L’amour – un piège à femmes

L’amour. L’amour romantique, s’entend, pas l’amour filial ou les autres formes d’affection. Et l’amour hétérosexuel, puisque l’amour homosexuel est considéré comme un phénomène trop minoritaire pour mériter qu’on s’y intéresse. L’amour, ce qui fait courir les hommes et les femmes. L’amour romantique hétérosexuel, qui a fait couler beaucoup d’encre, est à la base de nombreuses fictions, fait l’objet de moult chansons… Pourquoi écrire un article de plus ?

Lorsque je travaillais sur mon article sur l’amour romantique (et nécessairement hétérosexuel) dans les dystopies young adult, j’ai été amenée à repenser à plusieurs des ouvrages féministes ou de sociologie qui en parlaient, à titre principal ou de manière périphérique. Et au fait qu’ils en disaient un peu tous la même chose : l’amour romantique hétérosexuel est une idéologie qui limite les femmes, dans leurs choix, leurs possibilités, leur énergie… Entendons-nous. Ici, je ne parle pas de l’amour romantique tel qu’une personne peut le ressentir envers une autre. Je parle des discours qui sont tenus sur lui et les représentations dominantes dans notre société contemporaine sur ce que l’amour est et doit être, l’idéologie de l’amour.

Cette idéologie est constituée d’un certain nombre d’idées reçues. Par commodité, je vais reprendre les six « idées de base de l’amour » décrites par Ruwen Ogien : l’amour est plus important que tout, l’être aimé est irremplaçable, on peut aimer sans raison, l’amour est au-delà du bien et du mal, on ne peut pas aimer sur commande, l’amour qui ne dure pas n’est pas un amour véritable. Rien de propre à un sexe plutôt que l’autre à première vue. Et pourtant. Si l’amour est perçu comme étant plus important que tout, il est présenté comme l’étant encore plus pour les femmes que par les hommes. Et je vais tenter de le prouver.

  1. La désirabilité hétérosexuelle : l’aune pour mesurer la valeur d’une femme

En ce moment, je regarde la série Masters of sex. Pour les lecteurs et les lectrices qui l’ignoreraient, cette série, basée sur des faits réels, raconte les recherches médicales du docteur William Masters et de son assistante Mme Virgina Johnson sur la sexualité. Bien que la série montre qu’en dépit de son titre d’« assistante », Virgina Johnson est présentée comme une chercheuse au même titre que William Masters, en termes d’implication, de temps et d’énergie consacrés à cette étude, et de contribution à ses avancées. Pourtant, elle est souvent renvoyée par d’autres personnages à son titre subalterne, son absence de formation universitaire, et à son apparence et à sa liaison supposée avec le docteur Masters. C’est particulièrement net lors des premières interactions entre Virgina Johnson et la docteure Liliane DePaul, qui a souffert du sexisme pendant ses études et dans l’exercice de sa profession, et qui déclare explicitement à Virgina que selon elle, la seule manière pour une femme sans diplôme universitaire d’occuper un poste d’assistante de recherche est d’avoir joué de ses charmes.

Harcèlement de rue, commentaires sur les femmes politiques ou artistes… Les exemples ne manquent pas pour montrer qu’une femme est renvoyée avant tout à son apparence, plutôt qu’à sa personnalité, ses compétences ou son intellect. Dans les petites annonces matrimoniales du journal Le chasseur (étudiées par de Singly), les hommes déclarent chercher des femmes jeunes et belles et mettent en avant leur statut socioprofessionnel ou leur richesse, et inversement pour les femmes. De même, lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il ou elle a apprécié chez son partenaire, les hommes citent plus souvent la beauté que les femmes (selon l’enquête sur « la formation du couple », exploitée entre autres par Michel Bozon).

Plus encore, l’apparence est censée être un des soucis majeurs d’une femme. Je me souviens qu’à propos d’une de ses collègues de travail, la seule remarque faite par mon père a été « elle ne prend pas soin d’elle ». Voulait-il dire que sa peau était couverte de crasse, qu’elle portait des guenilles, qu’elle avait des plaies purulentes sur les bras ? J’en doute. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une femme qui se maquille peu, ou pas, qui ne se vernit pas les ongles, peut-être que parfois ses cheveux sont un peu emmêlés ou qu’elle porte des joggings. L’absence d’apparence soignée pour une femme est synonyme de « laisser-aller ». Et il ne s’agit pas seulement de porter de l’attention, passer du temps et de l’énergie à « soigner » son apparence. Il s’agit de la conformer autant que possible aux idéaux esthétiques supposés souligner sa désirabilité hétérosexuelle.

Les auteures féministes qui se sont intéressées à la question n’ont pas manqué de souligner le caractère contraignant de cette injonction qui pèse sur les femmes à « prendre soin d’elles ». Le sous-titre du livre de Naomi Wolf intitulé the beauty myth (le mythe de la beauté) est : how images of beauty are used against women (comme les images de la beauté sont utilisées contre les femmes). De même, dans Beauté fatale – les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet montre les implications pratiques pour les femmes de la « tyrannie du look », en termes de préoccupations :

Le déchiffrement du monde en termes de « tendances » qu’on réserve à la lectrice [dans les magazines féminins], la surenchère d’articles lui signalant tous les aspects d’elle-même qui pourrait partir à vau-l’eau et les façons d’y remédier, lui disant implicitement, mais avec une insistance proche du harcèlement, que sa principale, voire son unique vocation est d’exalter et de préserver ses attraits physiques. Et de ne pas s’occuper du reste. Aux critiques, les journalistes de la presse féminine ont coutume de rétorquer que « les lectrices ne sont pas idiotes » et qu’elles savent très bien faire la part des choses. Or l’intelligence n’a rien à faire dans la réception de ces discours, dont le propre est justement de la mettre en échec, de la contourner.  Ils ont inévitablement un effet, car ils jouent sur des craintes et des failles très intimes, qu’ils ne cessent de titiller, d’entretenir : la peur de ne pas ou de ne plus être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir dans une société qui semble ne concevoir les femmes que jeunes… […] La dévalorisation systématique de leur physique que l’on encourage chez les femmes, l’anxiété et l’insatisfaction permanentes au sujet de leur corps, leur soumission à des normes toujours plus strictes et donc inatteignables sont typiques de ce que l’essayiste américaine Susan Faludi a identifié en 1991 comme le backlash : le « retour de bâton ».  […] Puisqu’elles avaient échappé aux maternités subies et à l’enfermement domestique, l’ordre social s’est reconstitué spontanément en construisant autour d’elles une prison immatérielle. Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet sont un moyen rêvé de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables : elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise (p. 27-29).

Car bien sûr, ce n’est pas seulement une question d’énergie émotionnelle (anxiété, manque de confiance en soi…). Ces injonctions à se conformer à un certain nombre de normes esthétiques se traduisent en termes de dépenses (Mona Chollet parle de l’industrie de la mode, des cosmétiques, de la chirurgie esthétique, des produits amaigrissants et blanchissants pour la peau). Or, les heures passées à s’apprêter et à « se préparer », mais aussi à préparer cette préparation (recherches sur les « tendances » vestimentaires ou sur les produits cosmétiques, à les acheter, etc.) sont autant de temps qui n’est pas passé à faire autre chose. En effet, la femme doit être féminine, mais elle ne doit pas montrer qu’elle y consacre trop de temps et d’intérêt, au risque d’être taxée de frivolité ou de superficialité. Et on retrouve une des injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes : la femme doit faire en sorte d’être qualifiée de belle, mais elle ne doit surtout pas laisser paraître les efforts pour arriver à ce résultat.

« Prendre soin de soi » est même un pré-requis dans un certain nombre de professions « féminines », comme les hôtesses de l’air ou les hôtesses en général. A titre d’exemple, Gabrielle Schütz dans « hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin pour classes moyennes » souligne la dimension « décorative » de l’hôtesse, tant comme dépense ostentatoire (l’organisateur de l’événement a les moyens d’employer des gens « à ne rien faire ») que comme « belle plante » :

Le respect de prescriptions corporelles contraignantes est essentiel pour l’hôtesse. Son corps doit en effet être parfaitement civilisé, à l’aide de déodorant, maquillage, coiffures qui « disciplinent » les cheveux. Son comportement ne l’est pas moins : toutes les agences précisent que l’hôtesse ne doit ni fumer, ni manger, ni boire ou mâcher du chewing-gum, ni avoir le dos voûté, les bras croisés, s’adosser aux murs, ou encore être assise « incorrectement ». L’hôtesse ne peut donc se permettre à aucun moment de relâcher sa posture, ni même laisser à penser qu’elle a des besoins corporels. Son corps est ainsi entièrement dédié à la représentation d’une féminité idéalisée. Notons que ces prescriptions ont souvent valeur contractuelle : la Charte de qualité de l’agence B doit être signée avec le contrat de travail. (p. 143)

Or, cette fonction décorative est liée à la désirabilité hétérosexuelle de l’hôtesse :

Les hôtesses participent à la réassurance de l’identité masculine dans la mesure où elles se prêtent quotidiennement à la « drague » quasi rituelle de certains visiteurs, et où cela est attendu par les clients des agences, qui n’apprécient souvent pas que l’hôtesse ne se prête pas – dans certaines limites – à ce « jeu ». Si l’hôtesse reste en effet toujours souriante, polie et disponible, conformément à ses attributions, elle ne peut que se prêter à la drague légère, repoussant avec tact les avances ou faisant semblant de ne pas relever, ce qui renforce encore le caractère stéréotypé de ce jeu. Dès lors, elle est très fréquemment sollicitée (p. 150).

Bref, vous l’aurez compris si vous n’en aviez pas déjà conscience : les femmes sont limitées par les injonctions qui pèsent sur elle à « prendre soin d’elles » et à se conformer à un idéal esthétique censé susciter l’intérêt des hommes hétérosexuels. Car comme le souligne Mona Chollet dans le passage cité plus haut, si elles ne le font pas, elles courent le risque de mourir seules, vieilles et moches, dévorées par des bergers allemands (ou du moins, c’est ce qu’on leur fait croire). Et c’est bien entendu la pire chose qui peut arriver à une femme.

  1. Une femme sans homme n’est que la moitié d’elle-même

Comme je l’ai dit en introduction et ailleurs, l’amour est présenté aujourd’hui comme quelque chose d’essentiel dans l’épanouissement d’un individu. Mais cette injonction est légèrement plus forte pour un sexe que pour l’autre. Par exemple, Michele Schreiber dans American Postfeminist Cinema compare Me Myself I (Karmel, 1999) et The Family Man (Ratner, 2000), deux films qui montrent deux chemins possibles qu’aurait pu prendre le personnage principal, suivant qu’il privilégie la famille ou le travail. Dans le premier film (où le personnage principal est une femme), la vie mariée est présentée comme intrinsèquement meilleure que le célibat (même s’il permet l’accomplissement professionnel). À l’inverse, dans le second (où le personnage principal est un homme), la morale du film est que la richesse sans famille avec qui la partager est décevante.

Selon Eva Illouz dans pourquoi l’amour fait mal, le fait que l’injonction à être en couple pèse plus lourdement sur les femmes que sur les hommes s’explique aisément. Tout être humain a besoin de tirer de la fierté d’une chose au moins dans sa vie, pour son estime de lui-même et/ou sa reconnaissance sociale. Or, si les hommes peuvent tirer du crédit de leur activité professionnelle, les femmes moins bien placées sur le marché du travail sont contraintes de « se rabattre » sur leur relation conjugale, dont elles sont par conséquent plus dépendantes que les hommes, au moins sur ce plan de l’estime de soi (sans compter une possible dépendance matérielle).

Dans le même ordre d’idée, dans l’énigme de la femme active, Pascale Molinier souligne que sur le plan symbolique, l’identité féminine est associée à la relation hétérosexuelle (et son accomplissement « naturel », la maternité) et l’identité masculine à l’activité professionnelle. Non pas qu’une femme ne puisse pas placer son activité professionnelle comme faisant partie ou étant au cœur de son identité personnelle. Seulement, son travail ne sera pas versé à sa féminité.

La nécessaire relation hétérosexuelle pour être une femme accomplie a pour corollaire des sanctions qui refusent de « se faire passer la corde au cou ». Encore qu’on puisse entendre cette expression pour un homme célibataire, qui refuse de renoncer à sa liberté de profiter des joies du célibat ; le célibat féminin est perçu comme forcément subi, ou découlant d’une tare. Les romances produites ces vingt dernières années, étudiées par Michele Schreiber, reposent sur un schéma bien rodé : l’héroïne a « tout », une belle carrière, des amis… Tout ? Non. Il lui manque quelque chose, et très rapidement, la narration laisse entendre que ce qui lui manque, c’est un conjoint. Si elle est célibataire, ce n’est pas par choix : il y a quelque chose qui ne va pas chez elle, et le film décrira comment elle parviendra à travailler sur elle-même afin de surmonter son petit défaut, l’unique obstacle à une relation amoureuse épanouie, et convoler en justes noces. A l’inverse, les femmes célibataires sont naturellement diabolisées ou représentées comme souhaitant sortir de cette situation délicate :

On dirait qu’il est impossible de représenter [dans la culture populaire] qu’une femme puisse activement choisir sans limite de temps de rester sans partenaire, ou plutôt sans homme (Anthea Taylor, Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, p. 2, notre traduction)

De même, Jean-Claude Kaufmann montre dans la femme seule et le prince charmant montre que les femmes célibataires dans la trentaine font l’objet de « rappels à l’ordre » permanents, par exemple sous la forme de petites questions insidieuses et répétées, comme « toujours pas casée ? » ou équivalents.

Bref, dans les représentations contemporaines, un homme définitivement célibataire passe à côté de quelque chose, une femme a raté sa vie.

  1. Une relation de service

Je ne peux pas finir cet article sans évoquer les contraintes quotidiennes que la relation hétérosexuelle fait peser sur les femmes. De même que le maintien de sa désirabilité hétérosexuelle est supposé être un souci et un travail constants de la part des femmes, il en va de même pour le maintien de la relation amoureuse. J’ai parlé dans un autre article du travail d’Irène Jonas sur « le nouveau travail de la femme dans l’entreprise-couple », soit l’injonction qui pèse sur les femmes d’être les garantes de la réussite de la relation conjugale, en s’adaptant aux besoins de leur conjoint. Plus largement, divers travaux féministes et sociologiques ont suffisamment montré que les femmes sont amenées à prendre en charge la majorité des tâches ménagères et parentales au sein du couple. Mais le travail que la femme effectue au sein du couple ne se limite pas à cette dimension concrète : elle a aussi une dimension mentale et affective. Là encore, de nombreuses auteures se sont penchées sur la question : le sexage de Colette Guillaumin, la « charge mentale » de Monique Haicault, les auteur-e-s qui travaillent sur le care… Ainsi, les auteures de Espace et temps du travail domestique écrivent :

Dans le travail domestique, les femmes sont au service de leur mari et de leurs enfants, au service de leur famille : l’expression temporelle de cette relation de service est la disponibilité permanente.

Là encore, le temps et l’énergie que les femmes consacrent à la « reproduction » (maintien du domicile en état, maintien de la relation conjugale et du bon état émotionnel de leur conjoint) sont autant de temps et d’énergie qu’elles ne consacrent pas à elles-mêmes, à leur carrière professionnelle et plus largement à leurs projets. Et elles sont d’autant plus incitées à prendre en charge ce travail de reproduction que d’une part, un certain nombre d’injonctions sociales pèsent  sur elles pour les inciter à le prendre en charge (non seulement c’est leur « devoir », mais en plus elles sont censées y prendre plaisir, puisque c’est dans la « nature féminine » de prendre soin des autres), et que d’autre part, le maintien de la relation conjugale dépend de la capacité des femmes à prendre en charge ce travail. Or, comme on l’a montré plus haut, les femmes sont davantage dépendantes de la relation conjugale que les hommes ne le sont.

On s’éloigne un peu de la question de l’amour, pensez-vous peut-être. Pas vraiment en fait. Caroline Henchoz dans son travail sur l’argent dans le couple parle d’« idéologie amoureuse du don et du désintérêt » : Dans cette idéologie, les actions et les pensées d’un conjoint sont orientées vers le bien de l’autre. « Le sacrifice de ses intérêts individuels au profit du conjoint est ainsi considéré comme une façon tangible de montrer son engagement et sa confiance dans la relation » (p.49), sous forme de dons que chaque conjoint fait à l’autre. Ainsi, les femmes sont incitées à donner leur temps et leur énergie à leur famille, et dans ce qui nous intéresse, à leur conjoint, comme la preuve de leur affection. Or, il y a tout lieu de croire que les dons féminins sont supérieurs aux dons masculins.

 

Conclusion

Evidemment, ce que j’écris ici n’a rien de bien révolutionnaire. Selon Eva Illouz,

Ti-Grace Atkinson affirme que l’amour romantique est le « pivot psychologique de la persécution des femmes ». De même, les féministes soutiennent qu’une lutte pour le pouvoir se déchaîne toujours au cœur de l’amour et de la sexualité, et que les hommes ont eu et continuent d’avoir la main haute dans cette lutte en raison de la convergence entre pouvoir économique et pouvoir sexuel (p.15).

L’amour romantique hétérosexuel semble donc bien un « piège à femmes », piège qui les contraint sur le plan matériel et mental, les enjoignant à se conformer à un certain nombre de standards et d’injonctions, sous peine de sanctions sociales. Cet enfermement des femmes ne manifeste pas uniquement sous formes de punitions a posteriori, bien entendu. Il passe également par un véritable travail culturel de sape, une limitation des horizons et des comportements possibles dans lesquels les petites filles, les adolescentes, les jeunes femmes, les femmes adultes… peuvent se projeter. Cette représentation de l’amour comme la seule voie possible de vie réussie pour une femme est constamment réaffirmée dans la culture populaire, et elle est intériorisée par la majorité des individus, qui fonctionnent comme autant d’agents de « rappels à l’ordre », en prescrivant des recettes pour trouver l’amour et le garder, des conseils de beauté, en stigmatisant les femmes seules et/ou « négligées » et/ou « égoïstes » car ces dernières ne font « pas assez d’effort ». Pas assez d’effort pour qui ? Pour elles-mêmes ? Non,  justement. Pas assez d’effort pour autrui. Et c’est bien ce que cela a de révoltant. L’injonction qui est faite aux femmes de se plier aux diktats de la relation amoureuse romantique hétérosexuelle fonctionne comme une métonymie du travail de care que les femmes sont censées occuper plus largement dans la société. Un travail non-reconnu, encore un. Mais ça, les femmes ont l’habitude.

Bibliographie

Atkinson Ti-Grace, « Le féminisme radical et l’amour », Odyssée d’une amazone, Des femmes, 1975
Bozon Michel, « Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints. Une domination consentie. II. – Modes d’entrée dans la vie adulte et représentations du conjoint », Population, vol. 45, n°3, 1990, p. 565-602
Chabaud-Rychter Danielle, Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Sonthonnax Françoise, « Espace et
Chollet Mona, Beauté fatale, Zones, 2012
Faludi Susan, Backlash : The Undeclared War Against American Women, Crown Publishing Group, 1991
Girard AlainLe Choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France, Armand Colin, 2012
Guillaumin Nicole, Sexe, race et pratique du pouvoir – l’idée de nature, Indigo & Côté-femme, 1992
Haicault Monique, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, 1984
Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009
Illouz Eva, Pourquoi l’amour fait mal – l’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil (coll. « la couleur des idées »), 2012
Jonas Irène, « le nouveau travail féminin dans « l’entreprise-couple » », Cahiers du genre, n°41, 2006
Jonas Irène, « un nouveau travail de « care » conjugal : la femme « thérapeute » du couple », Recherches familiales, n°3, 2006
Kaufmann Jean-Claude, La Femme seule et le Prince charmant, Nathan, 1990
Molinier Pascale, l’énigme de la femme active – égoïsme, sexe et compassion, Payot, 2003
Ogien Ruwen, Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014
Schütz Gabrielle, « Hôtesse d’accueil – les attendus d’un « petit boulot » féminin de classes moyennes », Terrain & travaux, Vol. 10, n°1, 2006
Schreiber Michele, American postfeminist cinema – women, romance and contemporary culture, Edinburgh University press, 2015
de Singly François, « Les manœuvres de séduction : une analyse des annonces matrimoniales », Revue française de sociologie, vol. 25, n°4, 1984
Taylor Anthea,  Single women in Popular Culture – the limits of postfeminist, Palgrave Macmillan UK, 2012
Wolf Naomi, the beauty myth, Chatto & Windus, 1990

En finir avec « il-faut-préparer-l’après-thèse »

« Il faut préparer l’après-thèse pendant la thèse ». Cette phrase, je l’ai entendue la semaine dernière dans la bouche d’une des titulaires de mon laboratoire, lors de l’assemblée générale. Je ne sais plus à quel propos elle le disait. S’agissait-il de se tourner vers des sujets de recherche sexy et bankables pour obtenir des financements ? Faire de la prospection des contrats post-doctoraux ? Ou quelque chose de plus trivial ? Impossible de m’en souvenir. Seule cette phrase m’est restée en tête, parce qu’elle m’avait mise en colère.

Ces mots, ce n’est pas la première fois que je les entendais. Peut-être que je les ai lus dans un des manuels sur le doctorat que j’ai feuilletés, ou ailleurs. Peut-être est-ce quelque chose que mon directeur a déclaré lors du séminaire de ses doctorants, que j’écoutais d’une oreille, me sentant encore peu concernée par la question. Ou peut-être est-ce lorsqu’il m’a demandé si j’étais familière de telle thématique, parce qu’il pourrait m’inclure à un projet de recherche sur la question après la thèse. Peut-être était-ce la remarque d’une doctorante en fin de parcours, qui nous expliquait que finalement, l’après-thèse, ce n’était pas très différent de la thèse, le titre en plus et le statut en moins. Oui, puisqu’en dehors de laboratoires qui mettent en place des statuts de « chercheur associé » à leurs jeunes docteurs pour assurer la transition, une fois que vous êtes docteur, vous n’êtes plus rien d’autre. Vous n’êtes plus étudiant, mais vous n’avez pas de poste. Vous êtes quelque chose comme chômeur, mais votre travail n’est pas lié à la détention d’un poste, puisque c’est une vocation. Une fois que vous êtes docteur, vous n’arrêtez pas d’écrire des articles, de participer à des colloques, de faire de la recherche. Parce qu’après la thèse, il faut continuer à préparer l’après-thèse. Mais il faut bien une étiquette à mettre derrière votre nom.

Cet énième rappel qu’il « faut préparer l’après-thèse en thèse » m’a énervée, parce que je me suis demandée dans quel monde vivait cette titulaire. Elle croyait vraiment que nous autres, doctorant-e-s, n’en avions pas conscience, que nous ne l’avions pas déjà entendu cent fois, que ce n’était pas une de nos préoccupations ? que nous étions des gentils Bisounours qui sommes tellement absorbés par le Ciel des Idées que nous sommes incapables de regarder la dure réalité, la réalité bassement quotidienne ?

Le discours concernant la thèse et l’après-thèse est ambigu et fait d’injonctions contradictoires, comme il se doit. D’un côté, vous êtes incité à faire corps avec votre thèse. Vous devez penser thèse, manger thèse, dormir thèse. La thèse, cette parenthèse où vous vous concentrez pendant trois ans au moins de votre vie sur un sujet. Vous devez être incollable, avoir tout lu, envisagé tous les angles possibles, mobilisés toutes les méthodes imaginables. Vous devez être aussi irréprochable que possible sur cet objet que vous avez fait vôtre, tant en ce qui concerne l’angle d’attaque choisi que sur la manière de l’étudier. Une fois, mon directeur a déclaré « la thèse, c’est quand même la chance unique de vous consacrer exclusivement à un sujet de recherche, qui ne se représentera pas dans le reste de votre carrière ». Et cette incitation à ne faire qu’un avec son sujet est encore renforcé par les injonctions à ne pas faire des thèses trop longues, à tendre vers les thèses en trois ans, emballé c’est pesé. Vous devez vous concentrer sur votre sujet pour être efficace. Et vous êtes censé aimer ça.

Sauf que. Car d’un autre côté, il y a le discours de « c’est la crise », auquel tous les gens de ma génération (et sans doute un certain nombre de personnes plus âgées) ont droit. C’est la crise de la création de postes de maitre de conférences. N’espérez pas obtenir un poste définitif moins de quatre ans après avoir soutenu votre thèse, et encore moins en obtenir un qui colle exactement avec votre domaine de spécialité, dans lequel vous avez essayé de vous faire une réputation pendant cinq, six, sept, huit ans, parce qu’avec les temps qui courent on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche. C’est la crise des financements : n’espérez pas faire un post-doctorat sur un sujet que vous avez choisi, vous devrez vous adapter aux impératifs de l’offre. C’est la crise des débouchés : le privé ne veut pas de vous et il y a une surproduction de doctorants par rapport à la capacité d’absorption du public. Vous l’avez compris, la compétition sera rude, comme partout ailleurs. Aussi, vous devez montrer votre valeur, pour pouvoir entrer dans l’arène. Vous devez donner des cours, parce que votre capacité à être embauché à un poste de maitre de conférences, d’enseignant-chercheur donc, jouera en partie là-dessus. En plus, c’est aussi l’occasion de faire connaissance avec une équipe, de vous forger un réseau. Et dans un tout petit milieu où l’évaluation est réalisée quasi-exclusivement par les pairs, Dieu sait que c’est important d’avoir un réseau. Vous devez participer à des colloques et publier des articles, parce que c’est ce qui montrera la valeur de votre travail de recherche (beaucoup plus que votre thèse, parce que personne ne se fardera les 3 000 pages que vous avez pondu à moins d’y être obligé). Et évidemment, il vous faut au moins une publication dans la revue-phare de votre spécialité. Par les temps qui courent, publier en anglais et/ou dans des revues internationales va sans doute devenir de plus en plus un pré-requis. Si vous pouvez en cosigner un avec un ou plusieurs auteurs, c’est mieux, ça montre votre capacité à travailler en équipe. N’oubliez pas d’organiser des événements scientifiques tant que vous y êtes : journée d’étude, séminaire de doctorants, atelier ou groupe de recherche… Bref, publish or perish, si vous ne rayonnez pas un peu, si vous ne vous rendez pas visible dans votre domaine d’étude, votre CV sera placé tout en bas de la liste lors des campagnes de recrutement. Mais prenez garde à ne pas trop en faire : déjà, vous devez finir votre thèse le plus rapidement possible. Ensuite, si vous faites trop d’enseignements (je ne sais pas si c’est possible, mais admettons), vous serez probablement perçu comme quelqu’un qui n’est pas intéressé par la recherche, et dans ce cas allez donner des cours au collège et laissez les adultes parler de choses de grands. Et bien sûr, si vous avez trop de publications, vous ne ferez visiblement pas un bon enseignant. En clair, commencez à préparer l’après-thèse le plus tôt possible parce que la concurrence est rude, mais n’oubliez pas qu’aussi reconnu que vous soyez dans votre champ, vous passerez vous aussi par la file d’attente de deux, trois, quatre ans, comme tout le monde, parce qu’il y a peu de postes et que le recrutement est de toute façon très aléatoire, et que ce sera le moment d’étoffer votre CV. Exactement comme avant, en fait.

Donc j’aimerai qu’on arrête de me dire que l’après-thèse se prépare en thèse. Comme si les doctorants étaient des enfants mal dégrossis qui souffrent d’hypermétropie et qu’ils s’imaginaient que la thèse était une fin en soi, qu’ils pensaient que le CDI leur tomberait tout cru dans le bec après leurs trois, quatre, cinq… années de labeur. Comme si on ne répétait pas en permanence que la thèse n’est pas un chemin pavé bordé de roses et que l’après-thèse c’est pire. Juste pour une fois, j’aimerais qu’on nous dise que ça va aller. Ou qu’il n’y a pas que l’université dans la vie, et que pour peu qu’on arrive à se vendre, on pourra faire de la recherche ailleurs, sous d’autres formes, et que ce sera cool. J’aimerai bien qu’on arrête de nous dire que rien ne sera jamais assez bien. On a toute l’après-thèse pour l’entendre.

Je ne peux plus me permettre de travailler gratuitement

I can't afford

Le gif est extrait de la série Girls

Quand j’ai vu ce gif, il m’a interpellé parce qu’il faisait écho à un article que j’avais envie d’écrire depuis un moment, sur le travail de jeune chercheur comme vocation.

Lors d’une conférence à laquelle j’ai participé, une fonctionnaire d’une administration territoriale m’avait demandé si nous étions payés pour nos interventions. Ca m’avait fait rire, à cause de la différence de référentiel : les doctorants sont déjà contents quand leurs labos ou leur école doctorale prend en charge leurs frais de transport et d’hébergement.

Nous autres, les (apprentis-)universitaires, nous faisons beaucoup de travail gratuit : colloques et autres journées d’étude (que ce soit en tant que participants ou qu’organisateurs), écriture d’articles adressés à des revues universitaires, parfois donner des cours (je ne sais pas quelle est la réalité de ce phénomène évoqué par Typhaine Rivière dans sa B.D. Carnets de thèse : son héroïne apprend après un semestre de vacations qu’elle ne pourra pas être rémunérée pour ce travail parce qu’elle ne remplit pas les conditions requises, mais que ce n’est pas grave parce qu’elle pourra ajouter une ligne sur son CV) ou réaliser des tâches afférentes à l’enseignement (surveiller des examens ou corriger les copies de cours qui ne sont pas les siens, par exemple).

Cette situation n’est évidemment pas le propre du monde de l’université. De nombreuses professions artistiques et intellectuelles présentent le même rapport à la rémunération, qui serait une forme de bonus occasionnel. Certains emplois ne sont pas considérés comme méritants (toujours) salaire. Deux registres de justification (au moins) peuvent être avancés. Tout d’abord, le travail intellectuel et artistique serait inutile : on voit assez bien à quoi peut servir un artisan qui fabrique des pelles (ça doit bien exister, non ?), mais un philosophe… Déjà au XVIIIème siècle, Adam Smith dans la richesse des nations classait les artistes comme improductifs (cela écrit, il y mettait aussi les médecins, donc ce n’est peut-être pas si infamant). Sans entrer dans le détail des réfutations qu’on pourrait apporter à l’affirmation « les productions artistiques et intellectuelles sont inutiles », qu’un philosophe serait sans doute plus à même que moi de réaliser ; disons simplement que dans les univers dystopiques, le contrôle de ces productions est l’un des ressorts du mécanisme totalitaire. Ensuite, il y a l’idée qu’un travail effectué avec plaisir ne devrait pas être rémunéré, ou pas autant. L’étymologie (contestée, selon Wikipédia) du mot « travail », tripalium (instrument de torture à trois pieds, en latin) a laissé des marques durables : le travail relève de la contrainte, le loisir du plaisir, c’est comme ça.

Les emplois vocationnels sont moins rémunérés que les autres, c’est comme ça. Danièle Kergoat , Françoise Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier le montrent à propos des infirmières. Hypothétiquement les emplois qui ne feraient pas l’objet d’une vocation mériteraient d’être rémunérés davantage que les emplois-sacerdoces, pour compenser peut-être. Pourquoi payer moins les infirmières, les dessinateurs, les journalistes ? Parce qu’ils constitueraient une réserve de travailleurs « captifs », parce que le plaisir supposé qu’ils éprouveraient à exercer leur activité constituerait une rémunération symbolique, parce que ces emplois nécessiteraient des qualités (dispositions propres à l’individu) plus que des compétences (qui s’apprennent) ? Je ne sais pas.

Le problème de ce système, c’est son injustice. Injustice de cette moindre rémunération par rapport à d’autres métiers également définis comme vocationnels mais qui sont perçus comme nécessitant davantage de compétences (je pense notamment aux médecins). Injustice entre ceux qui ont les moyens (par exemple grâce à un soutien financier de la part de leurs familles) de suivre leur vocation et ceux qui doivent renoncer ou exercer un emploi « alimentaire » en parallèle de leur activité intellectuelle ou artistique. Injustice parce que le travail réalisé par les artistes et les intellectuels n’est pas reconnu comme productif.

Alors, c’est quoi la solution ? Déjà, du moins pour en revenir aux enseignants-chercheurs, on peut lutter. Des collectifs de précaires se forment dans certaines universitaires pour dénoncer les abus et obtenir de meilleures conditions de travail. Plus largement, il faudrait un changement de paradigme. Une doctorante étrangère (je crois qu’elle était suédoise) me disait que dans son pays, tous les doctorants avaient un financement. Parce qu’on considère qu’ils travaillent. En France, les bourses en lettres, sciences humaines et sociales sont relativement rares (33% des doctorants ont un financement de thèse, 33% ont un emploi et 33% sont sans financement).

Est-ce qu’on a vraiment envie de penser l’activité professionnelle comme nécessairement contraignante ? Est-ce qu’on a vraiment envie de considérer l’utilité d’une production sous l’angle de la rentabilité économique ou ses applications pratiques ? Il y a sans doute beaucoup de choses à changer dans notre rapport au travail, et dans les conditions dans lesquelles il s’exerce. Et on pourrait en profiter pour penser à ça.

A lire aussi : enseignement et vocation, les doctorants sont-ils les précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche ?, la précarisation de l’enseignement supérieur et de l’université

Le bon point de vue

En deux jours, j’ai eu deux fois la même conversation, dans deux contextes très différents. La première était avec un ami qui reprochait aux militants qu’il avait rencontrés d’avoir un discours trop binaire, oppresseurs/oppressés, dominants/dominés ; sans prendre suffisamment en compte les nuances, les exceptions, les situations minoritaires. La seconde a eu lieu avec une étudiante qui m’a reproché de faire un cours de sociologie de la famille trop normatif (ce qui est un peu un comble pour une sociologue), trop inspiré de la sociologie du genre et de ne pas y avoir inclus des approches culturalistes. Je ne suis pas sûre de comprendre exactement ce qu’elle entendait par ce dernier terme, mais je pense qu’elle voulait dire que je ne parlais pas suffisamment des différents groupes qui peuvent exister au sein d’une société et du sens que les individus donnent à leurs actions.

Quoi de commun entre ces deux discussions ? A priori pas grand-chose. Et pourtant, dans les deux cas il s’agit de reprendre un discours auquel on adhère sans le remettre suffisamment en question.

C’est une question que je me pose parfois à propos de mon adhésion au féminisme. Si je suis assez convaincue par l’idée que le sexisme et un certain nombre d’autres discriminations et oppressions (racisme, homo- et biphobie, transphobie, validisme, pour ne citer qu’elles) sont réelles et doivent être dénoncées et combattues, de même que je suis assez convaincue par un certain nombre de mes lectures sur le sujet, il suffit que quelqu’un émette une critique sur un argument ou une analyse pour que je me remette en question : ai-je suffisamment réfléchi à la question pour ne pas avoir laissé passer un gigantesque angle mort ou une erreur dans le raisonnement ? est-ce que je n’ai pas adhéré un peu trop rapidement au discours qu’on m’a tendu sans m’interroger suffisamment sur sa validité ? Ne suis-je pas victime de biais de confirmation ? Bref, ne suis-je pas restée dans ma zone de confort ?

Dans le cas de mes cours de sociologie, j’ai une responsabilité supplémentaire, puisque en tant que professeur, je tente de transmettre un savoir à des étudiants qui n’ont pas forcément (encore) les armes pour voir les limites de mon discours, pour combler les angles morts. C’est mon boulot de proposer plusieurs approches afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion. Mais je suis limitée. Par ma formation tout d’abord. Je ne peux leur parler que de ce que je connais. Or, la sociologie telle qu’elle est pratiquée en France est assez réticente face aux approches culturalistes, plutôt pratiquées par l’anthropologie (pour le dire de manière très schématique). De même, ayant fait un master d’études de genre, je suis plus au fait des enquêtes sociologiques analysées sous l’angle du genre que dans une approche culturaliste, par exemple. Et ce sont des travaux qui me parlent, qui me plaisent et que j’ai envie de faire découvrir. J’aimerais faire un cours exhaustif sur la famille, qui embrasse toutes les approches, tous les points de vue intra- et interdisciplinaires, toutes les échelles. Mais je suis limitée, tant par le temps (de préparation, du cours) que les outils et les connaissances dont je dispose.

Pour en revenir aux discours militants, s’ajoute une difficulté supplémentaire, à savoir l’agenda politique. Reconnaitre l’existence du racisme anti-blanc ou l’hétérophobie (pour reprendre les exemples de mon ami), au sens où une minorité de personnes tient des discours ou de comportements anti-blancs ou anti-hétéros, c’est diluer un message politique important (à savoir que les personnes racisées ou homosexuelles sont victimes d’une oppression et qu’elles ont un caractère systémique) et donner des armes à des discours réactionnaires dont le propos est à l’opposée du féminisme, montant en épingle des violences ponctuelles dont des personnes appartenant à des groupes dominants. Il y a aussi la question de la ligne d’action qui découle du discours politique. Dire « il faut lutter contre les discriminations et les violences dont les personnes racisées sont victimes, mais aussi un peu contre les discriminations et les violences que les personnes blanches ou perçues comme telles subissent parfois », ça manque quand même d’impact.

Bref, comment rendre compte le plus exactement possible de la réalité dans les discours qu’on tient sur elle ? Comme toujours, le juste équilibre est la chose la plus difficile à atteindre. D’autant que ça implique de sortir de sa zone de confort et de s’efforcer de regarder la réalité selon un ou des angles différents de celui dont on a l’habitude de la percevoir. D’où la vanité de nombre de débats contradictoires. Rien de plus difficile que de jouer le jeu de l’échange et d’accueillir des arguments et des raisonnements auxquels on n’adhère pas a priori et de les examiner avec impartialité. Et difficile d’en prendre le temps. J’ai trop souvent l’impression que reprocher à un interlocuteur d’être trop obtus est une manière déguisée de se plaindre que cet interlocuteur n’adhère pas spontanément et sans réserve à notre point de vue.

Quelle est la solution miracle ? Donner des cours de pensée critique à l’école ? Ca ressemble un peu trop à de la démagogie. Certains diront que ça existe déjà : il y a des cours de philosophie. Se documenter à fond et de toutes les manières possibles sur chaque sujet jugé digne d’attention ? J’aimerais bien, mais j’aime bien dormir aussi. Alors la seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est la bienveillance. S’efforcer de faire preuve de bienveillance quelque soit l’interlocuteur et ses arguments (enfin, tant que ses arguments témoignent d’un minimum d’honnêteté, d’une absence de mauvaise foi, d’insultes, de sophismes, …) et d’y réfléchir sérieusement et calmement. Aussi difficile que ce soit.

L’amour est une arme – les dystopies young adult et l’amour romantique

Ma réflexion sur les dystopies[1] young adult[2] a commencé en lisant la saga Delirium, qui met en scène une société où l’amour romantique est considéré comme une maladie et interdit. Ca m’a fait tiquer, parce que ce n’est pas la seule dystopie parue récemment à mettre en scène ce motif particulier (l’interdiction du sentiment amoureux[3] ou des émotions et/ou des sentiments, ou encore de certaines émotions). En plus du passeur, dont la publication est plus ancienne, il y a Promise, Glitch et the program. Pourquoi, et pourquoi maintenant ?

Certes, il y a l’hypothèse totalement évidente : l’amour romantique étant actuellement célébré comme la source principale de bonheur et d’accomplissement de soi, il est logique de représenter un monde (forcément horrible) où il serait interdit. Dans Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz[4] souligne que dans la société occidentale contemporaine, l’amour romantique est considéré comme quelque chose de mystique et de profondément individuel. De plus, la reconnaissance de soi passe aujourd’hui davantage par l’identité personnelle que par la position statutaire. Dans ce cadre, la sexualité et l’amour sont devenus des composantes majeures de l’estime de soi des individus. C’est d’autant plus vrai que ces fictions s’adressent à un public d’adolescentes : l’amour romantique est pensé dans les représentations communes comme la préoccupation la plus importante de ce public. Une société qui cherche à interdire le sentiment amoureux serait donc une société qui prive les individus (et plus particulièrement les adolescentes) de la possibilité d’affirmer leur individualité. Plus largement, ces romans mettent en scène une société où les individus sont dépossédés de leur liberté de faire des choix (le choix d’un partenaire amoureux étant la métonymie de cette dépossession), ce qui va à l’encontre de la célébration de l’individualisme dans les sociétés occidentales contemporaines.

Mais cette explication ne me satisfaisait pas. En effet, « de nombreux adolescents dérivent les protagonistes de littérature young adult comme vivant et luttant avec des problèmes réels, proches de leur propre expérience de vie ». Plus largement, les dystopies décrivent souvent la caricature d’un risque présent en germe, ou font de la société dystopique décrite la métaphore d’un problème de la société contemporain, porté à son paroxysme. Or, je n’ai pas du tout l’impression que l’amour romantique soit en péril dans la société contemporaine, et je ne voyais pas la métaphore (là où dans Hunger games par exemple, la question de la société du spectacle est très facilement identifiable, pour le dire très vite). Pour le dire autrement, de quoi les dystopies young adult mettant en scène l’interdiction de l’amour romantique sont-elles le symptôme ?

Je vais développer ma réflexion à partir des sagas Delirium, Glitch, The program et Promise, bien que d’autres dystopies puissent être ponctuellement convoquées. Ce corpus est hétéroclite, concernant la nature de l’interdiction sociale du sentiment amoureux. Dans Delirium, c’est très clair : l’amour romantique est considéré comme une maladie et est traité par le biais d’une opération chirurgicale à la fin de l’adolescence. Dans Glitch, ce sont l’ensemble des sentiments qui sont éradiqués, au moyen d’une puce cérébrale. Dans Promise et The program, les choses sont moins claires. Dans Promise, le sentiment amoureux n’est pas interdit… Tant que les partenaires tombent amoureux d’un partenaire que la société a choisi pour eux, par un système d’appariement des conjoints. Dans  The Program, c’est moins le sentiment amoureux qui est visé que la dépression, maladie devenue endémique chez les adolescents. Dès lors, les relations amoureuses sont vues d’un mauvais œil par les autorités (parents inclus), de crainte que la rupture n’entraine les ex-tourtereaux dans les affres de la dépression en cas de rupture. L’inclusion de The Program au corpus est discutable, car la société qui y est dépeint ne présente pas les mêmes caractéristiques que les fictions précédentes. Dans Delirium, Glitch et Promise, l’action se situe dans un futur plus ou moins lointain et la société a subi une refonte importante (dans le sens d’une plus grande centralisation), qui permettrait des conditions de vie idylliques pour ses citoyens. A l’inverse, la société dépeinte dans the Program est assez similaire à la nôtre, en dehors du Programme annoncé par le titre, qui traite les adolescents souffrants de dépression par la suppression de leurs souvenirs. Cependant, l’amour y est aussi traité comme une maladie, dans une certaine mesure, comme l’illustre cette discussion entre l’héroïne et son médecin : « – Je veux que vous me parliez de vous et de votre petit ami après la mort de votre frère. Comment vous êtes devenus tellement co-dépendants. – Nous ne sommes pas co-dépendants, espèce de salope. Nous nous aimons. ».

Juste pour régler son compte à la dimension dystopique, ces textes reprennent certains de ses aspects récurrents : une société rigoureusement planifiée, des leaders ou des éminences grises charismatiques, un contrôle de la reproduction et le bien-être collectif passe avant les destinées individuelles[5].Ces romans mettent l’accent sur l’opposition entre l’individu et la société (évidemment constituée d’une organisation stricte et oppressive), dans un contexte post-apocalyptique. De même, le fait de décourager un attachement particulier entre deux individus (notamment par le biais du sentiment amoureux, mais pas seulement) est souvent présent dans les dystopies : le but des individus appartenant à une société dystopique doit être de servir l’Etat, au détriment de tout autre attachement[6]. De plus, cet attachement particulier pourrait conduire l’individu à suivre la loi de son cœur plutôt que la loi de l’Etat. Cependant, ce qui est neuf à mon sens dans les dystopies young dult de mon corpus, c’est de faire de cette éviction des sentiments l’un des principaux ressorts de l’organisation sociale dystopique.

1. L’amour romantique, une métaphore, mais de quoi ?

1.1 Le capitalisme, le suspect ordinaire

Quand on lit « affadissement de la réalité », uniformisation, déshumanisation, etc., on pense capitalisme. Le capitalisme semble l’ennemi le plus évident ciblé dans les dystopies : il s’agit quand même d’une vilaine entité qui domestique les humains pour la servir.

Les dystopies de notre corpus metteraient donc en scène une société où le capitalisme aurait gagné la bataille. C’est particulièrement net dans Glitch : l’éradication des émotions a été mise en place par une entreprise, dans le but de rendre les humains plus dociles et plus travailleurs. Plus largement, la critique du capitalisme (ou du néolibéralisme) comme un système qui réduit les humains à une force de travail apparait également de manière moins directe dans Promise. Dans le deuxième tome, l’héroïne est envoyée dans un camp de travail et déclare au sujet de cette expérience : « Mon corps est perclus de fatigue, mais je ne laisserai pas ce labeur me voler mes pensées. Parce que c’est ce que veulent les Officiels : des travailleurs efficaces qui n’ont plus la force de penser ». Plus largement, la Société de Promise est organisée de façon à permettre aux citoyens/travailleurs d’être les plus efficaces possibles et de ne pas se laisser distraire par des frivolités comme l’art. Les œuvres ont été réduites à des corpus de cent (cent livres, cent peintures, cent poèmes, cent musiques), en éliminant évidemment les plus subversives, celles susceptibles de mener à la rébellion ou simplement une émotion esthétique.  Il s’agit de limiter la consommation d’œuvres artistiques à un divertissement (j’ai entendu, culture populaire ?[7]) et pousser les citoyens à se concentrer sur le travail. A mon sens, cette société dystopique peut illustrer deux « risques » sous-jacents : soit que les machines soient jugées plus efficaces que les humains, si bien que les humains soient obligés de faire taire leur part d’humanité pour les égaler, soit que la recherche de l’efficacité devienne une fin en soi, au point de transformer les humains en machines. C’est aussi le cas (quoique de façon très différente) dans Glitch. Dans cette fiction, l’éradication des émotions a été mise en place au nom du risque de violence qu’elles représentent. Dans cette société, les humains sont changé en machines (par une puce cérébrale, d’une interface sous-cutanée et par un exosquelette pour une minorité d’entre eux) afin d’éradiquer la « part animale » de l’humain.

L’interdiction des émotions et/ou de l’amour romantique n’est pas sans rappeler également la figure du zombie, qui est de plus en plus présente dans la culture populaire contemporaine. Les individus ayant subi le rite de passage visant à la suppression des émotions ou de la possibilité d’éprouver le sentiment amoureux sont d’ailleurs fréquemment qualifiés de « zombies » par les personnages rebelles. Or, « le zombie renvoie plus profondément à ce que l’homme occidental menace de devenir : abruti par l’opium de la consommation et des plaisirs matériels, il risque de perdre l’usage de sa liberté, n’ayant plus rien à vouloir, ni à désirer. L’homme mort-vivant vivrait alors dans un éternel présent consistant à manger et à errer. […] Le zombie pointe l’horreur du passage de l’humanité comme ensemble d’individus différenciés […] à un agrégat d’entités identiques dont la finalité est de satisfaire leur seule et unique faculté : manger. […] Les zombies représentent la figure du Même, incapable […] de produire une quelconque forme de diversification, du nouveau »[8]. A ce titre, le zombie représente la quintessence du citoyen d’une société dystopique. En effet, cette société est supposée avoir atteint la perfection, dans l’uniformité. Le changement est donc malvenu (puisqu’il remettrait en cause la perfection du système), tout comme la différence (qui entrainerait nécessairement des dissensions, et donc la remise en cause de l’harmonie). De plus, l’éradication de la liberté par la domestication du désir des citoyens est précisément le motif mis en scène dans les sociétés dystopiques.

Le contrôle exercé par les sociétés dystopiques prend également la forme de la division du travail. Elles fonctionnent comme des organismes et créent délibérément l’interdépendance des citoyens. Promise l’exprime explicitement : « En contrôlant l’alimentation, ils nous contrôlent. Certains personnes savent cultiver les plantes, d’autres les récolter, d’autres les transformer et d’autres enfin les faire cuire. Mais personne ne maitrise le processus dans son entier. De cette façon, aucun de nous ne serait capable de survivre seul. ».

La critique du capitalisme apparait enfin sous la forme de la critique individualiste[9] ou « artiste »[10] du capitalisme, selon laquelle le capitalisme produirait une forme d’inauthenticité et d’oppression de l’autonomie individuelle. La volonté des sociétés dystopiques de faire disparaitre les identités individuelles au profit d’une identité collective et indifférenciée pourrait être mise en parallèle avec la démarche attribuée à certaines grandes entreprises. Selon Philippe Zarifan, « [elles] essaient de capter les identités isolées en les enserrant dans les mailles des entretiens individuels, des promotions ad hoc, des contrôles individualisés de résultats, des primes et des exclusions. Ce n’est pas à une montée de l’individualisme auquel on assiste, mais à une montée en puissance, a-éthique, des systèmes et de leur emprise. »[11]. Cette description concorde parfaitement avec la démarche des sociétés dystopiques. Dans cette perspective, les sociétés dystopiques totalitaires ne seraient que la caricature d’un procédé à l’œuvre à l’échelle des « grandes entreprises ».

Si la thématique de l’anéantissement des individualités est courante dans les dystopies, Promise y adjoint celle de l’inauthenticité. Dans cette fiction, les individus ne possèdent en propre que des objets standardisés. Les rares objets destinés à enchanter le quotidien ne sont que des « locations », réservées à des occasions particulières. L’héroïne raconte dans les premiers chapitres du premier tome le choix de la robe en soie verte pour son Banquet (cérémonie de présentation des futurs conjoints, dont l’appariement est décidé par la Société)parmi le nombre (limité) de modèles, robe qu’elle n’aura le droit de porter que pour cette occasion. Après la cérémonie, la robe sera rendue et l’héroïne n’en conservera qu’un échantillon, préservé dans un cadre de verre. De même, la consommation de repas « de fête » est réservé à des occasions particulières et organisées par la Société. L’héroïne finit par déclarer à ce sujet : « Ils nous donnent des échantillons de vie au lieu de nous laisser exister vraiment. Je lui dirais que je ne veux pas me contenter d’échantillons et de miettes, se contenter de goûter sans jamais faire un vrai repas. Ils ont porté à la perfection l’art de nous laisser juste assez de liberté, toujours à la limite. Quand nous sommes sur le point de craquer, ils nous jettent un os et nous roulons sur le dos, découvrant le ventre, contents et apaisés ».

Ainsi, là où Uglies met en scène des citoyens qui ont abandonnés leur libre-arbitre au profit d’une consommation débridée, ou Hunger games souligne les inégalités économiques (où une masse d’opprimés travaillent pour que les dominants n’aient pas à le faire) ; on serait bien en peine de trouver un équivalent dans Promise et Delirium. Si les inégalités de niveau de vie y sont mentionnées[12], le travail des personnes situées en bas de l’échelle sociale ne semble « profiter » à personne et la révolution dont est porteuse la communauté alternative ne vise pas à corriger ces inégalités mais à lutter contre l’interdiction du sentiment amoureux. Par exemple, dans Promise, s’il existe clairement une hiérarchie des professions, il n’y a pas de hiérarchie des rémunérations : tous les citoyens ont accès strictement aux mêmes ressources et aux mêmes objets (du moins, à hauteur de leurs besoins, établis par la Société dans une perspective sanitaire), indépendamment du métier qu’ils occupent. Il me semble que dans ces romans, il s’agit moins d’une critique du capitalisme dans son acception la plus courante que d’une critique de la diffusion de la rationalité économique. Pour le dire autrement, il y aurait l’idée que l’un des risques que courent nos sociétés, c’est de promouvoir la rentabilité, l’efficacité et l’utilité au détriment du reste (les émotions, romantiques ou esthétiques, le libre-arbitre).

C’est ni plus ni moins que la société décrite dans Promise, où l’individu est pensé en fonction de sa valeur, de ce qu’il apporte à la société. Par exemple, les héros découvrent dans le deuxième tome que les individus jugés indésirables (qui ont commis des infractions) sont envoyés dans des mouroirs, déguisés en front de bataille contre un ennemi imaginaire. Détail macabre, la Société ayant horreur du gâchis, on remet aux condamnés des vêtements de bonne qualité afin d’y dissimuler des capteurs qui collectent des informations biométriques. Promise et Glitch se font l’écho de la critique de la « macdonalisation »[13] des sociétés occidentales contemporaines, qui consiste d’une part en la standardisation des modes de consommation et celle du travail d’autre part. Cette standardisation du travail, qui reposerait sur quatre principes (efficacité, quantification, prévisibilité et contrôle), est exactement ce qui est à l’œuvre dans ces deux sagas. Cette standardisation est étendue à l’ensemble de la vie de la personne : la nourriture, le temps passé sur un tapis de course, les rêves… sont contrôlés de façon à accroître l’efficacité du système. Ce contrôle est exercé officiellement dans une optique sanitaire, mais en réalité il sert à les rendre les plus efficaces possibles. Ce second aspect de la « macdonalisation » renvoie également à ce que Gilles Saint-Paul qualifie de « tyrannie de l’utilité »[14]. Les excès de l’application de la philosophie utilitariste à l’économie, et notamment la volonté de modifier les préférences des agents (y compris leurs manières de penser), aurait pour conséquence un interventionnisme excessif de l’Etat dans la vie des individus. C’est précisément ce qui est à l’œuvre dans Promise : « la Société nous offre tout ce qui, conformément aux études statistiques, est censé accroitre la durée de vie (un mariage heureux, un corps sain). […] Jamais civilisation n’a jamais été aussi proche de la perfection ».Parallèlement, je me demande si cette saga (ainsi que Glitch) ne pointe pas le risque que des « experts » ne sachent pas mieux que les individus ce qui est bon pour eux ou pour la société.

Dans tous les cas, l’idée que le capitalisme chercherait à faire passer l’individu « du stade d’être vivant à celui de producteur, de consommateur et de marchandise »[15] n’a rien de neuf. Dans cette perspective, le sentiment amoureux serait la métaphore de ce qui n’est pas marchandable chez l’humain, et de la revendication de la valeur intrinsèque des individus indépendamment de leur valeur en tant que force de travail. Selon Ruwen Ogien[16], l’éloge de l’amour porté par certains philosophes aurait en ligne de mire une critique  de l’individualisme moderne et de son expression, le consumérisme compulsif. Cependant, il me semble que ça ne marche pas très bien, puisqu’à part dans Glitch, ce sont les gouvernements qui sont à l’origine de l’organisation dystopique plutôt que les entreprises. La fin du troisième tome de Promise semble même défendre le retour au capitalisme afin de garantir la liberté des individus : « parfois, je me demande si [l’Archiviste chef, à la tête du marché noir] ne pourrait pas être le vrai [chef du Soulèvement], qui nous aide à naviguer sur le flot de nos envies, de nos désirs, nous embarque à bord de petits canots qui contiennent ce dont chacun a besoin pour commencer sa véritable vie ».

Dans le cas plus particulier de la critique de la philosophie utilitariste, le sentiment amoureux représentait la variable imprévisible et indésirable du système, le dernier bastion qui feraient que les humains sont humains (et non les rouages d’une machine). A ce titre, l’amour romantique serait la métonymie de la liberté de choix (c’est-à-dire la clef de voute de l’individualisme promu par la société contemporaine). La philosophie utilitariste chercherait à interdire ou à canaliser ce sentiment parce qu’il serait source de gaspillage d’énergie et inutile.

1.2 Big data de l’amour

De façon plus insidieuse, ces dystopies pourraient représenter la caricature de la « rationalisation de l’amour » à l’oeuvre dans la société contemporaine.

Selon Eva Illouz, « à mesure que se déroule le processus de rationalisation, les émotions ne sont plus tant vécues pour elles-mêmes que pour servir un but. Nous avons créé des techniques pour que nos sentiments épousent nos objectifs (tomber uniquement amoureuse d’hommes qui m’aiment en retour, par exemple). Désormais, les sentiments doivent être bien placés, rentables, c’est-à-dire apporter plus de plaisir que de souffrance. Une forme d’utilitarisme s’est ainsi insinuée au cœur de la vie émotionnelle, qui a rendu inintelligible la souffrance, devenue symptôme d’une maladie que l’on doit déchiffrer et éradiquer. Le sacrifice de soi est désormais inacceptable comme projet de vie ou de formation d’une personne « saine » et « mûre » »[17]. Ainsi, selon Olivia Gazalé, « l’amour obéit aujourd’hui aux mêmes règles que le monde marchand : la fascination pour la nouveauté, la tyrannie de l’immédiateté, la création artificielle de besoins perpétuellement urgents »[18].

Or, les technologies modernes ont permis de recueillir et de traiter des données à une échelle sans précédent. Cette évolution a eu des effets (entre autres) sur les sites de rencontre ou les agences matrimoniales : certains d’entre eux (par exemple, Okcupid) utilisent des algorithmes censés mettre en relation les individus les plus susceptibles de se plaire mutuellement. La rationalisation du choix du partenaire dans Delirium et Promise[19]  par un appariement « optimal » et technologiquement assisté des hommes et des femmes pourrait alors être lue comme l’aboutissement de la logique amorcée par le libre choix du conjoint et le développement des sites de rencontre, qui amènerait à la recherche du partenaire parfait[20].

Cette rationalisation du choix du partenaire dans Delirium et dans Promise et surtout son échec (puisque le partenaire parfait « sur le papier » pour l’héroïne de Promise ou la meilleure amie de l’héroïne de Delirium s’avère en fait ne pas être le meilleur choix pour elles[21]) serait donc une affirmation du caractère imprévisible de l’amour romantique. Dans cette perspective, l’interdiction de l’amour romantique (en tous cas, envers un autre partenaire que celui prescrit) serait la métaphore du risque de rationalisation du choix du partenaire.

1.3 Protéger les individus d’eux-mêmes

Selon Gilles Saint-Paul, la « tyrannie de l’utilité » irait de pair avec un interventionnisme croissant de l’Etat dans la vie des individus, au prétexte que l’Etat saurait mieux que les individus ce qui est bon pour eux.  Dans les dystopies de notre corpus, cette idée est présente explicitement : « c’est d’ailleurs tout l’intérêt du remède, non ? Empêcher les gens de détruire leur propre vie. Leur ôter la capacité de le faire. » (Delirium). D’ailleurs, le pitch de Delirium n’est pas sans rappeler l’histoire de la Prohibition aux Etats-Unis : un groupe de pression (« Association pour une Amérique sans delirium ») est parvenu à imposer ses vues et à faire interdire le sentiment amoureux. De même, dans Glitch, les émotions sont décrites comme responsables de la catastrophe nucléaire qui se serait déroulée à la surface : « L’Ancien Monde était peuplé [d’]une race d’humains qui a succombé aux émotions et aux désirs que j’éprouve, une humanité barbare qui a failli détruire la Terre par cupidité, par haine et par indifférence. […] Nous avons retenu les leçons du passé, nous avons muselé notre part animale, effacé les passions qui nous rendaient si dangereux ». Des discours similaires sont présents dans Promise et The Program.

Or, les dystopies en général ont pour fonction (entre autres) de mettre les lecteurs en garde contre le risque d’être prêts à abandonner des valeurs jugées centrales (liberté de pensée, liberté d’opinion, liberté de ressentir) au profit d’un peu de sécurité. L’adoption du Patriot Act aux Etats-Unis et plus récemment l’adoption de l’état d’urgence en France suite aux attentats du 13 novembre 2015 montrent bien que les citoyens font peu de cas de leur liberté lorsqu’on leur promet un peu plus de sécurité. Les dystopies de notre corpus ne font pas exception, dans la mesure où l’organisation de la société en système totalitaire a été adoptée à la suite d’une catastrophe. Les sociétés dépeintes dans ces fictions représenteraient donc l’aboutissement de cette logique : une organisation sociale qui s’est constituée comme  étant « en crise » cherche à domestiquer ses citoyens, pour avoir une chance de résister à la catastrophe et d’éviter qu’elle ne se reproduise. Or, cette domestication passe par une réduction drastique des libertés individuelles, posées en ennemies du bien commun. On pourrait aussi faire l’hypothèse que la menace extérieure écartée, ces organisations doivent alors se tourner vers « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire le risque d’une contestation provenant de la société. Dès lors, tout est permis.

L’amour romantique fonctionnerait dans ces dystopies comme une métaphore de la liberté de choix des individus, contre l’interventionisme étatique. Pour le dire autrement, les individus devraient avoir le droit de faire le mauvais choix, comme le déclare l’héroïne de Promise (« C’est peut-être tout simplement le choix que nous aimerions avoir : de quel mal nous voulons souffrir ») ou un personnage de the Program, qui défend le droit « de célébrer le choix – le choix de se suicider si c’est ce qui nous chante. Nous ne voulons pas mourir, mais c’est fun d’explorer nos côtés sombres ».

1.4 La lâcheté ordinaire : pharmacopée et solution de facilité

Dans ces dystopies, il y a aussi l’idée que les individus sont prêts à tout pour échapper à la souffrance, y compris à se soumettre à des « traitements » qui les font vivre dans un paradis artificiel. Le recours aux antidépresseurs comme une forme de lâcheté dans les sociétés contemporaines est explicite dans The Program et Promise.

Dans The Program, les adolescents dépressifs sont placés dans un centre de traitement et assommés à coups de pilule jusqu’à ce que leurs souvenirs soient entièrement effacés. La pandémie de dépression juvénile dans cette société est attribuée dans un premier temps à la consommation massive d’antidépresseurs par leurs parents, critique explicite de la consommation de psychotropes dans la société contemporaine. A la fin de la saga, une psychiatre qui a œuvré contre le Programme explique que selon elle, le suicide n’est devenu endémique qu’à cause de la pression que faisait peser sur les jeunes le Programme, et que les choses auraient pu rentrer dans l’ordre si les autorités avaient laissé le temps de la thérapie faire son travail. A travers le discours de ce docteur, c’est donc la solution de facilité qui est critiquée : suppression des souvenirs plutôt que réel traitement.

Dans Promise à l’inverse, la responsabilité du recours à la pharmacopée repose sur les individus. Puisque la Société subvient à l’ensemble des besoins de ses citoyens, elle offre aussi des solutions à ses problèmes émotionnels. Chaque citoyen doit avoir avec lui en permanence un étui de trois pilules : une bleue (officiellement destinée à ce qu’il puisse survivre quelques jours si par malheur il échappait au giron de la Société), une rouge (qui ne peut être prise que sur ordre des autorités et dont les citoyens ignorent l’effet) et une verte. La verte est un anxiolytique. Chaque citoyen a donc en permanence avec lui un moyen d’échapper, au moins temporairement, aux émotions négatives. Or, les pilules sont présentées comme trompeuses dans la saga : elles servent à assurer l’emprise de la Société sur les citoyens. En effet, loin de procurer les nutriments essentiels à la survie, la pilule bleue est un poison. La pilule rouge quant à elle permet d’effacer les souvenirs jugés indésirables. Quant à la pilule verte, la prendre est présentée comme une forme de lâcheté (du point de vue de l’héroïne). Le grand-père de l’héroïne désapprouve sa consommation, en disant à sa petite-fille qu’elle est « plus forte que ça ».

Selon Jacob[22], ce recours aux pilules pour contrôler le comportement peut être mis en parallèle avec la médicalisation des comportements jugés déviants. Il prend notamment l’exemple du trouble du déficit de l’attention (TDA), qui est selon lui « une maladie née d’un désir de contrôle ». Ainsi, le diagnostic de ce trouble repose sur le jugement des médecins (et souvent à la demande des parents), sans examens pour accréditer ou discréditer ce diagnostic. Ainsi, les causes éventuelles à ce trouble ne sont pas traitées, il est simplement régulé par des médicaments. De même, dans les dystopies young adult, les jeunes personnages sont réprimés ou contrôlés chimiquement dans le but de modeler leurs comportements afin de les conformer aux attentes des adultes. Par exemple, dans The Program, un des personnages déclare : « le Programme prétend que les personnes infectées font preuve de toutes sortes de comportements inhabituels, comme la promiscuité sexuelle, la colère et la dépression. Peut-être que ces bons docteurs n’ont jamais envisagé que parfois les membres d’un couple peuvent se comporter de façon sensuelle l’un envers l’autre ou être en colère ou triste. Ce n’est pas toujours une maladie ». Le Programme est donc la métaphore explicite du contrôle médico-social des adolescents : « [Les personnes guéries] ont été réinitialisés – à la fois émotionnellement et socialement ».

Cette pharmacopée manifeste également la dépendance des individus face à la société. Par exemple, dans le troisième tome de Promise, après que le Soulèvement ait pris le pouvoir, il « a confisqué les pilules et les étuis que la Société nous fournissait. […] Il y a beaucoup de gens qui ont du mal à vivre sans les vertes ».

Dans cette perspective, l’amour romantique serait le symbole d’une émotion authentique, par opposition aux émotions artificielles induites par des médicaments.

1.5 « De mon temps… » : la libération sexuelle et la disparition des « vraies valeurs »

En bonne genriste, je ne peux pas ne pas me demander si cette promotion de l’amour romantique n’est pas une critique dissimulée de ce qui est considéré comme un des « périls » sous-jacents dans notre société : la disparition des vraies valeurs attachées au couple (fidélité, engagement…).

Je pense notamment à la « hookup culture »[23], qu’on pourrait traduire grossièrement par « culture du coup d’un soir ». Un rapide coup d’œil sur la page Wikipédia consacrée à ce terme laisse voir que ces pratiques font l’effet d’une panique morale, qui sont décrites en termes de dangers (regrets, risques sanitaires et psychiques, consommation d’alcool et de drogues…). Pour le dire autrement, c’est le Mal. Dans Glitch, la dénonciation de cette culture est explicite, par l’opposition entre le personnage de Maxim et de David. Maxim est le premier glitcher (comprendre : individus qui ressentent des émotions en dépit de la puce et qui ont aussi des pouvoirs surnaturels) que rencontre l’héroïne, et il semble immédiatement très intéressé par l’exploration des plaisirs charnels avec cette dernière. Avec n’importe quelle fille, d’ailleurs : après que l’héroïne l’ait repoussé, Maxim séduit une autre glitcheuse de seize ans, et l’abandonne lorsqu’elle tombe enceinte. A l’inverse, David (qui deviendra le petit ami de l’héroïne) est bien plus intéressé par la personnalité de l’héroïne et ne cherchera jamais à coucher avec elle. Clairement, David est dans le camp des gentils et Maxim dans celui des méchants : alors que le premier se bat pour la résistance, Maxim n’hésite pas une seconde à trahir ses amis et à rejoindre le camp opposé lorsque cela sert ses intérêts. Bref, le message est clair : jeunes filles, s’il vous aime vraiment, il attendra que vous soyez prêtes. De façon secondaire, dans the Treatment (le deuxième tome de the Program), un des personnages féminins est déprimée entre autres par ce que son « friend with benefits », dont elle est secrètement amoureuse, s’est entiché d’une autre.

Dans un sens, ces romans sont porteurs de l’idée que sans sentiment amoureux passionné, les relations de couple seraient réduites à leur dimension utilitaire (mise en commun des ressources et partage le travail parental, satisfaction des pulsions chez les adolescents, voire instrument de contrôle). Par exemple, dans Delirium, le fiancé d’Anna (la meilleure amie de l’héroïne) se révèle un sadique qui fait subir des violences psychologiques à ses conjointes et n’a pas hésité à faire interner son ex-femme lorsqu’il s’en est lassé. Dans the Program, l’héroïne rencontre Mike pendant le traitement qu’on lui fait subir et elle développe avec lui une sorte de relation de couple, bien qu’elle reste strictement platonique. Cependant, elle découvre par la suite que Mike est en réalité un employé du centre, qui a pour fonction de gagner la confiance des patients récalcitrants afin de venir à bout de leurs résistances et de rapporter leurs confidences aux médecins.

Ces sagas seraient donc une dénonciation du risque que l’amour romantique ne soit pas/plus au fondement des relations de couple ou sexuelles.

1.6 L’Emile contemporain ou l’oppression des enfants par les parents : on achève bien les adolescents

A l’heure de la « parentalité relationnelle », les parents affirment que leur objectif est que leur enfant « devienne lui-même », tout en le contrôlant, en surveillant ses activités, ses fréquentations[24]. En effet, « si la représentation parentale de l’autorité s’éloigne d’une vision statutaire stricte, le contrôle des parents demeure. Il n’y a pas abandon de l’autorité, mais souvent redéfinition. Ils sont sensibles à l’importance accordée à l’autonomie dans nos sociétés et aux discours pédagogiquement correct et souvent ils l’encouragent, mais davantage sur le plan pratique qu’intellectuel. Ils encouragent plus une future indépendance qu’un esprit critique »[25]. Les ambivalences de l’éducation sont décrites noir sur blanc dans le troisième tome de Promise : « Quand on aime quelqu’un, que lui souhaite-t-on avant tout ? D’être en sécurité ou bien de pouvoir faire ses propres choix ? ». Plus largement, les adultes attendent des enfants qu’ils se coulent dans la société qu’ils ont façonnée. A ce titre, l’amour romantique représenterait la quintessence de la « rébellion » adolescente, le risque de dévier de la voie tracée par les parents.

En effet, le contrôle social qui s’exerce sur les adolescents qui semblent s’engager dans une relation amoureuse dans les dystopies de notre corpus pourrait s’apparenter à la réprobation parentale des « mauvaises fréquentations » de leurs enfants. Par exemple, dans Delirium, la fréquentation de Vulnérables (c’est-à-dire d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas encore subi de chirurgie cérébrale) de sexe opposé est fortement découragée. De même, l’héroïne de Promise est approchée à plusieurs reprises par une Officielle, qui la met en garde du risque de l’engagement dans une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’est pas son Promis. De façon plus radicale, dans the Program, les adolescents qui ont été traités (donc, dont les souvenirs ont été effacés) sont surveillés très étroitement par un handler, qui surveille leurs faits et gestes, et leurs fréquentations. Si un adolescent est surpris avec des jeunes qui ne sont pas passés par le Programme, ils risquent d’y être envoyés à nouveau. De même, les handlers s’efforcent d’éviter qu’un adolescent « guéri » ne noue des liens avec ses anciens amis (« guéris » ou non).

A ce titre, l’interdiction de l’amour romantique pourrait être lue comme une métaphore du contrôle que les parents exercent sur les adolescents, par le biais du contrôle des fréquentations de ces derniers. Réciproquement, l’amour romantique dans ces dystopies représenterait la volonté des adolescents de s’émanciper de la tutelle parentale et de faire leurs propres choix. En effet, selon Clémentine Raineau[26], les relations amoureuses et sexuelles des adolescents se déroulent à la marge des activités familiales, mais aussi des futurs rôles économiques  de ces individus. Ces relations se situent dans un espace-temps interstitiel, entre famille et travail scolaire, et constituent un espace de liberté et/ou de réalisation de soi.

Sans surprise, l’interdiction de l’amour romantique peut fonctionner comme la métaphore de plusieurs « périls » sociaux (en tous cas, perçus comme tels). J’ai relevé ceux qui me semblaient crédibles, par ordre d’apparition. Ils sont de quatre ordres : liés à l’organisation économique (capitalisme), liés à l’apparition des nouvelles technologies et du big data (utilitarisme), liés aux psychotropes et liés aux évolutions sociales (éducation des enfants, changements dans les pratiques sexuelles). Certains sont des thèmes courants de la dystopie (par exemple, la dénonciation du capitalisme et des psychotropes était déjà présente dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley), certains me donnent le sentiment d’être plus spécifiques aux dystopies young adult. Je pense plus particulièrement à la question de l’articulation entre les générations, ce qui n’a rien de surprenant étant donné le public auquel ces livres s’adressent.

2. Le conflit des générations

« A l’âge de l’adolescence s’ouvre un problème d’identité : ou bien le sujet se définit lui-même en fonction de la place de la société qu’on lui a préparé, ou bien il doit s’en trouver une autre, au mépris des attentes des siens […]. Dans ce dernier cas s’ouvre une période de transition marquée par l’inadaptation, l’irresponsabilité voire la rébellion, qui peut être longue et ne sera close qu’avec la réadaptation du sujet à la société dans un rôle par lui accepté »[27]. Or, dans les dystopies young adult les héroïnes finissent par transformer la société afin que les secondes s’adaptent aux premières plutôt que l’inverse. En effet, ces sagas mettent en scène un conflit entre les générations, soit parce qu’un virus a décimé les classes d’âge intermédiaires, n’épargnant que les jeunes et les vieux (Starters, le dernier jardin), soit parce que certains adolescents ont des difficultés à se couler dans la société que les adultes ont construite. Ce conflit ne sera résolu que par la reconquête de l’organisation sociale par les rebelles (du moins, dans les dystopies de notre corpus). A ce titre, je me suis dit qu’analyser l’interdiction de l’amour romantique pourrait être une métaphore plus générale non seulement du pouvoir que les parents exercent sur les adolescents, mais aussi celui qu’exercent les adultes, voire la société dans son ensemble sur ces derniers.

2.1 Une brève histoire de l’adolescence

Dans les fictions de notre corpus, les figures parentales sont présentes mais elles sont secondaires par rapport aux figures d’autorité sociales. Les enfants sont éduqués par la société davantage que par la cellule familiale. Or, cette société étant oppressive, le contrôle par les autorités pourrait être le symbole de celui que les parents exercent sur les enfants.

Bien sûr, cette volonté de la société d’étouffer les adolescents n’est réservée aux dystopies young adult. Elle n’est pas récente non plus, et elle est liée à l’apparition de l’adolescence comme « âge de la vie ». « Ce n’est qu’au milieu du XIXème siècle que le mot adolescence apparaît dans le vocabulaire de nos sociétés occidentales pour désigner les jeunes collégiens poursuivant leurs études et financièrement dépendants. C’est à cette époque que l’industrialisation prend son essor et que l’espérance de vie s’accroît. À peu près simultanément, un costume particulier à cet âge permet de distinguer les jeunes des enfants et des adultes, mais l’adolescence ne concerne encore alors qu’un nombre très restreint d’individus appartenant à la bourgeoisie. […] L’adolescence ne deviendra un terme générique, désignant toute une classe d’âge et utilisé aussi bien pour les garçons que pour les filles, que plus tard, avec la généralisation de la scolarisation au XXème siècle. En effet, adolescence et scolarisation évoluent conjointement. »[28]. Selon Agnès Thiercé [29], les lycées ont été créés pour canaliser les dangereux bouillonnements de l’adolescence. André Breton[30] a une conception plus nuancée du développement de la scolarisation comme instrument de contrôle des jeunes. Selon lui, si l’école met l’adolescent à l’écart, dans une situation matérielle de dépendance, dans le même temps, elle l’émancipe en le soustrayant au travail.

Comme on le voit, l’adolescence est pensée en termes de « dépendance », notamment matérielle. Or, l’apparition de cette nouvelle classe d’âge découle en partie de l’industrialisation, qui minimise le rôle de la transmission de l’héritage dans la reproduction sociale. Les fils ne sont donc plus amenés à marcher dans la trace de leurs pères, en reprenant l’exploitation familiale ou le métier paternel. Ce refus des enfants de reprendre le flambeau familial aurait donc conduit à l’émergence de la figure de l’adolescence comme « classe dangereuse ». « Les jeunes sont à la fois précieux pour l’avenir à un moment où les connaissances évoluent très rapidement, et dangereux par leurs excès. La prise en main des individus pendant cet âge jugé malléable s’impose, et les jeunes vont se heurter à des pressions sociales grandissantes à leur égard. Les confrontations engendrées contribueront à faire de l’adolescence une période réputée tumultueuse. Au XIXème siècle se développe, avec le triomphe de la raison, l’idée d’une jeunesse irresponsable. »[31]. Plus largement, la « montée des jeunes »[32] a conduit à l’apparition d’une classe d’âge disposant d’une certaine autonomie, régie par une sociabilité et d’une culture propre ; qui la distingue des autres classes d’âge. Cette catégorie sociale s’opposerait au monde des adultes, en donnant lieu à des affrontements, par exemple sous la forme du phénomène des « blousons noirs » ou de mai 68.

Plus spécifiquement, «  il reste une spécificité de cet âge dans la modernité, entre dépendance et autonomie, l’enfant est maintenant considéré comme un « alter ego paradoxal », qui se doit de bénéficier de droits de protection autant que de droits de créance, ce que signifie clairement le statut de minorité »[33]. Les adolescents seraient donc pris entre dépendance économique vis-à-vis des parents et volonté de s’en émanciper : « Quand bien même [les adolescents] attendent de l’affection et du soutien de la part de leurs parents, ils luttent bien souvent pour échapper à leur contrôle. […] Le choix des amis contre l’avis des parents peut aussi être compris comme une manifestation du désir d’autonomie. […] Certains pensent que les enfants sont devenus plus autonomes ou encore qu’on favorise davantage leur autonomie en leur octroyant des droits nouveaux. D’autres pensent, au contraire, que la vie des enfants est davantage contrôlée et institutionnalisée et que s’ils ont gagné en protection et en droits, ils ont perdu en responsabilité et en autonomie »[34].

L’adolescence serait donc un moment de rupture vis-à-vis de l’autorité parentale : « Alors que l’enfant vit dans le registre de l’hétéronomie, c’est-à-dire qu’il reçoit la Loi d’un Autre (ses parents), l’adolescent a la possibilité de mettre à distance cette Loi, il est capable d’autonomie. L’adolescence est, comme le soulignait Rousseau une « seconde naissance » au cours de laquelle on entre dans l’âge de la réflexion, qui se caractérise par une nouvelle manière d’exister, une révolution dans le rapport à soi, aux autres et au monde. Si l’adolescent est l’équivalent d’un adulte, pourquoi l’adolescence ne coïncide-t-elle pas avec l’entrée dans l’âge adulte ? […] La modernité a inventé la jeunesse, ce temps de préparation à la vie adulte. La jeunesse est le temps de la formation, non de la reconduction de l’identique. En accédant à l’éducation, les individus gagnent en effet la possibilité d’échapper à un avenir tracé d’avance. […] Rien n’est plus difficile que de devenir un individu, c’est-à-dire d’un adulte. On mesure encore mal l’extrême exigence de ce mode d’être, la rigueur des obligations qu’il requiert. La jeunesse permet de se familiariser avec ces nouvelles exigences dans un contexte relativement sécurisé. »[35].

Bien évidemment, cette aspiration à l’autonomie des adolescents inquiéterait les adultes. Dès lors, l’adolescence serait pensée comme « en crise ». Selon Agnès Thiercé, « au XIXème siècle, médecins et pédagogues, fortement imprégnés des idées rousseauistes, voient d’abord dans l’adolescence une période particulièrement critique, liée à la puberté. Un âge « bâtard », « gauche », « ingrat » aussi bien physiquement que moralement. Le manque de lucidité, la propension à la rêverie, l’inexpérience sont associés à l’explosion des passions […]. Le XIXème siècle invente […] l’expression de « crise de l’adolescence ». Les phobies qu’elle suscite sont d’ailleurs à l’image des hantises de l’ordre bourgeois : explosion de la sexualité, peur des « amitiés particulières » chez les garçons, de l’hystérie féminine, des révoltes et des « insubordinations lycéennes » »[36]. L’adolescence en vient à être pensée comme une « maladie », qui peut être traitée médicalement : des changements « liés à la puberté sont de plus en plus souvent considérés comme pathologiques et s’accompagnent de nouvelles désignations et de nouveaux symptômes, comme les « troubles de comportement » ou les « tendances anti-sociales » »[37].

Or, la montée du chômage de masse dans les sociétés occidentales contemporaines rend difficile l’insertion professionnelle des jeunes, qui était le seuil d’entrée dans l’âge adulte des adolescents. Ce passage est donc retardé par l’allongement de la durée des études, ce qui prolonge la durée de la dépendance financière des jeunes envers leurs parents. Cependant, il se juxtapose à une injonction faite aux jeunes d’être responsables. Or, selon Patrice Huerre, « la question de la succession des générations n’est jamais envisagée. Il semble qu’à défaut de régler le problème de la place des jeunes, on recule les limites de leur reconnaissance comme adultes. Cette incapacité de nos sociétés à gérer le passage de l’enfance à l’âge adulte pourrait, de fait, constituer une nouvelle définition de l’adolescence »[38].

2.2 La dystopie comme métaphore de l’adolescence

Les parallèles entre ces discours sur l’adolescence et les livres de notre corpus sont évidents. Les sociétés dystopiques cherchent à annihiler toute prétention à l’autonomie chez les citoyens. A l’inverse des sociétés contemporaines où l’entrée des jeunes dans le monde des adultes est problématique et retardée, les sociétés dystopiques font entrer très tôt les jeunes dans la société des adultes. Par exemple, dans Promise, cette intégration précoce est symbolisée par la remise progressive des trois pilules aux enfants : la bleue à dix ans, la verte à treize ans, rouge à seize ans. L’héroïne déclare : « le fait d’avoir nos pilules sur nous est un pas vers l’autonomie. Les perdre, c’est prouver qu’on n’est pas prêt à assumer cette responsabilité. Nos parents sont chargés de garder nos pilules jusqu’à ce qu’on soit en âge de le faire ». En effet, contrairement aux sociétés contemporaines, le but des sociétés dystopiques n’est pas de former les adolescents afin de les préparer au monde à venir, mais de les encadrer afin que la société se reproduise à l’identique.

A ce titre, il n’y a pas de réelle séparation entre enfants et adultes, dans la mesure où tous sont soumis à la même autorité, celle de la société. Cette hypothèse est illustrée par un passage de Promise, qui décrit une variante de Boucle d’or racontée aux enfants pour leur apprendre l’obéissance : « C’est l’histoire d’une fille qui s’appelle Xanthe. Un jour, elle en a assez de manger la nourriture qu’on lui sert. Quand les plateaux sont livrés, elle mange les flocons d’avoine de son père. Mais ils sont trop chauds et ça lui donne de la fièvre. Le lendemain, elle prend les céréales de sa mère, mais elles sont trop froides et toute la journée, elle a des frissons. Le troisième jour, elle mange ce qu’elle a sur son plateau et elle se sent bien. Elle est en forme. […] C’est une histoire idiote destinée à montrer aux enfants de la Société qu’ils doivent obéir et faire ce qu’on leur dit. […] Elle finit par être citée trois fois pour mauvais comportement avant de comprendre que la Société sait ce qui est bon pour elle ».

Cependant, comme dans nos sociétés, les adolescents sont pensés comme une population à risque, puisqu’en dépit d’un encadrement étroit, « les adolescents se laissent parfois emporter par leurs émotions. Et ont une tendance à la rébellion » (Promise). Dans cet ouvrage, l’amour romantique est donc décrit comme une métonymie de l’adolescence.  Cette période serait donc le moment où les citoyens sont le plus susceptibles de prendre leur indépendance, où ils commencent par réfléchir par eux-mêmes avant d’être pris trop étroitement dans les filets du contrôle social (par le biais du travail et de la cellule familiale). Les adolescents sont alors représentés comme souffrants d’une « maladie » (ils sont qualifiés de « Vulnérables » dans Delirium), qui sera guérie par un rite médical (opération chirurgicale dans Delirium et dans Glitch, amnésie dans the Program) ou social (Banquet de Couplage dans  Promise). Dans The Program, c’est la dépression qui est une métaphore de l’adolescence : « Vous ne le voyez pas, mais vous êtes malade. […] Nous allons retirer la maladie ».

Dans Glitch et the Program, c’est davantage l’individualité même des individus qui est visée. Par exemple, dans le second tome de the Program, le Programme est sur le point d’être rendu obligatoire pour les adolescents : « cela signifie qu’avant l’obtention du bac, chaque personne aurait été effacée et recréée en un individu bien équilibré, BCBG. Une génération entière, perdue. […] Donc à présent, tout les gens de moins de dix-huit ans seront changés – pour le meilleur et pour le pire – contre sa volonté. Pense à ça : ils peuvent créer une société composée d’individus sans la moindre expérience, qui n’ont rien appris de leurs erreurs. Des gens qui n’ont de lien avec personne. ». Ce conflit générationnel se manifeste également dans Glitch : dans cette saga, il n’y a que deux adultes glitchers. L’une a le pouvoir de soigner, l’autre d’asservir les autres à sa volonté. La première incarnerait donc une génération d’adultes repentante envers la jeunesse, l’autre serait un avatar du Lien qui asservit les citoyens : tout comme les Supérieurs contrôlent les citoyens ordinaires pour les faire travailler, Bright utilise son don pour contrôler les autres.

L’interdiction de l’amour romantique pourrait alors être perçue comme la métaphore du contrôle que les adultes exercent sur les adolescents. Les parents et la société les soumettent à des injonctions contradictoires, entre pressions à devenir soi-même (typique des sociétés contemporaines) et à choisir une voie qui leur permettra de s’épanouir ; et sommations à se montrer raisonnables et à se soumettre aux contraintes du marché du travail (contraintes d’autant plus grandes que l’économie serait « en crise »). En effet, « cet entre-deux [de l’adolescence] serait caractérisé principalement par la conquête de l’autonomie et de l’indépendance, dans le cadre d’une épreuve juvénile devenu la figure même de l’individualisation. Cette épreuve n’est donc plus entendue simplement au sens  d’une tension entre le groupe de pairs et la tradition incarnée par les enseignants et les parents ; mais comme une épreuve juvénile, qui opposerait individualisme éthique tourné vers l’authenticité, à l’individualisme de la compétition et du marché, soit être soi et conquérir une place. » [39] Les dystopies de notre corpus seraient donc la représentation d’une société où l’injonction à se soumettre aux attentes sociales écraserait celle de devenir soi-même. Plus largement, « la dystopie peut agir comme une métaphore puissante de l’adolescence. Pendant l’adolescence, l’autorité apparait oppressive, et peut-être personne ne se sent autant sous surveillance que l’adolescent moyen. L’adolescent est au bord de l’âge adulte : suffisamment prêt pour voir ses privilèges mais incapable d’en profiter. Le confort de l’enfance ne parait plus le satisfaire. Il a besoin de pouvoir et de contrôle et sent les limites de sa liberté intensément. »[40].

Or, ce pouvoir que les adultes exercent sur les adolescents est présenté comme illégitime, dans la mesure où ils sont virtuellement responsables des catastrophes fondatrices de ces sociétés : guerre nucléaire dans Glitch, bombardements dans Delirium, guerre contre un ennemi extérieur et contre le cancer dans Promise. Ce motif n’est d’ailleurs pas propre aux dystopies de notre corpus, on le trouve dans d’autres dystopies young adult comme Hunger games, divergente, Pure, Partials, enclave

De plus, ce contrôle est présenté comme un fantasme des adultes, et une illusion. D’une part, le traitement qu’ils proposent est celui qu’ils aimeraient recevoir eux-mêmes : « Je me demande si c’est parce que les adultes préféreraient oublier leurs problèmes, et pensent que l’ignorance est une bénédiction » (The program). D’autre part, les adultes seraient incapables de contrôler totalement les adolescents : « Tu es le parfait exemple de la raison pour laquelle le Programme ne pourra jamais vraiment marcher. Ca fait partie de ta personnalité de te battre pour ce en quoi tu crois, ce que tu aimes. Le Programme va échouer parce que, même s’il peut effacer les souvenirs, les personnalités de base restent inchangées. Ces dernières conduisent à répéter les mêmes comportements, et à la fin, prendre les mêmes risques et faire les mêmes erreurs ». De même, dans Delirium et Glitch, il existe des individus qui résistent au « traitement » qu’on leur propose. Un des personnages de Glitch le présente comme le triomphe de la « nature » sur la technologie : si la puce cérébrale empêche les zones cérébrales consacrées aux émotions de fonctionner, certains individus développent des connections différentes, qui permettent au cerveau de retrouver son intégrité.

 

Dans les dystopies young adult mettant en scène l’interdiction de l’amour romantique ou des émotions, l’amour est présenté comme une arme : celle dont disposent les adolescents pour s’opposer au contrôle que les adultes exercent sur eux, et pour faire changer une société figée où la nécessité l’emporte sur les sentiments. Si ce motif de l’interdiction des émotions s’inscrit dans la continuité de la figure du zombie et de la déshumanisation de l’être humain dans une société capitaliste, il fonctionne également comme métaphore du conflit entre les générations à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. Ma réflexion est partie de l’amour romantique comme métonymie de l’individualisme dans la société contemporaine et finit sur l’individualisation des adolescents, en tension avec l’injonction à se soumettre aux pressions sociales. En effet, la revendication du droit aux sentiments pourrait être lue comme le refus des adolescents de se plier aux sommations d’être raisonnables. Dans les sociétés occidentales contemporaines, les adolescents sont pris entre l’incitation à s’orienter vers le métier qui leur conviendra parfaitement (et à chercher activement quel est ce métier) et celle à être conscients des contraintes du marché de l’emploi et à s’y conformer. A ce titre, ces dystopies sont le symptôme des difficultés de l’intégration des adolescents dans la société contemporaine.
N.B. « L’amour est une arme » est le sous-titre du premier tome de la version française de Glitch

A lire aussi : les origines des dystopies

Corpus
Anastasiu Heather, 2012, Glitch – tome 1, R
Anastasiu Heather, 2013, Glitch – tome 2, R
Anastasiu Heather, 2013, Glitch – tome 3, R
Condie Ally, 2011, Promise, Gallimard
Condie Ally, 2012, Insoumise, Gallimard
Condie Ally, 2013, Conquise, Gallimard
Olivier Lauren, 2012, Delirium, Black moon
Olivier Lauren, 2012, Pandemonium, Black moon
Olivier Lauren, 2013, Requiem, Black moon
Young Suzanne, 2014, The Program, Paperback
Young Suzanne, 2015, The Treatment, Paperback

Dystopies citées
Aiguirre Ann, 2015, Enclave, Livre de Poche
Baggott Julianna, 2012, Pure, J’ai Lu
Collins Suzanne, 2009, Hunger games, Pocket jeunesse
DeStefano Lauren, 2014, Le dernier jardin – éphémère, Castelmore
Huxley Aldous, 2002 (1931), Le meilleur des mondes, Pocket
Lowry Lois, 2011 (1994), Le passeur, l’école des loisirs
Orwell George, 1972, 1984, Folio
Price Lissa, 2012, Starters, R
Roth Veronica, 2014, Divergente, Nathan
Wells Dan, 2013, Partials, Albin Michel
Westerfeld Scott, 2007, Uglies, Pocket jeunesse

[1] Dystopie : récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie. L’auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque.
Exemples : le meilleur des mondes, 1984

[2] Segment éditorial qui s’adresse à un public de lecteurs adolescents et de jeunes adultes

[3] Le plus souvent envisagé exclusivement comme hétérosexuel. Seul Delirium évoque la possibilité de l’amour homosexuel, qualifié dans la société décrite comme « anormal ». Aussi, dans cet article, le terme « amour romantique » sera employé comme synonyme d’« amour romantique hétérosexuel ».

[4] Illouz Eva, 2012, Pourquoi l’amour fait mal – l’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil

[5] Hinz Carrie, 2002, « Monica Hughes, Lois Lowry, and Young Adult Dystopia », the Lion and the Unicorn, vol. 26, n°2

[6] Ferris Harley, A Study Of Dystopian Fiction.

[7] A titre personnel, je ne souscris pas à la critique un peu facile de la culture populaire comme opium du peuple et abrutissement de masse, style promue par l’école de Francfort, mais ce type de discours mérite d’être mentionné.

[8] Chevalier-Chandeigne Olivia, 2014, Philosophie du cinéma d’horreur – effroi, éthique et beauté, Ellipses

[9] Corcuff Philippe, 2006, « Individualité et contradictions du néo-capitalisme », SociologieS [en ligne], « Théories et recherches »

[10] Boltanski Luc, Chiapello Eve, 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard

[11]  Zarifan Philippe, 1999, L’émergence d’un Peuple Monde, Presses universitaires de France

[12] Il est fait plusieurs fois allusion dans la saga au fait que l’héroïne vit dans un quartier pauvre, où la majorité des habitants n’ont pas les moyens de se payer de l’essence. De même, à la fin du troisième tome, le maire envisage de supprimer l’électricité aux citoyens qui ne sont pas « méritants » : « Nous récompenserons ceux qui suivent les règles. Nous appliquerons le même principe, en quelque sorte, que pour le dressage d’un chien. […] Et nous punirons ceux qui ne se plieront pas au règlement. Je ne parle pas de châtiment physique, bien sûr. Nous sommes un pays civilisé. […] L’électricité n’est pas gratuite. Elle doit se mériter » (Delirium)

[13] Ritzer George, 1993, The MacDonalidzation of Society, Pine Forge Press

[14] Saint-Paul Gilles, 2011, The Tyranny of Utility: Behavior Social Science and the Rise of Paternalism, Princeton University Press

[15] La McDonalisation est l’essence même du capitalisme

[16] Ogien Ruwen, 2014, Philosopher ou faire l’amour, Grasset

[17] Tolotti Sandrine, 2012, « Eva Illouz : Pourquoi l’amour fait mal », Le nouvel obs’

[18] Le « capitalisme amoureux »

[19] On peut supposer que c’est également le cas dans Glitch, mais contrairement aux deux autres fictions, cette appariement n’est pas abordé explicitement.

[20]Cette thématique est d’ailleurs abordée dans certains ouvrages de développement personnel, comme  Marry him : the Case for Setteling Mr. Good Enough. Dans ce livre, l’auteure défend l’idée que les romances ont placé des attentes trop élevées dans l’esprit des femmes, les poussant à chercher le partenaire parfait pour elles, au détriment d’hommes de leur entourage qui auraient pu constituer de bons partenaires (Gottlieb Lori, 2010, Marry him : the Case for Setteling Mr. Good Enough, Dutton).

[21] Ce motif est d’ailleurs fréquemment mis en scène dans les romances (Schreiber Michele, 2015, American Postfeminist Cinema, Edinburgh University Press).

[22] Malgré tous mes effets, impossible de retrouver la référence… Dès que je la trouve, je mets à jour, promis !

[23] Wikipédia

[24] De Singly François, 1996, Le soi, le couple et la famille, Nathan

[25] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[26] Raineau Clémentine, 2006, « Du rite de passage au souci de soi : vers une anthropologie de la jeunesse ? », siècles [en ligne], vol. 24

[27] Dumont Louis, 1991, L’idéologie allemande, Gallimard

[28] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[29] Thiercé Agnès, 1999, Histoire de l’adolescence, 1850-1914, Belin

[30] Breton André, 2013, Une brève histoire de l’adolescence, JC Béhar

[31]Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[32] Sauvy Alfred, 1959, La montée des jeunes, Calmann Lévy

[33] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[34] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[35] Youf Dominique, 2007, « Philosophie des âges de la vie de Éric Deschavane et Pierre-Henri Tavoillot », Sociétés et jeunesses en difficulté [En ligne], n°4

[36] Fournier Martine, 2011, « La naissance de l’adolescence », Sciences humaines, n°110

[37] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[38] Huerre Patrice, 2001, « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice. », Journal français de psychiatrie, vol. 14, n°3, p. 6-8

[39] Sirota Régine, 2006, Eléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes

[40] Scharma Elena, 2014, « The Young Adult Dystopia as Bildungs Roman: Formational Rebellions Againt Simplicity in Westerfeld’s Uglies and Roth’s Divergent », Scripps Senior Theses

L’université ou la reproduction spontanée

Je donne des T.D. en ce moment, et je suis laissée assez libre en ce qui concerne le contenu des enseignements (peut-être trop, mais ce n’est pas la question). Une de mes seules directives : cette semaine, je suis supposée étudier un texte avec les étudiants. Simple et précis. Je peux étudier un texte, pas de problème. Mais je ne sais pas comment faire étudier un texte à des étudiants. D’une manière générale, je ne sais pas comment faire cours, parce qu’on ne me l’a jamais appris.

Mon cas n’est pas isolé. En général, lorsqu’un doctorant est engagé pour donner un T.D., la seule formation qu’il reçoit constitue en une petite réunion de rentrée où on lui explique les enjeux de son cours et le public auquel il aura à faire. Et encore, ça, c’est pour les plus chanceux.

Bien sûr, je sais ce qu’est un cours. J’ai assisté à un certain nombre de cours dans ma vie. Mais savoir ce que c’est et savoir le faire sont deux choses différentes. Si ce n’était pas le cas, je serai une cuisinière hors pair, entre autres choses.

Et c’est assez symptomatique du monde universitaire. Je me souviens en avoir discuté avec une étudiante au début de mon master 1, je lui avais dit « j’ai l’impression que les profs attendent de nous de faire des choses qu’on est censés savoir faire ». Par exemple, concernant les travaux de validation d’une unité d’enseignement, les consignes portent sur les thématiques à aborder et la longueur, mais rarement sur la façon de construire et d’écrire un texte universitaire. Mon université était très portée sur l’idée « d’apprentissage sur le tas ». Après tout, pourquoi pas ? Le problème, concernant ces fameux travaux de validation, c’est que nous n’avions aucune formation, aucun module pour décrire comment on écrit un tel travail, et les seuls retours sur la qualité de notre travail intervenant le plus souvent a posteriori, et sur des questions de fond plus que sur des enjeux formels.

A ma connaissance, c’est vrai pour la majorité des tâches qui sont attachées au doctorat et à l’enseignement supérieur. Si la façon d’écrire une thèse est relativement bien documenté ; comment faire cours, comment faire une communication à un colloque, écrire un article pour une revue scientifique… sont des tâches qui obéissent à des règles précises, et elles font rarement l’objet d’une formation. Elles relèvent davantage du bricolage individuel.

Certes, on peut supposer que cela fait partie du travail d’un directeur ou d’une directrice de thèse de transmettre ces savoirs, au moins en partie. Et j’ai la chance d’avoir un directeur qui y est sensible. Cependant, tous les directeurs n’en ont pas la disponibilité, ni peut-être la présence d’esprit (or les doctorants n’osent pas toujours les solliciter[1]).

Tout se passe comme si on partait du principe que les doctorants allaient acquérir magiquement les compétences pour mener à bien les tâches qu’on attend d’eux, qu’ils allaient en deviner les règles, à mesure qu’ils grimpent dans la hiérarchie des diplômes. Ce système crée des inégalités entre doctorants, en fonction de la qualité de l’encadrement dont ils bénéficient et des facs (et des laboratoires) dont ils dépendent (certain-e-s mettant en place des formations ou des dispositifs pour rendre ces savoirs et ces compétences accessibles à leurs ouailles). Il me semble qu’en ce qui concerne les cours, il s’agit d’un problème français, où on a tendance à considérer que la pédagogie découlerait naturellement du savoir académique. Or, on a tous eu un prof, très bon d’un point de vue disciplinaire mais mauvais en tant que prof, pour prouver le contraire.

Alors je me demande : quand est-ce qu’on admettra que l’apprentissage du fond n’empêche pas celui de la forme ?

[1] Laetitia Gérard, 2014, Le doctorat : un rite de passage. Analyse du parcours doctoral et post-doctoral, Téraèdre

Le doctorat ou l’urgence perpétuelle

Comme le souligne cet article, la thèse se caractérise par une très grande liberté temporelle (bien que contrainte pour certains par les exigences d’une vie professionnelle et/ou familiale et par les multiples engagements liées à l’injonction de « se faire un CV »). Mais la liberté d’organiser son temps (dans le cadre du télétravail par exemple) ne va pas de pair avec un sentiment de détachement vis-à-vis du travail, mais au contraire une plus grande implication, liée à l’autocontrôle.

La thèse est essentiellement faite des contraintes que l’individu se donne à lui-même (ou plus ponctuellement celles du directeur de thèse). En dehors de la préparation des cours (pour ceux qui en donnent), tout peut être remis à plus tard ou presque. La participation à une conférence, corriger un article, recueillir des données empiriques, écrire un chapitre… s’inscrivent dans des temporalités longues : ces tâches demandent un temps d’élaboration et de maturation bien supérieurs à celui de la phase de production proprement dite (si tant est qu’on puisse les séparer).

Mes journées de doctorante ressemblent à ça : beaucoup de choses que je dois ou que je veux faire, mais presque rien qui n’est dû pour le soir même, ni pour la fin de la semaine, ni la fin du mois. Et pourtant j’ai l’impression de passer mon temps à courir. Même en hiérarchisant les priorités, même en utilisant différents systèmes de planification. Il y a toujours quelque chose (et même plusieurs) à faire.

Puisque la rédaction d’un article ou la préparation d’une communication à une conférence demande un lent travail de décantation, il faut les travailler un peu tous les jours. Si bien que le sentiment d’urgence survient très tôt, dès qu’il y a un moment disponible. Un doctorant qui n’a rien à faire, ça n’existe pas. Et à la différence d’un salarié « classique », il n’a pas de distinction très nette entre temps professionnel et temps personnel. Il y a toujours un projet en attente, et le plus tôt il sera fini, le mieux ce sera.

J’ai lu que si les doctorants aiment autan les projets annexes, c’est parce qu’ils scandent une progression, sont sanctionnés par une réalisation, beaucoup plus difficile à appréhender dans la thèse.  Les projets annexes apportent une satisfaction, ils permettent de se changer les idées et de se dire qu’on a fait quelque chose de tangible. Mais ils ajoutent à l’urgence, ils obligent à une dispersion de l’attention, de l’emploi du temps, et ils ont généralement des échéances. Or, l’une des difficultés du doctorat (et du travail intellectuel et/ou créatif), c’est le perfectionnisme. Il y a toujours de nouvelles dimensions à creuser, d’autres aspects à explorer. Les dates-butoirs lointaines sont une chance, mais aussi un piège : celui de retravailler sans cesse une production jusqu’à ce que l’échéance tombe.

J’ai tellement l’habitude de me sentir dans l’urgence que lorsque je termine la chose la plus urgente (ou que la date-butoir le décide pour moi), je me sens désœuvrée. Sans urgence, je passe des heures à hésiter à faire telle ou telle chose et la journée est perdue.

J’aimerais arrêter de courir. Mais je ne sais pas par quoi commencer.

De l’art de commencer des carnets

J’adore les articles de papeterie. L’offre commerciale (du moins en boutique) me fait bien sentir combien je suis ringarde : les beaux carnets sont généralement réduits à portion congrue dans les papeteries et le papier à lettre inexistant (ou hors de prix). Je collectionne les cahiers, et rien ne me met en joie comme entamer un nouveau calepin et sentir l’odeur du papier neuf.

La multiplicité de l’offre dans mon placard me rend extrêmement pointilleuse : un carnet adapté pour chaque chose. Il doit avoir la bonne taille, le bon nombre de pages et la bonne couverture pour l’usage qui lui est destiné. Je ne peux pas prendre un cahier luxueux pour un brouillon. Je ne peux pas prendre un fascicule de 200 pages pour un journal de voyage de deux semaines.

Les formats et les thèmes créent des affinités électives. Mes journaux de recherche doivent avoir le même format. Deux carnets d’une même série ne peuvent pas être affectés à des usages ou des sujets différents. J’aime compartimenter, découper mes projets dans des carnets.

Je suis le genre de personnes qui n’est pas encore passée à l’ère numérique. Je préfère écrire sur du papier, avant de taper le texte à l’ordinateur, et je prends beaucoup de notes manuscrites, sur ma vie, mes réflexions, mes lectures, je fais des plans, des todo lists, des plannings. J’écris des lettres et des nouvelles. Je recopie des citations.

Mais le problème avec les cahiers, c’est qu’il est plus rapide de les acquérir que de les remplir, et plus rapide de les commencer que de les finir. J’ai des tonnes de carnets neufs dans mon armoire, qui attendent que je leur trouve un usage approprié, des tonnes de carnets entamés autour de mon bureau, vestiges de projets abandonnés ou en suspens, ou dont l’organisation ne me convient plus,  évidemment, je ne peux pas utiliser les pages restantes pour écrire autre chose, ce serait sacrilège, des carnets qu’on m’a offert et que je n’aurais pas choisis. Des carnets dont je ne sais pas quoi faire parce qu’ils sont trop épais. Des carnets dont je ne sais pas quoi faire parce qu’ils sont trop petits. Des carnets que je répugne à utiliser parce qu’ils ne sont pas lignés. Des carnets qui sont trop beaux pour être entamés. Des carnets remplis dont je voudrais me séparé mais dont je n’ai pas encore dupliqué le contenu dans un traitement de texte.

J’ai trop de carnets. Mais je suis incapable de leur résister.

Comment faire prendre des vacances à votre doctorant-e ?

Comme l’a souligné cet excellent article sur le rapport au temps des doctorants, le ou la thésard-e n’a de compte à rendre qu’à lui-même ou à elle-même, concernant l’organisation de son temps de travail. Il ou elle va donc être amené-e à se mettre la pression pour travailler en permanence, et s’auto-flageller s’il ou elle a le malheur d’agir comme un être humain et prendre une pause. Il est donc de votre devoir, lecteur, lectrice, si vous êtes proche d’un-e doctorant-e[1], de le ou la forcer à prendre des vacances avant  que son cerveau ne se flétrisse et fane, et qu’il oublie de mettre les références en bas de page pendant la rédaction de sa thèse. Voici quelques points essentiels pour réussir à faire prendre des vacances à votre doctorant-e.

Tout d’abord, arrachez-le à son environnement familier. N’oubliez pas que le thésard a la vilaine manie de travailler à domicile. Il faut donc impérativement le délocaliser. Emmenez-le dans un endroit éloigné, si possible un pays étranger dont il ne parle pas la langue, et qui n’a évidemment rien à voir avec son objet d’étude[2]. Vous vous dites sûrement « plus facile à dire qu’à faire ». Débrouillez-vous, faites un prêt si nécessaire. N’oubliez pas que vous sauvez probablement une vie. N’hésitez pas à lui rappeler les différentes démarches à réaliser avant le départ. Le doctorant consacre déjà beaucoup d’énergie à se battre avec l’administration de la fac, il n’a pas forcément la présence d’esprit ou la disponibilité de le faire avec d’autres institutions. Supervisez ses bagages avant le départ (à son insu s’il le faut), retirez tous les livres en rapport de près ou de loin avec sa bibliographie (remplacez-les par un bon roman ou deux). Si possible, assurez-vous qu’il n’y a pas de bibliothèque universitaire là où vous allez. Ni de bibliothèque tout court. Ni de librairie. Ne prenez aucun risque. Obligez-le à laisser son ordinateur portable, s’il en a un. Vous devrez également faire attention à ce qu’il ne relève pas ses mails avec son téléphone, ou avec un ordinateur indigène. En fait, le mieux, c’est d’aller dans un endroit qui n’est pas relié à Internet. N’ayez pas peur d’être trop sévère. N’oubliez pas que le doctorant est comme un drogué, il n’hésitera pas à vous mentir avec aplomb si vous lui demandez s’il a apporté de quoi travailler. Je vous suggère de viser une forêt ou une jungle tropicale : l’humidité ferait gondoler les éventuels livres que le doctorant comptait emmener (ça devrait le dissuader), j’imagine que les équipements sont plutôt rustiques (pas d’Internet, ni probablement de bâtiments en dur) et le caractère hostile de l’environnement pourrait distraire le doctorant (même s’il protestera probablement copieusement). A défaut, une montagne pourrait faire l’affaire. Bien sûr, cela ne présage pas des vacances très reposantes pour vous. N’oubliez pas que vous avez une mission. S’il résiste à partir avec vous, s’il semble hésiter, culpabilisez-le. Les doctorants ont l’habitude de le faire tous seuls, votre intervention ne changera pas grand-chose de ce point de vue, et c’est sans doute le seul levier qui marche.

Une fois sur place, il faut que vous fassiez preuve d’une vigilance de tous les instants. Rappelons-le, le doctorant est accro à son boulot, et ce n’est pas l’absence de support qui va l’empêcher de travailler. Dès qu’il commence à parler de son sujet d’étude, ou même de son laboratoire ou de ses relations avec son directeur ou sa directrice, s’il reste silencieux trop longtemps avec des yeux un peu vitreux, distrayez-le. Parlez-lui de votre vie, des détails du séjour, de la météo. Le doctorant est retors, vous devez absolument l’empêcher de penser (à son objet, voire de penser tout court dans les cas les plus extrêmes). Prévoyez-lui des activités imposées, pour l’obliger à penser à autre chose, et forcez-le à beaucoup dormir (pour qu’il reprenne des forces avant une nouvelle année de marathon). Au fond, il n’est pas nécessaire qu’il s’amuse (et vous non plus, vous l’aurez compris) ou qu’il apprécie le séjour, le but est qu’il s’aère l’esprit (et le corps, si vous pouvez).

Le retour est l’étape la plus cruciale. Ne croyez pas que votre rôle est terminé une fois que le doctorant a regagné ses pénates. Au contraire, il aura plus besoin de vous que jamais. En effet, le retour s’apparente pour lui à une descente : dès qu’il relèvera ses mails, il réalisera le travail qu’il a « en retard ». Le plus dur pour lui sera sans doute de faire le deuil de l’idée que le monde s’arrête de tourner en son absence. Rassurez-le, rappelez-lui qu’il a du travail « en retard » en permanence et que de toute façon qu’il n’a pas « pris » de retard puisqu’il était en vacances, et donc dans une temporalité différente. Attention, surtout ne vous transformez pas en assistant-e personnel-le pour l’aider, il pourrait y prendre goût. Le soutenir moralement est amplement suffisant.

Ensuite, prenez quelques vacances, vous les avez bien méritées.

A lire aussi : la solitude en doctorat

Et en bonus, un extrait de Chez soi, de Mona Chollet (disponible chez les éditions Zones):

Une fois dans la vie dite active, on acquiert une vision des vacances davantage marquée par le calcul, l’amertume et l’anxiété. Elles doivent nous dédommager de tant de choses qu’elles ont peu de chances de tenir toutes leurs promesses. Faute de pouvoir se poser le reste de l’année, on y arrive au bout du rouleau, avec un désir éperdu d’oubli, d’engloutissement, de déresponsabilisation – Vacances, j’oublie tout, chantait le groupe Élégance en 1982. Le salarié harassé a accumulé une telle soif d’hédonisme, de volupté, d’indolence, qu’il se précipite sur la dose que son pouvoir d’achat peut lui en garantir auprès d’une agence de voyages. Il l’achète clé en main, sans se préoccuper de l’envers des décors paradisiaques qu’on lui vend. Des pays ou des régions entières deviennent alors de simples réceptacles de cette soif et s’en trouvent reconfigurés de fond en comble, bouleversés dans leur organisation sociale, leurs paysages, leurs écosystèmes. On peut se demander si les ravages du tourisme ne seraient pas moindres sans cette impossibilité d’habiter chez soi durant l’année, sans cet état d’apnée existentielle et de privation sensorielle dans lequel nous maintient notre rythme de vie. Bien sûr, il restera toujours le besoin de soleil ou de dépaysement ; mais peut-être voyagerait-on d’une manière plus saine, plus réfléchie, plus active et plus curieuse, si l’on pouvait jouir toute l’année d’un quotidien plus serein, avec des pauses et des parenthèses régulières.

DERNIERS BASTIONS

« On attend les week-ends, on attend les vacances », constatait une blogueuse atterrée de voir autour d’elle tant de gens malheureux, consumant l’essentiel de leur vie dans des boulots inutiles ou nuisibles pour le seul enrichissement de quelques-uns. L’attente de la fin de la semaine, qui amène la plupart des salariés à souhaiter que les cinq septièmes de leur passage sur terre s’écoulent aussi rapidement que possible, traduit en effet tout le pathétique de la condition dont on est censé se contenter. Mais le week-end a du moins encore le mérite d’exister. Il reste un bastion qui échappe à la logique de l’entreprise. Il permet de se livrer aux occupations que l’on préfère, de savourer le calme et la solitude, mais aussi, parce qu’elles ont congé au même moment, de se frotter à d’autres personnes que ses collègues. Il représente une bulle temporelle où l’on peut nourrir d’autres facettes de soi-même, aérer son identité. Dressant la liste des choses auxquelles, dans son initiation forcée au salariat à plein temps, il a fini par s’habituer, Philippe De Jonckheere note : « Aller comme un lundi et aller comme un vendredi. » « Comme un lundi » : dans la réponse convenue et désabusée que l’on fait, en reprenant le travail, à ceux qui demandent comment ça va, il reste la trace du tour de force qu’il faut accomplir pour obliger toutes ces dimensions de soi à rentrer dans la petite boîte de son moi de salarié – le choc étant encore bien plus grand au retour des vacances.

[1] Si vous en connaissez plusieurs, il est probable que vous en soyez un vous-même, et dans ce cas je ne peux pas faire grand-chose pour vous.

[2] Si jamais votre doctorant-e est anthropologue, j’ai bien peur que cela ne suffise pas. Les anthropologues adoptent une tournure d’esprit telle qu’ils sont inaptes à la prise de vacances. Laissez tomber.

La comptabilité affective

J’ai commencé mon travail sur la répartition des tâches domestiques dans les couples hétérosexuels où l’homme est au foyer avec la conviction que les relations amoureuses (ou même à caractère affectif) sont traversées par des rapports de pouvoir, qui fait pencher la balance en faveur de l’un ou de l’autre[1]. La notion de « ressources », théorisée par Blood et Wolfe[2], m’a semblé une façon éclairante de désigner ce qui m’apparaissait comme une évidence : dans une relation, l’argent, le statut social, le sentiment d’attachement du partenaire, le réseau amical ou familial… sont autant de poids qui peuvent permettre à un conjoint de faire pencher la balance en sa faveur et d’être en position de force par rapport à l’autre. Il ne s’agit pas de dire que le conjoint qui est en position de force impose quoi que ce soit à l’autre, mais de mettre en lumière que le premier est plus susceptible d’infléchir les décisions conjugales en sa faveur.

Par exemple, dans le film L’auberge espagnole, au sein du couple de Français (Jean-Michel et Anne-Sophie) que le héros rencontre à l’aéroport, toutes les ressources semblent détenues par l’homme : il est médecin et a obtenu un poste à Barcelone, alors qu’Anne-Sophie n’a pas de réelle formation (du moins, à la connaissance du spectateur), ni de carrière professionnelle, ni de projet. Il détient donc l’apport de ressources monétaires, mais aussi le prestige lié à l’exercice d’un métier valorisé et une forme de stabilité professionnelle. De plus, Anne-Sophie déclare qu’elle a décidé d’épouser Jean-Michel dès l’instant où elle a posé les yeux sur lui, alors que ce dernier ne semble pas avoir éprouvé d’attirance particulière envers elle lorsqu’ils se sont croisés. Jean-Michel semble donc bénéficier de la dépendance affective qu’Anne-Sophie éprouve à son égard. Ces facteurs conjugués conduisent à l’installation du couple à Barcelone, pour le plus grand plaisir de Jean-Michel, où Anne-Sophie ne connait personne, n’a rien à faire et dont elle ne parle pas la langue. Bref, les ressources dont disposaient Jean-Michel lui ont permis de faire adopter une décision conjugale qui est à son avantage, et qui accroit encore la dépendance (matérielle et affective) d’Anne-Sophie à son égard. Certes, c’est leur décision à tous les deux, mais Jean-Michel avait toutes les cartes en main.

Cette vision du monde, le fait qu’on puisse voir une lutte dans les relations amoureuses, là où il ne devrait y avoir qu’harmonie et abnégation, fait parfois tiquer mes interlocuteurs quand le sujet vient sur le tapis. Pourtant, ce que l’idéologie du don et du désintérêt[3] (selon laquelle il ne saurait y avoir de calculs au sein du couple) camoufle, certaines expressions le laisse transparaitre : « il/elle vaut mieux que lui/elle », « il/elle est trop bien pour lui/elle ». De même, on parle souvent de « s’investir » dans une relation. S’investir, c’est consacrer du temps, éventuellement de l’argent, de l’énergie, s’attacher au ou à la partenaire sur le plan affectif, mais aussi faire des compromis et parfois prendre des décisions qui rendront la sortie de la relation plus difficile. Si on investit, c’est bien qu’on y place des ressources. Et on n’investirait pas si on n’espérait pas un retour sur investissement, au moins sous la forme d’émotions positives, et de retours d’ascenseurs, de réciprocité. Même si on ne tient pas de comptes amoureux, je ne crois pas qu’une relation puisse fonctionner avec des dons qui ne vont que dans un seul sens. Les dons faits par l’un et l’autre conjoint n’ont pas forcément à être de la même nature (« j’ai fait la vaisselle ce midi, j’attends que tu la fasses ce soir »), il suffit qu’il y ait des dons réciproques qui donnent le sentiment à chacun que la relation est équilibrée (« j’ai passé les vacances dans ta famille, en échange j’attends que tu me laisses décider des films qu’on va regarder dans les semaines à venir »).

Bref, on nous apprend (et peut-être davantage aux femmes qu’aux hommes dans les couples hétérosexuels ?) que pour qu’une relation fonctionne, il faut faire des compromis. Jusque-là, ça semble assez intuitif. Pendant longtemps, ça me semblait la façon normale de mener une relation : faire des efforts, taire des désirs mineurs lorsqu’ils ne coincidaient pas avec ceux de mon partenaire. Par exemple, je suis une introvertie : sortir, rencontrer ou voir des gens que je ne connais pas ou peu et/ou avec lesquels je n’ai pas beaucoup d’affinités représente un effort important pour moi. Quand mon partenaire me demande si je préfère sortir ou rester à la maison, les pénates l’emportent haut la main. Cependant, ce n’est pas le cas de la plupart des personnes que j’ai fréquentées. Aussi, il m’est arrivé de sortir alors que je n’en avais pas vraiment envie, pour faire plaisir à mon partenaire, , en espérant que j’aurais un « joker » pour un soir où je n’aurais vraiment pas envie de mettre le nez dehors, ou que je déciderai du programme de la soirée suivante. Rien que du très normal jusqu’à présent (à part mon asociabilité, qui est heureusement très anecdotique pour ce qui nous occupe ici).

Et puis j’ai rencontré un homme féministe adepte du consentement. Il m’a fait expérimenter un contrat relationnel un peu différent. Avec lui, je me sens libre de faire ce que je désire, et uniquement ce que je désire. Si je n’ai pas envie de le voir pendant un moment, il me suffit de le lui dire, et mon désir (ou plutôt mon absence de désir) est accepté. Pas de pressions verbales ou émotionnelles, pas de remise en question de sa validité  ou de sa légitimité, pas de représailles, aucune réaction négative. Tout au plus il va me demander si quelque chose ne va pas, au niveau personnel ou de la relation, mais pas dans le cadre d’un tribunal affectif ; plutôt à titre informatif ou pour voir si quelque chose doit être amélioré dans la relation. Et il ne se contente pas d’accepter mes désirs sans y apposer de filtre émotionnel, il s’enquiert aussi régulièrement de ce dont j’ai envie.

Bien sûr, tout ça peut sembler assez basique : aucune relation amoureuse n’est supposée reposer sur la coercition ou la contrainte. Cependant, le modèle fusionnel admis comme étant la forme légitime de la relation amoureuse incite l’individu à criminaliser l’expression de désirs contraires à ceux du ou de la partenaire, à les refouler, à faire des compromis. Et réciproquement, à mal prendre l’expression ou l’existence de désirs discordants des nôtres chez le ou la partenaire, à les assimiler à de l’égoïsme ou une forme de rejet. Et c’est logique dans un contrat relationnel du compromis : si vous faites des efforts et que votre partenaire n’en fait pas, ou moins, ou sur des choses qui ne comptent pas à vos yeux, il est normal d’être froissé.

Toujours est-il qu’avant de rencontrer ce féministe, je ne m’étais jamais rendue compte à quel point le compromis empoisonnait mes relations. Il ne s’agissait pas d’un sentiment de malaise global qui m’empêchait d’apprécier ces relations, loin de là. Mais d’efforts en compromis, une part non-négligeable du temps que je consacrais à mes relations amoureuses se trouvait entaché d’une petite zone d’ombre, d’une petite contrainte que j’avais accepté d’endosser.

Je n’irais pas jusqu’à écrire que mettre le consentement (je ne parle pas seulement du consentement sur le plan sexuel, évidemment indispensable) au centre du contrat de la relation est une petite révolution, mais c’est quand même incroyablement libérateur. J’apprécie davantage ce que je fais avec mon partenaire, car je ne donne que ce que j’ai envie de donner (et pas ce que j’ai envie ET ce que je me force à lui donner). Je sais que si je refuse de faire quelque chose, cela ne pèsera pas sur la relation et mon partenaire n’en sera pas chagriné. Et les refus éventuels de mon partenaire de faire telle ou telle chose, je les vis mieux que dans mes relations précédentes, puisque je ne les perçois pas comme une remise en cause de son affection pour moi, mais simplement l’expression d’un désir, à un instant T. Ce qui ne m’empêche pas de prendre sur moi et de faire des efforts, des compromis, mais ils me paraissent plus légers, parce qu’ils ne m’apparaissent plus comme une obligation implicite.

Dans les milieux féministes, on est très sensible à la question du consentement dans les relations sexuelles, et encore une fois c’est indispensable, quand on voit par exemple que le fait de pousser une femme à avoir des relations sexuelles, en lui faisant consommer une grande quantité d’alcool ou en jouant sur sa sidération (par la technique du « naked man », tragiquement popularisée par How I met Your Mother), n’est pas qualifié comme un viol dans les représentations. Cependant, je regrette qu’on ne promeuve pas l’importance du consentement de manière plus large, dans la vie sociale en général. En tant qu’introvertie, j’ai parfais été entrainée à faire des choses, ou du moins lourdement incitée à en faire, dont je n’avais pas vraiment envie (bien sûr, rien d’aussi grave que d’être victime d’un viol) ; et ce le plus souvent au nom de mon propre bien. Des choses qui nécessitaient de ma part un effort bien dérisoire aux yeux de mes camarades, et même des miens. Mais fréquenter un adepte du consentement, et en constater les bénéfices en termes de bien-être, m’amène à reconsidérer la question. Et si on faisait du consentement la valeur centrale des relations, plutôt que le compromis ?

[1] Même si on peut supposer que ce déséquilibre relatif peut évoluer avec le temps, ou n’est pas systématiquement en défaveur du même conjoint selon l’aspect de la relation qu’on regarde.

[2] Blood Robert O., Wolfe Donald M., Husbands and Wives. The dynamics of married living, the free press, Illinois, 1960

[3] Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009

 

Par ailleurs : monogamie et compromis (en anglais)