Lecture de the beauty myth, de Naomi Wolf

Je me suis lancée depuis peu dans une entreprise stupide quand on est thésard.e ; j’ai décidé de lire à peu près tous les ouvrages indispensables à une culture féministe élémentaire. C’est comme ça que j’ai lu the beauty myth, chaleureusement recommandé par Mona Chollet, l’autrice de Beauté fatale.

Publié en 1990 aux Etats-Unis, le livre de Naomi Wolf prolonge le constat d’un backlash (autrement dit, une réaction conservatrice) contre les femmes suite aux avancées en termes d’égalité des sexes dans les années 1970. Selon Wolf, ce backlash aurait pris la place de la « feminine mystique » de Betty Friedan (le mythe de la mère au foyer épanouie, façon Betty Draper dans la série Mad Men). Il a pris progressivement et principalement la forme d’injonctions et d’attentes croissantes et irréalistes envers les femmes concernant leur beauté. Cette importance accordée à la beauté (féminine) dans la période récente n’est initialement qu’un élément parmi d’autres de croyances et de discours destinés à contrôler les femmes. Ainsi, à propos de la période victorienne, l’autrice mentionne un système de représentations destinés à limiter la capacité d’action des femmes et surtout les garder dans la sphère privée : l’importance accordée à la présence maternelle constante dans le développement de l’enfant, la diffusion des diagnostics d’hystérie et d’hypocondrie, l’assignation des femmes à des tâches répétitives, chronophages et nécessitant de la minutie, par exemple relatives à la broderie, etc. Avec la « libération sexuelle » et l’accès des femmes au marché de l’emploi, il n’y aurait plus eu qu’un levier pour contrôler les femmes : celui de la beauté. Or, cette centration sur l’apparence des femmes n’a pas son équivalent concernant l’apparence des hommes. Enjoindre les femmes à se conformer aux standards esthétiques en vigueur est selon Wolf un levier pour les maintenir dans une position de minorité sociale au sein de la société.

L’injonction pesant sur les femmes de prendre soin de leur apparence, par différents moyens (maquillage et cosmétiques, régimes, chirurgie esthétique), pèse doublement sur les femmes : matériellement et psychologiquement. Le temps et l’argent que les femmes consacrent à l’achat et l’application de cosmétiques, à faire un régime, à faire une augmentation mammaire, etc., sont autant de temps et d’argent qu’elles ne consacrent pas à autre chose, ces efforts peuvent avoir des effets négatifs sur leur santé physique et mentale. En insinuant que les femmes ne sont jamais assez conformes aux modèles d’apparence (de minceur, de jeunesse, etc.), le « beauty myth » maintient les femmes dans une faible estime d’elles-mêmes (ce qui diminue leur capacité à négocier une augmentation ou à se projeter dans un emploi bien rémunéré par exemple) et dans une situation de concurrence les unes avec les autres.

Ce « beauty myth » est relayé en grande partie par les magazines féminins, qui tiennent aux femmes un discours ambigu, entre articles d’empowerment (soyez fortes et indépendantes) et articles portant sur les régimes, les diverses manières de camoufler ses « imperfections », etc. Ce dosage sert à satisfaire à la fois les lectrices et les annonceur.euses, ces derniers gagnant leur pain sur les insécurités des femmes. Or, les femmes prêtent attention à ces articles les alertant de la nécessité de se conformer à certains canons parce que bien que ces magazines soient dénigrés en tant qu’objets culturels, ils n’en constituent pas moins un média de masse adressé aux femmes. En effet, ces magazines sont quasiment un des seuls médias qui sont écrits par des femmes, pour des femmes, sur des problèmes de femmes, et qui prennent leurs préoccupations au sérieux.

L’autrice étudie les conséquences et les mécanismes du « beauty myth » à travers cinq thématiques : le monde du travail (salarié), la beauté comme religion (rites, purification, etc.), les liens entre beauté et sexualité (hétérosexuelle), entre beauté et violence, et enfin les injonctions faites aux femmes de se priver en termes d’alimentation (la faim).

Je retiens deux éléments de la conclusion. Tout d’abord, selon Wolf, quoi qu’une femme dise, elle sera toujours renvoyée à son apparence (pour disqualifier ses propos). Ensuite, elle suggère que si l’apparence constitue une part si importante de la culture féminine, c’est que les femmes manquent d’une culture à elles (ou d’un accès à la culture des hommes). Or, cette culture divise autant qu’elle rassemble. Aux femmes de constituer une culture non-compétitive sur une autre base, donc.

Le résumé que je fais ici est très sommaire. L’ouvrage est foisonnant et parfois un peu fouillis. L’autrice multiplie les affirmations stimulantes mais ayant un rapport lointain avec l’empirie, ou les exemples et les statistiques (pas toujours vérifiées, selon Wikipédia). Par ailleurs, comme on peut souvent le regretter avec ce genre de « classiques » féministes, ce livre est écrit principalement dans une perspective de femmes blanches « occidentales » hétérosexuelles, sans que ce soit explicité. A ce titre, cet ouvrage me semble moins un ouvrage de référence qu’une invitation à réfléchir, à partir des nombreux arguments ou déclarations de l’autrice.

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