix du conjoint et le développement des sites de rencontre, qui amènerait à la recherche du partenaire parfait[20].

Cette rationalisation du choix du partenaire dans Delirium et dans Promise et surtout son échec (puisque le partenaire parfait « sur le papier » pour l’héroïne de Promise ou la meilleure amie de l’héroïne de Delirium s’avère en fait ne pas être le meilleur choix pour elles[21]) serait donc une affirmation du caractère imprévisible de l’amour romantique. Dans cette perspective, l’interdiction de l’amour romantique (en tous cas, envers un autre partenaire que celui prescrit) serait la métaphore du risque de rationalisation du choix du partenaire.

1.3 Protéger les individus d’eux-mêmes

Selon Gilles Saint-Paul, la « tyrannie de l’utilité » irait de pair avec un interventionnisme croissant de l’Etat dans la vie des individus, au prétexte que l’Etat saurait mieux que les individus ce qui est bon pour eux.  Dans les dystopies de notre corpus, cette idée est présente explicitement : « c’est d’ailleurs tout l’intérêt du remède, non ? Empêcher les gens de détruire leur propre vie. Leur ôter la capacité de le faire. » (Delirium). D’ailleurs, le pitch de Delirium n’est pas sans rappeler l’histoire de la Prohibition aux Etats-Unis : un groupe de pression (« Association pour une Amérique sans delirium ») est parvenu à imposer ses vues et à faire interdire le sentiment amoureux. De même, dans Glitch, les émotions sont décrites comme responsables de la catastrophe nucléaire qui se serait déroulée à la surface : « L’Ancien Monde était peuplé [d’]une race d’humains qui a succombé aux émotions et aux désirs que j’éprouve, une humanité barbare qui a failli détruire la Terre par cupidité, par haine et par indifférence. […] Nous avons retenu les leçons du passé, nous avons muselé notre part animale, effacé les passions qui nous rendaient si dangereux ». Des discours similaires sont présents dans Promise et The Program.

Or, les dystopies en général ont pour fonction (entre autres) de mettre les lecteurs en garde contre le risque d’être prêts à abandonner des valeurs jugées centrales (liberté de pensée, liberté d’opinion, liberté de ressentir) au profit d’un peu de sécurité. L’adoption du Patriot Act aux Etats-Unis et plus récemment l’adoption de l’état d’urgence en France suite aux attentats du 13 novembre 2015 montrent bien que les citoyens font peu de cas de leur liberté lorsqu’on leur promet un peu plus de sécurité. Les dystopies de notre corpus ne font pas exception, dans la mesure où l’organisation de la société en système totalitaire a été adoptée à la suite d’une catastrophe. Les sociétés dépeintes dans ces fictions représenteraient donc l’aboutissement de cette logique : une organisation sociale qui s’est constituée comme  étant « en crise » cherche à domestiquer ses citoyens, pour avoir une chance de résister à la catastrophe et d’éviter qu’elle ne se reproduise. Or, cette domestication passe par une réduction drastique des libertés individuelles, posées en ennemies du bien commun. On pourrait aussi faire l’hypothèse que la menace extérieure écartée, ces organisations doivent alors se tourner vers « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire le risque d’une contestation provenant de la société. Dès lors, tout est permis.

L’amour romantique fonctionnerait dans ces dystopies comme une métaphore de la liberté de choix des individus, contre l’interventionisme étatique. Pour le dire autrement, les individus devraient avoir le droit de faire le mauvais choix, comme le déclare l’héroïne de Promise (« C’est peut-être tout simplement le choix que nous aimerions avoir : de quel mal nous voulons souffrir ») ou un personnage de the Program, qui défend le droit « de célébrer le choix – le choix de se suicider si c’est ce qui nous chante. Nous ne voulons pas mourir, mais c’est fun d’explorer nos côtés sombres ».

1.4 La lâcheté ordinaire : pharmacopée et solution de facilité

Dans ces dystopies, il y a aussi l’idée que les individus sont prêts à tout pour échapper à la souffrance, y compris à se soumettre à des « traitements » qui les font vivre dans un paradis artificiel. Le recours aux antidépresseurs comme une forme de lâcheté dans les sociétés contemporaines est explicite dans The Program et Promise.

Dans The Program, les adolescents dépressifs sont placés dans un centre de traitement et assommés à coups de pilule jusqu’à ce que leurs souvenirs soient entièrement effacés. La pandémie de dépression juvénile dans cette société est attribuée dans un premier temps à la consommation massive d’antidépresseurs par leurs parents, critique explicite de la consommation de psychotropes dans la société contemporaine. A la fin de la saga, une psychiatre qui a œuvré contre le Programme explique que selon elle, le suicide n’est devenu endémique qu’à cause de la pression que faisait peser sur les jeunes le Programme, et que les choses auraient pu rentrer dans l’ordre si les autorités avaient laissé le temps de la thérapie faire son travail. A travers le discours de ce docteur, c’est donc la solution de facilité qui est critiquée : suppression des souvenirs plutôt que réel traitement.

Dans Promise à l’inverse, la responsabilité du recours à la pharmacopée repose sur les individus. Puisque la Société subvient à l’ensemble des besoins de ses citoyens, elle offre aussi des solutions à ses problèmes émotionnels. Chaque citoyen doit avoir avec lui en permanence un étui de trois pilules : une bleue (officiellement destinée à ce qu’il puisse survivre quelques jours si par malheur il échappait au giron de la Société), une rouge (qui ne peut être prise que sur ordre des autorités et dont les citoyens ignorent l’effet) et une verte. La verte est un anxiolytique. Chaque citoyen a donc en permanence avec lui un moyen d’échapper, au moins temporairement, aux émotions négatives. Or, les pilules sont présentées comme trompeuses dans la saga : elles servent à assurer l’emprise de la Société sur les citoyens. En effet, loin de procurer les nutriments essentiels à la survie, la pilule bleue est un poison. La pilule rouge quant à elle permet d’effacer les souvenirs jugés indésirables. Quant à la pilule verte, la prendre est présentée comme une forme de lâcheté (du point de vue de l’héroïne). Le grand-père de l’héroïne désapprouve sa consommation, en disant à sa petite-fille qu’elle est « plus forte que ça ».

Selon Jacob[22], ce recours aux pilules pour contrôler le comportement peut être mis en parallèle avec la médicalisation des comportements jugés déviants. Il prend notamment l’exemple du trouble du déficit de l’attention (TDA), qui est selon lui « une maladie née d’un désir de contrôle ». Ainsi, le diagnostic de ce trouble repose sur le jugement des médecins (et souvent à la demande des parents), sans examens pour accréditer ou discréditer ce diagnostic. Ainsi, les causes éventuelles à ce trouble ne sont pas traitées, il est simplement régulé par des médicaments. De même, dans les dystopies young adult, les jeunes personnages sont réprimés ou contrôlés chimiquement dans le but de modeler leurs comportements afin de les conformer aux attentes des adultes. Par exemple, dans The Program, un des personnages déclare : « le Programme prétend que les personnes infectées font preuve de toutes sortes de comportements inhabituels, comme la promiscuité sexuelle, la colère et la dépression. Peut-être que ces bons docteurs n’ont jamais envisagé que parfois les membres d’un couple peuvent se comporter de façon sensuelle l’un envers l’autre ou être en colère ou triste. Ce n’est pas toujours une maladie ». Le Programme est donc la métaphore explicite du contrôle médico-social des adolescents : « [Les personnes guéries] ont été réinitialisés – à la fois émotionnellement et socialement ».

Cette pharmacopée manifeste également la dépendance des individus face à la société. Par exemple, dans le troisième tome de Promise, après que le Soulèvement ait pris le pouvoir, il « a confisqué les pilules et les étuis que la Société nous fournissait. […] Il y a beaucoup de gens qui ont du mal à vivre sans les vertes ».

Dans cette perspective, l’amour romantique serait le symbole d’une émotion authentique, par opposition aux émotions artificielles induites par des médicaments.

1.5 « De mon temps… » : la libération sexuelle et la disparition des « vraies valeurs »

En bonne genriste, je ne peux pas ne pas me demander si cette promotion de l’amour romantique n’est pas une critique dissimulée de ce qui est considéré comme un des « périls » sous-jacents dans notre société : la disparition des vraies valeurs attachées au couple (fidélité, engagement…).

Je pense notamment à la « hookup culture »[23], qu’on pourrait traduire grossièrement par « culture du coup d’un soir ». Un rapide coup d’œil sur la page Wikipédia consacrée à ce terme laisse voir que ces pratiques font l’effet d’une panique morale, qui sont décrites en termes de dangers (regrets, risques sanitaires et psychiques, consommation d’alcool et de drogues…). Pour le dire autrement, c’est le Mal. Dans Glitch, la dénonciation de cette culture est explicite, par l’opposition entre le personnage de Maxim et de David. Maxim est le premier glitcher (comprendre : individus qui ressentent des émotions en dépit de la puce et qui ont aussi des pouvoirs surnaturels) que rencontre l’héroïne, et il semble immédiatement très intéressé par l’exploration des plaisirs charnels avec cette dernière. Avec n’importe quelle fille, d’ailleurs : après que l’héroïne l’ait repoussé, Maxim séduit une autre glitcheuse de seize ans, et l’abandonne lorsqu’elle tombe enceinte. A l’inverse, David (qui deviendra le petit ami de l’héroïne) est bien plus intéressé par la personnalité de l’héroïne et ne cherchera jamais à coucher avec elle. Clairement, David est dans le camp des gentils et Maxim dans celui des méchants : alors que le premier se bat pour la résistance, Maxim n’hésite pas une seconde à trahir ses amis et à rejoindre le camp opposé lorsque cela sert ses intérêts. Bref, le message est clair : jeunes filles, s’il vous aime vraiment, il attendra que vous soyez prêtes. De façon secondaire, dans the Treatment (le deuxième tome de the Program), un des personnages féminins est déprimée entre autres par ce que son « friend with benefits », dont elle est secrètement amoureuse, s’est entiché d’une autre.

Dans un sens, ces romans sont porteurs de l’idée que sans sentiment amoureux passionné, les relations de couple seraient réduites à leur dimension utilitaire (mise en commun des ressources et partage le travail parental, satisfaction des pulsions chez les adolescents, voire instrument de contrôle). Par exemple, dans Delirium, le fiancé d’Anna (la meilleure amie de l’héroïne) se révèle un sadique qui fait subir des violences psychologiques à ses conjointes et n’a pas hésité à faire interner son ex-femme lorsqu’il s’en est lassé. Dans the Program, l’héroïne rencontre Mike pendant le traitement qu’on lui fait subir et elle développe avec lui une sorte de relation de couple, bien qu’elle reste strictement platonique. Cependant, elle découvre par la suite que Mike est en réalité un employé du centre, qui a pour fonction de gagner la confiance des patients récalcitrants afin de venir à bout de leurs résistances et de rapporter leurs confidences aux médecins.

Ces sagas seraient donc une dénonciation du risque que l’amour romantique ne soit pas/plus au fondement des relations de couple ou sexuelles.

1.6 L’Emile contemporain ou l’oppression des enfants par les parents : on achève bien les adolescents

A l’heure de la « parentalité relationnelle », les parents affirment que leur objectif est que leur enfant « devienne lui-même », tout en le contrôlant, en surveillant ses activités, ses fréquentations[24]. En effet, « si la représentation parentale de l’autorité s’éloigne d’une vision statutaire stricte, le contrôle des parents demeure. Il n’y a pas abandon de l’autorité, mais souvent redéfinition. Ils sont sensibles à l’importance accordée à l’autonomie dans nos sociétés et aux discours pédagogiquement correct et souvent ils l’encouragent, mais davantage sur le plan pratique qu’intellectuel. Ils encouragent plus une future indépendance qu’un esprit critique »[25]. Les ambivalences de l’éducation sont décrites noir sur blanc dans le troisième tome de Promise : « Quand on aime quelqu’un, que lui souhaite-t-on avant tout ? D’être en sécurité ou bien de pouvoir faire ses propres choix ? ». Plus largement, les adultes attendent des enfants qu’ils se coulent dans la société qu’ils ont façonnée. A ce titre, l’amour romantique représenterait la quintessence de la « rébellion » adolescente, le risque de dévier de la voie tracée par les parents.

En effet, le contrôle social qui s’exerce sur les adolescents qui semblent s’engager dans une relation amoureuse dans les dystopies de notre corpus pourrait s’apparenter à la réprobation parentale des « mauvaises fréquentations » de leurs enfants. Par exemple, dans Delirium, la fréquentation de Vulnérables (c’est-à-dire d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas encore subi de chirurgie cérébrale) de sexe opposé est fortement découragée. De même, l’héroïne de Promise est approchée à plusieurs reprises par une Officielle, qui la met en garde du risque de l’engagement dans une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’est pas son Promis. De façon plus radicale, dans the Program, les adolescents qui ont été traités (donc, dont les souvenirs ont été effacés) sont surveillés très étroitement par un handler, qui surveille leurs faits et gestes, et leurs fréquentations. Si un adolescent est surpris avec des jeunes qui ne sont pas passés par le Programme, ils risquent d’y être envoyés à nouveau. De même, les handlers s’efforcent d’éviter qu’un adolescent « guéri » ne noue des liens avec ses anciens amis (« guéris » ou non).

A ce titre, l’interdiction de l’amour romantique pourrait être lue comme une métaphore du contrôle que les parents exercent sur les adolescents, par le biais du contrôle des fréquentations de ces derniers. Réciproquement, l’amour romantique dans ces dystopies représenterait la volonté des adolescents de s’émanciper de la tutelle parentale et de faire leurs propres choix. En effet, selon Clémentine Raineau[26], les relations amoureuses et sexuelles des adolescents se déroulent à la marge des activités familiales, mais aussi des futurs rôles économiques  de ces individus. Ces relations se situent dans un espace-temps interstitiel, entre famille et travail scolaire, et constituent un espace de liberté et/ou de réalisation de soi.

Sans surprise, l’interdiction de l’amour romantique peut fonctionner comme la métaphore de plusieurs « périls » sociaux (en tous cas, perçus comme tels). J’ai relevé ceux qui me semblaient crédibles, par ordre d’apparition. Ils sont de quatre ordres : liés à l’organisation économique (capitalisme), liés à l’apparition des nouvelles technologies et du big data (utilitarisme), liés aux psychotropes et liés aux évolutions sociales (éducation des enfants, changements dans les pratiques sexuelles). Certains sont des thèmes courants de la dystopie (par exemple, la dénonciation du capitalisme et des psychotropes était déjà présente dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley), certains me donnent le sentiment d’être plus spécifiques aux dystopies young adult. Je pense plus particulièrement à la question de l’articulation entre les générations, ce qui n’a rien de surprenant étant donné le public auquel ces livres s’adressent.

2. Le conflit des générations

« A l’âge de l’adolescence s’ouvre un problème d’identité : ou bien le sujet se définit lui-même en fonction de la place de la société qu’on lui a préparé, ou bien il doit s’en trouver une autre, au mépris des attentes des siens […]. Dans ce dernier cas s’ouvre une période de transition marquée par l’inadaptation, l’irresponsabilité voire la rébellion, qui peut être longue et ne sera close qu’avec la réadaptation du sujet à la société dans un rôle par lui accepté »[27]. Or, dans les dystopies young adult les héroïnes finissent par transformer la société afin que les secondes s’adaptent aux premières plutôt que l’inverse. En effet, ces sagas mettent en scène un conflit entre les générations, soit parce qu’un virus a décimé les classes d’âge intermédiaires, n’épargnant que les jeunes et les vieux (Starters, le dernier jardin), soit parce que certains adolescents ont des difficultés à se couler dans la société que les adultes ont construite. Ce conflit ne sera résolu que par la reconquête de l’organisation sociale par les rebelles (du moins, dans les dystopies de notre corpus). A ce titre, je me suis dit qu’analyser l’interdiction de l’amour romantique pourrait être une métaphore plus générale non seulement du pouvoir que les parents exercent sur les adolescents, mais aussi celui qu’exercent les adultes, voire la société dans son ensemble sur ces derniers.

2.1 Une brève histoire de l’adolescence

Dans les fictions de notre corpus, les figures parentales sont présentes mais elles sont secondaires par rapport aux figures d’autorité sociales. Les enfants sont éduqués par la société davantage que par la cellule familiale. Or, cette société étant oppressive, le contrôle par les autorités pourrait être le symbole de celui que les parents exercent sur les enfants.

Bien sûr, cette volonté de la société d’étouffer les adolescents n’est réservée aux dystopies young adult. Elle n’est pas récente non plus, et elle est liée à l’apparition de l’adolescence comme « âge de la vie ». « Ce n’est qu’au milieu du XIXème siècle que le mot adolescence apparaît dans le vocabulaire de nos sociétés occidentales pour désigner les jeunes collégiens poursuivant leurs études et financièrement dépendants. C’est à cette époque que l’industrialisation prend son essor et que l’espérance de vie s’accroît. À peu près simultanément, un costume particulier à cet âge permet de distinguer les jeunes des enfants et des adultes, mais l’adolescence ne concerne encore alors qu’un nombre très restreint d’individus appartenant à la bourgeoisie. […] L’adolescence ne deviendra un terme générique, désignant toute une classe d’âge et utilisé aussi bien pour les garçons que pour les filles, que plus tard, avec la généralisation de la scolarisation au XXème siècle. En effet, adolescence et scolarisation évoluent conjointement. »[28]. Selon Agnès Thiercé [29], les lycées ont été créés pour canaliser les dangereux bouillonnements de l’adolescence. André Breton[30] a une conception plus nuancée du développement de la scolarisation comme instrument de contrôle des jeunes. Selon lui, si l’école met l’adolescent à l’écart, dans une situation matérielle de dépendance, dans le même temps, elle l’émancipe en le soustrayant au travail.

Comme on le voit, l’adolescence est pensée en termes de « dépendance », notamment matérielle. Or, l’apparition de cette nouvelle classe d’âge découle en partie de l’industrialisation, qui minimise le rôle de la transmission de l’héritage dans la reproduction sociale. Les fils ne sont donc plus amenés à marcher dans la trace de leurs pères, en reprenant l’exploitation familiale ou le métier paternel. Ce refus des enfants de reprendre le flambeau familial aurait donc conduit à l’émergence de la figure de l’adolescence comme « classe dangereuse ». « Les jeunes sont à la fois précieux pour l’avenir à un moment où les connaissances évoluent très rapidement, et dangereux par leurs excès. La prise en main des individus pendant cet âge jugé malléable s’impose, et les jeunes vont se heurter à des pressions sociales grandissantes à leur égard. Les confrontations engendrées contribueront à faire de l’adolescence une période réputée tumultueuse. Au XIXème siècle se développe, avec le triomphe de la raison, l’idée d’une jeunesse irresponsable. »[31]. Plus largement, la « montée des jeunes »[32] a conduit à l’apparition d’une classe d’âge disposant d’une certaine autonomie, régie par une sociabilité et d’une culture propre ; qui la distingue des autres classes d’âge. Cette catégorie sociale s’opposerait au monde des adultes, en donnant lieu à des affrontements, par exemple sous la forme du phénomène des « blousons noirs » ou de mai 68.

Plus spécifiquement, «  il reste une spécificité de cet âge dans la modernité, entre dépendance et autonomie, l’enfant est maintenant considéré comme un « alter ego paradoxal », qui se doit de bénéficier de droits de protection autant que de droits de créance, ce que signifie clairement le statut de minorité »[33]. Les adolescents seraient donc pris entre dépendance économique vis-à-vis des parents et volonté de s’en émanciper : « Quand bien même [les adolescents] attendent de l’affection et du soutien de la part de leurs parents, ils luttent bien souvent pour échapper à leur contrôle. […] Le choix des amis contre l’avis des parents peut aussi être compris comme une manifestation du désir d’autonomie. […] Certains pensent que les enfants sont devenus plus autonomes ou encore qu’on favorise davantage leur autonomie en leur octroyant des droits nouveaux. D’autres pensent, au contraire, que la vie des enfants est davantage contrôlée et institutionnalisée et que s’ils ont gagné en protection et en droits, ils ont perdu en responsabilité et en autonomie »[34].

L’adolescence serait donc un moment de rupture vis-à-vis de l’autorité parentale : « Alors que l’enfant vit dans le registre de l’hétéronomie, c’est-à-dire qu’il reçoit la Loi d’un Autre (ses parents), l’adolescent a la possibilité de mettre à distance cette Loi, il est capable d’autonomie. L’adolescence est, comme le soulignait Rousseau une « seconde naissance » au cours de laquelle on entre dans l’âge de la réflexion, qui se caractérise par une nouvelle manière d’exister, une révolution dans le rapport à soi, aux autres et au monde. Si l’adolescent est l’équivalent d’un adulte, pourquoi l’adolescence ne coïncide-t-elle pas avec l’entrée dans l’âge adulte ? […] La modernité a inventé la jeunesse, ce temps de préparation à la vie adulte. La jeunesse est le temps de la formation, non de la reconduction de l’identique. En accédant à l’éducation, les individus gagnent en effet la possibilité d’échapper à un avenir tracé d’avance. […] Rien n’est plus difficile que de devenir un individu, c’est-à-dire d’un adulte. On mesure encore mal l’extrême exigence de ce mode d’être, la rigueur des obligations qu’il requiert. La jeunesse permet de se familiariser avec ces nouvelles exigences dans un contexte relativement sécurisé. »[35].

Bien évidemment, cette aspiration à l’autonomie des adolescents inquiéterait les adultes. Dès lors, l’adolescence serait pensée comme « en crise ». Selon Agnès Thiercé, « au XIXème siècle, médecins et pédagogues, fortement imprégnés des idées rousseauistes, voient d’abord dans l’adolescence une période particulièrement critique, liée à la puberté. Un âge « bâtard », « gauche », « ingrat » aussi bien physiquement que moralement. Le manque de lucidité, la propension à la rêverie, l’inexpérience sont associés à l’explosion des passions […]. Le XIXème siècle invente […] l’expression de « crise de l’adolescence ». Les phobies qu’elle suscite sont d’ailleurs à l’image des hantises de l’ordre bourgeois : explosion de la sexualité, peur des « amitiés particulières » chez les garçons, de l’hystérie féminine, des révoltes et des « insubordinations lycéennes » »[36]. L’adolescence en vient à être pensée comme une « maladie », qui peut être traitée médicalement : des changements « liés à la puberté sont de plus en plus souvent considérés comme pathologiques et s’accompagnent de nouvelles désignations et de nouveaux symptômes, comme les « troubles de comportement » ou les « tendances anti-sociales » »[37].

Or, la montée du chômage de masse dans les sociétés occidentales contemporaines rend difficile l’insertion professionnelle des jeunes, qui était le seuil d’entrée dans l’âge adulte des adolescents. Ce passage est donc retardé par l’allongement de la durée des études, ce qui prolonge la durée de la dépendance financière des jeunes envers leurs parents. Cependant, il se juxtapose à une injonction faite aux jeunes d’être responsables. Or, selon Patrice Huerre, « la question de la succession des générations n’est jamais envisagée. Il semble qu’à défaut de régler le problème de la place des jeunes, on recule les limites de leur reconnaissance comme adultes. Cette incapacité de nos sociétés à gérer le passage de l’enfance à l’âge adulte pourrait, de fait, constituer une nouvelle définition de l’adolescence »[38].

2.2 La dystopie comme métaphore de l’adolescence

Les parallèles entre ces discours sur l’adolescence et les livres de notre corpus sont évidents. Les sociétés dystopiques cherchent à annihiler toute prétention à l’autonomie chez les citoyens. A l’inverse des sociétés contemporaines où l’entrée des jeunes dans le monde des adultes est problématique et retardée, les sociétés dystopiques font entrer très tôt les jeunes dans la société des adultes. Par exemple, dans Promise, cette intégration précoce est symbolisée par la remise progressive des trois pilules aux enfants : la bleue à dix ans, la verte à treize ans, rouge à seize ans. L’héroïne déclare : « le fait d’avoir nos pilules sur nous est un pas vers l’autonomie. Les perdre, c’est prouver qu’on n’est pas prêt à assumer cette responsabilité. Nos parents sont chargés de garder nos pilules jusqu’à ce qu’on soit en âge de le faire ». En effet, contrairement aux sociétés contemporaines, le but des sociétés dystopiques n’est pas de former les adolescents afin de les préparer au monde à venir, mais de les encadrer afin que la société se reproduise à l’identique.

A ce titre, il n’y a pas de réelle séparation entre enfants et adultes, dans la mesure où tous sont soumis à la même autorité, celle de la société. Cette hypothèse est illustrée par un passage de Promise, qui décrit une variante de Boucle d’or racontée aux enfants pour leur apprendre l’obéissance : « C’est l’histoire d’une fille qui s’appelle Xanthe. Un jour, elle en a assez de manger la nourriture qu’on lui sert. Quand les plateaux sont livrés, elle mange les flocons d’avoine de son père. Mais ils sont trop chauds et ça lui donne de la fièvre. Le lendemain, elle prend les céréales de sa mère, mais elles sont trop froides et toute la journée, elle a des frissons. Le troisième jour, elle mange ce qu’elle a sur son plateau et elle se sent bien. Elle est en forme. […] C’est une histoire idiote destinée à montrer aux enfants de la Société qu’ils doivent obéir et faire ce qu’on leur dit. […] Elle finit par être citée trois fois pour mauvais comportement avant de comprendre que la Société sait ce qui est bon pour elle ».

Cependant, comme dans nos sociétés, les adolescents sont pensés comme une population à risque, puisqu’en dépit d’un encadrement étroit, « les adolescents se laissent parfois emporter par leurs émotions. Et ont une tendance à la rébellion » (Promise). Dans cet ouvrage, l’amour romantique est donc décrit comme une métonymie de l’adolescence.  Cette période serait donc le moment où les citoyens sont le plus susceptibles de prendre leur indépendance, où ils commencent par réfléchir par eux-mêmes avant d’être pris trop étroitement dans les filets du contrôle social (par le biais du travail et de la cellule familiale). Les adolescents sont alors représentés comme souffrants d’une « maladie » (ils sont qualifiés de « Vulnérables » dans Delirium), qui sera guérie par un rite médical (opération chirurgicale dans Delirium et dans Glitch, amnésie dans the Program) ou social (Banquet de Couplage dans  Promise). Dans The Program, c’est la dépression qui est une métaphore de l’adolescence : « Vous ne le voyez pas, mais vous êtes malade. […] Nous allons retirer la maladie ».

Dans Glitch et the Program, c’est davantage l’individualité même des individus qui est visée. Par exemple, dans le second tome de the Program, le Programme est sur le point d’être rendu obligatoire pour les adolescents : « cela signifie qu’avant l’obtention du bac, chaque personne aurait été effacée et recréée en un individu bien équilibré, BCBG. Une génération entière, perdue. […] Donc à présent, tout les gens de moins de dix-huit ans seront changés – pour le meilleur et pour le pire – contre sa volonté. Pense à ça : ils peuvent créer une société composée d’individus sans la moindre expérience, qui n’ont rien appris de leurs erreurs. Des gens qui n’ont de lien avec personne. ». Ce conflit générationnel se manifeste également dans Glitch : dans cette saga, il n’y a que deux adultes glitchers. L’une a le pouvoir de soigner, l’autre d’asservir les autres à sa volonté. La première incarnerait donc une génération d’adultes repentante envers la jeunesse, l’autre serait un avatar du Lien qui asservit les citoyens : tout comme les Supérieurs contrôlent les citoyens ordinaires pour les faire travailler, Bright utilise son don pour contrôler les autres.

L’interdiction de l’amour romantique pourrait alors être perçue comme la métaphore du contrôle que les adultes exercent sur les adolescents. Les parents et la société les soumettent à des injonctions contradictoires, entre pressions à devenir soi-même (typique des sociétés contemporaines) et à choisir une voie qui leur permettra de s’épanouir ; et sommations à se montrer raisonnables et à se soumettre aux contraintes du marché du travail (contraintes d’autant plus grandes que l’économie serait « en crise »). En effet, « cet entre-deux [de l’adolescence] serait caractérisé principalement par la conquête de l’autonomie et de l’indépendance, dans le cadre d’une épreuve juvénile devenu la figure même de l’individualisation. Cette épreuve n’est donc plus entendue simplement au sens  d’une tension entre le groupe de pairs et la tradition incarnée par les enseignants et les parents ; mais comme une épreuve juvénile, qui opposerait individualisme éthique tourné vers l’authenticité, à l’individualisme de la compétition et du marché, soit être soi et conquérir une place. » [39] Les dystopies de notre corpus seraient donc la représentation d’une société où l’injonction à se soumettre aux attentes sociales écraserait celle de devenir soi-même. Plus largement, « la dystopie peut agir comme une métaphore puissante de l’adolescence. Pendant l’adolescence, l’autorité apparait oppressive, et peut-être personne ne se sent autant sous surveillance que l’adolescent moyen. L’adolescent est au bord de l’âge adulte : suffisamment prêt pour voir ses privilèges mais incapable d’en profiter. Le confort de l’enfance ne parait plus le satisfaire. Il a besoin de pouvoir et de contrôle et sent les limites de sa liberté intensément. »[40].

Or, ce pouvoir que les adultes exercent sur les adolescents est présenté comme illégitime, dans la mesure où ils sont virtuellement responsables des catastrophes fondatrices de ces sociétés : guerre nucléaire dans Glitch, bombardements dans Delirium, guerre contre un ennemi extérieur et contre le cancer dans Promise. Ce motif n’est d’ailleurs pas propre aux dystopies de notre corpus, on le trouve dans d’autres dystopies young adult comme Hunger games, divergente, Pure, Partials, enclave

De plus, ce contrôle est présenté comme un fantasme des adultes, et une illusion. D’une part, le traitement qu’ils proposent est celui qu’ils aimeraient recevoir eux-mêmes : « Je me demande si c’est parce que les adultes préféreraient oublier leurs problèmes, et pensent que l’ignorance est une bénédiction » (The program). D’autre part, les adultes seraient incapables de contrôler totalement les adolescents : « Tu es le parfait exemple de la raison pour laquelle le Programme ne pourra jamais vraiment marcher. Ca fait partie de ta personnalité de te battre pour ce en quoi tu crois, ce que tu aimes. Le Programme va échouer parce que, même s’il peut effacer les souvenirs, les personnalités de base restent inchangées. Ces dernières conduisent à répéter les mêmes comportements, et à la fin, prendre les mêmes risques et faire les mêmes erreurs ». De même, dans Delirium et Glitch, il existe des individus qui résistent au « traitement » qu’on leur propose. Un des personnages de Glitch le présente comme le triomphe de la « nature » sur la technologie : si la puce cérébrale empêche les zones cérébrales consacrées aux émotions de fonctionner, certains individus développent des connections différentes, qui permettent au cerveau de retrouver son intégrité.

 

Dans les dystopies young adult mettant en scène l’interdiction de l’amour romantique ou des émotions, l’amour est présenté comme une arme : celle dont disposent les adolescents pour s’opposer au contrôle que les adultes exercent sur eux, et pour faire changer une société figée où la nécessité l’emporte sur les sentiments. Si ce motif de l’interdiction des émotions s’inscrit dans la continuité de la figure du zombie et de la déshumanisation de l’être humain dans une société capitaliste, il fonctionne également comme métaphore du conflit entre les générations à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. Ma réflexion est partie de l’amour romantique comme métonymie de l’individualisme dans la société contemporaine et finit sur l’individualisation des adolescents, en tension avec l’injonction à se soumettre aux pressions sociales. En effet, la revendication du droit aux sentiments pourrait être lue comme le refus des adolescents de se plier aux sommations d’être raisonnables. Dans les sociétés occidentales contemporaines, les adolescents sont pris entre l’incitation à s’orienter vers le métier qui leur conviendra parfaitement (et à chercher activement quel est ce métier) et celle à être conscients des contraintes du marché de l’emploi et à s’y conformer. A ce titre, ces dystopies sont le symptôme des difficultés de l’intégration des adolescents dans la société contemporaine.
N.B. « L’amour est une arme » est le sous-titre du premier tome de la version française de Glitch

A lire aussi : les origines des dystopies

Corpus
Anastasiu Heather, 2012, Glitch – tome 1, R
Anastasiu Heather, 2013, Glitch – tome 2, R
Anastasiu Heather, 2013, Glitch – tome 3, R
Condie Ally, 2011, Promise, Gallimard
Condie Ally, 2012, Insoumise, Gallimard
Condie Ally, 2013, Conquise, Gallimard
Olivier Lauren, 2012, Delirium, Black moon
Olivier Lauren, 2012, Pandemonium, Black moon
Olivier Lauren, 2013, Requiem, Black moon
Young Suzanne, 2014, The Program, Paperback
Young Suzanne, 2015, The Treatment, Paperback

Dystopies citées
Aiguirre Ann, 2015, Enclave, Livre de Poche
Baggott Julianna, 2012, Pure, J’ai Lu
Collins Suzanne, 2009, Hunger games, Pocket jeunesse
DeStefano Lauren, 2014, Le dernier jardin – éphémère, Castelmore
Huxley Aldous, 2002 (1931), Le meilleur des mondes, Pocket
Lowry Lois, 2011 (1994), Le passeur, l’école des loisirs
Orwell George, 1972, 1984, Folio
Price Lissa, 2012, Starters, R
Roth Veronica, 2014, Divergente, Nathan
Wells Dan, 2013, Partials, Albin Michel
Westerfeld Scott, 2007, Uglies, Pocket jeunesse

[1] Dystopie : récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie. L’auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque.
Exemples : le meilleur des mondes, 1984

[2] Segment éditorial qui s’adresse à un public de lecteurs adolescents et de jeunes adultes

[3] Le plus souvent envisagé exclusivement comme hétérosexuel. Seul Delirium évoque la possibilité de l’amour homosexuel, qualifié dans la société décrite comme « anormal ». Aussi, dans cet article, le terme « amour romantique » sera employé comme synonyme d’« amour romantique hétérosexuel ».

[4] Illouz Eva, 2012, Pourquoi l’amour fait mal – l’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil

[5] Hinz Carrie, 2002, « Monica Hughes, Lois Lowry, and Young Adult Dystopia », the Lion and the Unicorn, vol. 26, n°2

[6] Ferris Harley, A Study Of Dystopian Fiction.

[7] A titre personnel, je ne souscris pas à la critique un peu facile de la culture populaire comme opium du peuple et abrutissement de masse, style promue par l’école de Francfort, mais ce type de discours mérite d’être mentionné.

[8] Chevalier-Chandeigne Olivia, 2014, Philosophie du cinéma d’horreur – effroi, éthique et beauté, Ellipses

[9] Corcuff Philippe, 2006, « Individualité et contradictions du néo-capitalisme », SociologieS [en ligne], « Théories et recherches »

[10] Boltanski Luc, Chiapello Eve, 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard

[11]  Zarifan Philippe, 1999, L’émergence d’un Peuple Monde, Presses universitaires de France

[12] Il est fait plusieurs fois allusion dans la saga au fait que l’héroïne vit dans un quartier pauvre, où la majorité des habitants n’ont pas les moyens de se payer de l’essence. De même, à la fin du troisième tome, le maire envisage de supprimer l’électricité aux citoyens qui ne sont pas « méritants » : « Nous récompenserons ceux qui suivent les règles. Nous appliquerons le même principe, en quelque sorte, que pour le dressage d’un chien. […] Et nous punirons ceux qui ne se plieront pas au règlement. Je ne parle pas de châtiment physique, bien sûr. Nous sommes un pays civilisé. […] L’électricité n’est pas gratuite. Elle doit se mériter » (Delirium)

[13] Ritzer George, 1993, The MacDonalidzation of Society, Pine Forge Press

[14] Saint-Paul Gilles, 2011, The Tyranny of Utility: Behavior Social Science and the Rise of Paternalism, Princeton University Press

[15] La McDonalisation est l’essence même du capitalisme

[16] Ogien Ruwen, 2014, Philosopher ou faire l’amour, Grasset

[17] Tolotti Sandrine, 2012, « Eva Illouz : Pourquoi l’amour fait mal », Le nouvel obs’

[18] Le « capitalisme amoureux »

[19] On peut supposer que c’est également le cas dans Glitch, mais contrairement aux deux autres fictions, cette appariement n’est pas abordé explicitement.

[20]Cette thématique est d’ailleurs abordée dans certains ouvrages de développement personnel, comme  Marry him : the Case for Setteling Mr. Good Enough. Dans ce livre, l’auteure défend l’idée que les romances ont placé des attentes trop élevées dans l’esprit des femmes, les poussant à chercher le partenaire parfait pour elles, au détriment d’hommes de leur entourage qui auraient pu constituer de bons partenaires (Gottlieb Lori, 2010, Marry him : the Case for Setteling Mr. Good Enough, Dutton).

[21] Ce motif est d’ailleurs fréquemment mis en scène dans les romances (Schreiber Michele, 2015, American Postfeminist Cinema, Edinburgh University Press).

[22] Malgré tous mes effets, impossible de retrouver la référence… Dès que je la trouve, je mets à jour, promis !

[23] Wikipédia

[24] De Singly François, 1996, Le soi, le couple et la famille, Nathan

[25] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[26] Raineau Clémentine, 2006, « Du rite de passage au souci de soi : vers une anthropologie de la jeunesse ? », siècles [en ligne], vol. 24

[27] Dumont Louis, 1991, L’idéologie allemande, Gallimard

[28] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[29] Thiercé Agnès, 1999, Histoire de l’adolescence, 1850-1914, Belin

[30] Breton André, 2013, Une brève histoire de l’adolescence, JC Béhar

[31]Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[32] Sauvy Alfred, 1959, La montée des jeunes, Calmann Lévy

[33] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[34] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[35] Youf Dominique, 2007, « Philosophie des âges de la vie de Éric Deschavane et Pierre-Henri Tavoillot », Sociétés et jeunesses en difficulté [En ligne], n°4

[36] Fournier Martine, 2011, « La naissance de l’adolescence », Sciences humaines, n°110

[37] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[38] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[39] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[40] Scharma Elena, 2014, « The Young Adult Dystopia as Bildungs Roman: Formational Rebellions Againt Simplicity in Westerfeld’s Uglies and Roth’s Divergent », Scripps Senior Theses

L’université ou la reproduction spontanée

Je donne des T.D. en ce moment, et je suis laissée assez libre en ce qui concerne le contenu des enseignements (peut-être trop, mais ce n’est pas la question). Une de mes seules directives : cette semaine, je suis supposée étudier un texte avec les étudiants. Simple et précis. Je peux étudier un texte, pas de problème. Mais je ne sais pas comment faire étudier un texte à des étudiants. D’une manière générale, je ne sais pas comment faire cours, parce qu’on ne me l’a jamais appris.

Mon cas n’est pas isolé. En général, lorsqu’un doctorant est engagé pour donner un T.D., la seule formation qu’il reçoit constitue en une petite réunion de rentrée où on lui explique les enjeux de son cours et le public auquel il aura à faire. Et encore, ça, c’est pour les plus chanceux.

Bien sûr, je sais ce qu’est un cours. J’ai assisté à un certain nombre de cours dans ma vie. Mais savoir ce que c’est et savoir le faire sont deux choses différentes. Si ce n’était pas le cas, je serai une cuisinière hors pair, entre autres choses.

Et c’est assez symptomatique du monde universitaire. Je me souviens en avoir discuté avec une étudiante au début de mon master 1, je lui avais dit « j’ai l’impression que les profs attendent de nous de faire des choses qu’on est censés savoir faire ». Par exemple, concernant les travaux de validation d’une unité d’enseignement, les consignes portent sur les thématiques à aborder et la longueur, mais rarement sur la façon de construire et d’écrire un texte universitaire. Mon université était très portée sur l’idée « d’apprentissage sur le tas ». Après tout, pourquoi pas ? Le problème, concernant ces fameux travaux de validation, c’est que nous n’avions aucune formation, aucun module pour décrire comment on écrit un tel travail, et les seuls retours sur la qualité de notre travail intervenant le plus souvent a posteriori, et sur des questions de fond plus que sur des enjeux formels.

A ma connaissance, c’est vrai pour la majorité des tâches qui sont attachées au doctorat et à l’enseignement supérieur. Si la façon d’écrire une thèse est relativement bien documenté ; comment faire cours, comment faire une communication à un colloque, écrire un article pour une revue scientifique… sont des tâches qui obéissent à des règles précises, et elles font rarement l’objet d’une formation. Elles relèvent davantage du bricolage individuel.

Certes, on peut supposer que cela fait partie du travail d’un directeur ou d’une directrice de thèse de transmettre ces savoirs, au moins en partie. Et j’ai la chance d’avoir un directeur qui y est sensible. Cependant, tous les directeurs n’en ont pas la disponibilité, ni peut-être la présence d’esprit (or les doctorants n’osent pas toujours les solliciter[1]).

Tout se passe comme si on partait du principe que les doctorants allaient acquérir magiquement les compétences pour mener à bien les tâches qu’on attend d’eux, qu’ils allaient en deviner les règles, à mesure qu’ils grimpent dans la hiérarchie des diplômes. Ce système crée des inégalités entre doctorants, en fonction de la qualité de l’encadrement dont ils bénéficient et des facs (et des laboratoires) dont ils dépendent (certain-e-s mettant en place des formations ou des dispositifs pour rendre ces savoirs et ces compétences accessibles à leurs ouailles). Il me semble qu’en ce qui concerne les cours, il s’agit d’un problème français, où on a tendance à considérer que la pédagogie découlerait naturellement du savoir académique. Or, on a tous eu un prof, très bon d’un point de vue disciplinaire mais mauvais en tant que prof, pour prouver le contraire.

Alors je me demande : quand est-ce qu’on admettra que l’apprentissage du fond n’empêche pas celui de la forme ?

[1] Laetitia Gérard, 2014, Le doctorat : un rite de passage. Analyse du parcours doctoral et post-doctoral, Téraèdre