Dissocié·e, moi ? Mais on n’est pas plusieurs dans ma tête

En 2019, quand j’ai commencé à me renseigner sur le trouble dissociatif de l’identité (TDI), je ne pensais absolument pas être concernée de près ou de loin. Mon intérêt était purement autistique. Je venais de prendre conscience de ma neuroatypie. Je m’étais renseignée auparavant sur cette condition, mais entendre des concerné·e·s parler de leur expérience m’avait fait prendre conscience qu’en fait, je n’y connaissais rien. Prise de vertige face à mon ignorance, je m’étais fait un devoir de me renseigner sur tous les diagnostics du DSM (un manuel étatsunien dont l’objectif est de recenser les troubles mentaux et leurs symptômes).

Le TDI, rien à voir avec moi : je ne souffrais pas d’amnésies ou de trous de mémoires, je ne me retrouvais pas dans des endroits où je ne me souvenais pas m’être rendue, je ne découvrais pas des entrées dans mon journal avec une écriture différente de la mienne que je ne me souvenais pas avoir rédigées, il ne m’est jamais arrivé d’être interpellée par un prénom inconnu par une personne que je ne reconnaissais, je n’avais pas l’impression que quelqu’un d’autre pilote mon corps à ma place ou de décrocher régulièrement le fil de la conversation ou de perdre la notion du temps. Et bien sûr, je n’avais jamais senti la présence ou entendu un·e autre que moi me parler dans ma tête. Les personnes qui ont un TDI ont des alters, des identités distinctes qui cohabitent dans la conscience et qui se considèrent parfois comme des personnes à part entière coincées dans un corps qu’elles doivent partager. Bref, je n’étais pas concernée : je n’étais pas une personne multiple, je n’étais pas composée d’un système de différents alters qui se partagent ma conscience, je suis juste une « singlet » très curieuse.

Quelques années plus tard, je me suis intéressée à la théorie du système familial intérieur (Internal Family System ou IFS en anglais). Cette approche thérapeutique part de l’hypothèse que chacun·e d’entre nous est composé·e de différentes parts qui essaient de nous protéger à leur manière, et le but de la thérapie est d’aller à la rencontre de ces parts et de les aider à se sentir mieux. L’IFS ne s’adresse pas en premier lieu aux personnes ayant un TDI, il s’agit bien d’aider des singlets comme moi. À partir de là, j’ai commencé à explorer différents aspects de ce qui me compose, et force est de constater, quatre ans plus tard, que je suis bien plus dissociée que je l’aurais pensé au départ.

Au cours des quatre dernières années, plusieurs de mes parts se sont consolidées autour de prénoms, d’apparences, de rôles, d’attitudes qui les distinguent. Mes proches identifient généralement les parts présentes et peuvent sentir quand il y a permutation. Quand une part vient à la conscience, ma voix, mon énergie, mon état d’esprit, mes envies et mon attitude changent. Il m’arrive de sentir la présence d’une ou plusieurs parts en moi, ou d’entendre leur voix dans ma tête. Au début, je me suis demandée si je m’inventais une vie, si c’est moi qui forgeais ces supposées parts de toutes pièces et qui jouais à mon propre bénéfice une pièce de théâtre particulièrement mal écrite en prenant des voix contrefaites pour distinguer les personnages. J’ai fini par constater quand telle part est absente, je ne ressens pas l’envie de prendre une voix grave ou quand je ne ressens pas la présence de telle autre dans mon esprit, il ne me vient pas à l’idée de me comporter comme une gamine. J’en ai déduit donc que ce n’était pas juste une fantaisie de ma part.

Quand je parle de mes parts, parfois les gens réagissent en demandant « ah, comme un TDI ? » et je suis toujours un peu gênée, parce que mon expérience me semble assez différente des personnes multiples qui souffrent d’amnésie. Certain·e·s de mes proches, qui se sont posé·e·s la question de leur propre dissociation à mon contact, ont généralement repoussé l’idée après examen : non, iels ne voyaient pas en elleux la présence de différentes parts indépendantes de leur Moi, livrées avec leurs prénoms, leurs voix et leurs modes d’emploi. Rien à voir avec moi, donc. Et ça me chagrine, cette approche binaire : personnes multiples ou singlets, plusieurs ou seul·e, il faudrait choisir son camp.

Peut-on être une personne multiple même si on n’a pas plusieurs identités indépendantes, qui ont conscience d’elles-mêmes et qui ont des résultats différents des autres alters de leur système quand elles passent le test du MBTI ? De fait, la psychiatrie envisage plusieurs configurations qui ressemblent à un TDI sans répondre parfaitement à tous les critères : le trouble dissociatif de l’identité partiel (TDI-p), l’autre trouble dissociatif spécifié (ATDS) ou le trouble dissociatif non spécifié (TDNS) (les différences entre les trois étant peu claires). Une des manières de qualifier ce qui distingue ces troubles d’un trouble dissociatif de l’identité en tant que tel, c’est soit les alters, soit les amnésies. Schématiquement, certaines personnes qui qualifierait pour un ATDS peuvent avoir des alters peu différenciés, les différentes identités étant comme une photographie de ces personnes à un âge ou un moment précis. De même, d’autres personnes qui pourraient être diagnostiquées d’un ATDS ont des alters distincts les un·e·s des autres, mais peu ou pas d’amnésie entre elleux. Par exemple, tous les alters ont accès à la majorité de la mémoire biographique commune, ou bien les amnésies peuvent être seulement émotionnelles (tous les alters se souviennent à peu près de ce qui s’est passé, mais les événements traumatiques qui n’ont pas été vécus par l’alter ellui-même lui donnent l’impression d’être arrivés à quelqu’un d’autre, comme un film). D’ailleurs, ces catégories ne sont pas gravées dans le marbre : une personne très dissociée avec des symptômes de TDI à un moment donné pourrait, si elle s’emploie à réduire sa dissociation et développer la communication entre ses alters, correspondre davantage aux critères d’un ATDS quelques années plus tard (voir par exemple l’expérience du système Yttrium à ce sujet).

Le TDI est la forme de multiplicité la plus connue aujourd’hui du grand public (tout est relatif), et sous sa forme la plus spectaculaire : des alters aux attitudes et maniérismes très différents les un·e·s des autres, parfois nombreux·euse·s, très conscient·e·s d’elleux-mêmes, de leur identité et arrivant parfois avec leur propre biographie fictive (« je suis tel personnage de fiction et j’ai les souvenirs de ma source ») ou au moins leur fiche de goûts, de personnalité et de rôle dans le système. Or, cette présentation du trouble est la plus susceptible d’avoir une forme de visibilité, car elle est reconnaissable (une personne qui change complètement d’attitude après avoir regardé trente secondes dans le vide, ce n’est pas commun) et spectaculaire.

Les personnes atteintes de TDI qui font de la vulgarisation sur le trouble par leurs témoignages sont d’autant plus susceptibles de paraître présenter ces formes extrêmes de dissociation qu’elles ont tendance à être accusées de mentir si les alters paraissent trop semblables les un·e·s des autres (notez qu’elles sont aussi accusées de mentir si les alters paraissent trop différent·e·s, car elles joueraient la comédie pour se rendre intéressantes). De plus, de nombreux espaces en ligne qui s’adressent aux personnes multiples tendant à encourager la dissociation : ils incitant les alters à se distinguer autant que possible des autres alters du systèmes et/ou en encourageant les personnes à bâtir et explorer leur « monde intérieur » (un espace imaginaire où vivraient les alters quand iels ne sont pas conscient·e·s). Autrement dit, on les incite à investir leur attention et leur énergie vers l’intérieur, au détriment de l’extérieur. Si l’exploration de sa propre dissociation est une étape nécessaire du chemin thérapeutique des personnes dissociées, elle ne peut pas être une fin en soi. À ce titre, on peut regretter que les savoirs communautaires autour des troubles dissociatifs les plus facilement accessibles se centrent sur le vocabulaire et des listes de rôles d’alters, ce qui peut donner l’impression que l’autothérapie quand on est une personne multiple passe principalement par la capacité à incarner à soi seul·e différents personnages d’un jeu de rôles aux règles mystérieuses et dont le MJ est parti se prendre un café.

Cette visibilité du TDI (dont les vulgarisateurices ne sont pas responsables) contribue à invisibiliser d’autres formes de pluralité, les rendant moins identifiables aux yeux des personnes concernées, d’autant qu’elles sont plus discrètes. Mes proches qui comparent leur expérience à la mienne, iels oublient que j’ai quatre ans d’apprivoisement de mes parts et de démasquage derrière moi (autrement dit, j’arrête de camoufler inconsciemment les différences entre mes parts). En 2022, quand j’ai commencé à faire de l’IFS, les contours de mes parts étaient bien plus flous. Les permutations entre les parts étaient bien moins perceptibles. Moi-même, je me voyais comme une personne beaucoup plus entière et homogène que je ne l’appréhende aujourd’hui. Je considère que mes parts font partie de moi, et que nous formons un tout, un tout fragmenté. J’ai entendu il y a peu le terme « médian » pour désigner une personne qui est à mi-chemin entre une personne singlet (seule dans sa tête, donc) et une personne multiple (plusieurs dans sa tête). Ça me correspond bien. Et je regrette que ces formes de dissociation ne soient pas mieux connues.

J’ai écrit cet article pour toutes les personnes qui ne se sentent pas légitimes à parler d’elles-mêmes en tant que personnes fragmentées ou dissociées ou multiples, parce qu’elles ont l’impression de ne pas l’être assez ou de s’inventer une vie quand elles le font. Tout d’abord, la majorité des personnes concernées par un trouble de santé mentale en général et un trouble dissociatif en particulier se demandent si iels fakent, ou se disent que leur condition n’est pas aussi grave que les « vrai·e·s » concerné·e·s. Bienvenu au club. Ensuite, ne vous comparez pas à des personnes qui présentent les formes les plus extrêmes du spectre des troubles dissociatifs ou qui explorent leur dissociation (et ont appris à cesser de la masquer) depuis plusieurs années pour conclure que nous n’êtes peut-être pas concerné·e·s parce que vous ne vous reconnaissez pas là-dedans. Enfin, peu importe au fond que les parts que vous identifiez préexistent à l’introspection ou que vous les ayez aidés à prendre forme. Isoler certains aspects de votre Moi pour travailler avec eux, dans une approche de dé-mélange, est un outil thérapeutique. Si ça vous est utile, c’est ça qui compte.

La fête foraine

T’avoir rencontrée c’est comme un manège, tu sais quand il tourne, tourne, tourne. Les cheveux en bataille et de la barbe à papa au bout des doigts, je me jette à ton cou comme on saute d’une falaise. Je me cramponne et le cheval de bois s’envole. Je t’en supplie, viens me sauver de mes ennuis.

J’ai tellement voulu y croire, à cette petite maison à flanc de montagne qu’on aurait pu partager, avec ses longs voilages qui bruissent et qui tachent le parquet de flaques de couleurs. Au fond du jardin il y avait ta cabane. J’ai construit cet avenir pour deux en vitesse accélérée, une vie commandée par catalogue et prête à être habitée. Il ne manquait que toi, j’avais laissé de la place sur les photos pour y coller ton visage.

Ces quelques mois à tes côtés c’est comme les montagnes russes, je suis cramponnée à tes doigts et j’ai le vertige quand je regarde en bas. Je dis « tu me lâches pas », tu promets mais tu le fais quand même, tu dis qu’il faut bien descendre du carrousel.

La chute est toujours brutale quand la ronde nous projette, le retour à la réalité qui galope pour nous piétiner. Quand on néglige de poser des fondations, l’édifice ne peut que s’effondrer. Tu m’as dit « j’ai besoin de temps » et bien sûr j’en avais besoin aussi, mais qui voudrait être raisonnable quand on pourrait se consumer ?

Te retrouver c’est comme une pomme d’amour, au début ça résiste sous la dent, puis mes barrières cèdent, je referme la mâchoire, les saveurs éclatent et mes yeux se voilent de sucre et de promesses. Engourdie par le caramel, je me laisse aller à rêver de tout ce qu’on pourrait partager.

Tu es une tentation envoutante, une liqueur déguisée en panacée. A tes côtés je chevauche le feu, mais je suis trop ivre pour sentir la fournaise. J’ai peur de celle que je deviens, prête à abandonner ma vie pour devenir tienne.

T’écrire tout ça c’est comme le palais des glaces, tu m’envoies un baiser qui rebondit de vitre en vitre, je remonte ta piste, mon reflet te poursuit vers notre perte et ça ne nous ressemble jamais vraiment.

Mon amour, qu’est-ce qu’on peut construire alors qu’on s’entraine vers le cœur du bûcher ? On attise l’une chez l’autre nos braises les plus tendres et les plus insensés, et peu à peu nous perdons pied. Aveuglée par les étincelles, je me rassure : ça va marcher. Je tends la main vers toi et mon poing se referme sur des flammes. J’ai tellement peur de refaire les mêmes erreurs que par le passé. J’ai tellement peur qu’au bout de notre chemin, il n’y ait que des cendres et un peu de fumée.

Quand est-ce qu’on sait quand la fête est finie ?

L’héritage de la vieille Richard

Arthur Prudhomme (dont c’était peut-être le vrai nom) piaffait devant la bicoque, ses semelles produisant un « sploutch » flasque à chacun de ses pas. L’endroit n’avait rien pour lui plaire : la lumière tamisée par les frondaisons, le bruissement du vent dans les feuilles et le murmure des oiseaux, l’odeur d’humus et de terre mouillée, la caresse fraîche et humide de la brise… Tout ce qui lui rappelait qu’il était en terrain hostile. Il était bon pour un nettoyage de ses chaussures et de l’intérieur de sa berline à son retour, c’était couru d’avance. Le chalet branlant était décidemment un drôle d’endroit pour un cabinet de notaires, mais son GPS était formel : c’était là que son destin l’attendait. Et après tout, à cheval volé, on ne regarde pas les dents.

Enfin, un son familier et réconfortant : une voiture en approche de la petite clairière. Nouvelle déception : la jeune femme qui s’extirpait du break n’était pas Maître Beaubois. Peut-être sa clerc ? Elle était un peu trop bien habillée pour le poste, avec sa queue de cheval parfaitement plaquée, son visage façonné par une couche de maquillage discret, son tailleur-pantalon aux pincettes aiguisées et ses talons beaucoup trop hauts pour le sol boueux. Arthur Prudhomme prit un certain plaisir à la voir claudiquer jusqu’à lui, main tendue, pendant que le break faisait demi-tour vers la civilisation. « Je suis Mathilde Montanler » annonça la jeune femme pendant qu’iels se jaugeaient du regard sous leurs sourires mondains, pendant une poignée de mains un peu trop longue. « Arthur Prudhomme » répondit d’un ton suave notre héros qui n’avait presque pas l’impression de mentir. Il attendit qu’elle en dise plus. Elle garda le silence. Probablement pas une clerc de notaire.

Mathilde Montanler s’était détournée et tendait son téléphone à bout de bras en déambulant en cercles concentriques, retrouvant difficilement son équilibre à chaque pas. Cliché de la jeune cadre dynamique qui est accro à son portable, certes, mais au moins ça dispensait Arthur de faire la conversation, même s’il aurait bien aimé savoir ce que cette Mathilde faisait là. À sa connaissance (et il avait fait des recherches extensives sur la question), la vieille Richard n’avait qu’un seul héritier, le dénommé Arthur Prudhomme, et notre héros s’était donné beaucoup de mal pour collecter des preuves qu’il était effectivement cet homme et qu’aucun autre Arthur Prudhomme ne viendrait mettre son nez dans la succession. Alors, qui était cette femme ? Une descendante illégitime d’Arthur ou de l’auguste Richard elle-même ? Une mystérieuse dame de compagnie rayée du testament par l’aïeule ? Une gestionnaire de patrimoine ? Une garde du corps engagée par le notaire pour protéger Arthur, presque à la tête d’une immense fortune ?

Une main sur son coude. Mathilde Montanler avait rangé son téléphone (Arthur espérait que c’était par dépit) et l’encourageait à franchir la porte couverte de mousse de la mansarde aux vitres barrées de toiles d’araignées. Arthur n’aimait pas trop qu’on le touche, ça créait une fausse intimité. D’habitude, c’est lui qui faisait ça. « On ne devrait pas attendre Maître Beaubois ? » objecta Arthur, guère désireux d’entrer dans la cabane, encore moins sans casque de chantier et sans peut-être une combinaison intégrale pour protéger son costume et sa cravate des grands jours. Mathilde secoua la tête : « J’ai reçu un message, il nous attend à l’intérieur ». Qu’il y ait suffisamment de réseau pour envoyer et recevoir des messages dans ce bled paumé dépassait un peu Arthur. Il avait pu constater lors de son arrivée que son téléphone était présentement un coûteux presse-papier sur lequel il pouvait jouer à Blocsudoku sans publicité pour une fois, s’il n’avait pas peur d’épuiser les 38% de batterie qui lui restait. Mais après tout, l’heure du rendez-vous était à présent dépassée et ça ne ressemblait pas à un notaire de faire attendre ses clients, surtout quand des montants pareils étaient en jeu. Arthur pénétra dans la cabane à la suite de la jeune femme.

Il avait espéré un cabinet de notaires déguisé en cahute, il en fut pour ses frais. L’intérieur était encore moins ragoûtant que l’extérieur. Le filet de lumière provenant du seuil éclairait faiblement des rangées de portants qui saturaient toute la pièce, croulant sous les ceintres de vêtements et de tissus dans leurs housses craquelées et maculées de poussière. Des lianes rampaient sur le sol et autour des tringles, chargeant l’atmosphère d’un vague fumet de pourriture végétale en plus de l’odeur de renfermé et de détergeant. Mathilde était déjà en train de disparaître entre les manteaux et les robes de soirées, éclairée par la torche de son téléphone portable. Arthur accéléra le pas, guidé par le martèlement de ses talons sur le plancher vermoulu. Il devait régulièrement les tiges et les racines qui jonchaient le sol. Il grimaça en voyant un des amas gluants qui colonisaient les gaines en plastique se déposer sur sa veste en lainage fin. Ironique qu’un pressing salisse ses vêtements. Mais bon, après la succession, il aurait les moyens d’installer un pressing privé dans son manoir si l’envie lui en prenait. Courage, Arthur.

Arthur reporta son attention sur le balancement de la queue de cheval de sa guide, qui fendait la mer de fripes comme si rien ne pouvait la barbouiller. Finalement, elle s’immobilisa si brusquement qu’Arthur faillit nicher son nez entre ses omoplates. Il était tellement hypnotisé par la torsade brune qu’il ne s’était pas aperçu qu’iels étaient arrivé·e·s au fond de la pièce, un espace étriqué entre la fin des rails et le mur. Elle ouvrit la porte d’un geste sûr, pendant qu’Arthur hésitait à s’épousseter : ne risquait-il pas d’étaler la mélasse sur sa veste et sur ses mains ? Le gris sale de la poussière mêlée à de vieilles toiles d’araignée et d’autres matières probablement organiques jurait abominablement sur le tissu marine de ses manches. Etrangement, Mathilde Montanler semblait avoir été épargnée par la souillure pendant sa brasse à travers les portants, ce qu’Arthur trouvait d’une injustice folle. Cette femme était peut-être convoyeuse à travers la jungle à ses heures perdues.

Il dût plisser les yeux en entrant dans la seconde pièce de la bicoque. Cette cabane était beaucoup plus grande qu’il n’y paraissait de l’extérieur. La faute aux arbres, sans doute. Voilà qui ressemblait bien davantage à l’idée qu’Arthur Prudhomme se faisait d’un cabinet de notaires, en tous cas : des murs peints dans un écœurant coquille d’œuf dont on a l’impression de sentir encore la peinture, des halogènes qui ne pardonnent rien et qui exhalaient la saleté cuite, un imposant bureau en bois massif destiné à rappeler qui est le patron, une rangée de chaises faussement confortables avec leur revêtement taupe en tissu rêche rembourrés et leurs quatre tiges en métal qui paraissent prêtes à vous empaler, des armoires en bois qui à n’en pas douter débordent de dossiers et de documents, un paravent orné de l’estampe de Grande Vague de Kanagawa occultant un coin de la pièce. Et pas grand-chose d’autre, la pièce peinant déjà à contenir tous ces éléments. Pour ne rien gâcher, un parfum d’ambiance censé évoquer le cachemire picotait le nez d’Arthur. En face d’elleux, juché sur un siège ergonomique, Maître Beaubois en personne, d’après les photos qu’Arthur avait consultées : un homme grisonnant, émacié, vêtu d’une robe ample en velours noir qui chatoyait sous les néons. L’homme se leva, serra la main à ses deux invité·e·s, avec le visage grave de circonstances. Arthur s’assit, mais avant d’en faire de même, la jeune femme sortit un mouchoir d’une poche et épongea une partie des débris qui mouchetaient le costume d’Arthur, dans une attitude maternante qu’il jugeait fort malvenue.

« Vous m’excuserez de vous recevoir dans ce lieu pour le moins inhabituel » commença Maître Beaubois en roulant les r, « ce sont les volontés de la défunte, raison pour laquelle nous avons dû installer un bureau provisoire dans cette chambre. Nous remettrons bien sûr tout dans l’état d’origine une fois ces formalités terminées. ». Arthur espérait que l’état d’origine n’impliquait pas le retour aux murs en bois nu moisi comme dans la pièce principale. Mathilde Montanler dodelina de la tête d’un air pénétré : « Tante Gertie aimait tellement ce pavillon ». Arthur haussa un sourcil. La vieille Richard n’avait pas d’adelphe connu·e, personne pour lui fournir une nièce. À moins que l’appellation « tante » ait été usurpé. C’était peut-être la fille d’une de ses femmes de ménage ou d’un ancien chauffeur. Ça s’est déjà vu. Mais cela signifiait que l’intruse avait connu la morte, ce qui lui donnait un léger avantage sur lui.

Le notaire s’embarqua dans une longue diatribe sur l’état du patrimoine de l’auguste trépassée qu’Arthur n’écoutait que d’une oreille, distrait par l’accent du notaire qu’il avait du mal à situer, et les questions qu’il se posait sur à l’énigmatique Mme Montanler, qui prenait des notes penchée sur son téléphone. Tâchant de prendre un air affligé mais digne, il fixait le tableau fixé derrière le notaire, sur le manteau de la massive cheminée en pierre, suffisamment grande pour qu’Arthur puisse presque s’y tenir debout, une scène de chasse où le renard est acculé par les chiens et les cavaliers se dessinent entre les arbres. Qu’est-ce que cette cheminée géante faisait dans le réduit à l’arrière de la cabane, deuxième grand mystère pour ce cher Arthur.

Le notaire vérifia ensuite leurs informations, en profitant pour resituer les liens de parenté des un·e·s et des autres, qui suivaient une trajectoire pour le moins biscornue sur l’arbre généalogique. La jeune femme avait deux ans de plus que ce qu’indiquait l’acte de naissance d’Arthur Prudhomme, ce qui rendait encore plus étrange qu’il ne l’ait pas débusquée plus tôt. Elle était happiness manager, ce que ses traits émaciés et ses sourcils sévères ne laissaient en rien deviner. Arthur quant à lui incarnait parfaitement le rôle de dandy qu’il s’était forgé, assorti à sa montre de luxe (fausse, mais très convaincante) et sa Lamborghini (une vraie, il s’était donné beaucoup de mal pour l’emprunter à ses propriétaires légitimes quelques années plus tôt). Il se permit même une petite improvisation sur ses dernières vacances aux Seychelles, avec une plaisanterie sur la difficulté à trouver du personnel compétent qui tomba malheureusement à plat.

Maître Beaubois en vint finalement aux faits : les héritier·e·s et le partage du magot. Arthur se redressa sur son siège en essayant de trouver quoi faire de ses bras, tout ouïe. Le notaire se racla la gorge, avant d’expliquer en articulant chaque syllabe, ce qui ne faisait que donner plus d’emphase encore à chacun des r qui se présentaient : « Mme Montanler, Mr Prrrudhomme, vous n’êtes pas sans savoirrr que Mme Rrricharrrd a placé ses biens dans une fiducie. Le testament est clairrr. Un·e seul·e d’entrrre vous peut hérrriter, et pourrr cela vous devez rrremplir cerrrtaines conditions. Le rrrendez-vous d’aujourrrd’hui va serrrvirrr à vous déparrrtager. ». Arrrthur, pardon, Arthur prit une profonde inspiration, qu’il laissa s’échapper aussi lentement que possible, une astuce apprise auprès d’un professeur de micro-méditation quelques années plus tôt. Il ne s’était pas donné tout ce mal et investit tout cet argent (pas son argent, mais quand même) en faux documents pour risquer de laisser une partie du pactole à une arriviste sortie de nulle part juste avant la ligne d’arrivée. Il jeta un coup d’œil rapide à sa rivale, qui l’ignora superbement, scrutant le notaire dans l’attente de plus amples informations, les mains ramenées devant sa poitrine comme prise d’une vague de chagrin en songeant à la chère disparue. Arthur savait reconnaître une actrice et il était sûr que Mathilde Montanler était aussi peu affectée par la mort de Gisèle Richard qu’il ne l’était lui-même.

Après les avoir consulté·e·s tour à tour du regard, l’homme reprit l’énoncé des conditions : « Tout d’abord, vous devrez vous installer ici, pour fournir un environnement stable et enrichissant à Monsieur Médor. ». Les doigts d’Arthur se crispèrent sur les accoudoirs. Avec l’argent de la vieille, il avait prévu de s’acheter un penthouse, ou à la limite faire construire un castel dans une banlieue chic. Il n’était pas du tout question de vivre dans cette ruine au milieu de nulle part, encore moins avec un clébard ! « Je suis allergique aux chiens… » soupira Mathilde, en portant la main à ses lèvres. Arthur sentit un sourire de triomphe se dessiner sur ses lèvres. La concurrence éliminée dès le premier round ! La fortune était à lui ! Après tout, il suffisait de payer quelqu’un pour s’occuper du cabot pendant quelques années, ou de le laisser vagabonder dans la forêt (au pire, un accident malheureux pourrait survenir), construire quelques dépendances autour de l’affreux pressing et refaire la pièce principale à neuf… et après la mort du toutou, à lui la liberté ! D’ailleurs, pourquoi attendre aussi longtemps ? Qui viendrait vérifier qu’il vivait effectivement dans le « pavillon » avec Monsieur Médor ?

« Pas d’inquiétude » la rassura Maître Beaubois en se penchant derrière son bureau pour saisir un objet qu’il posa sur le bureau dans un tintement, « Monsieur Médor est un perroquet ». Réveillé par le mouvement ou par le bruit, l’oiseau ouvrit les yeux et battit vivement des ailes en proférant des insanités. La vieille Richard s’était visiblement fait un plaisir de l’éduquer à répéter les pires insultes possibles, ou elle l’avait acheté à un pirate, difficile à dire. « Je ne savais pas que tante Gertie avait un perroquet » remarqua la happiness manager, sourcils froncés. « C’est bien normal » répondit le notaire avec un sourire lumineux comme s’il était le président du fanclub des cacatoès de compagnie, « c’est une acquisition récente, il était encore bébé quelques mois avant le décès de Mme Richard. Vous savez, ils peuvent vivre jusqu’à cent ans ! ». Arthur sentit une pierre tomber dans son estomac. Cent ans avec un piaf et dans cette ruine, ça faisait beaucoup. Mais il restait toujours la fenêtre ouverte par inadvertance, l’immersion imprévue de la cage dans un bain glacé, les graines malencontreusement pas comestibles pour les oiseaux, le mensonge…

Maître Beaubois doucha ses espoirs avec la naïveté des hommes intègres qui s’imaginent que tout le monde est comme eux : « bien sûr, je vous fais confiance, mais Mme Richard a été très stricte dans son testament. La fiducie organisera des contrôles aléatoires et réguliers pour vérifier que vous respectez bien toutes les conditions qu’elle a fixées. En cas de manquement à une de ces règles, tous ses biens et actifs financiers reviendront à une association de défense des animaux, à l’exception d’une petite pension pour subvenir aux besoins de Monsieur Médor dans sa nouvelle famille d’adoption, également désignée par l’organisme qui gère la fiducie. ». Evidemment, on ne reste pas aussi riche sans être une carne, Arthur Prudhomme aurait dû s’en douter.

« Ces conditions me conviennent » déclara Mathilde Montanler d’une voix claire, en parlant fort pour couvrir les vitupérations de l’animal. Arthur se renfrogna, ayant le sentiment d’avoir été coiffé au poteau. Le notaire n’avait pas encore précisé comment l’héritage serait départagé en fonction de l’acceptation ou du refus des conditions par les deux candidat·e·s. Il lui restait donc toutes ses chances. « Elles me conviennent également » renchérit Arthur. Le notaire hocha la tête avec gravité, nota quelques mots sur un des papiers étalés devant lui, puis reposa la cage au sol avant de la recouvrir d’un drap. L’oiseau se calma peu à peu, pour le plus grand soulagement d’Arthur qui avait du mal à s’entendre penser. Cohabiter cent ans avec cet animal lui faisait froid dans le dos, mais il trouverait bien une parade. Il trouvait toujours.

« Par ailleurs, la maison doit rester dans cet état exact, pas d’aménagement, de changement dans la décoration ou l’ameublement ou de construction d’aucune sorte. Le pressing que vous avez traversé pour venir jusqu’ici est le terrain de jeux de Monsieur Médor, Mme Richard y tenait beaucoup. Cette pièce-ci connaîtra bien sûr quelques changements après notre départ, puisque nous y remettrons le lit de camp et le pot de chambre, et vous serez naturellement libres d’amener vos effets personnels. Le puit se trouve dans l’arrière-cour, nous l’avons fait tester, tout est en ordre. Si vous devez vous absenter pour une nuit ou plusieurs, il faudra demander l’autorisation à la fiducie. Ça vous convient toujours ? » demande le notaire, comme si les précisions qu’il venait d’énoncer était un détail, une note de bas de page. Arthur fronça le nez à l’idée de devoir puiser l’eau pour des ablutions sommaires au coin du feu, et se tourna vers Mathilde Montanler, qui avait l’air d’avoir mangé une tranche de pamplemousse. Leurs yeux se lancèrent des éclairs. Arthur était fixé : véritable nièce éloignée ou pique-assiette, elle aussi jouait pour gagner. Dans un bel ensemble, iels se tournèrent vers le notaire, tête penchée pour elle, sourire mielleux pour lui, et iels acquiescèrent de concert.

« Parfait ! » s’exclama Maître Beaubois avec un enthousiasme que la situation n’exigeait pas. « Passons à la deuxième condition ! Comme vous ne savez sans doute, Mme Richard était une adepte de la discipline inventée par Klaus Hargreaves, le tree-jumping. Je suppose que vous êtes déjà familier·e·s avec le tree-jumping ? ». Cette lecture de testament s’éloignait de plus en plus de ce qu’Arthur avait imaginé. Il pensait arriver en terrain conquis, sautant à terre de sa Lamborghini, signer quelques papiers et recevoir le pactole quelques semaines plus tard. Il sortit le carré de soie de sa pochette pour éponger son front. Pas très dandy, mais tant pis. Il risqua un coup d’œil à Mme Montanler, qui heureusement avait l’air aussi déstabilisée que lui. « En réalité, pas vraiment, Maître » répondit-elle d’une voix étranglée, ce qui rassura Arthur. Il prit un air blasé et croisa les bras, comme s’il pratiquait le tree- jumping depuis sa naissance.

Le vieil homme se fit un tel plaisir de l’éclairer qu’il cogna la cage à ses pieds en se trémoussant sur son siège, réveillant à moitié Monsieur Médor : « selon Klaus Hargreaves, la modernité nous a fait perdre de vue ce qui font les fondements de la vie humaine. Autrement dit, le mouvement, l’appartenance au grand Tout qu’est la nature sauvage, la mortalité… Enfin, c’est ce que j’ai compris. Mr Hargreaves préconise à ce titre une activité tout à fait novatrice. Le tree-jumping, donc. On saute de la cime d’arbres, sous la supervision adaptée bien sûr, afin de retrouver notre lien avec le ciel et le monde vivant qui nous entoure le temps de la chute. Très sain, excellent pour les articulations à ce qu’on m’a dit. Le centre de remise en forme de Mr Hargreaves est à quelques kilomètres, avec ses terrains aménagés de filets, sur une terre gracieusement mise à disposition par Mme Richard. La deuxième condition fixée par elle pour l’affaire qui nous occupe est que l’héritier, ou l’héritière, devra faire vivre et promouvoir la belle tradition du tree-jumping. Il faut pratiquer au moins une heure par jour au centre de Mr Hargreaves, à vos frais naturellement, et puis organiser quelques événements et campagnes de sensibilisation par an autour des bienfaits de l’activité, et bien sûr héberger ponctuellement Mr Hargreaves ou ses proches à sa demande. Ces nuits-là, vous serez invité·e·s à dormir exceptionnellement dans la partie pressing du pavillon. Un sac de couchage et un matelas gonflable seront fournis à cet effet par la fiducie. ».

Les yeux d’Arthur menaçaient de bondir de leurs orbites. Quelle était cette ineptie encore ? C’était forcément une blague, une farce inventée par la défunte pour faire tourner en bourrique ses héritier·e·s. Le tree-jumping, vraiment n’importe quoi… Mais avant qu’il ne puisse s’indigner, Mme Montanler avait repris la parole, comme si elle venait de recevoir une révélation : « c’est donc ça, les filets que j’ai aperçus un peu avant d’arriver au pavillon… Je ne me souvenais pas qu’il y en avait… Mais oui, ça me revient maintenant, Tatie Gertie m’en avait parlé. Comme elle, j’ai toujours pensé qu’il fallait un esprit sain dans un corps sain. Je serais ravie de promouvoir le tree-jumping et de rencontrer Mr Hargreaves. Je suis sûre qu’il a beaucoup à m’apprendre. ». L’homme qui se faisait appeler Arthur Prudhomme siffla entre ses dents, ce qui lui valut un regard surpris du notaire. « J’ai le vertige » improvisa-t-il avec un sourire contrit, « mais je ferais ce qu’il faut pour honorer la mémoire de cette chère Gerturde, évidemment. ». « Garitrude ! » corrigèrent en chœur le notaire et la happiness manager, avant d’échanger un regard complice. Arthur rentra la tête dans les épaules. Erreur de débutant. Pourtant, un prénom pareil, on s’en souvient. Mais bon, aucune des conditions énoncées jusque-là n’impliquait de se souvenir du prénom de la défunte. Il se redressa et reprit « Garitrude » d’un ton dégagé.

« Bien ! Il ne reste plus qu’une condition pour vous départager. Mme Richard était une femme pieuse, et se faisait un devoir de répandre la bonne parole du Christ autour d’elle. ». Mme Montanler approuva bruyamment, avec un petit rire de gorge. Encore une qui avait dû se farder des sermons interminables à coup sûr. « Elle attend un dévouement semblable de son héritière ou héritier. Aussi… ». Maître Beaubois prit une inspiration, comme pour ménager son effet : « Aussi elle vous demande de vous tatouer Jésus t’aime en travers de la poitrine, d’une clavicule à l’autre, à l’encre noire. Au moins sept centimètres de haut. ». Le regard du notaire pétillait. Il faut dire qu’il ne devait pas avoir souvent l’occasion de transmettre des demandes aussi incongrues à ses client·e·s. Une exclamation s’échappa de la gorge de la jeune femme. Ravi de la diversion, Arthur se tourna vers elle. Les mains crispées sur les genoux, elle semblait terrassée par cette ultime condition. Les perroquets et la chute libre, passent encore, mais le tatouage, ça c’est trop ? « Il faut… Il faut que j’en parle à mon compagnon » bégaya-t-elle, avant de sortir précipitamment du bureau-chambre, téléphone à la main.

Il n’y avait pas un instant à perdre. « J’accepte » déclara Arthur d’une voix aussi égale qu’il en était capable. Il était allé trop loin pour renoncer maintenant, et puis les lasers avaient beaucoup progressé. Le notaire, extatique d’avoir un gagnant, fouilla dans les liasses devant lui : « je crains que le tatouage ne doive être réalisé avant votre désignation définitive comme héritier. Mais ne vous inquiétez pas, Mme Richard avions tout prévu. ». À ces mots, Arthur aperçut un mouvement à la périphérie de son champ de vision. Une femme d’âge mûre aux bras et au visage tatoués écarta le paravent, révélant une minuscule station de tatouage. Arthur eut un mouvement de recul. La tatoueuse était visiblement là depuis le début de leur échange, silencieuse, tapie dans son réduit, les mains gantées de latex et attendant son heure… Vraiment dérangeant. Mais avant qu’Arthur ne puisse s’appesantir sur la question, le notaire agita un document sous son nez : « votre formulaire de consentement, signez ici et ici ».

Une fois sa signature recueillie, la tatoueuse le fit s’installer dans la station et replia obligeamment le paravent. Tant mieux, Arthur n’avait pas vraiment envie que le notaire soit témoin de ses grimaces. Elle lui fit enlever veste et chemin, rasa son torse et appliqua le désinfectant dont l’odeur se mêlait à celle douçâtre du parfum d’ambiance et celle de putréfaction qui émanait du pressing. Mathilde ayant laissé la porte ouverte dans sa précipitation. Les mains gantées prenaient un temps infini pour préparer la peau d’Arthur, il se contenait pour ne pas remuer sur son siège. Il n’avait qu’une crainte, que Mathilde revienne avec la bénédiction de son compagnon et qu’il faille partager ou trouver un autre moyen absurde de les départager. Il soupçonnait que la vieille Gertie n’avait pas manqué d’inventivité en la matière. L’artisane avait préparé son aiguille, mis en route le petit moteur et l’approchait désormais de l’épiderme d’Arthur. « Vous ne devez pas tracer les lettres d’abord… » demanda-t-il d’un ton inquiet, mais elle lui coupa la parole : « t’inquiète, trésor, je fais à main levée ». Son sourire rassurant ne le rassurait pas du tout, mais après tout, si Maître Beaubois l’avait choisie, il devait avoir ses raisons.

Arthur se mordit la lèvre dès que l’aiguille pénétra sa peau pour la première fois. Ce n’était pas vraiment douloureux, plutôt désagréable, mais d’habitude, quand on se fait tatouer, c’est parce qu’on l’a choisi, ou qu’on est trop éméché·e pour se rendre compte de ce qu’on fait. Arthur respirait lentement, tâchant de se concentrer sur les pépettes. Certes, il y avait quelques imprévus, des petits dos d’âne sur la route, mais il pourrait se consoler avec l’immense fortune qui l’attendait. Il serra les dents, s’efforçant de ne pas frissonner malgré le courant d’air froid qui balayait la pièce. Il crut entendre une porte claquer, mais c’était sans doute juste le notaire qui refermait derrière Mathilde Montanler. La tête renversée en arrière, Arthur Prudhomme ou celui qui se faisait passer pour lui comptait les poutres du plafond. Il faudrait qu’il demande à lire les conditions exactes concernant l’ameublement et l’aménagement, parce que ce n’était pas possible de laisser ce plafond peint à la va-vite en l’état, avec une seule couche et des coups de pinceau anarchiques. La roulette de l’aiguille lui vrillait les nerfs, et la tatoueuse semblait se faire une mission de repasser sur les zones déjà sensibles.

Le dandy commençait à trouver le temps long. Certes, il n’y avait pas de réseau dans le coin, mais Mme Montanler n’était sans doute pas allée jusqu’au village le plus proche (ou le centre de remise en forme, pour ce qu’il en savait) pour trouver un moyen de communication fonctionnel, si ? Il voulut se saisir de son téléphone pour regarder l’heure, mais avant qu’il ait pu esquisser un geste, l’artisane lui plaqua l’épaule contre la banquette de la main qui ne tenait pas l’aiguille, ce qui ne manqua pas de faire craindre à Arthur un faux mouvement. Un tatouage moche, c’est une chose, mais un tatouage moche et raté, c’était trop.

Arthur crut entendre le bruit d’une voiture qu’on démarre. Et encore, pas le bruit de n’importe quelle voiture. Ça ressemblait énormément au bruit de sa Lamborghini, encore que ce soit difficile à dire avec le vrombissement de la rotative. Il se redressa, la tatoueuse ne fit rien pour l’en empêcher cette fois. Il la fixa d’un air pénétrant, elle lui rendit son regard, ses sourcils haussés clamant son innocence. Il porta la main à sa poche. Son téléphone avait disparu. Mu par un soupçon soudain, il se leva d’un bond, la tatoueuse recula précipitamment pour ne pas se mettre en travers de son chemin, son aiguille toujours brandie comme si elle craignait d’avoir à s’en servir pour se défendre. Le notaire avait disparu.

Arthur couru à travers le pressing, sa course entravée par le bazar entreposé dans la pièce. Les housses de plastique étreignant ses bras et son torse. La lie de mois ou d’années de crasse et de fientes poissait sa peau nue et moite et piquant son demi-tatouage à vif. Des lianes qui se mêlaient aux rails et aux ceintres semblaient le poursuivre pour l’enlacer dans une étreinte funeste. Arthur devait les arracher une à une, puni par des fumeroles putrides. Sans lumière, il n’était plus sûr d’avancer en direction de la sortie. Peut-être qu’à chaque pas il s’enfonçait davantage dans le labyrinthe. Les portants semblaient se rapprocher pour lui barrer l’accès. Le souffle court, la tête du dandy tournait tandis que ses pensées filaient à toute allure. Il était coincé, sans aucun outil ou moyen de communication, avec de la peau à vif, pendant qu’une salope était en train de lui tirer sa caisse.

Il savait ce qui était en train de se passer. Son professeur de micro-méditation lui en avait parlé. Le dénommé Arthur Prudhomme s’immobilisa, ouvrit et ferma les poings jusqu’à sentir sa mâchoire se dénouer un peu. Surmontant son dégoût, il s’empara d’un des ceintres, retira le fourreau et approcha le vêtement de ses yeux. Une robe de mariée. Parfait, au moins le blanc de la dentelle devrait se détacher un peu dans la pénombre de la cabane. Il la lâcha par terre et décrocha plusieurs autres housses, jusqu’à trouver une chemise en soie, certes un peu trop petite, mais qui lui évitait de continuer à se balader torse nu. Il s’essuya tant bien que mal avec un autre tissu (quel genre de personnes dépose ses torchons au pressing ?) reprit la robe de mariée qu’il réduisit en lambeaux, qu’il accrocha régulièrement sur les portants pour marquer sa progression.

Il finit par atteindre un espace dégagé, où un éclat chiche traversait péniblement les vitres des fenêtres recouvertes de mousse. Arthur avait trouvé la sortie ! Il ouvrit la porte à la volée mais bien sûr, Mathilde Montanler était partie depuis longtemps avec sa berline et son téléphone. Un magot qui ne valait pas celui promis par la Tante Gertie, mais qui n’avait rien de ridicule. Il fit le tour de la propriété, une porte qu’il n’avait pas vue dans le bureau battait à la volée. Le bureau était désert, la cage de Monsieur Médor et le tableau envolé, ne restait que l’immense bureau qui à regarder de près ne devait pas valoir si cher que ça, du mobilier bon marché et des décors en carton-pâte. En écartant les pans de la chemise en soie, il crut déchiffrer P-I-G sur son torse. Voilà ce que c’est de se faire des ennemi·e·s dignes de ce nom : iels sont prêt·e·s à mettre les moyens pour récupérer leur voiture. « Au moins, je n’ai pas besoin de m’occuper d’un piaf pour le restant de mes jours » relativisa Arthur.

Se planter

Au cœur de l’été, j’arrache mes racines à mains nues. C’est un processus brutal que de mettre sa vie dans des cageots pour la planter ailleurs. Pot après pot, je redécouvre les trésors qui rendent ma vie confortable et familière, et je tire dessus d’un coup sec. J’emballe une à une chacune de mes possessions. Au début je suis soigneuse, attentive, je leur parle tout bas pour ne pas qu’elles prennent peur. Et puis je me lasse de ces simagrées et je jette tout en vrac à l’arrière du camion, en espérant qu’elles survivent. Je déménage et j’emménage, à chaque fois avec un peu moins de bagages et un peu plus de déception. Je suis une touriste de ma propre vie.

Derrière chaque départ, l’espoir d’avoir trouvé ce qu’il me faut. Là où je pourrais être tranquille mais pas isolée, à l’aise mais dans mon budget, un endroit calme proche des commodités. Là où je pourrais construire une forteresse de couettes et d’oreillers pour reprendre des forces avant d’affronter le grand monde. Derrière chaque départ, l’amertume de devoir reprendre ma quête, de m’être trompée, d’être trop fleur bleue. Derrière chaque départ, un cœur brisé.

Fleur de bitume portée par le vent, je cherche un champ fertile, celui où je pourrais enfin m’implanter. L’endroit d’où je n’aurais plus jamais besoin de repartir. Un foyer douillet, avec des bibliothèques et des chats. Une vie enfin facile, à mon rythme, où je pourrais fleurir. Le meilleur des deux mondes, de grandes plaines herbeuses avec un supermarché à dix minutes à pied, la solitude d’un grand terrain avec mes ami·e·s et mes amours comme voisin·e·s, de grandes pièces où il fait toujours bon et la voie ferrée pour me transporter sans effort au travail, au cinéma et au café. Je cherche l’utopie qui coche toutes les cases mais je n’ai jamais les bons critères.

Assommée par la chaleur, je rêve d’une cabane au creux d’une colline de coquelicots. Une maison à moi, bercée par le chant des oiseaux et le murmure de la brise dans les branches. Une bâtisse qui sent la cire et la rosée. Une tanière pleine de courants d’air et d’humidité. Un logis loin du tapage de la foule, de la chaleur du bitume et des grésillements des haut-parleurs. Un fantasme d’urbaine qui veut plus de paillettes de prairie dans sa vie, qui se croit trop bien pour un simple jardin, qui ne réalise pas ce que c’est d’avaler de la route au moindre besoin. Je suis nostalgique d’une vie que je ne connais que par procuration. Une vie plus lente, avec ses difficultés mais aussi ses récompenses, une vie pour personnes méritantes.

Est-ce que je marche vers mon rêve ou est-ce que je fuis tout ce que je n’ai pas le courage de réparer ? Au lieu de désherber, patiemment, binette à la main, pour retirer une à une les plantes qui n’ont pas leur place dans mon potager, j’abandonne la parcelle et je cherche de l’herbe plus verte. Je fais une rencontre et soudain je fais ma valise. Comme un lierre, je cherche celui ou celle à qui m’accrocher.

À chaque fois, je me laisse emporter par la tornade, qui recrache mon foyer un peu plus loin.  À nouveau racheter des étagères et du terreau, à nouveau mille décisions, démarches et devoirs à expédier avant que la vilaine Sorcière de l’Ouest ne puisse me rattraper. Je ne suis jamais vraiment installée, toujours entre deux villes, entre deux maisons, entre deux rêves. Il y a les chimères et puis la réalité. C’est peut-être ça que je déteste dans les déménagements : la manière qu’ils ont de nous ramener au plus concret, à la matérialité. Ils nous confrontent à tous les fardeaux qu’on traine, tous les souvenirs qu’on laisse derrière soi pour avancer, la poussière qui se dépose dans le grenier, l’histoire de nos objets et comment trouver une nouvelle manière de la raconter.

Je pourrais écrire cent pages sur ma chaumière parce qu’elle habite dans le monde des mots, pendant que mes racines mises à nues rôtissent au soleil. En attendant, dans mon nouveau chez-moi, il y a de l’ombre et un jardinet. Deux ou trois mètres carrés de terre. Pas assez pour m’imaginer en rouquine de la maison aux pignons verts, mais suffisamment pour me cacher la vue du béton et pour y semer la personne que j’ai envie de devenir. Je vais l’arroser et la chérir jusqu’à ce qu’un jour, elle puisse trouver là où elle voudra pousser.

La socialisation masculine est traumatisante

Traduction partielle de Ideology is not an explanation – The role of trauma and dissociation in men’s perpetration of sexual violence, par Clementine Morrigan

Croire que les auteurs de violences sexuelles sont de mauvaises personnes, qui aiment dominer les autres et donc choisissent de les dominer, conduit à une vision essentialiste des violences sexuelles. […] Comme l’explique bell hooks, « le premier acte de violence que le patriarcat exige des hommes n’est pas la violence envers les femmes. Il demande d’abord des hommes qu’ils commettent des actes d’automutilations psychiques, en anéantissant les parts émotionnelles d’eux-mêmes. Si l’un d’eux n’a pas réussi à s’estropier émotionnellement, on peut compter sur les autres, ceux convertis au patriarcat, pour perpétrer des rituels de pouvoirs qui s’attaqueront à son estime de lui-même. ».

Tous les hommes ont été des enfants. Quand ils étaient enfants, on peut parier qu’ils n’avaient pas un désir naturel et intrinsèque de dominer et de violenter les autres. […] Comme tous les enfants, les petits garçons sont vulnérables et facile à dominer : ils sont petits, sans défense et ils ont besoin qu’on prenne soin d’eux. Comme tous les enfants, les petits garçons ont le besoin intrinsèque et le droit d’être protégés. Le processus de socialisation masculine dans une société patriarcale consiste à des humiliations répétées, qui demandent des petits garçons qu’ils suppriment et cachent leur vulnérabilité et limitent considérablement leur palette d’émotions. […]

Les petits garçons sont témoins de la violence envers les femmes et les petites filles. Être témoin de violence est en soi une forme de violence et est traumatisant. Dans les familles patriarcales, les petits garçons voient leurs mères être humiliées et violentées. Ils voient leurs sœurs être agressées sexuellement. Cette expérience est terrifiante et accablante, et les petits garçons, comme tous les enfants, doivent trouver comment survivre. Une des stratégies classiques de survie est d’adopter la vision du monde de l’agresseur. Cette stratégie est très facile d’accès pour les petits garçons dans un régime patriarcal. En fait, c’est même ce qui est attendu d’eux. Le garçon se scinde : la part de lui qui est terrifiée et vulnérable est exilée et refoulée, tandis que la part de lui qui apprend à adopter la vision du monde de l’agresseur (pour donner du sens à ce qui se passe et se sentir en sécurité) prend le dessus. Il apprend à devenir misogyne sous la contrainte. Il apprend à haïr ce qui est faible et vulnérable en lui, et il apprend à projeter cette haine sur les femmes et sur les petites filles. Dominer les femmes et les petites filles est plaisant pour les hommes dans le patriarcat justement parce que ça leur permet de ne pas faire face à ce qu’il y a de vulnérable et d’impuissant en eux : le petit garçon traumatisé qu’ils ont été.

Pour beaucoup d’hommes, la première expérience en tant qu’auteur de violences sexuelles est survenue dans un contexte où d’autres garçons et hommes leur ont mis la pression pour qu’ils le fassent. […] Pour eux, le seul moyen d’éviter d’être humiliés était d’humilier une fille ou une femme. […]

Je ne crois pas que les hommes soient une cause perdue, pas même ceux qui ont commis des violences sexuelles. Mais les stratégies pour lutter contre le patriarcat qui ne prennent pas en compte le trauma et la dissociation des hommes sont condamnées à échouer. Admettre que personne ne découvre la violence en tant qu’auteurice (et non en tant que victime), ce n’est pas la même chose qu’absoudre les hommes de toute responsabilité. En fait, selon moi, prétendre que les hommes sont intrinsèquement violents et misogynes sans aucune raison (à part qu’ils aiment ça), c’est absoudre les hommes (et nous toustes) de la responsabilité de faire face à et de transformer le cycle de la violence. Comprendre et défaire l’intrication complexe du trauma, de la dissociation, de la déshumanisation, de la misogynie et du patriarcat représente un sacré défi à l’échelle individuelle et à l’échelle collective, mais il faut le faire. […] Soutenir les petites filles et les femmes est essentiel et nécessaire, à la fois pour mettre fin au cycle de la violence (parce que les femmes jouent différents rôles dans la perpétuation du cycle de la violence : en tant que victimes, qu’autrices et facilitatrices) et parce que les petites filles et les femmes méritent d’être soutenues. Mais si on veut que la violence prenne fin, il faut aussi soutenir les petits garçons et les hommes. Il faut faire en sorte que les petits garçons puissent être pleinement humains en toute sécurité, tout comme il faut protéger l’humanité des petites filles. Il faut mettre fin à toute forme de violences envers les enfants, y compris l’endoctrinement violent des petits garçons pour les convertir au patriarcat.

La fin de l’amour

J’ai tourné la page et mon amour s’est enfui. Comme ça, du jour au lendemain. J’ai regardé en moi et là où il y avait de l’amour il n’y en avait plus. Ne restait que la rage, le sentiment d’avoir été trahie, de m’être faite avoir, par un gamin que mon admiration avait grandi jusqu’à le prendre pour un géant. Ne restait que le mépris alors que je fais l’inventaire de toutes ses petites mesquineries, toutes les fois où il m’a convaincue que le problème c’était moi. Ne restait que l’amertume de tout ce temps perdu, de toutes les fois où j’ai ignoré mes cris d’alarme pour rester à ses côtés, de tous les morceaux de moi que j’ai tailladées parce que je me suis persuadée que rester avec lui était plus important que mon intégrité.

L’amour peut être tranché, net et sans douleur, comme tombe le couperet. J’ai entendu « emprise » et soudain le charme était rompu. Je regarde le tyran qui gouvernait ma vie, cet étranger que je connais par cœur, les yeux pleins de dégoût. C’est donc pour ça que j’ai perdu le sommeil ? Pour ça que je me suis persuadée que l’amour en valait la peine ? Un crétin qui rêve de changer le monde alors qu’il n’est même pas capable de laver ses chaussettes. Un poltron à l’ego si fragile qu’un haussement de sourcil le menace. Un ploutocrate qui utilise les gens comme des mouchoirs.

Où sont passés notre complicité et notre intimité ? Où sont passées la passion et la dévotion qui m’enivraient ? Où sont passées toutes ces discussions stimulantes qui m’ont fait voir le monde plus grand ? Je les ai perdues en même temps que mon amour, les souvenirs excisés, dangereux peut-être. Je ne peux pas me souvenir de l’amour parce que sinon je pourrais replonger. La dissociation qui me faisait tenir auprès du despote à présent m’empêche d’y retourner. Soit j’oublie les larmes, soit j’oublie les rires. Comme Janus, l’homme que j’ai aimé ne peut aborder qu’un seul visage. Soit l’amant, soit l’assaillant. Je sais qu’ils ne font qu’un, mais je ne peux les concilier. En perdant le galant je me sens amputée de tous les mois passés à ses côtés. En perdant l’attachement je me sens diminuée de tout ce qu’on a pu partager.

Mon amour est un magicien

Mon amour est un magicien. Quand je l’ai rencontré mon monde n’était que grisaille et d’un sourire il l’a enchanté. Sa simple présence me rend ivre. Je ne peux pas m’éloigner de lui plus d’un instant car il m’ensorcelle. Sa voix est onctueuse comme le miel. Ensemble nous avons couvert des pages et remplit ma mansarde de rêveries, de pensées et de confidences. Je me souviens des secrets qu’on susurrait jusqu’à la naissance du jour. Avec lui je me sens enfin entière. Par son charme, il rend la vie plus douce, plus légère. La compréhension entre nous est instinctive, surnaturelle. La musique de ses mots colore mes yeux d’étoiles. Dans ses bras, je danse. Notre première nuit a été exceptionnelle, bouleversante, capiteuse. Dans nos étreintes, ses gémissements sont des perles et ses caresses sont de la soie. Il dit qu’il sera là pour moi, il dit qu’on a tant de choses à partager, il dit que c’est pour la vie. Lui et moi, c’est magnétique.

Mon amour est un magicien, un envoûteur. Il parle de la voix ferme de celui qui a l’habitude d’être écouté. Mon amour sait comment les choses et les gens fonctionnent. Il brûle d’éduquer et d’instruire. Il a de grandes ambitions et il aspire à façonner le monde, au moins un peu. Il manie des mots retentissants et il m’étourdit par ses grandes théories. Comme tous les philosophes, il ne s’arrête jamais de spéculer. Peu à peu il tisse une toile gigantesque où tout est lié. Je veux le suivre, je tâtonne dans le labyrinthe de ses pensées et je me perds et je ne peux jamais le rattraper car il est toujours à quelques pas devant moi, hors de ma portée. Je suis fascinée.

Mon amour est un magicien, un alchimiste. L’un·e pour l’autre, nous nous transmutons pour devenir meilleur·e·s. Nous plongeons dans nos psychés pour y mettre un peu d’ordre. À ses côtés, je m’enfonce dans mes abimes et je rencontre les monstres tapis en mon sein. Grâce à lui, je fais face à mes démons et je les apprivoise. Quand je vais trop loin, que je m’égare, ses formules occultes me ramènent à la surface. Le récit de mes aventures le galvanise. Je l’inspire. Peu à peu il renoue avec ses projets, il se dépasse, il se déploie. Je suis tour à tour muse et disciple. Ses mots me cisèlent, me polissent. J’ai tant à apprendre de lui.

Mon amour est un magicien, un thaumaturge. Quand il parle les arbres ploient pour le satisfaire. À son contact la réalité ondoie, elle se gauchit. Mon amour tempête lorsque parfois on lui résiste. Il agite sa baguette et par ses maléfices le monde devient autre. D’une incantation mon amour me bannit et je bascule dans le royaume de l’irréalité, celui où je ne sais plus ce que je sais, où ce que je ressens sonne faux et où j’ai oublié qui je suis. Dans ce royaume où il est l’empereur, je dois racheter mes fautes. Si je parle je deviens écume, alors je garde le silence. Ses reproches sont la mélodie sur laquelle je danse. Je me plie à ses paroles pour mieux lui plaire. Je crains ses cris.

Mon amour est un magicien, un illusionniste. Il jette de la poudre aux yeux et elle parait d’or. Par ses mots il tisse une vérité neuve qui couvre de son voile tout ce qui est. Il sait mieux que tout le monde et personne ne doit le contredire. Mon amour est le plus beau, le plus grand, le plus fort du monde. Il a toujours raison, ses émotions sont lois et ses décisions sont irréprochables. Il se saisit des faits et par ses boniments il les tord jusqu’à ce qu’ils forment un nouveau récit dont il est le héros. Il est parfait et gare à qui prétend le contraire.

Mon amour est un magicien, un prestidigitateur. Je lui ai offert ma sollicitude et il l’a dépecée. Je lui ai offert ma tendresse et il en a fait des cocottes en papier. Je lui ai offert mon amour et il l’a escamoté. J’ai déversé mes vertus à ses pieds et comme Cronos il m’a dévorée. Je descends d’une longue lignée de dames-liges dévouées à le décharger de ses basses besognes. Ses responsabilités, il les fourre au fond de son chapeau. Mon amour est un enfant caché derrière un grand rideau. Son ombre est majestueuse mais il est minuscule.

Je dis « mon amour est un menteur » et par ces mots, je romps le charme.

Le royaume de l’irréalité, par Clementine Morrigan : Le royaume de l’irréalité est comme une dimension parallèle, une réalité alternative qui se pose en surimpression sur la nôtre. Dans le royaume de l’irréalité, tout est double et coexiste : exact/incorrect, dangereux/inoffensif, vrai/faux. Pour suivre les contours de ces réalités mouvantes, il faut ne plus voir ce que l’on voit, ne plus savoir ce que l’on sait, afin de tenter de garder l’amour tout en préservant la sécurité.
Rien de ce qui est dans le royaume de l’irréalité ne peut être vraiment pensé, dit ou nommé. Il repose sur le déni et la dissociation. Les violences deviennent banales, ordinaires, invisibles. Quand on parle de choses qui se passent dans le royaume de l’irréalité, on a toujours l’impression de mentir. On n’a pas le droit de parler de ce qui se passe dans le royaume de l’irréalité parce que ça n’est pas réel.

Coincée au contrôle – tocs et dissociation

Je suis une personne dissociée. Vous avez peut-être entendu parler des personnes multiples, ou ayant un trouble dissociatif de l’identité (T.D.I.). Moi, c’est un peu pareil : je suis composée de plusieurs parts, qui quand elles sont conscientes (on dit souvent « au front » ou « au contrôle ») influencent mes émotions, mes pensées, mes comportements. Quand je vais bien, ça ne se voit pas trop, je passe de l’une à l’autre avec fluidité. Par contre, quand je ne vais pas bien, c’est comme si j’enfilais un cerveau qui limite ma perception des choses, qui place des œillères mentales. Ma compréhension de ma situation présente est bridée par les expériences, les croyances et les mécanismes de protection de la part qui est présente à ce moment-là. Elle ne se souvient pas de tout, elle a accès à un ensemble limité de souvenirs et elle a souvent une palette d’émotions et de compétences restreinte.

Ça fait plusieurs années que j’ai compris que je suis en burnout et autant de temps que je me débats avec une part de moi que je sais responsable de ce burnout, Coppélia. Ce n’est pas qu’elle soit malintentionnée. C’est juste que pour elle, la sécurité, c’est de trouver (et garder) un travail salarié coûte que coûte, exceller en toutes circonstances, toujours être productive, ne rien oublier et ne rien négliger, dépasser les attentes fixées par nos supérieur·e·s, assurer sur tous les plans, ne rien déléguer et surtout garder le contrôle. Bien sûr, elle est très anxieuse et assez dissociée du corps. Elle a une vision Sims des besoins vitaux : il faut garder les indicateurs de faim, de fatigue, de sociabilité et de divertissement au vert autant que possible par une gestion impeccable. Evidemment, elle n’a qu’une vague idée de ce que sont ces besoins et comment les satisfaire, puisqu’elle en est dissociée, alors elle essaie de suivre des règles et des prescriptions pour mener la barque au mieux. Il s’avère que ça ne fonctionne pas très bien pour mener une vie épanouissante. Du coup, elle culpabilise : si malgré tout on ne se sent pas bien, c’est sans doute qu’elle a échoué quelque part. Et donc qu’il y a besoin de plus de contrôle. En toute logique.

Je sais pourquoi Coppélia est comme elle est, ça fait plusieurs années que j’explore différents tenants et aboutissants du pourquoi du comment de mon fonctionnement interne et de mon enfance et de la thèse et de tout le bazar. J’ai appris plein de techniques sur comment se remettre du burnout, se reposer, méditer en pleine conscience, vivre ses émotions plutôt que de les refouler, limiter la dissociation, surmonter ses traumas, apaiser son système nerveux, revenir au corps et au moment présent, gérer son énergie, travailler avec ses ombres, développer de l’auto-compassion et de l’acceptation radicale, et bien sûr ne surtout pas se voir comme quelqu’un de cassé qu’il faudrait réparer. Bref, je suis la championne de l’auto-thérapie, même si j’attends toujours ma médaille de « meilleure élève du développement personnel ». Sauf que ce n’est pas moi qui les ai apprises, ces techniques, c’est Coppélia. Si bien que j’ai passé les années de guérison de mon burnout à me dire que c’était de ma faute si je me sentais mal, puisque j’avais tous ces outils à ma disposition.

Je savais que j’étais dissociée, je savais qu’il fallait revenir aux sensations, à comment je me sens… Sauf que j’étais incapable de le savoir, parce que Coppélia est dissociée du corps et de la plupart des émotions. En conséquence, mes incursions dans ce sens devenaient rapidement « je ne ressens pas ce que je suis censée ressentir, je suis censée savoir ce que je ressens, pourquoi je ne ressens pas ce que je ressens, qu’est-ce que je ressens qu’est-ce que je ressens qu’est-ce que je ressens, comment on ressent ce qu’on ressent, je ne sais pas comment ressentir ce que je ressens… ». Figurez-vous que ce n’est pas très relaxant. C’est même une rumination et ça n’aide pas vraiment.

Mon problème n’a jamais été de comprendre. Pour intellectualiser, je suis championne. C’est une forme de dissociation : quand on rumine, on se coupe des sensations et des émotions, on se coupe du corps. On contrôle. Mais j’avais beau être consciente de tout ça, savoir que Coppélia avait ces mécanismes de protection mal-adaptés et avoir communiqué avec elle pour l’inviter à partager une partie de son fardeau et à se sentir plus en sécurité, rien à faire. On était coincé·e·s.

Et puis, il y a quelques mois, j’ai finalement pu mettre un mot différent sur ces comportements de protection et sur le mantra de « tout ce qu’il y a à faire » et les listes et les carnets et les signets qui s’accumulent quand je suis anxieuse et que Coppélia est aux commandes (souvent). Ces ruminations, cette manie de faire des recherches pour trouver la « bonne » méthode (celle qui allait me sauver), ces projets personnels qui s’entassent, ce sentiment d’urgence et ces activités de « reporting » concernant mon avancement dans tel ou tel domaine de ma vie… C’était des tocs (troubles obsessionnels compulsifs).

Ça a été le déclic qui nous a permis enfin d’avancer. Coppélia était enfermée dans son propre fonctionnement, enfermée dans notre tête. Avant cette prise de conscience, je ne pensais pas être concernée par les tocs, parce que je n’avais pas les « pensées intrusives » ou les « pensées automatiques » que les tocs viennent contrebalancer. Les pensées intrusives, c’est quand on se dit « je pourrais renverser cette table de réunion en criant, là tout de suite », et les tocs chargent cette pensée d’une valeur morale (« ce n’est pas bien de renverser les bureaux en criant, même quand la réunion aurait pu être un email, et ce n’est pas bien de penser à renverser les bureaux, quel genre de monstre imagine renverser les bureaux ») et l’assortissent d’une compulsion pour la neutraliser (« je vais compter jusqu’à 12 dans ma tête pour être sûr·e de ne pas renverser le bureau »). Or, la pensée intrusive était bien là, en moi. Simplement, je n’en avais pas conscience (apparemment, c’est assez courant), parce que c’était une autre part de moi qui la portait, Spinelle. Cette part, j’en suis fortement dissociée, il y a des barrières amnésiques entre elle et moi : je n’ai que peu accès à ses souvenirs, ses croyances et ses émotions.

Mettre l’étiquette « toc d’optimisation » sur tout ça, ça a permis à Coppélia de se libérer un peu de la honte d’échouer encore et encore. Elle a pu réaliser pourquoi mettre en place toutes les « bonnes pratiques » « bonnes pour la santé mentale » ne fonctionnaient que quelques jours avant de devenir un fardeau écrasant : c’était devenu une compulsion. Ça a permis de neutraliser un peu le sentiment d’obligation qu’elle ressentait vis-à-vis de tout ce qui lui passait par la tête.

Pendant quelques jours, je ne me suis pas reconnue. J’étais plus distraite, plus dispersée, plus détendue aussi, mes pensées étaient moins envahissantes, moins pesantes, moins effrénées. Coppélia avait lâché le contrôle, quitté la conscience, au moins par moments.

Les tocs reposent souvent sur un sentiment démesuré de sa propre responsabilité : par les obsessions et les compulsions, on essaie de maîtriser des choses qui ne dépendent pas de nous, qui nous dépassent. C’est par exemple se sentir responsable des actions et des émotions d’autrui, de la survenue de catastrophes naturelles ou d’accident, de la propagation de germes. Les compulsions donnent une impression de contrôle, qui apporte un soulagement temporaire. Mais par nature, les compulsions visent à contrôler l’incertain ou empêcher la survenue d’un risque qui nous dépasse. C’est pour ça qu’elles reviennent. Parce que sur le moment, affronter l’inconfort de l’incertitude paraît bien plus terrifiant que de s’adonner à un rituel qui nous donne une impression trompeuse de sécurité.

Les tocs maintenaient Coppélia au-devant de la conscience, sans possibilité de lâcher prise, de laisser place à une autre part, de se reposer. Elle était « front-stuck », coincée au contrôle. Ce qui alimentait ma dissociation : d’autres parts luttaient pour venir à la conscience, ce qui évidemment stressait beaucoup Coppélia. Qui sait ce que ces autres parts allaient faire une fois aux manettes ? Certainement pas ce qu’aurait fait Coppélia, ce qui dans sa logique, vous l’aurez compris, était synonyme de danger. Accepter qu’on est une personne dissociée, c’est aussi accepter de renoncer une certaine illusion quant au contrôle sur soi-même.

Coppélia n’est pas la seule à avoir des tocs parmi mes parts. Ce mécanisme d’obsessions et de compulsions est sans doute quelque chose que j’ai appris très jeune pour faire face à un niveau important d’anxiété et l’impression de ne pas fonctionner « comme il faut ». Mais ceux de Coppélia sont les plus visibles et ils ont à voir avec le fonctionnement même de la dissociation.

Il y a deux ans, je parlais à mon thérapeute de mon obsession pour les journaux, retranscrire les souvenirs exactement, garder une trace de tout ce qui m’était arrivé, tout ce que j’avais ressenti, tout ce que j’avais pensé. Je lui disais « mais d’où vient cette peur de l’oubli ? ». J’espérais une validation de sa part, qu’il me dise « peut-être que vous avez des amnésies, Cécilia ». Mais il ne l’a pas fait, et j’ai laissé tomber cette piste. Mais je crois que je tenais quelque chose, ce jour-là.

Coppélia, c’est aussi la volonté de créer une continuité dans le Moi. Sa lutte contre l’oubli, sa difficulté à renoncer aux projets et aux envies qu’elle a eues un jour (et qui deviennent un item de plus qui s’ajoute à une interminable liste d’obligations qui nous épuisent), c’est sa manière de faire du lien. Du lien dans le temps, entre celle que j’étais, celle que je suis et celle que je serai : la Moi du futur n’abandonne pas la Moi du passé et ce qui était important pour elle, alors. C’est aussi du lien entre les parts de moi : mettre en commun les réminiscences et les sensations, les espoirs et les projections, par un travail minutieux d’archivage.

Mes tocs sont nourris par ma dissociation et cette dernière rend la guérison des tocs un peu plus compliquée. D’autant plus que les tocs ont tendance à absorber les « bonnes pratiques » pour limiter la dissociation et les transformer en compulsions, qui sont une autre forme de dissociation. Ce sont deux mécanismes mal-adaptés qui essaient, à leur manière, de me protéger. Mais ils témoignent aussi de combien mes parts et moi sommes unies par la même intention : aller bien. Alors quand je me sens honteuse et impuissante et coincée, je me rappelle de remercier les tocs et de remercier mes parts d’essayer de me garder en sécurité, et j’essaie d’affronter le malaise de l’incertitude. Peut-être que je ne fais pas ce qu’il faut. Peut-être que j’ai fait une erreur. Peut-être qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. Et peut-être que ce n’est pas si grave.

Equinoxe de printemps

C’est la dernière nuit avant le grand départ. Demain, la porteuse de torche descendra dans les entrelacs du royaume souterrain pour en raccompagner la reine à la surface. Perséphone rejoindra sa mère et les mortel·le·s célébreront le retour du printemps. Quant à moi, seule dans mon lit, je me raconterai des histoires pour attirer le sommeil qui ne viendra pas.

Les malles sont terminées. La déesse n’emporte presque rien, seulement quelques cadeaux pour ses amies d’en haut. Elle a emballé une poignée de gemmes colorées dont les nymphes ne sauront que faire mais Perséphone insistera pour les leur confier, qu’elles y voient se miroiter sa vie dans les profondeurs. Mais les rayons du soleil terniront leur éclat et bientôt les pierres seront abandonnées sur les chemins pour laisser place dans les poches aux graines et aux groseilles.

Je balaie du regard la petite alcôve où nuit après nuit j’ai aidé Perséphone à enfiler sa parure de souveraine, à dissimuler le poids de sa charge sous le fard de ses joues. L’autel de ma dévotion, enseveli sous les draps pour que la petite coiffeuse ne prenne pas la poussière en l’absence de sa maîtresse. Moi aussi, serai-je remisée dans la penderie comme un manteau trop lourd ? Une agrafe scintille faiblement à mes pieds. Je me retiens de la ramasser. S’il y a encore une épingle à ranger, c’est qu’il faut bien que quelqu’un revienne.

La déesse se tient à l’entrée de notre tanière, une main appuyée sur une paroi et l’autre sur la hanche, sa cape doublée de soie bleu nuit évoque le ciel étoilé quand le tissu accroche la lumière des flambeaux. Elle embrasse la pièce d’un regard de miel, celui qui me donne envie de croire que peut-être un jour je me sentirais en sécurité. Je ne sais pas si elle m’attend ou si elle cherche à capturer une dernière image de la Perséphone secrète, celle que seul·e·s quelques servant·e·s mortel·le·s aperçoivent avant que son reflet dans le miroir ne se teinte de rouge aux lèvres et de noir aux cils. Mon cœur se serre. Au moins je ne suis pas la seule qui redoute la fin d’une époque.

Je me tiens bien droite, me fondant dans les ombres, dans l’attente d’un ordre qui ne vient pas. Je veux lui rappeler la qualité de mes services. Je suis exemplaire, irréprochable. Je veux lui rappeler que je suis sa camériste, la meilleure de toutes peut-être, que je lui appartiens et s’il vous plaît, ne m’abandonnez pas. Ses yeux glissent sur moi comme si j’étais un de ses meubles devenus fantômes sous les linges albâtres. Mes épaules s’affaissent. Déjà j’ai disparu à ses yeux. Elle est déjà loin dans les galeries, elle court en pensée vers la surface, pour retrouver les jeux et les rires, et laisser ici-bas la morne lenteur et les soupirs. Et moi, je suis l’un d’entre eux.

Elle bat des paupières, elle paraît reprendre ses esprits. C’est moi qu’elle regarde à présent, et elle me fait signe de la suivre. Je quitte ma cachette du pas lent que ces lieux semblent appeler, de peur que trop de mouvement ne résonne comme le ferait la marche d’une armée. Alors que j’arrive à sa hauteur, la déesse pose sa main sur mon épaule. J’ai peur que sa peau diaphane ne soit souillée par ma robe de bure. Elle me tient face à elle, la tête penchée vers moi, me scrutant comme si elle cherchait à déchiffrer mon visage. Je me crispe sous son contact, je me retiens de lisser ma jupe pour être sûre que la dernière image qu’elle gardera de moi sera celle d’une servante à la mise impeccable. Je jette quelques coups d’œil à la dérobée, sans comprendre.

Ses doigts se posent sur ma joue, un peu de chaleur dans la fraicheur des souterrains. « Mon enfant », me réprimande-t-elle avec des grelots cachés dans la voix, comme on gourmande un mouflet barbouillé de confiture, « ne sais-tu donc pas qu’après le printemps vient l’automne et qu’ainsi va le cycle des saisons ? ». Son timbre est plus aigu que celui dont j’étais devenue familière, déjà Koré perce sous la surface.

Les galeries me réverbèrent son rire cristallin tandis qu’elle marche à larges enjambées vers la salle du trône. « Ce n’est pas un adieu », je me répète à moi-même, marchant sur ses talons, « c’est juste un au revoir ».

C’est moi qui suis folle ou quoi ?

Ce texte parle de violences psychologiques dans le couple.

« Tu peux rentrer si tu veux, mais si tu fais ça tout est fini ! ». Ses mots rebondissent contre les façades, le bitume et les réverbères. Les passant·e·s continuent leur ballet. Mes pas se sont suspendus. Il vient de me crier dessus en pleine rue, mais si je continue sur ma lancée, si je pars maintenant on ne se parlera plus jamais et ce sera ma faute. Je ne veux pas le perdre alors comme un automate je fais demi-tour pour le rejoindre. J’ai la tête qui tourne, et je l’entends reprendre le flot de ses récriminations.

J’essaie de comprendre ce que j’ai fait de mal cette fois, pour que je puisse m’améliorer, pour que je puisse devenir bonne. Je n’ai pas fait exprès de le froisser la dernière fois, en lui disant qu’il ne prenait pas soin de moi. Je n’aurais pas dû dire ça. D’ailleurs, je me suis excusée mais il n’en a pas fini avec moi. Estéban est en colère contre moi. Il me dit que ce n’est pas normal de se sentir comme ça dans une relation. Ce n’est pas normal de ne pas se sentir en confiance, ce n’est pas normal d’avoir peur de se montrer vulnérable. Il me dit que j’ai été violente. J’écoute, je compatis, je proteste. Le flot ne se tarit pas. Je ne suis pas d’accord avec lui mais il ne m’écoute pas. Je cherche une issue mais il a besoin que je m’engage à être bonne. Je pourrais vous dire tout ce qu’il m’a dit, mais alors il faudrait que je vous raconte toute l’histoire, il faudrait que je remonte deux ans en arrière, il faudrait que j’étale tous les engrenages pour vous expliquer comment ils s’emboîtent. Je ne sais pas quand tout est devenu si compliqué. Je ne sais pas quand j’ai décidé que sa voix était plus forte que la mienne.

À tête reposée, à l’abri des attaques, je repasse en boucle le film de la dispute. J’ai dit « je ne suis pas d’accord » et il ne s’est pas arrêté. J’ai dit « ce n’est pas juste » et il ne s’est pas arrêté. J’ai dit « tu m’as blessée » et il ne s’est pas arrêté. Je vois qu’il essayait de me pousser dans le royaume de l’irréalité, celui où j’ai tort et où il n’a rien fait de mal, où je suis mauvaise et où il est ma victime. Je m’accroche à ma conviction que quelque chose cloche, comme à la flamme vacillante d’une allumette. Mais sa voix insinue le doute. Peut-être que j’ai mal agi. Peut-être que si je comprends et que je m’améliore, alors je continuerais à être aimée.

J’en reparle avec Estéban, plusieurs fois. Je dis « je n’ai pas été violente ». Bien sûr, c’est encore pire. Il me reproche de nier la violence que j’ai exercé. Il me dit que c’est normal de me crier dessus dans la rue parce que c’est de l’auto-défense. Il me dit que je le gaslighte. Il me dit que j’utilise ses faiblesses contre lui et que c’est de la violence. J’essaie de comprendre en quoi j’ai été violente, il me réexplique, mais c’est une violence de plus pour lui. Il me dit que quand je suis sur la défensive suite à ses attaques, c’est encore de la violence. Il me dit qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi, il me dit que je dois me remettre en question pour ne plus être violente. Je cligne des yeux, sonnée à nouveau. Je ne crois pas que ce que j’ai fait, ce soit de la violence. Je crois qu’on ne devrait pas trivialiser ce qu’est la violence. Je crois que se faire crier dessus un ultimatum en pleine rue c’est de la violence. Mais j’ai tort.

Il me dit que dans n’importe quelle autre circonstance j’aurais reconnu qu’utiliser les faiblesses de quelqu’un contre ellui c’est de la violence et que je nie parce que je ne veux pas voir ma capacité à être violente. Il me dit qu’il ne peut plus me faire confiance, que j’ai tout mis par terre. À force de l’entendre, je finis par y croire. Je réalise en quoi j’ai mal agi. Je dois changer pour regagner sa confiance. C’est ce qui a fonctionné les fois précédentes. Je suis dévastée. J’ai peur de le perdre. Je rentre par pas saccadés, sans comprendre comment les choses ont pu dégénérer à ce point, encore une fois. Sa voix est la musique sur laquelle je danse.

C’est moi qui suis folle ou quoi ? À chaque dispute, à chaque conflit, je me le demande, je repasse le film, je me mets en question, je vois en quoi j’aurais pu faire mieux, ma part de responsabilité. Je suis en colère contre lui mais toujours de manière disproportionnée et pour de mauvaises raisons. Je suis triste mais c’est à cause de mon passé. Je crois. Est-ce que c’est moi qui exagère ? J’ai peur de lui mais je ne lui dis pas parce qu’il serait encore plus en colère. Je n’ai pas peur qu’il me fasse du mal avec ses poings, mais à chaque désaccord, je choisis mes mots avec soin, je me prépare à me défendre, à encaisser sa rage, à le calmer. Ça en vaut la peine. Parce que quand ça va bien entre nous, ça va vraiment bien, vous savez ?

Et pourtant je vois bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Je vois bien que quoi qu’il arrive, il ne reconnait pas ses torts, ne présente pas d’excuse, n’admet pas comment son comportement a un impact sur moi. Parfois il fait des efforts pendant une semaine et me dit après qu’il a pris ses responsabilités, qu’il a changé, ou qu’il ne peut pas faire mieux. Je vois bien que même s’il dit qu’il est un super partenaire, soutenant, qui fait passer les besoins des autres avant les siens, à l’écoute ; rien n’est vrai. Ses actions ne collent pas avec ses paroles. Je vois bien qu’il est sur la défensive, qu’il déforme les faits, qu’il me diabolise, qu’il ne respecte pas ses engagements, qu’il se déresponsabilise, qu’il ne prend pas soin de moi ou de notre relation. Je vois bien que quand je lui parle de ce que je ressens, il pirate la dispute pour la faire tourner autour de lui et de comment je suis en tort. Je vois bien que je fais tout ce que je peux et que ça ne suffit pas. Je vois bien qu’il n’est pas digne de confiance. Et pourtant je n’arrive pas à le voir pour de vrai, je longe le royaume de l’irréalité, celui avec les contours flous. Je n’arrive pas à partir, je n’arrive pas à renoncer.

Je sais ce que ça veut dire quand on raconte une anecdote insignifiante à des inconnus ou des proches et qu’iels écarquillent les yeux ou froncent les sourcils alors qu’on en est au tout début. Je sais ce que ça veut dire quand on évite de parler de ses problèmes de couple parce que nos proches vont se fâcher. Je sais ce que ça veut dire quand on alterne trois jours de beau temps et trois semaines de tempête dans une relation. Je sais ce que ça veut dire quand on doit préciser « je ne suis pas folle » en racontant l’histoire. Les frontières de l’acceptable se déplacent, elles se brouillent et sans s’en rendre compte on arpente le royaume de l’irréalité. Je sais que le comportement d’Estéban est usant, injuste envers moi, enrageant. Je sais que quelque cloche. Mais je ne peux pas le voir, parce que si je le vois je ne peux pas rester.

La dissociation, c’est se rappeler sans se souvenir, c’est savoir sans comprendre. Il y a une couche de vernis. Je ne peux pas voir la pourriture sous la dorure. Gratter le badigeon ça signifie renoncer à l’espoir que ça puisse marcher à nouveau, que ça puisse être bien comme avant. Je dis à une amie qu’une relation qui ne survivrait pas à ce que je dise la vérité n’est pas une relation authentique, mais j’ai trop peur de dire la vérité à Estéban.

Avec lui je passe mon temps à osciller entre notre monde et le royaume de l’irréalité. Je sais que quelque chose cloche mais je ne sais pas que c’est grave. Je sais qu’il est autocentré, de mauvaise foi, agressif, dans le déni, qu’il me met en tort à chaque fois et je sais que c’est de la violence, mais je ne sais pas que quand il le fait c’est de la violence. Je sais qu’il exagère mais je ne sais pas que je ne suis pas obligée de le croire. Je sais que j’ai peur de ses réactions, que je marche sur des œufs mais je ne sais pas que je ne mérite pas de vivre dans la peur. Je ne sais pas que ce n’est pas normal. Je ne sais pas que je ne suis pas folle.

Les mots d’Estéban déplacent les frontières. Il y a le monde où il me blesse et le monde où c’est moi le problème. Parfois je sais ce que je sais et je me presse de partir. Mais je n’y arrive pas. Pourtant nous ne vivons pas ensemble, nous n’avons pas d’enfant, même pas de cochon d’Inde dont il faudrait partager la garde. Je ne suis pas isolée et je ne suis pas dépendante de lui. Des relations d’emprise, j’en ai connues d’autres et je pensais que maintenant je savais voir les signes. Mais je n’arrive pas à partir parce que quand c’est bien, c’est vraiment bien. Je n’arrive pas à concilier l’homme que j’aime et l’homme qui me fait du mal. Il y a forcément une erreur, ça ne peut pas être la même personne. Soit c’est un méchant que je déteste et que je dois sortir de ma vie soit c’est mon partenaire que je chéris et que je veux garder près de moi. Il ne peut pas être les deux. Je sais qu’il ne fait pas exprès d’être méchant, je sais que s’il s’en prend à moi c’est qu’il a des problèmes, c’est qu’il ne va pas bien.

On a vraiment une alchimie incroyable, je n’avais jamais ressenti ça avec personne d’autre, on s’entend si bien, on se comprend si bien, on a tellement de choses à partager, on est tellement proches, tellement intimes, sur bien des plans on est pareils. Il est spécial. Je l’aime.

Et pourtant je dois partir.

Je dois partir pour sauver ma peau. Je dois partir parce qu’il est en train de me bouffer. Je dois partir parce que je consacre toute mon énergie à supporter notre relation, à le soutenir lui. Je lui donne mon temps, mon attention et mon amour dans l’espoir qu’il aille mieux et qu’il prenne enfin soin de notre relation, soin de moi en retour. Et ça ne suffit pas. Ça ne pourra jamais suffire. Je dois partir parce que mes réactions sont des réactions normales à un comportement anormal.

Je dois être forte et je dois partir parce que c’est la seule manière de briser le cycle de l’emprise.

Le royaume de l’irréalité, par Clementine Morrigan : Le royaume de l’irréalité est comme une dimension parallèle, une réalité alternative qui se pose en surimpression sur la nôtre. Dans le royaume de l’irréalité, tout est double et coexiste : exact/incorrect, terrifiant/inoffensif, vrai/faux. Pour suivre les contours de ces réalités mouvantes, il faut ne plus voir ce que l’on voit, ne plus savoir ce que l’on sait, afin de tenter de garder l’amour tout en préservant la sécurité.
Rien de ce qui est dans le royaume de l’irréalité ne peut être vraiment pensé, dit ou nommé. Il repose sur le déni et la dissociation. Les violences deviennent banales, ordinaires, invisibles. Quand on parle de choses qui se passent dans le royaume de l’irréalité, on a toujours l’impression de mentir. On n’a pas le droit de parler de ce qui se passe dans le royaume de l’irréalité parce que ça n’est pas réel.

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