Lecture de « la matrice de la race », d’Elsa Dorlin

La matrice de la race

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : c’est un ouvrage brillant et qui donne à penser
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’un livre qui traite des maladies prêtées aux femmes dans la médecine contemporaine
à prendre pour : les vacances
rapport nombre de pages/contenu : ****
ce qu’il faut lire juste après :
l’invention du naturel (les sciences et la fabrication du féminin et du masculin) – Delphine Gardey, Ilana Löwy (dir.)
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après :
the Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders

La matrice de la race est un ouvrage très stimulant qui porte sur la façon dont la conception du corps des femmes et des peuples colonisés par les médecins se nourrissait et alimentait une rhétorique sexiste et raciste. Son enquête historique se concentre sur le XVIIème et le XVIIIème siècles, bien qu’il arrive à l’auteur de mobiliser des sources de l’Antiquité au XIXème siècle.

Dans les traités de médecine du XVIIème et du XVIIIème siècles, le corps des femmes est présenté comme un corps pathologique par essence. En effet, la santé est utilisée comme un critère de différenciation entre les hommes et les femmes, à l’avantage des premiers. Le corps des femmes est pensé comme froid et humide, par rapport à la chaleur et à la sécheresse du corps masculin, ce qui implique toutes sortes d’imperfections : il est pensé comme inachevé (par rapport au corps masculin, qui est la norme) et pathogène. Au sein du corps féminin, l’utérus est pensé comme le siège de toutes les maladies. Puisqu’il est pensé comme un vase, susceptible de s’engorger, de s’assécher et de retenir des humeurs[1] viciées. De plus, le corps féminin est pensé comme un corps « béant », il serait donc sujet aux influences. Ainsi, à la Renaissance, la maladie des femmes est pensée comme une possession. Parce que l’utérus (la « matrice ») est pensé comme au centre du corps féminin et que l’hystérie est la maladie de la matrice par excellence, l’hystérie est un diagnostic très répandu au XVIIIème siècle, auquel on prête toutes sortes de symptômes, si bien qu’une femme malade sera très souvent qualifiée d’hystérique, quelle que soit son affection. Le corps féminin est donc pensé comme un corps malade, du fait d’un trouble qui leur est propre et qui est susceptible de toucher toutes les femmes.

De plus, la grossesse est pensée par les médecins comme une maladie souvent mortelle. En effet, ils ne sont souvent appelés qu’en dernier recours, pour des grossesses « contre-nature » comme les grossesses multiples ou les accouchements par le siège, cas où la mère et le-s enfant-s sont presque toujours condamnés (les grossesses ordinaires étant prises en charge par les sages-femmes). Plus largement, ils perçoivent la grossesse comme une maladie en soi mais aussi une période où les femmes seraient vulnérables à nombre d’affections, et ce d’autant qu’elles ne bénéficient plus des menstrues pour rétablir l’équilibre entre les humeurs. Cependant, à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle, cette conception de la grossesse comme pathologique entre en contradiction avec l’objectif nataliste des élites. La maternité est désormais promue comme une période d’accomplissement et de santé féminine. Ainsi, au XVIIème et au XVIIIème siècles, les femmes sont pensées comme des êtres « naturellement » malades (leur corps imparfait serait un héritage du pêché originel commis par Eve), et à plus forte raison lorsqu’elles sont enceintes (même si ce dernier point connaitra une inflexion dans la seconde moitié du XVIIIème siècle). Cette faiblesse ontologique des femmes sert à justifier leur position subalterne. Cependant, les femmes ne sont pas pensées comme un groupe homogène.

Ainsi, les appétits sexuels (réels ou supposés) de certaines catégories de femmes servent à les exclure du groupe des femmes (en en faisant des êtres virilisés) et à les présenter comme « dégénérées ». En effet, pour la médecine de l’époque, la passivité et la frigidité des femmes dans le processus de reproduction cadrait mal avec l’image d’un être porté au vice et davantage soumis aux tentations de la chair que les hommes, défendue par l’Eglise catholique. Les femmes sexuellement entreprenantes ou « lubriques » (ou du moins supposées telles) ne peuvent donc être des femmes comme les autres. Ainsi, les prostituées et les courtisanes auraient un corps viril et un tempérament ardent, soit du fait de leurs dispositions, soit du fait de leur sexualité qui les amène à fréquenter des hommes de façon intense (elles seraient donc « virilisées » par contagion). De même, les femmes africaines seraient des femmes lubriques, dotées d’un clitoris hypertrophié, qui entraineraient leur mari dans la paillardise ou utiliseraient leurs clitoris avec d’autres femmes (horreur !). Enfin, la maladie de « nymphomanie » sert à disqualifier les femmes du peuple, soupçonnées d’initier les jeunes femmes de la bourgeoisie et de l’aristocratie à des pratiques illicites (comme le « tribadisme », c’est-à-dire des pratiques sexuelles entre femmes, ou la masturbation) et plus largement d’être « naturellement » plus lascives. Quant aux femmes des classes supérieures, elles n’en sont pas moins sujettes à la maladie, mais pas à la nymphomanie : elles se caractériseraient par leur langueur, leur atonie, du fait de leur vie sédentaire et oisive. En effet, leur régime riche, leur consommation de boissons qui échauffent (le café, le chocolat, les spiritueux) et leur rythme de vie déréglé les affaiblissent. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, le tempérament féminin est donc pensé comme pluriel : il y aurait les femmes lubriques (prostituées, Noires, femmes du peuple) et les femmes faibles (femmes de la bourgeoisie et de l’aristocratie). Ces dernières ne seraient donc pas « naturellement » faibles, ce seraient leur mode de vie qui les affaiblit. Cependant, toutes les femmes sont malades.

Puisque la natalité devient un enjeu, les autorités médicales vont tenter de s’approprier le monopole de l’art de l’accouchement (dans le cadre d’une campagne plus générale contre « l’anarchie médicale », c’est-à-dire contre les colporteurs, les rebouteux, les sorciers, les alchimistes, etc.). Au XVIème et au XVIIème siècles, il s’agit donc de détrôner les matrones, des femmes expérimentées qui occupent une place importante dans les communautés locales, notamment à la campagne. Les autorités mettent en place des procédures d’enregistrement et d’autorisation d’exercer aux sages-femmes, ainsi que des habilitations et de vérifications de leurs capacités professionnelles. Leurs savoirs sont disqualifiés, en les présentant comme des « recettes de bonne femme » plutôt que des connaissances véritables ; et la formation des sages-femmes est délibérément limitée afin d’en faire des assistantes plutôt que des accoucheuses autonomes. Cependant, si le savoir des matrones est combattu comme un savoir illicite, il est aussi convoité (dans la mesure où les médecins n’ont une connaissance largement théorique du corps des femmes, les matrones en savent plus qu’eux sur ce sujet). Le même mécanisme est à l’œuvre en ce qui concerne les connaissances médicales des esclaves, qui disposent de connaissances médicales efficaces qu’ils refusent de partager avec les médecins coloniaux. A partir du XVIème siècle, les médecins mènent donc une campagne de déqualification des matrones, afin d’obtenir la maitrise de l’accouchement mais aussi d’assurer leur emprise sur le monde social, en mettant fin à « l’entre-soi féminin » qui le caractérisait jusque-là. Il s’agit donc d’exproprier les femmes d’un des seuls savoirs qui leur étaient propres, celui du corps des femmes, de l’accouchement, des recettes contraceptives et abortives. Désormais, seuls les médecins détiennent le savoir légitime concernant le corps.

Les traités médicaux s’attachent également à disqualifier les peuples colonisés. En effet, au XVIIème et au XVIIIème siècles, dans les traités de pathologie, seuls les esclaves et les femmes souffriraient de maladies spécifiques. Comme le montre Elsa Dorlin, il y a une ambigüité dans la façon dont les esclaves sont décrits d’un point de vue médical, entre force supérieure (donc plus proches de l’animalité) et faiblesse spécifique, entre sur-virilité et effémination ; tout comme les prostituées sont présentées comme des femmes virilisées du fait de leur activité sexuelle débridée. D’une part, les Africains auraient une force physique supérieure à celle des Européens, ce qui permet de légitimer les conditions de vie extrêmement difficiles auxquelles on les soumet (puisque leur force leur permettrait de les endurer) mais aussi de justifier une répression sévère à la moindre opposition puisque la supériorité numérique et physique leur permettrait de prendre le dessus sur les colons. Plus encore, l’esclavage serait le mode de vie le mieux adapté à leur constitution : il permettrait donc de les maintenir en bonne santé. Sans l’esclavage, les Noirs seraient « par nature » des être inférieurs et maladifs.

Cependant, ils sont également dévirilisés par d’autres aspects. Par exemple, ils offriraient leurs femmes aux colons parce que les Noirs seraient plus laids que les Blancs et ne seraient pas capables de les satisfaire sexuellement. De même, ils souffriraient d’affections spécifiques (comme la pica, le fait de manger des choses impropres à la consommation, c’est-à-dire que les Noirs seraient incapables de maitriser leur propre corps). Ces maladies peuvent aussi être mentales. Par exemple, la propension des Noirs à se suicider, à « vagabonder » ou à « fuguer » seraient des pathologies, une forme de faiblesse de caractère ou de folie. Au même titre que l’esclavage permettrait de maintenir le corps des Noirs en bonne santé physique, il garantirait leur santé mentale, en les disciplinant et en les moralisant.

Quant aux femmes Noires, elles seraient lubriques et elles n’auraient pas d’instinct maternel (elles préféreraient tuer leurs fœtus et leurs nourrissons pour ne pas être gênées dans leur jouissance et pour faire du tort aux planteurs). Cela permet de les qualifier comme des femmes « dégénérées » mais aussi de les rendre responsables de l’initiative sexuelle (elles ne peuvent donc pas être victimes de viols d’un Blanc).

Bref, les hommes Noirs sont dévalorisés et les femmes Noires sont érotisées mais aussi disqualifiées en tant que mères, ce qui permet de les exclure des définitions normatives de la masculinité et de la féminité européennes mais aussi de justifier l’esclavage et les conditions de vie qu’on leur impose dans les colonies.

En conclusion, La matrice de la race allie avec un talent certain exploitations de sources (majoritairement des traités médicaux du XVIIème et XVIIIème siècles) et réflexions théoriques, mise en parallèle des connaissances médicales et leurs implications politiques, et ce d’autant que la thèse forte de l’auteur (à savoir, « le discours médical a posé les femmes et les Noirs comme des êtres ontologiquement malades, afin de justifier la domination des hommes sur les premières et des Blancs sur les seconds ») ne la conduit pas pour autant à écarter les discours discordants (par exemple, les discours qui posent les femmes du peuple ou les femmes enceintes comme des êtres sains, selon les époques et les traités ou l’ambivalence concernant l’homme Noir entre sur-virilité et effémination) ou les auteurs de l’époque promouvant l’égalité des sexes (non-repris ici). L’écriture est dense, érudite. De plus, on peut saluer la virtuosité avec laquelle l’auteur articule sexe, classe et race, met en parallèle les propos tenus sur les femmes et ceux tenus sur les Noirs ou les peuples colonisés. Bien que l’ouvrage porte sur le XVIIème et le XVIIIème, ses analyses sont encore pertinentes aujourd’hui pour penser l’appropriation du corps féminin par les médecins (voir par exemple l’incitation des femmes pubères et ayant une sexualité active à se rendre tous les ans chez le gynécologue, qui n’a pas d’équivalent masculin), le maintien des sages-femmes dans une position subalterne malgré leurs qualifications dans le processus de la naissance… Notons également un passage sur la question de l’allaitement et des nourrices (non résumé ici) qui pourrait être analyser comme la genèse des débats sur les avantages comparés du biberon et de l’allaitement au sein. Ce livre est passionnant et invite à la réflexion, je le recommande à toutes et à tous, même aux personnes qui ne se sentent pas passionnées a priori par l’histoire de la médecine. Seule limite, et encore, c’est la construction de l’ouvrage : bien que les chapitres s’enchainent de façon fluide, on peut par exemple s’étonner que le passage sur la lubricité des Noires se trouve dans la première partie, avec que l’analyse des traités de pathologie portant sur les colonisés se trouve dans la troisième partie.

Le résumé produit ici se veut une incitation à la lecture de cet ouvrage plutôt qu’une astucieuse condensation de ses analyses. Il le mérite.

Dorlin Elsa, La matrice de la race – généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, La découverte (poche), 2009

Autres recensions :
Genre, sexualité et société
Recensio
La vie des idées
Clio

 

[1] Depuis l’Antiquité, le corps est composé de plusieurs humeurs, de qualités différentes (froide, chaude, humide et sèche). La santé consiste à l’équilibre entre ces humeurs, et la maladie est l’excès ou le défaut de l’une de ces humeurs. Les menstrues seraient un moyen pour le corps féminin de se réguler en évacuant les fluides. Si l’évacuation des humeurs ne se produit pas, elles seraient retenues dans l’utérus et y pourriraient.

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