Lecture de Divergent mind, par Jenara Nerenberg

Sur un fond bleu et vert, la silouhette d'un visage constitué d'éclats de couleurs blancs, bleus, roses, violets, rouges et oranges se détache.

Divergent mind de Jenara Nerenberg est un essai portant sur la neuroatypicité (neurodivergence en anglais) chez les femmes, notamment les « diagnostics » d’hypersensibilité, d’autisme, de trouble de l’attention, de trouble sensoriel (Sensory processing disorder) et de synesthésie. L’autrice réunit ces différentes conditions sous le label commun de « différence dans le traitement sensoriel » (sensory processing differences) et se donne pour mission d’informer sur ce sujet, en proposant une synthèse des connaissances qu’elle a accumulées sur cette thématique, des témoignages qu’elle a recueillis de femmes concernées ou de professionnel-les du soin travaillant avec ce public et en proposant des outils pour faciliter la vie des femmes neuroatypiques. Après une brève histoire de la psychiatrie et une présentation de Elaine Aron, la psychologue qui a identifié la catégorie « personne hypersensible » (highly sensitive person), l’autrice présente les quatre autres diagnostics sur lesquels portent son investigation, et dans un troisième temps explore comment la neuroatypie affecte l’expérience des femmes concernées au travail, à la maison et plus largement dans leur bien-être.

Alors. J’ai beaucoup de choses à dire sur ce livre, qui m’a à la fois beaucoup intéressée et beaucoup déplu. J’étais très intéressée par la démarche de l’autrice de dépasser les différentes étiquettes de neuroatypies pour essayer de les penser ensemble, ce qui est une démarche qui est très présente dans certains milieux militants autour du handicap et de la neurodiversité. J’ai également apprécié les passages où l’autrice interroge comment ce que la compréhension et le choix des critères pour définir une condition appréhendée comme une « pathologie mentale » tient à un contexte social et historique plus large, que ce soit la place et la représentation des femmes dans une société donnée, l’histoire de la psychiatrie et de la manière dont on appréhende la santé et l’esprit, etc., aspects que j’aurais aimé davantage développés et discutés. Par exemple, elle souligne que les enjeux de légitimation de la discipline psychiatrique s’est opérée par une volonté d’en faire une science médicale, accordant donc une importance croissante au traitement médicamenteux (par opposition à d’autres approches thérapeutiques) des personnes étiquettées comme « folles » et une approche individualisante, au détriment d’une prise en compte plus large de la manière dont les contextes historiques et sociaux peuvent affecter les émotions et les états mentaux d’une personne. De même, elle mentionne à la fin de l’ouvrage le fait que les catégories posées et les critères diagnostics retenus par le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) s’inscrivent dans une économie plus large de médecins et de compagnies d’assurance et font l’objet de débats, et que ces catégories ne doivent en aucun cas être appréhendées comme des absolus, surtout quand on sait que ces critères ont historiquement été largement baties (pour l’autisme et le trouble de l’attention) sur les manifestations de ces conditions chez les garçons et les hommes.

Par contre, j’ai été gênée par le traitement qu’elle fait de son objet. Tout d’abord, les différents labels abordés sont peu positionnées les unes par rapport aux autres : quelles différences et chevauchements entre eux, en dehors de la sensibilité ? Pourquoi traiter ensemble des étiquettes qui ont des démarches diagnostiques finalement assez différentes ? Pourquoi ne pas discuter plus avant la manière dont ces catégories ont élaborées et en quoi elles appréhendent (ou non) une condition commune à l’ensemble des personnes neuroatypiques, qui se présenterait sous différentes formes ? Est-ce que d’autres conditions auraient pu être incluses ? Dans quelle mesure la synesthésie constitue-t-elle une catégorie comparable aux autres conditions retenues, alors qu’elle apparait finalement assez peu dans le développement ? J’ai l’impression que l’autrice avait ici une opportunité de discuter la légitimité d’une distinction entre autisme, trouble de l’attention et hypersensibilité mais qu’elle ne l’a pas saisie.

Ensuite, j’ai été gênée par l’approche très « développement personnel ». En effet, l’autrice a systématiquement à coeur de présenter ces différences dans le traitement sensoriel comme une chance : le terme « don » (gift) apparait en moyenne une page sur cinq et ses interviewées sont présentées comme des personnes créatives et intelligentes, qui auraient beaucoup à apporter dans le monde professionnel et à leur entourage si seulement on leur laissait l’opportunité de déployer leurs talents. Bien entendu, je ne défends pas l’idée d’aborder ces conditions uniquement par l’angle de la souffrance et du handicap, mais le fait que les limitations et difficultés des personnes interviewées soient systématiquement minorées par une célébration de qualités présentées comme l’autre face de la médaille me parait réducteur et potentiellement culpabilisant pour les personnes concernées. Cela se traduit également par le fait que les conseils donnés sont largement des stratégies individuelles, par exemple d’accommodement de son espace (en trouvant sa palette chromatique idéale pour son logement et sa garde-robe), sans prendre en compte les contraintes matérielles ni les enjeux de transformation collectifs de l’organisation sociale pour prendre en compte les spécificités des personnes neuroatypiques et améliorer les conditions d’existence des personnes handicapées.

Enfin, je trouve que le livre a une orientation implicite très « classes moyennes-supérieures » de personnes privilégiées socialement, ce qui se traduit par exemple dans le fait que la plupart des personnes citées sont diplômées de l’enseignement supérieur et exercent des métiers en col blanc. Le cas de personnes précaires et/ou n’ayant pas accès à une thérapie en raison du coût ou de la difficulté des démarches et/ou pour qui la différence dans le traitement sensoriel est comorbide avec d’autres conditions ou handicaps est largement occulté.

En conclusion, j’ai l’impression que ce livre part d’une perspective intéressante, en appréhendant la neurodiversité comme un ensemble de conditions labellisées différemment mais qui ont se recoupent largement et en discutant les modalités d’élaboration de ces catégories, mais qu’elle s’arrête malheureusement au milieu de la réflexion. Ainsi, elle propose un ouvrage qui par certains aspects est assez proche de ceux destinés aux « adultes surdoués », car il présente une approche à mon sens souvent réductrice de la différence dans le traitement sensoriel. En effet, cette dernière paraît largement décrite comme un tempérament spécifique accompagné d’hyperesthésie (c’est-à-dire une intensité inhabituelle de la sensibilité aux sens). Les solutions proposées sont principalement des aménagements et exercices individuels ou à réaliser avec un.e thérapeute pour être plus attentif à ses propres besoins, réduire les stimuli sensoriels (ou augmenter le nombre de stimuli perçus comme agréables) dans l’environnement immédiat et sensibiliser son entourage à ses propres spécificités sensorielles et émotionnelles. J’espère qu’il ouvrira la voie à une réflexion plus systématique et globale des neuroatypies, à la fois comme analyse des catégories rassemblées sous le terme « neurodiversité » et comme propositions pour rendre le monde social mieux adapté aux personnes concernées.

Lecture de Neurotribus, par Steve Silberman

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Il y a quelques années, j’ai écrit quelques articles sur les livres portant sur les adultes surdoué-es, à l’époque il y en avait une demi-douzaine en français. Depuis, d’autres livres sont parus, et les termes continuent à proliférer, sans qu’il ne semble y avoir de consensus sur la bonne terminologie : haut potentiel, précoce, surdoué, surefficient, zèbre, philo-cognitif, dyssynchrone… Il faut dire que la « douance » est « paradoxale » et que l’outil de mesure pour la débusquer est supposé évaluer « l’intelligence », alors que l’intelligence n’a pas grand-chose à voir dans les « symptômes » de la douance. La bataille lexicale semble donc toujours à l’œuvre, les spécialistes ou concerné-es arguant qu’au fond, ce n’est pas une question d’intelligence. Et iels ne peuvent pas savoir à quel point iels ont raison.

Le qualificatif « surdouée » a été très utile pour moi à un moment de mon parcours. En lisant ces livres, j’avais l’impression d’ouvrir les yeux, de comprendre qui j’étais. Certes, ça ne m’a pas menée bien loin, puisque cette étiquette ne m’a donnée accès à aucun accompagnement ou outil spécifique, mais c’était rassurant de mettre un mot sur ce que j’étais. Et du coup je me suis arrêtée là. Jusqu’à ce que plusieurs années plus tard, je découvre l’autisme. Bien sûr, je connaissais déjà l’autisme, j’en avais rencontré quelques-uns dans la fiction, je savais que c’était soit des personnes qui ne parviennent pas à communiquer oralement (ou seulement difficilement) et ont des comportements répétitifs, ou alors c’est des petits génies. Je savais, ou plutôt je croyais savoir.

Et puis j’ai eu des étudiant-es qui m’ont dit qu’iels étaient autistes, au cours d’une conversation informelle ou après une crise. J’ai alors commencé à me renseigner sur le sujet, pour les comprendre et éventuellement adapter mon approche pédagogique pour celleux qui en auraient besoin à l’avenir. Et quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que le « diagnostic » surdoué était soluble dans celui d’autisme. Par exemple, Cécile Bost relevait que les personnes surdouées avaient souvent une sensibilité supérieure à la moyenne, au niveau sensoriel. Coïncidence, les hyperesthésies (ou les hypoesthésies) sont aussi des traits autistiques. Monique de Kermadec parle longuement du « faux self » dans son ouvrage L’adulte surdoué, qui rappelle largement le terme de « masking » employé par les autistes. Intriguée, j’ai commencé à me renseigner sur les neuroatypies, et notamment sur le trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA ou TDAH). Là encore, surprise (mais en était-ce encore une à ce stade) de découvrir des parallèles entre les « traits » des surdoué-es et ceux associés au trouble de l’attention, comme la « pensée qui va trop vite » ou la peur de s’ennuyer.

En apprendre plus sur les neuroatypies, c’était comme ajouter une couche à ma compréhension de mon propre fonctionnement et celui de mes proches réputé-es « surdoué-es ». C’est comme si les caractéristiques identifiées des personnes à haut potentiel intellectuel (HPI pour les intimes) étaient les conséquences vécues par les personnes concernées des traits et mécanismes autistiques ou relatifs au trouble de l’attention. Je savais que j’avais des lubies, des fixations soudaines sur des projets ou des thématiques, et ce blog en témoigne, et il y a un nom pour ça : des hyperfixations. Je savais que j’avais du mal à parler avec des inconnu-es, et découvrir l’autisme m’a permis de comprendre que c’était lié en partie à un manque de flexibilité cognitive (c’est-à-dire la difficulté à extrapoler la bonne attitude sociale à avoir en fonction du contexte, en prenant en compte les différents paramètres). Je savais que j’avais du mal à réaliser des tâches répétitives (apprendre par cœur, faire les tâches domestiques) et découvrir le trouble de l’attention m’a permis de comprendre que ce n’était pas parce que j’avais un grocervô (cette bonne blague) mais plutôt une difficulté de régulation de l’attention. Penser mon fonctionnement en termes de neuroatypies (autisme, trouble de l’attention) plutôt qu’en termes de « douance » m’a permis de prendre davantage conscience des mécanismes qui sous-tendent mes comportements ou mes réactions, de les envisager de manière plus systémique, et aussi d’expliquer/d’éclairer davantage d’éléments qui me composent que l’étiquette « surdouée ».

Bien sûr, je ne suis pas la première à faire ce constat, qui d’ailleurs ne se limite pas à la dénonciation de la catégorisation « HPI » mais qui peut aussi inclure celle de « hyper-sensible » ou « personne hautement sensitive », catégorisation qui emprunte elle aussi des traits autistiques ou du trouble de l’attention (voir références plus bas). Et comme ces personnes qui dénoncent ces étiquettes, je suis en colère d’avoir été égarée par cette étiquette au détriment d’autres qui me semblent plus précises, plus pertinentes et surtout plus utiles, pour moi. Car être « diagnostiqué » surdoué-e, c’est s’entendre dire « pas de chance, tu es trop intelligent-e », comme une fatalité. Alors que découvrir les neuroatypies me permet d’envisager des aménagements, des thérapies ciblées, des accommodements pour que certains de ces traits soient moins handicapants pour moi. Le succès de ces étiquettes (HPI ou hypersensible) est possible du fait de la méconnaissance des neuroatypies, non seulement dans leurs spécificités (par exemple la manière dont l’autisme ou le trouble du déficit de l’attention peut se présenter différemment ou être appréhendé différemment par les professionnel-les du soin en fonction des caractéristiques de la personne, comme son sexe assigné ou sa couleur de peau, des traits autistiques plus ou moins présents ou masqués par la personne), mais aussi dans leurs fonctionnements propres (par exemple la question des co-morbidités entre autisme, trouble de l’attention , troubles dys-, etc.). Quelques ouvrages (comme Aspergirl de Rudy Simone ou A Radical Guide for Women with ADHD de Sari Solden) soulignent par exemple que l’autisme ou le trouble de l’attention se présentent différemment chez les femmes (bien qu’on puisse regretter cette appellation : il s’agit moins d’une déclinaison « au féminin » de l’autisme ou du trouble de l’attention que de formes non-stéréotypées de ces deux neuroatypies, par opposition aux formes initialement été observées chez des garçons et qui sont devenues dans les imaginaires les manifestations « typiques » de l’autisme ou du trouble de l’attention). Cette méconnaissance conduit également les individus à craindre l’un ou l’autre de ces diagnostics pour eux-mêmes ou leurs proches.

Je me souviens notamment qu’au moment de la parution du DSM-V, il y avait eu des débats concernant le choix d’une approche en termes de spectre autistique, c’est-à-dire que l’autisme n’y était plus construit selon une approche duale (autisme Kranner, les vrais autistes, et autisme Asperger, les bons autistes) mais comme un ensemble de traits, plus ou moins présents chez un individu autiste donné. Penser l’autisme comme un spectre plutôt que comme un lot de symptômes conduit à l’augmentation du nombre de diagnostics d’autisme (puisque les critères sont moins restrictifs), d’où les discours tenus par certain-es professionnel-les ou profanes que ce diagnostic n’a plus de sens puisque finalement on serait « tou-tes plus ou moins autistes » et il y aurait les « vrai-es autistes » et celleux qui auraient obtenu un diagnostic frauduleux. L’ouvrage Neurotribus, de Steve Silberman et récemment traduit en français, permet de remettre les choses en perspective et de familiariser les lecteurices français-es avec une histoire de l’autisme. Il s’agit notamment de comprendre les conditions d’élaboration et de diffusion des diagnostics d’autisme dits Kranner et Asperger, par une approche biographique des professionnel-les qui y ont contribué et des patient-es qu’iels ont rencontré, les thérapies employées, etc. Il s’agit donc de montrer ce que les diagnostics psychiatriques (et plus spécifiquement l’autisme) doivent à leurs conditions d’élaboration : état des connaissances psychiatriques, sélection des patients, convictions et enjeux personnels pour des psychiatres ou des psychologues à identifier et populariser un diagnostic, contexte social… Il rappelle également la maltraitance que subissaient (et pour certain-es subissent encore) les personnes institutionnalisées dans des établissement psychiatriques.

Steve Silberman explore ainsi les grandes questions que se sont posées les chercheureuses et les parents d’enfants autistes concernant cette condition à partir des années 1930 : l’autisme est-il héréditaire ou déclenché par une cause environnementale ? Quels sont les traits caractéristiques de l’autisme ? Quelles thérapies proposer aux personnes autistes ?

Concernant « l’origine » de l’autisme, trois hypothèses ont été avancées. La plus ancienne est celle de l’autisme comme une condition innée et transmise des parents aux enfants, formulée par Hans Asperger, qui avait observé que les parents ou proches d’enfants ou adolescents autistes présentaient des « traits embryonnaires » correspondants. Léo Kranner quant à lui estimait que l’autisme pouvait être une condition innée ou bien être provoquée par le « comportement de parents égoïstes, obsessionnels et incapables d’émotions chaleureuses ». Cette seconde hypothèse des « mères frigidaires » a été par la suite popularisée par Bruno Bettelheim (1967) et a durablement marqué les imaginaires concernant la compréhension de l’autisme. La troisième hypothèse, davantage formulée par des parents d’enfants autistes, impute l’autisme une sorte d’empoisonnement par les vaccins ou parfois à une pollution locale. Aujourd’hui, les deux dernières hypothèses sont largement discréditées par la communauté scientifique : la défaillance supposée des mères d’enfants autistes n’a jamais été basée sur des observations rigoureuses et l’association entre vaccins (ou dégagement local de produits chimiques) et augmentation (supposé) des diagnostics d’autisme tient de la concomitance plus que de la corrélation.

La grande question et qui fait aujourd’hui encore l’objet de débats est celle des traits autistiques. Steve Silberman rappelle que les catégories que nous prenons aujourd’hui pour acquises ont elles aussi une histoire, qui comporte son lot d’enquêtes, d’hésitations, de rebondissements… L’histoire commence avec Erwin Lazar, un médecin officiant dans une clinique pédiatrique de Vienne, qui s’efforce de traiter ses patient-es en mettant au point des méthodes d’enseignement adaptées aux particularités de l’enfant, afin de lui permettre de développer son potentiel. Hans Asperger rejoint ce département et avec ses collègues observe intensément, selon la méthode préconisée par Lazar, plus de 200 enfants présentant les mêmes traits caractéristiques : gêne sociale, précocité intellectuelle et fascination pour les règles, les lois et les horaires. Iels ont également rencontré des adolescent-es et adultes présentant ces traits. Asperger s’est concentré dans sa thèse sur quatre cas « prototypiques », qui ont pu donner une vision tronquée de l’autisme à ses lecteurices. Cependant, le docteur estimait que l’autisme n’était pas rare et extrêmement reconnaissable une fois qu’on sait quoi regarder. Cependant, le travail d’Asperger et de ses collègues était moins d’établir une sémiologie pour poser un diagnostic que de proposer un accompagnement adapté aux enfants concernés. À l’inverse, Kranner, spécialisé dans le traitement des « enfants inhabituels », a tenté d’identifier les caractéristiques principales du comportement de ses jeunes patient-es, qu’il identifie dans sa première publication comme une volonté d’isolement (qu’il qualifie d’incapacité de ces enfants à établir des relations de façon « normale ») et la peur du changement et de la surprise (le « désir anxieusement obsessionnel de maintien de l’uniformité »).  Cette approche le conduit à enfermer ses patients dans des groupes monolithiques, ignorant les différences significatives entre eux. Or, cette approche restrictive, ses choix de sélection concernant ses patient-es et certaines de ses erreurs d’interprétation l’ont conduit à envisager l’autisme comme un trouble rare et présentant un profil similaire d’un-e patient-e à l’autre.

Kranner était un excellent observateur clinique et un écrivain persuasif, mais les erreurs d’interprétation qu’il a commises au sujet du comportement de ses patients ont eu des retombées considérables. En blâmant les parents et en les déclarant involontairement responsables de l’autisme de lerus enfants, Kranner a fait de son syndrome une source de honte et de stigmatisation pour des familles du monde entier tout en engageant la recherche sur l’autisme dans la mauvaise direction pour des décennies. (p. 192)

L’approche plus extensive de l’autisme, proche de celle d’Asperger, sera remise au goût du jour par une psychiatre britannique et mère d’une fille autiste, Lorna Wing, qui remet en cause la validité empirique des critères de Kranner dans les années 1970. Au cours d’une recherche sur les comportements autistiques d’enfants diagnostiqués comme souffrant de déficience intellectuelle, Wing et sa collaboratrice Judith Gould ont constaté que certains enfants présentent des caractéristiques rappelant le syndrome de Kranner, mais qui ne peuvent être diagnostiqués comme tels si on suit son approche restrictive. Dès lors, Wing milite auprès de ses collègues pour faire reconnaitre l’autisme comme un diagnostic dimensionnel plutôt que catégoriel (la question n’est pas « s’agit-il ou non de ce trouble ? » mais plutôt « de quel sous-type on parle ? ») et propose le terme de « continuum de l’autisme », puis de « spectre de l’autisme », expression qui va finir par s’imposer. Elle propose également l’appellation de « syndrome d’Asperger » pour éviter la stigmatisation associée au mot « d’autisme ».

Cette approche de l’autisme va s’imposer dans le DSM V, qui avait anciennement qualifié ce syndrome de « réaction schizophrénique de type infantile » (DSM I, 1952), puis de « schizophrénie de type infantile » (DSM II, 1968), puis « d’autisme infantile » (DSM III, 1980) conforme au travail de Kranner, rebaptisé « trouble autistique » dans la version révisée (1987). Cette version révisée remplace la liste de contrôle stricte (l’enfant doit présenter l’ensemble des critères pour être diagnostiqué) par un ensemble d’options (la personne doit remplir un certain nombre de critères dans la liste pour être diagnostiquée), ce qui conduit à une hausse du nombre de diagnostics, proportion qui croit encore lors de la parution du DSM IV, assortie d’outils de diagnostics (ADOS, ADI). Les révisions apportées au DSM V (2013) prolongent ces transformations, puisque le syndrome d’Asperger n’y apparait plus comme une catégorie à part, au profit d’une catégorie « trouble du spectre autistique », composé d’un ensemble de traits dont le diagnosticien ou la diagnosticienne mesure la sévérité.

Cette augmentation du nombre de diagnostics semblait inévitable aux deux chercheuses à l’origine de ce changement, puisqu’il s’agissait justement de permettre à des familles dont les enfants ne rentraient pas la définition étroite du syndrome défini par Kranner de bénéficier d’aides eux aussi.

Pour Lorna, le floutage des limites entre l’autisme et l’excentricité a aussi contribué, de façon inévitable, à la perception répandue que le trouble était en augmentation. Après avoir élaboré le concept du syndrome d’Asperger, Lorna et Judith ont commencé à remarquer que les caractéristiques associées étaient courantes chez les gens qui les entouraient, en particulier dans les familles d’enfants amenés au centre pour être évalués et chez les professeurs de domaines techniques. « De toute évidence, il est très difficile de fixer la limite entre les syndromes de Kranner et d’Asperger, expliquait Lorna, mais aussi entre Asperger et la normalité. (p. 431)

L’ouvrage se termine avec la publication de témoignages d’adultes autistes (comme celui de Temple Grandin) et l’émergence de communautés autistiques, qui ont par exemple forgé les termes « neurodiversité » ou « neuroatypique » pour dépathologiser la conception de l’autisme et concevoir cette condition comme une différence et non comme une maladie. Une grande partie de ces communautés remettent aujourd’hui en cause une appréhension de l’autisme en termes « d’étiquette de fonctionnement », c’est-à-dire les distinctions faites entre autistes « à haut niveau de fonctionnement » ou à « bas niveau de fonctionnement », ou entre autistes Asperger et Kranner, car elles créeraient des divisions artificielles entre les personnes situées sur le spectre de l’autisme et contribueraient à une vision unidimensionnelle de l’autisme (du plus au moins) plutôt qu’une approche pluridimensionnelle.

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L’image dénonce une interprétation de l’expression spectre de l’autisme comme une droite graduée qui irait de « plus autiste » à « moins autiste ». Or, ce que signifie cette expression, c’est plutôt une conception de l’autisme comme un cercle, où chaque autiste aurait plus ou moins de compétences dans cinq domaines : langage, compétences moteur, perception, fonction exécutive et sensitivité. Source de l’image. Traduction de la BD en français.

Concernant les thérapies envisagées pour les personnes autistes, elles dépendent largement de la conception de l’autisme par les thérapeutes supposé-es. Ainsi, comme exposé plus haut, l’approche d’Asperger promouvait le développement d’une relation de confiance entre l’enfant autiste et son professeur et la réalisation du potentiel du premier. Il ne s’agit donc pas de faire disparaitre les traits autistiques de ces enfants, mais de développer leurs points forts. Telle n’est pas l’approche d’Ole Ivar Løvaas qui dans les années 1960 décide de prolonger des recherches menées par des behavioristes sur le conditionnement d’enfants ayant un retard de langage. L’hypothèse de départ était que si on apprend par un système de punitions/récompenses aux enfants autistes à ne plus pratiquer des comportements d’autostimulation ou d’écholalie et la maitrise du langage oral, on pourra rendre ces enfants « normaux ». La méthode ABA (applied behavior analysis) ou l’analyse appliquée au comportement a été largement critiquée, tant pour les moyens employés que pour son manque d’efficacité ou pour les présupposés sur lesquelles la méthode repose. En effet, imposer aux enfants des choses qui les mettent mal à l’aise ou leur sont insupportables, comme des étreintes, de manière systématique et répétée soulève déjà des questions éthiques ; mais lorsqu’on sait que certaines expériences de Løvaas impliquaient des punitions comme des sons à plus de 100 décibels ou des chocs électriques, on peut difficilement justifier ce genre de tortures. On peut également se demander quels progrès peuvent être réalisés par les enfants soumis à cette méthode : on peut supposer que ces programmes de conditionnement apprennent à avoir une réponse spécifique dans un contexte spécifique, apprentissage réalisé dans la peur et la détresse, mais pas à développer des compétences sociales (ou autres) réelles et applicables dans la multiplicité des contextes sociaux possibles. Enfin, cette méthode est également critiquée parce qu’elle repose sur l’hypothèse que les comportements autistiques comme l’autostimulation sont le signe d’un dysfonctionnement et qu’il faut les faire disparaître, alors qu’ils jouent un rôle dans la capacité des personnes autistes à réguler leurs émotions, communiquer avec leur environnement, à se concentrer, etc. Enfin, en partie sous l’influence de la perception de l’autisme comme la conséquence d’un « empoisonnement », des méthodes de « traitement » supposé de l’autisme se sont développées, en se basant par exemple sur des compléments alimentaires mais aussi sur des procédés plus invasifs comme la chélation.

Que retenir de tout ça ? Certainement pas que les personnes autistes sont intrinsèquement surdouées. Mon hypothèse concernant l’apparente concomitance entre les traits autistiques et ceux attribués aux personnes ayant obtenu des scores élevés aux tests de QI pourraient tenir à la forme même de ces tests, qui mesurent des compétences logiques ou des connaissances de culture générale qui pourraient être supérieures à la moyenne en raison du mode de traitement de l’information des personnes autistes ou de leurs intérêts spécifiques par exemple. Peut-être que cela tient à des biais de sélection des personnes qui passent ou obtiennent des scores élevés aux tests de QI. Dans tous les cas, l’intelligence est un terme flou qui désigne en réalité une pluralité de compétences et de capacités difficilement mesurables, et n’est de toute façon pas très intéressante pour rendre compte des spécificités des individus. Les partisan-es du « diagnostic » de douance ont toujours affirmé que ce n’était pas une question d’intelligence :

Avoir un QI élevé, ce n’est pas tellement être quantitativement plus intelligent que les autres, mais surtout avoir un fonctionnement qualitativement très différent au niveau intellectuel. (Jeanne Siaud-Facchin, source)

Je ne peux que leur donner raison. Neurotribus, dans un récit imagé et vivant, met en évidence que la compréhension de l’autisme n’est qu’à ses débuts, dans un processus de tâtonnement qui tient beaucoup aux catégorisations employées et surtout au caractère restrictif ou extensif des critères d’identification. Espérons que les apports de l’approche en termes de neurodiversité continueront à se diffuser dans les milieux thérapeutiques et auprès du grand public, afin de proposer des soins fondés sur les besoins des individus plutôt que sur des « conditions » et de permettre une plus grande acceptation des spécificités de chacun-e.

Note : Asperger et le nazisme
Dans Neurotribus, Steve Silberman explique que s’il est certain qu’Hans Asperger a dû prêter allégeance à Hitler sans quoi il n’aurait pas conservé son poste à l’université, et qu’il a participé à une conférence devant un public nazi, il n’y avait pas de preuve plus explicite qu’il ait collaboré plus avant avec le régime nazi. Une nouvelle publication plus récente de l’historienne Edith Sheffer Les enfants d’Asperger et l’historien de la médecine Herwig Czech ont quant à elleux mis en avant des indices et des preuves qui dépeignent au contraire Asperger en adhérant à l’idéologie nazi. Steve Silberman s’est par la suite exprimé sur ces découvertes dans une interview avec Maxfield Sparrow.

Note : lire Neurotribus
L’ouvrage est évidemment bien plus complet que le bref résumé que j’en ai fait ici. Il laisse une large place à des portraits de personnes autistes, qu’elles soient ingénieures, scientifiques ou patientes des différents professionnel-les de santé évoqués. Les faits rapportés sont parfois d’une grande violence, mentale et physique [TW : torture, violences psychiatriques, auto-mutilation, maltraitance].

Sources sur l’autisme

Ouvrages de synthèse
Le syndrome d’Asperger
de Tony Attwood
Le trouble du spectre de l’autisme
dirigé par Nathalie Poirier et Catherine des Rivières-Pigeon
Aspergirl
de Rudy Simone
Spectrum Women
de Barb Cook et Michelle Garnett (anglais)
Recommandations de Tribulations d’une Aspergirl

Témoignages
In my own language d’Amanda Baggs (sous-titres français)
La différence invisible de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline
Autos
de Laura Esculape
Pourquoi pas autrement
Recommandations de lecture par Dcaius

Vulgarisation
Alistair
Dcaius
Amythest Schaber (anglais)

Histoire de l’autisme
Critères de diagnostic du DSM V (anglais)
Autisme « féminin » ou autisme tout court ?

Critique des catégories « hypersensible » ou « surdoué »

Le jour où je suis tombée en panne et autres aventures doctorales

Cet article, ça fait plusieurs jours que je veux l’écrire. Chaque jour, je consulte ma liste de tâches, il y a écrit « écrire l’article », et je ne le fais pas. Ce n’est pas par manque de temps. Je passe des heures dans mon fauteuil à regarder des séries télévisées. Parfois je me dis que je devrais faire un effort et je lis un livre pendant une heure ou deux. Mais ces heures de passivité, je ne les consacre pas à rien faire. Je rassemble mes forces. Je rassemble mes forces pour l’activité de la journée qui nécessitera toute mon attention et mon énergie : une réunion, un texte à corriger, une course à faire. Ces derniers jours, souvent dans la matinée je me suis dit que je ferais aussi bien de laisser tomber, d’annuler. Je me dis que je n’y arriverai jamais, qu’aujourd’hui est le jour où je vais faillir à mes engagements et ne rien faire du tout, à part regarder un miroir noir. Mais finalement, tous les jours, j’ai fini par réunir l’énergie nécessaire. Peut-être que je m’écoute trop. Ou peut-être que je ne m’écoute pas assez. Comment on explique à ses collègues qu’aujourd’hui, même si la seule activité de la journée c’est répondre à un mail, c’est déjà trop ? Comment on se l’explique à soi-même ? Et puis je ne vais pas si mal que ça. Je suis capable de me lever, de manger, de parler, et si je le voulais vraiment je serais sûrement capable d’assurer, de travailler pour de vrai. Il suffirait de ployer un peu plus, de tirer un peu plus sur la corde. Mais je me sens juste tellement fatiguée, tellement vidée de mes forces et de ma motivation. Même des projets personnels, écrire des articles, avancer un peu dans ma pile de livres, je pensais le faire cette semaine, parce que c’est ma semaine de vacances, c’est-à-dire d’économie d’énergie, c’est-à-dire que je ne fais que du travail qui ne peut pas être remis à plus tard et des activités de réflexions qui n’ont pas de lien avec le travail. C’est pas des vacances, donc. Je ne sais plus prendre de vacances. J’ai passé tellement de temps à mettre des projets en pause, remettre des activités à plus tard pour me concentrer sur la thèse et tout ce qui va avec (les cours, les articles, les colloques, les groupes de travail) que le weekend ou quand je décide de lever le pied, j’ai envie de me précipiter dans des occupations énergivores et qui n’avancent jamais assez vite. Ça, c’est une des choses que la thèse m’a fait : prendre l’habitude de courir sur place pour avoir l’impression d’avancer. Être obsédée par les cases à cocher. Et reporter systématiquement toutes les activités qui demandent un peu de concentration et d’anticipation de ma part.

Vendredi, c’était ma soutenance. Ça y est, je suis docteure. Après la déconnexion des membres du jury (puisque ça s’est fait en visioconférence), mes proches m’ont dit « félicitations » et je savais que j’aurais dû ressentir quelque chose, face au couronnement de toutes ces années de travail. On m’a demandé comment j’allais fêter ça. Moi, j’avais envie d’aller me reposer. Je crois que mes collègues comprennent, et en même temps je ne sais pas comment leur dire que lors de cette soutenance, j’ai tout donné, j’ai dispersé les dernières forces qu’il me restait, et que là, j’ai besoin d’arrêter, d’arrêter vraiment, prendre une année sabbatique, hiberner, je ne sais pas. Redevenir une version fonctionnelle de moi-même. Parce que je réalise, peu à peu, tout ce que j’ai perdu en cours de route. Tout n’est pas lié directement à la thèse, il y a des processus qui étaient en marche ou en germe avant ça, et je sais aussi que mon épuisement actuel est lié à de mauvaises décisions que j’ai prises parce que je n’ai pas su faire autrement : ne pas dire non aux opportunités professionnelles, mener des projets en parallèle comme ce blog, ne pas prendre de vacances dans l’espoir de « rattraper le retard » qui s’accumule inexorablement quand on est doctorant ou doctorante. Ne pas saisir les signaux d’alarme que mon mental m’envoyait, comme les jours où l’idée d’aller en réunion dans l’après-midi mobilisait toutes mes pensées et toute mon énergie pendant la journée entière. Ou comme les jours où j’étais obsédée par quelque chose, une chanson, un livre, une boisson, une activité, un projet, n’importe quoi, au point de pouvoir difficilement me concentrer sur autre chose. Ou l’émotivité croissante. Ou toutes les fois où je passais en revue la litanie des choses à faire, comme une petite musique qui rythmait mes pensées. Bien sûr, je savais que j’étais stressée et que j’étais anxieuse et que j’étais fatiguée. Mais qui ne l’est pas ? Apparemment tout le monde est stressé et anxieux et fatigué. Pourquoi mes symptômes auraient été graves alors qu’ils étaient normaux ? Donc j’ai continué à ployer et ployer et ployer, jusqu’au jour où je suis tombée en panne.

J’aime bien cette image, mais en fait c’est pas vrai. Il n’y a pas un jour où je suis restée figée dans mon lit, incapable de me lever, exsangue. Ça a été un lent ralentissement. D’abord un léger ralentissement dans le rythme de la rédaction de la thèse. Ensuite des difficultés dans ma relation de couple, qui sont devenues de plus en plus importantes, donc plus ça allait, plus cette relation demandait des efforts de ma part et me prenait de l’énergie, sauf que je n’en avais pas, donc plus j’étais en colère. Et mon travail avançait de plus en plus lentement. Jusqu’à ce qu’un jour, je comprenne qu’il allait falloir que je prenne ma journée. Puis ma semaine. Puis mon mois, que j’ai passé à faire une activité manuelle en essayant de réfléchir le moins possible. Je me sentais exténuée, mais j’ai l’impression que ça ne se voyait pas. Je disais à mes ami-es que j’étais en burn out, mais je n’y croyais pas moi-même. Parce qu’un burn out, c’est vraiment grave, on ne peut plus rien faire, on se sent vraiment mal. Moi je n’allais pas si mal que ça, simplement j’avais décidé de ne pas me forcer à travailler. Parce que c’était ça, mes journées de thèse : parfois du plaisir et beaucoup de moments passés à me reprocher de ne pas être plus efficace, de ne pas passer plus de temps à travailler, de ne pas être plus concentrée. Mon régime ordinaire, c’était le bras-de-fer mental, pour enfin en finir. Et comment on fait autrement, quand on travaille en autonomie ? Et j’ai effectivement fini le manuscrit, quelques mois plus tard, plus tendue que jamais, mais soulagée. J’avais plein d’envies et d’idées de choses à faire maintenant que j’avais fini, mais forte de mon expérience, j’ai essayé de me convaincre que la limite que je me fixe ne devrait pas être « être en panne allongée sur le lit », que je devrais me ménager. Le succès a été mitigé et c’est notamment comme ça qu’il y a un mois, je me suis retrouvée à avoir un certain nombre d’engagements et de projets arrivant à échéance à peu près en même temps. Et là, j’ai retrouvé une compagne familière, la boucle de pensées : méticuleusement, égrainer toutes les tâches à mener à bien, par ordre d’urgence, comme un mantra. J’ai passé toutes mes années de thèse avec ce mantra qui ne me quittait pas, même si le contenu variait, un mantra qui rythmait mes journées, qui rythmait mes respirations. Et je ne me rendais pas compte qu’il était un symptôme d’anxiété, parce qu’il ne me quittait jamais, j’avais appris à vivre avec lui. C’est seulement après avoir passé quelques mois sans lui que je me suis rendue compte à quel point je me submergeais, tout le temps. Parce que j’avais l’impression d’épargner mes forces, pendant la thèse : je ne travaillais ni le weekend ni en soirée, je faisais des petites journées de travail, avec des pauses. Certes, je ne prenais pas de vacances, mais ça s’équilibre, non ? Bref, en réentendant le mantra, je me suis rendue compte que j’étais restée sur la brèche pendant six longues années. Et je me demande quelles séquelles je vais en garder.

Parce que je ne suis plus la personne que j’étais avant de faire une thèse. Bien sûr, c’est normal de changer sur une période aussi longue de sa vie. Mais je vois la fatigue permanente et je me dis « quand est-ce que j’irai mieux ? ». Et bien sûr, je sais que pour aller mieux, il faudrait que je me repose, que je me repose vraiment, c’est-à-dire que j’arrête de lire des essais, des articles de blog ou dans des revues scientifiques, que je me retire de mes groupes de travail, que je prenne des vacances. Et en même temps, j’ai envie de chercher un travail rémunéré, j’ai envie de réfléchir à d’autres sujets, j’ai envie de valoriser et de diffuser ma recherche doctorale. Quand je me suis inscrite en thèse, je me disais « je vais la faire en trois ans et pas un jour de plus ». Quand j’étais en thèse, quand des collègues doctorant-es me disaient qu’iels ne voulaient pas continuer dans la recherche publique, je me disais « je comprends qu’on ait envie d’échapper à cet environnement, mais moi je ne me vois pas faire autre chose ». On pense toujours qu’on va faire mieux et différemment que les autres, et finalement on se rend compte que les contraintes qui pesaient sur cette horde anonyme et indifférenciée, elles pèsent aussi sur nous et qu’on ne fera pas sa thèse en trois ans et que ça ne vaut peut-être pas le coup de continuer dans cette institution qui absorbe toutes les forces, qui demande toujours plus d’accomplissements pour se démarquer dans cette compétition sans merci, où le don de soi est valorisé, normalisé, qui repose sur le travail gratuit de ses agent-es. Bien sûr, cette idéologie n’est réservé à la recherche publique et ce ne serait pas forcément mieux ailleurs. Mais après toutes ces années à dilapider mes forces, je commence à me dire qu’il me faudrait peut-être un environnement plus susceptible de me poser des limites, vu que visiblement je suis incapable de le faire pour moi.

J’écris cet article pour toutes les personnes qui ne savent pas identifier leurs limites, qui ne s’arrêtent que lorsque le corps lâche, qui culpabilisent quand elles prennent une pause, qui se comparent aux autres et se trouvent paresseux-euse, qui se fixent des objectifs inatteignables, qui se débattent de toutes leurs forces. J’écris cet article pour moi. Votre santé est plus importante que votre travail. Bien sûr, un certain nombre de circonstances professionnelles et personnelles rendent plus ou moins accessible la possibilité de se ménager. Mais essayez de mettre à profit tous les aménagements et dispositifs à votre disposition pour vous préserver, autant que vous le pouvez. Et surtout, n’attendez pas de vous briser pour ralentir.

Rédiger sa thèse (ou tout autre projet de longue haleine) – utiliser un organiseur dédié

Lorsque j’ai enfin pu me mettre à la rédaction de ma thèse (je veux dire, m’y mettre pour de bon, pas écrire des chapitres irrémédiablement rejetés par mes directeurices), j’ai été confrontée à un problème. J’avais déjà de multiples supports pour m’organiser et garder une trace de mes idées et de mes données (bullet journal, to do list, journal de recherche, etc.) mais ce qui concernait précisément l’avancée du manuscrit était noyé dans la masse des informations. J’avais besoin de retrouver très rapidement où j’en étais, pas seulement en termes de progression de l’écriture (avancée dans le plan), mais aussi de raccrocher le train des idées. C’est ce qui me prenait le plus de temps après une interruption, par exemple en reprenant la rédaction le lundi après la coupure du weekend : dans quoi étais-je plongée ? Qu’est-ce que j’essayais de démontrer avec ce que j’étais en train de rédiger ? Est-ce que ce paragraphe était terminé ou je voulais ajouter un autre élément ? Est-ce que j’ai déjà introduit cette interprétation ou est-ce que je pensais la mettre à un autre endroit ?

L’inconditionnelle des planners que je suis a rapidement trouvé la solution : un organiseur dédié. J’avais besoin de place pour noter non seulement ce que je voulais faire (relire un article, rédiger un encadré…), mais aussi les intuitions ou interprétations ou citations d’un-e autre auteurice que je voulais traiter ultérieurement. Et j’avais besoin d’un support qui me montre : tu en es là, il te reste ça à faire. J’ai utilisé un agenda qui avait ce format :

Double page d'un agenda perpétuel (pas de date notée) qui est divisé en deux parties : sur la page de gauche, les jours de la semaine sont déclinés dans 7 rectangles horizontaux et à droite la page est en petits carreaux

Il existe évidemment quantité de planners dans ce format et il est tout à fait possible de construire le sien sur un carnet vierge, l’important pour moi étant d’avoir à la fois une page dédiée à chaque jour de la semaine, afin de découper la rédaction en petites tâches qu’on peut accomplir jour après jour, et une page pour l’ensemble de la semaine. Je divisais la page de droite en deux horizontalement : sur la partie supérieure je notais les « grandes choses » que je devais faire (par exemple, écrire le chapitre X, lire les articles sur le thème Y ou lire le livre Z) et la partie inférieure était réservée aux idées, remarques, intuitions, courtes notes de lecture, recommandations, etc. Je me servais également des pages du début (un calendrier avec six mois sur deux pages) pour noter les plages de temps que je prenais pour chaque chapitre.

Cet outil m’a beaucoup aidé pour « raccrocher les wagons » de mes pensées d’un jour sur l’autre ou d’une semaine sur l’autre, et de garder une trace condensée et facilement accessible de ce dont j’avais besoin pour écrire, et j’espère qu’il aidera d’autres doctorant-es ou personnes qui se consacrent à un projet d’écriture.

Lecture de Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, de Maud Simonet

Couverture de Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

Ce livre m’a surprise. Au regard du titre, je m’attendais à une exploration systématique (ou aussi systématique que possible) de différentes formes de travail gratuit, basé soit sur une série de témoignages (sur le modèle des intellos précaires, qui est le modèle que j’avais en tête) soit sur des réflexions plus théoriques sur l’intrusion de la gratuité dans le travail (salarié). Le livre, assez court, prend cependant une troisième voie, intermédiaire, et fortement structurée par la conceptualisation de ce qu’est le travail gratuit. En effet, comme le souligne les exemples de travail gratuit étudiés par l’autrice dans les différents chapitres (exploitation des capacités des utilisateurices pour faire avancer la numérisation d’ouvrages par le recaptcha, entretien par des bénévoles de parcs municipaux, service civique réalisé en association…), ces activités sont souvent niées comme travail, par les affects qu’elles suscitent (elles seraient faites par plaisir) ou le cadre dans lequel elles se situent (association, stage, etc.). Pour contrer ces arguments, l’autrice se base sur la critique féministe de ce qui est selon elle l’archétype du travail gratuit : le travail domestique. Après une synthèse très stimulante et précise des débats autour du travail domestique parmi les féministes des années 1970 (qui s’adossent sur la pensée marxiste), l’autrice reprend à son compte une des conclusions de ces réflexions, à savoir que ce n’est pas la nature de la tâche ni la non-rémunération qui font le travail domestique, mais son appropriation par autrui. L’autrice tente dès lors de démontrer que les exemples qu’elle développe (heures de bénévolat posée en condition ou en contre-partie possible de la perception d’allocations par des personnes précaires, stages, etc.) ne sont pas du travail gratuit en soi, mais ils le deviennent lorsque ces activités sont construites et envisagées comme un marche-pied dans l’emploi. Elle critique notamment l’argument selon lequel si cette activité est choisie (et non imposée), il ne s’agit pas de travail ; puisqu’une personne peut s’impliquer « volontairement » dans une activité bénévole ou non-rémunérée si elle a l’impression que c’est la seule manière pour elle d’entrer dans l’emploi rémunéré. En conclusion, l’autrice propose l’étude de deux « scénarios » pour faire disparaitre le travail gratuit.

La brièveté du livre empêche l’autrice de faire un examen plus systématique des différentes situations de travail gratuit, ce que je regrette. Cependant, il est stimulant, érudit et chacun des types de travail gratuit fait l’objet d’un examen approfondi et rendu concret par l’emploi d’exemples empiriques. J’ai particulièrement apprécié les chapitres sur le travail domestique, qui sont une excellente synthèse des courants marxiste et matérialiste du féminisme.

Pour aller plus loin

Recension pour la Nouvelle revue du travail
La fine limite entre le travail gratuit et l’exploitation : l’essai de Maud Simonet
22h05 rue des dames
EPS et société
Le monde diplomatique
Contretemps : extrait

Lecture de Chère Ijeawele, de Chimamanda Ngozi Adichie

Couverture du livre Chère IjeaweleJ’avais renoncé à lire ce livre (au regard des 140 autres essais qui m’attendent), jusqu’à ce que je le vois dans le catalogue de ma bibliothèque et j’ai craqué. Le livre se présente comme une longue lettre en réponse à la question d’une amie de l’autrice : comment donner une éducation féministe à sa fille ?

La réponse de l’autrice explique d’emblée que selon elle, on ne peut pas écrire de « manuel féministe » qui serait applicable dans toutes les situations. Il s’agit au contraire de prendre en compte le contexte et d’écouter son instinct. Elle propose ensuite 15 suggestions qui structurent l’ouvrage et qui sont autant de conseils et recommandations concrètes pour offrir une éducation féministe à son enfant. En prenant toujours soin de mobiliser des exemples concrets pour illustrer ses propos, l’autrice accorde une importance particulière aux mots dans l’éducation, que ce soit donner les mots exacts à l’enfant ou l’adolescente pour penser certaines réalités (comme l’anatomie) ou être vigilante sur les connotations des mots qu’on emploie (par exemple, éviter d’appeler sa fille « princesse », car ce terme charrie un imaginaire sexiste). Il s’agit également d’être attentive aux justifications apportées à certaines décisions ou demandes, que ce soit des justifications liées au genre directement (« parce que tu es une fille ») ou indirectement (« ça ne va pas plaire aux gens que tu fasses ceci »). Plus largement, l’autrice préconise d’ouvrir au maximum les possibles pour sa fille, que ce soit en lui donnant le goût des livres, en lui montrant des héros noirs, en la mettant en présence « d’oncles » et de « tantes » issus de différents horizons et qui puissent lui proposer des modèles alternatifs. Il s’agit de ne pas subir la norme ou la tradition, mais de se positionner par rapport à elle, par exemple en sélectionnant les aspects de la tradition que la mère juge compatible avec ses propres valeurs afin de les présente à sa fille, et d’ignorer les autres.

Ce livre est à mettre entre toutes les mains, parce qu’il permet de donner des outils accessibles pour penser ses propres pratiques à la lumière du féminisme (qu’on ait un enfant ou non) dans un langage clair et vivant, même s’il ne sera probablement pas une révélation pour les personnes déjà sensibilisées à ces thématiques.

Pour aller plus loin
« Chère Ijeawele » : pourquoi faut-il (re)lire le manifeste féministe de Chimamanda Ngozi Adichie en 2018
Apprendre à éduquer
Héroïne d’ici
Les missives
Chère Ijeawele : le féminisme de Chimamanda Adichie

Lecture de Pourquoi le patriarcat, de Carol Gilligan et Naomi Snider

Je connaissais déjà Carol Gilligan pour son livre Une voix différente, mais j’ai découvert Pourquoi le patriarcat ? par le podcast Les couilles sur la table. En écoutant cet épisode (en anglais), j’ai été interpellée par l’idée qu’il y aurait un aspect de l’éducation différenciée des garçons et des filles dont j’ignorais tout.

Le livre est écrit à plusieurs voix, celle des autrices mais aussi de leurs étudiant.es. C’est un livre incarné, qui raconte le sentiment de dépossession de soi ou de deuil de relation des personnes citées ou autrices, étayé par quelques travaux de psychologie menés principalement auprès d’enfants. La thèse principale de Carol Gilligan et Naomi Snider est la suivante : le patriarcat persiste aussi en raison des mécanismes psychologiques différenciés qu’il impose aux garçons et aux filles, qui a pour conséquence l’impossibilité à nouer de véritables relations.

Cette thèse repose sur trois présupposés sur la structure du patriarcat :
1/ Certaines qualités sont perçues comme masculines et d’autres comme féminines, et les premières sont plus valorisées que les secondes
2/ Certains hommes sont élevés au-dessus des autres et tous les hommes sont élevés au-dessus des femmes
3/ Les hommes ont leur identité propre, tandis que les femmes sont idéalement sans individualité et désintéressées

De ce troisième présupposé, les autrices déduisent l’impossibilité des personnes appartenant à une société patriarcale à nouer de réelle relation avec autrui, puisque les hommes sont encouragés à faire preuve de détachement sur le plan affectif et les femmes ne peuvent pas entretenir de relation sociale si elles ne peuvent pas mettre dans la balance leur individualité. Le prix à payer à se soumettre à ces injonctions est donc important, les relations constituant un besoin essentiel pour les êtres humains. Ce prix se manifeste dans les signes de détresse psychologique que manifestent les garçons vers 4 à 7 ans (par exemple par des troubles du comportement, de l’attention et de l’expression) et les filles à l’adolescence (dépression, trouble du comportement alimentaire, …). Selon les autrices, ces troubles manifestent la résistance des enfants et adolescent-es à la perte : injonction à la perte de l’empathie pour les garçons, injonction à la perte de son affirmation de soi chez les filles.

Néanmoins, iels s’y soumettent parce que se fondre dans ce moule permet de se prémunir contre la vulnérabilité qui découle du fait d’aimer : aimer expose au risque de perdre l’être aimé, ou d’être trahi-e. Les autrices citent Adam Philips : « Quelque part en notre fort intérieur, nous associons le fait d’être aimé-e avec le fait d’être trahi, et le fait d’être trahi avec notre capacité à grandir ». Les enfants et adolescent-es apprendraient donc à faire preuve d’une forme de réserve afin de se protéger : les garçons sacrifient leurs relations intimes avec d’autres garçons au bénéfice de relations plus superficielles mais moins risquées émotionnellement et les filles sacrifiaient l’expression de leur « voix » véritable pour ne pas être rejetées. Autrement dit, iels accepteraient de renoncer à la relation véritable au profit des relations, ce qui est codé comme un signe de maturité.

Selon les autrices, lorsque la connexion est contrariée, la réponse spontanée d’un enfant est de protester, de montrer de la colère, afin de rétablir la connexion. C’est seulement lorsque la protestation n’est pas prise au sérieux par son interlocuteur-ice que l’enfant va se détacher et renoncer à rétablir la connexion. Or, le patriarcat rend la protestation face à l’injonction différenciée (insensibilité masculine, perte d’affirmation de soi féminine) inefficace et pervertit la capacité de guérison mutuelle. Ce système a d’autres effets pervers, puisqu’il conduit les garçons à adopter les comportements dont ils cherchaient justement à se prémunir (la trahison) et l’expression du mécontentement des femmes est sanctionné socialement (d’où les injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes, à qui on reproche soit leur excès d’assurance soit leur manque d’assurance). Il conduit également les femmes à négliger leur propre besoin de care : « Répondre aux besoins des autres au détriment de nos propres besoins revient à ce que les autres pourvoient à nos besoins à notre place ». Ce système a évidemment un impact sur le couple hétérosexuel, dans la mesure où il crée une forme de complémentarité sans permettre une réelle satisfaction des besoins des partenaires : selon Carol Gilligan et Naomi Snider, les femmes veulent des hommes « puissants et invulnérables » (contrairement à elles), tandis que « les femmes deviennent le réceptacle dans lequel les hommes projettent les émotions qu’ils ont refoulé ».

La deuxième partie du livre porte sur un voyage réalisé par Carol Gilligan à un congrès de femmes pour la paix et aux réflexions des autrices sur les solutions possibles (partie que j’ai trouvée un peu moins convaincante). Notons que le terme « patriarcat » est dans le livre opposé à celui de « démocratie », c’est-à-dire une organisation sociale où chacun-e peut exercer pleinement sa liberté.

C’est un livre intéressant et accessible, rendu très vivant par les témoignages qui y sont insérés. Les travaux de psychologie mobilisés pour étayer la thèse sont percutants et amenés au fur et à mesure que la réflexion progresse. Les deux voix des autrices sont clairement indiquées par la mention du prénom de la rédactrice au début de chaque passage et elles parlent non seulement en tant que chercheuses mais aussi en tant que personnes, elles mentionnent les phénomènes d’identification par rapport à d’autres filles ou femmes citées. L’argumentation de l’ouvrage est convaincante, mais on peut regretter que les autrices n’aient pas étendu le champ de leur investigation pour étayer (et peut-être aussi nuancer) les processus d’inculcation de ces dispositions psychologiques différenciées et les conséquences du mécanisme psychologique qu’elles identifient sur les relations entre adultes, dans le cadre privé, professionnel ou autre. J’ai également trouvé que la première partie comportait quelques lourdeurs et répétitions.

Pour aller plus loin

Le podcast Les couilles sur la table et sa transcription (en anglais)
Maze
Actu philosophia

Lecture de Reclaim, par Emilie Hache

Reclaim

C’était le 24 décembre, quelqu’un m’avait trainé dans une librairie et il a fallu que je me protège de tout ce bruit et cette agitation. Je me suis donc réfugiée au rayon sciences sociales et j’ai pris quelques ouvrages tentants en tête de gondole pour patienter. Un de ces ouvrages, c’était Reclaim, une anthologie de textes écoféministes, constituée par Emilie Hache et publiée aux éditions Cambourakis. Excellente continuité à Être écoféministe, cet ouvrage peut constituer une introduction à l’écoféminisme par les textes. Y sont réunis des textes de nature diverse (poésie, synthèse d’enquête, réflexion épistémologique, billet de blogs…), états-uniens à une exception près, qui illustrent différentes approches qui peuvent être étiquetées comme « écoféministes ». Un des textes (que j’ai trouvé des plus stimulants) justifie d’ailleurs l’absence de corpus théorique unifié par le primat donné par les écoféministes à l’action :

L’écoféminisme montre qu’il est possible de s’unir politiquement sans adopter une position unifiée ou une épistémologie totalisante. Un des thèmes récurrents de l’écoféminisme est « l’unité dans la diversité » – l’idée que la différence n’a pas à rimer avec domination. Tout comme le fait de reconnaitre des différences entre les femmes n’exclut pas pour autant les possibilités de partage d’une identité commune ni de connexion au bénéfice de la lutte conjointe pour la libération, reconnaitre les différences parmi les écoféministes n’exclut pas la possibilité de s’unifier sur la base d’une politique et de préoccupations éthiques partagées. (« L’essentialisme dans le discours écoféministe », d’Elizabeth Carlassare, p. 341)

On rencontre ainsi un texte qui justifie l’utilité féministe du culte de la Déesse, le récit d’un événement de mobilisation écoféministe majeur (la Women’s Pentagon Action), une réflexion sur l’association symbolique entre la terre et les femmes, un mode d’emploi contre l’anxiété environnementale, une enquête sur les communautés lesbiennes rurales d’Oregon… Certains textes proposent des pistes pour mener l’action. D’autres sont des réflexions sur l’écoféminisme, les apports et les limites de ces pensées (par exemple dans une approche intersectionnelle). D’autres encore illustrent la ligne directrice des pensées écoféministes, à savoir les parallèles entre exploitation de la nature et exploitation des femmes. Certains textes ont une approche très totalisante, en utilisant des catégories comme homme/femme ; d’autres soulignent la diversité des expériences entre les femmes en fonction de leur couleur de peau. Certains textes parlent d’actions « spectaculaires », d’autres de mobilisations plus modestes. Le caractère hétéroclite des textes choisis autorisent une lecture extrêmement riche : certains textes m’ont laissée froide, d’autres se sont révélés extrêmement stimulants. Par exemple, le texte « Agir avec le désespoir environnemental », de Joanna Macy, qui met le doigt sur les écoanxiétés et le sentiment de culpabilité qu’il engendre :

Admettre de la détresse pour notre monde nous ouvre aussi à un sentiment de culpabilité. Peu d’entre nous échappent à la suspicion qu’en tant que société – par l’intermédiaire d’opportunités, de modes de vie et de rêves de puissance – nous sommes complices de la catastrophe. Comment pouvons-nous nous informer sur l’augmentation de la famine, le sort des sans-abris ou la pollution, sans nous sentir en quelque façon impliqué-e-s ? Chaque matin, l’épais et instructif New York Times est produit en décimant des hectares de forêt, de même que les piles de papier que je consacre à mon enseignement, à l’écriture et à la recherche. Je soupçonne que la chemise que je porte comme le traitement de texte dont je me sers ont été tous deux assemblés dans des usines outre-mer par des jeunes femmes asiatiques sous-payés arrachées à leurs familles et à leur village pour travailler de longues heures, en dehors de toute règle de sécurité ou de protection environnementale. Même le voyage le plus « nécessaire » que j’effectue en voiture ajouté plusieurs kilos de dioxyde de carbone et de métaux lourds dans l’atmosphère déjà saturée. Il est difficile de fonctionner dans notre société sans renforcer les conditions mêmes que nous dénonçons, et le sentiment de culpabilité qui en découle rend ces conditions – et notre indignation envers elles – plus difficile encore à regarder en face.

Ce sentiment de culpabilité, je le porte en moi, comme beaucoup d’autres, et cet extrait a résonné en moi. Dans la suite du texte, l’autrice propose des solutions face au « désespoir environnemental ». De même, le texte d’Elizabeth Carlassare dont j’ai reproduit un extrait ci-dessus est une réflexion extrêmement fine sur les enjeux de l’essentialisme dans la pensée (éco)féministe et pousse le lecteur ou la lectrice à s’interroger sur son propre usage des catégories.

Ce recueil constitue donc une excellente introduction aux pensées écoféministes, dans leur diversité. Il est accessible pour un.e novice, ayant une sensibilité écoféministe (si tant est que ça ait du sens) ou pas, puisque ces textes ouvrent des perspectives de réflexion et d’action pour toute personne convaincue de la nécessité d’agir contre les inégalités entre minoritaires et majoritaires et/ou d’agir contre la pollution de notre environnement. Plusieurs textes sont à mon sens des indispensables et vont continuer à hanter mes pensées pendant quelques temps je pense. Mais même si vous, lecteur ou lectrice, ne partagez pas mon avis, ce n’est pas grave, car je gage que vous trouverez certainement votre miel dans l’un ou l’autre des chapitres de cet ouvrage.

A lire aussi :

Dame nature – résumé exhaustif de l’ouvrage
Compte-rendu d’une présentation du livre par Emilie Hache

A écouter :

L’écoféminisme : défendre nos territoires (un podcast à soi)
L’écoféminisme : retrouver la terre (un podcast à soi)
Écoféminisme et épistémologie – À partir de Reclaim d’Émilie Hache
Introduction à l’écoféminisme

Lecture de Être écoféministe – théories et pratiques, de Jeanne Burgart Goutal

Comme beaucoup de jeunes féministes, j’ai regardé arriver la vague de l’écoféminisme en France, dans mon cas avec une certaine perplexité. J’avais déjà entendu parler de Française d’Eaubonne en première année de master, mais je n’avais aucune idée des tenants et des aboutissants de ce courant. Et dans un sens, je ne suis pas fondamentalement plus avancée après avoir lu Être écoféministe de Jeanne Burgart Goutal, que j’ai entendue lors d’une présentation de son livre, le jour de sa sortie. Non que le livre ne soit pas excellent, loin de là. Je pense sérieusement à dessiner des cœurs dans la marge tellement il m’a plu. Le sens de ma remarque narquoise tient à un des aspects de l’écoféminisme sur lequel l’autrice insiste : il n’y a pas UNE théorie (ou une pratique) écoféministe, il y en a plusieurs (comme l’indiquent subtilement les pluriels à « théories et pratiques » dans le sous-titre).

En effet, comme beaucoup de mouvements féministes, l’écoféminisme (ou les écoféminismes) est composé de sensibilités différentes : courant spirituel, courant matérialiste, courant pacifiste, courant antispéciste, etc. C’est d’ailleurs la première difficulté rencontrée par Jeanne Burgart Goutal dans son analyse de l’écoféminisme. Philosophe de formation, elle explique s’être efforcée au début de sa recherche de constituer une cartographie des mouvances écoféministes. Or, elle se trouve rapidement confrontée à diverses difficultés, des ambiguïtés, des hybridations, des contradictions… qui rendent la démarche de classification stérile. L’autrice dégage tout de même une ligne directrice, en reprenant les mots de Greta Gaard :

Aux racines de l’écoféminisme se trouve la compréhension de l’imbrication de nombreux systèmes d’oppression, qui se renforcent mutuellement.

Plus largement, Jeanne Burgart Goutal identifie plusieurs sensibilités ou thèses partagées par les différents courants, comme le parallèle fait entre le patriarcat et la domination de la nature, l’idée que les différents systèmes de domination sont inextricablement liés (approche intersectionnelle), une injonction à repenser la « nature », le féminin et l’histoire, la croyance qu’un changement extérieur ne peut survenir sans changement intérieur. Elle souligne également que d’une manière générale, ces courants sont moins intéressés par les textes théoriques que par l’action, apporter le changement :

Les idées écoféministes n’ont pas vocation à être exactes, rigoureuses, complexes ou sophistiquées. Elles veulent produire des effets. Être efficaces et efficientes. (p. 128)

Dans la première partie du livre, l’autrice retrace une histoire de l’écoféminisme, en France, aux Etats-Unis et dans les pays du Sud. Elle souligne la diversité des thématiques et des sensibilités en fonction des contextes et des personnes, y compris en France contemporaine par des portraits de différentes écoféministes qu’elle a rencontrées. Elle rappelle également les critiques qui ont pu être adressées à ce mouvement (réactionnaire, essentialiste…), en montrant qu’elles tombent souvent à côté car les écoféministes ne cherchent pas à produire un discours scientifique (et donc démontrable) mais à mobiliser, à susciter l’action. En transition entre la première et la deuxième partie, elle clarifie sa position vis-à-vis de ce mouvement : elle-même ne « croit » pas à l’écoféministe.

Au fond, je ne suis pas sûre que les auteures de ces slogans y croient elles-mêmes ! Plus exactement, je suis pas sûre qu’« y croire » soit leur problème. Ou alors il faudrait changer radicalement de régime de vérité, transformer l’expression « y croire ». Croire, pour les écoféministes, ça ne signifie pas être convaincu mais faire advenir. (p. 132)

Cependant, elle estime qu’en s’imprégnant de ces slogans et de ces textes, elle a revêtu des « lunettes écoféministes » qui lui permis de voir dans le monde et dans les discours (y compris les textes classiques qui ont jalonnés sa formation philosophique), un ensemble de biais anthropocentrés (centré sur l’humain), androcentré (centré sur l’homme) et eurocentré. À ce titre, elle souligne la pertinence de l’écoféminisme en tant qu’outil théorique.

Dans la deuxième partie du livre, Jeanne Burgart Goutal raconte sa quête de trouver un espace de vie en accord avec l’écoféminisme, qui lui permettrait de calmer son « écoanxiété ». Elle détaille deux séjours, un chez Sylvie, une militante qui vit en quasi-autarcie dans une yourte en milieu rural français, et un dans l’organisation de Vandana Shiva en Inde. Or, loin d’y trouver l’Eden, l’autrice souligne les contraintes ou les limites de ces deux lieux écoféministes. La « libération » que vit Sylvie en refusant tout contact avec les produits de l’économie capitaliste implique qu’elle consacre son temps au travail, pour assurer sa subsistance. De même, concernant l’organisation de Vandana Shiva, l’autrice rapporte les contradictions qu’elle a relevé, sur le plan matériel : les bannières des farmers’ training (adressés aux paysans locaux) qui abordent les logos de compagnies privées européennes, la vente de produits dérivés au nom de l’organisation estampillés made in China… Autant d’éléments qui semblent aller à l’encontre du discours radical de Vandana Shiva contre le marché global.

Mais s’il s’agissait simplement de souligner les limites ou les compromissions, voire de faire le procès de l’écoféminisme, ce livre aurait moitié moins d’intérêt. Or, ce n’est pas du tout la démarche de Jeanne Burgart Goutal. Au contraire, elle explique comment le changement de regard apporté par l’écoféminisme lui a permis de comprendre que ce qu’elle percevait comme des contradictions viennent en fait d’une forme d’eurocentrisme. Tout d’abord, elle postule que la construction et le succès de l’écoféminisme (notamment en Occident) provient en grande partie de quiproquos et de malentendus nés de la circulations hasardeuses des textes entre différents contextes culturels. Elle détaille par exemple le terme de « Prakiti », qui a souvent été utilisé par Vandana Shiva pour parler de la nature, mais dont la symbolique ne renvoie pas à la nature comme opposition à la culture, mais à l’activité, la création. Plus largement, en discutant avec cette dernière, l’autrice se rend compte des incompréhensions possibles sur les termes :

Lorsqu’elle [Vandana Shiva] dit ou écrit « marché », il faut donc entendre « marché mondialisé sous le contrôle des grandes entreprises » ; « nourriture occidentale » signifie « junk food », « pensée moderne » désigne un pauvre échantillon des pires tendances au réductionnisme… (p. 278)

Sauf que ces implicites ne sont pas adressées dans ses textes ou ses communications ! Ensuite, l’autrice souligne que les activistes qu’elle a rencontré.es en Inde ne sont pas forcément dupes et peuvent jouer sur les discours en fonction du public :

Un des employés de Jagori joua sur ma corde sensible en me racontant comment il méditait des heures sur la montagne, le ruisseau, le tigre ou la fleur de lotus pour s’y « connecter ». Je l’écoutais avec des étoiles dans les yeux. Mais le soir, quand je racontais ses histoires à ma colocataire Anupama, une de ses collègues, elle me dit qu’il s’était moqué de moi, stupide étrangère ! (p. 264)

Ce qui ne signifie pas, selon l’autrice, que Vandana Shiva ne « croit » pas aux discours qu’elle diffuse, mais qu’ils peuvent être constitués d’un mélange de mythe et de réalité, dans une approche pragmatique.

Et c’est en cela que j’ai trouvé le livre de Jeanne Burgart Goutal extrêmement stimulant. Elle ne cherche pas à distribuer des points ou à produire une synthèse des différentes mouvances écoféministes. Il s’agit au contraire de montrer comment ces courants ont changé son regard, par ses lectures et surtout par les discussions qu’elle a eues avec différentes militantes, l’ont conduite à une meilleure compréhension du monde qui l’entoure en l’invitant à se décentrer et à remettre les discours dans leurs contextes et ont pu la sensibiliser à différentes actions pour améliorer le monde, dans une approche pragmatique et éventuellement empreinte de contradictions.

C’est donc un ouvrage passionnant, stimulant, très clair et bien construit, qui invite à réfléchir et à penser sa position dans le monde dans une perspective d’empathie et en évitant les écueils d’une approche binaire ou caricaturale. Chapeau.

Pour aller plus loin : présentation de l’écoféminisme

Lecture de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, d’Éliane Viennot

NON, LE MASCULIN NE L'EMPORTE PAS SUR LE FÉMININ ...

Depuis quelques années dans les milieux féministes, on s’interroge sur la langue et son implication dans le maintien des inégalités de sexe : suppression du Mademoiselle dans les documents officiels, féminisation des noms, écriture inclusive… L’ouvrage d’Éliane Viennot, publié chez iXe, constitue un vrai petit manuel d’autodéfense féministe pour mettre en évidence que oui, la langue française est sexiste et que non, il n’en a pas toujours été ainsi.

La thèse de l’autrice, professeure de littérature française de la Renaissance, est que

le « sexisme de la langue française » ne relève[…] pas de la langue elle-même, mais des interventions effectuées sur elle depuis le XVIIème siècle par des intellectuels et des institutions qui s’opposaient à l’égalité des sexes. (p. 10).

Il ne s’agit donc pas, écrit-elle, de féminiser la langue, mais de mettre un terme à sa masculinisation. Loin d’être un enjeu secondaire ou un accident, elle montre que cette opération de masculinisation a été délibérée et politique, en articulation avec des transformations sur le plan social et légal visant à mettre les femmes dans une position sociale d’infériorité.

Au début de ce siècle, les métiers et fonctions ont leur déclinaison féminine et masculine, comme demandeur/demanderesse ou procureur/procuratrice. Il s’agit moins de marquer le féminin en tant que tel que la différence de sexe, l’idée d’un terme « neutre » qui serait employé indépendamment de la personne désignée est étrangère pour ces contemporains. Or, quelques siècles plus tard, des auteurs commencent à défendre l’abandon de certaines formes féminisées, comme philosophesse, peintresse, médecine ou autrice. Au XIXème siècle, l’opération est un succès, comme ne témoigne la première édition de la Grammaire nationale de Louis-Nicolas Bescherelle (1834) qui écrit :

Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeure, graveuse, compositrice, traductrice, etc., mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. (p. 38)

Et la boucle est bouclée. De même, du côté des accords, la règle est passée d’un accord de proximité (on accorde avec le nom le plus proche dans la phrase, par exemple « Ce peuple a le coeur et la bouche ouverte à vos louanges ») à la fameuse règle du « masculin l’emporte ». L’autrice aborde également la question des pronoms, du genre des mots, des titres…

L’autrice conclut par les enjeux actuels concernant la langue, en soulignant que la féminisation des noms de fonctions, de métiers et de responsabilités ou l’accord de proximité ne sont pas des néologismes ou des barbarismes absurdes, mais permettent de renouer avec la logique de la langue.

Ce livre est très clair et accessible : il s’agit d’une synthèse à destination des néophytes (dont je suis) plutôt qu’un ouvrage plus exhaustif de linguiste. Il permet aussi de mettre en évidence que dire aux (pro-)féministes qui militent pour des transformations de la langue qu’iels se « trompent de combat » est idiot. En effet, transformer la langue est un des moyens de transformer la société, comme en témoignent les opérations de masculinisation de la langue menées à la fin du XVIIème siècle et par la suite. Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Maria Candea et de Laélia Véron, le français est à nous.

A lire sur cet ouvrage :
Travail, genre et sociétés
Le poing
L’ourse bibliophile
Entretien avec l’autrice sur Nonfiction

A écouter : le podcast Parler comme jamais, de Laélia Véron