Sociologie et anthropologie : le jeu des trois différences

Quand je suis entrée en master, je ne voyais pas trop la différence entre la sociologie et l’anthropologie : convergence des terrains d’enquête (sociologie du lointain, anthropologie du proche), des méthodes (appropriation par la sociologie de la méthode de l’observation, recours aux entretiens en anthropologie)… cependant, après avoir discuté avec des étudiant-e-s en anthropologie (et essayé de lire des ouvrages de cette discipline, dans la douleur), je me suis rendue compte que ces deux disciplines procèdent d’approches bien distinctes, qui deviennent apparentes lorsqu’on est un peu familier des deux disciplines.

1. Objectivité et rapport entre le chercheur et le terrain

La question de l’objectivité scientifique et la place du chercheur ou de la chercheuse par rapport à son terrain se pose très différemment pour le sociologue et l’anthropologue. Le sociologue est un grand flippé de l’objectivité, ce que j’interprète comme un héritage de l’apparition tardive de cette discipline dans le champ universitaire en France et sa volonté de s’imposer par des méthodes aussi « scientifiques » que possibles (en essayant d’imiter celles des sciences dites exactes). Du coup, le sociologue cherche à « neutraliser » son rapport au terrain, en explicitant les « biais » inhérents à une méthode d’enquête donnée et aux relations entre l’enquêteur et les personnes enquêtées. L’anthropologue est beaucoup plus décomplexé en ce qui concerne cet idéal d’objectivité. Dans son approche, l’impact du chercheur sur son terrain et le fait que son recueil des données soit nécessairement  limité et affecté par le caractère situé de son observation n’est pas une fatalité, mais un outil d’investigation à part entière. Par exemple, il peut chercher à créer des perturbations sur son terrain afin de mieux comprendre le fonctionnement du groupe qu’il étudie. Ainsi, le sociologue cherche à contrôler son terrain et le rapport qu’il entretient avec lui. L’anthropologue cherche à s’y fondre, à le comprendre de l’intérieur. Il accorde une plus grande importance à sa subjectivité, tout en ayant conscience que sa présence sur le terrain est nécessairement source de perturbation, mais aussi au corps, aux postures qu’adoptent les individus. Notons que la démarche propre de l’anthropologie en termes de méthode d’enquête est l’observation (même si cette observation peut être complétée éventuellement par des entretiens voire par un questionnaire, même si cela reste rare à ma connaissance), ce qui est cohérent avec le désir de l’anthropologue de se « fondre » dans son terrain, là où le sociologue peut chercher à mettre plus de distance entre lui et son objet (entretiens, questionnaires), même si l’observation fait partie du répertoire des méthodes d’enquête sociologiques. L’idéal scientifique de la sociologie favorise l’adoption d’une analyse plus « désincarnée » (tant en ce qui concerne le chercheur que ses enquêtés) du terrain.

2. Echelle d’analyse

L’objectif in fine de la sociologie est de rendre compte des variables qui rendent compte de l’état d’une société donnée, en cherchant à investiguer l’ensemble du monde social mais aussi en évaluant dans quelle mesure les résultats d’une enquête donnée sont généralisables par le biais d’enquêtes par questionnaires, basées sur des échantillons estimés représentatifs de la population enquêtée. L’anthropologie est bien plus ambitieuse, dans la mesure où elle cherche à comprendre l’humain. L’anthropologue cherche donc les invariants, les mécanismes sous-jacents qui structurent les groupes d’individus ou un individu. Le sociologue lui ne peut pas se permettre de généraliser s’il ne dispose pas d’un terrain, de données concrètes, de preuves, pour se le permettre. Ainsi, le sociologue va chercher à donner une vision exhaustive d’un objet social donné basé sur une recherche des structures sociales qui structurent son objet, là où l’anthropologue qui réfléchit à l’échelle de l’humanité va chercher à pointer et expliquer les différences afin de faire apparaitre les invariants. De plus, le sociologue répugne à prendre en compte des données « biologiques » ou « culturelles », ou alors seulement pour les interroger, les prendre pour objet (voir par exemple des travaux de sociohistoire des sciences mené dans l’invention du naturel[1] sur la façon dont les préjugés sexistes de médecins ou de biologistes ont pu influencer leur façon de décrire les mécanismes de la reproduction humaine), puisque la démarche propre de la sociologie est justement la volonté de montrer le caractère socialement construit de telles explications. A l’inverse, l’anthropologue n’a pas forcément une telle rage de déconstruire et peut prendre de telles données comme acquises.

Plus largement, la sociologie a une démarche d’analyse exclusive : le manque de légitimité de la discipline lors de son apparition l’a poussé à développer une démarche d’analyse propre, qui se distingue de celles de la philosophie, de l’anthropologie, de la psychologie… l’anthropologie n’a pas autant de scrupules. Au contraire, elle procède d’une démarche inclusive, en piochant dans les outils ou les analyses d’autres disciplines, y compris les sciences « dures » (comme la biologie humaine).

3. Outils d’investigation propres

Ce syncrétisme de l’anthropologie se manifeste également dans l’intérêt qu’elle porte au symbolique : mémoire collective, fait religieux et rituels, ou même simplement importance accordée au rôle des bénéfices symboliques que peut tirer un individu d’un comportement. A l’inverse, le sociologue répugne dans sa démarche à affirmer des choses qu’il ne peut pas « prouver » par des faits, et cherche à se distinguer de la psychologie : le symbolique est donc difficile à appréhender pour lui.

La sociologie et l’anthropologie tendent donc à regarder dans les mêmes directions, et ce de plus en plus, mais elles ne regardent pas les mêmes choses. L’anthropologie s’intéresse à l’humain, en cherchant à identifier des modèles, des archétypes et en s’aidant des apports d’autres disciplines pour documenter son objet. Il s’agit d’observer un groupe humain restreint au plus près, de le comprendre de l’intérieur, afin de rendre compte ce que son fonctionnement a de commun avec le reste de l’humanité. La sociologie est animée par un idéal d’analyse scientifique des sociétés occidentales contemporaines, et cherche à les comprendre en identifiant l’ensemble des variables qui les régissent, à différentes échelles, par des méthodes tant quantitatives (questionnaire) que qualitatives (entretiens, observation).

Ecrit avec l’aimable aide de Gat, mon référent anthropologie
Pour aller plus loin : Dans l’arrière boutique des anthropologues

[1] Delphine GARDEY et Ilana LÖWY (dir.), L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du masculin et du féminin, Éditions des Archives contemporaines, 2000

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3 Commentaires

  1. Bravo ! L’aboutissement d’années de questions têtues ! Désormais je ne me casserai plus la tête à répondre aux étudiants, je leur enverrai ton article. C’est un service pour l’humanité, cet article 😉

  2. Mille mercis pour cet article qui a répondu de façon claire et synthétique à cette question qui a trotté dans ma tête pendant des années… 🙂

  3. yao jean marie

    c’est trop bien mais s’il pouvait y avoir en même
    temps la complémentarité des deux,ce serait encore trop trop bien….

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