La contraception masculine

La contraception est aujourd’hui considérée comme une prérogative féminine, depuis la mise au point de la pilule contraceptive féminine dans les années soixante. Pourquoi n’y a-t-il pas de « pilule pour homme » ? Cela semble d’autant plus paradoxal qu’historiquement, la contraception semble une responsabilité masculine. De plus, dans les pratiques, une contraception masculine existe, ce qui pourrait induire une demande de contraception hormonale masculine. Cependant, cette contraception masculine est largement occultée dans les représentations des agents, ce qui conduit à une quasi-absence d’investissement des organismes de recherches scientifiques et industriels dans la mise au point d’une pilule masculine, et à une invisibilisation des avancées en la matière dans le débat public. Pourtant, des techniques de contraception masculines, y compris hormonales, existent et font l’objet d’une demande par une partie de l’opinion publique.

1. La contraception : une responsabilité historiquement masculine

La contraception n’a pas toujours été perçue comme une responsabilité d’abord féminine. Jusqu’au XIXème siècle, la contraception est encore sous le contrôle masculin. En effet, la méconnaissance médical du processus de procréation faisait que les méthodes de contraception les plus efficaces sont celles qui empêchaient la rencontre des gamètes : le coït interrompu, le préservatif[1] voire la stérilisation masculine. Certes, il existait quelques méthodes de contraception féminines (par l’usage d’herbes médicinales et de spermicides), mais les contraceptions masculines, notamment le coït interrompu, auraient été les plus utilisées, au moins depuis l’Antiquité et jusqu’à l’arrivée des contraceptions féminines médicalisées (Desjeux, 2009).

Le préservatif a pris de nombreuses formes avant d’être fabriqué en latex ou en polyuréthane : dès l’Antiquité, on utilise des vessies ou des intestins d’animaux. En Asie au Xème siècle, les Chinois utilisent du papier de soie huilée et les Japonais des accessoires en écaille de tortue ou en cuir. Dans les années 1840 commence la commercialisation de préservatifs faits à base de caoutchouc vulcanisé et vers 1880 est mis au point un préservatif en latex, mais il faudra attendre les années 1930 pour que son utilisation se répande (Vidal, 1993). Après avoir été interdit en France dans le cadre de la politique nataliste adoptée après la Première Guerre mondiale, l’Etat en autorisera finalement la publicité en 1987, suite à l’apparition du Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH).

Historiquement, la vasectomie a été pratiquée dans une visée médicale, mais pas contraceptive : la première vasectomie sur un être humain (en 1883) a été pratiquée par White pour traiter une hypertrophie bénigne de la prostate (bien qu’on sache aujourd’hui que cette opération n’avait pas d’efficacité thérapeutique sur cette hypertrophie). Elle a ensuite été utilisée dans un but eugénique (pour empêcher des criminels, des personnes pauvres ou jugées « dégénérées » comme les handicapés mentaux ou les déments d’avoir des enfants) (Giami, Leridon, 2000) ou thérapeutique (pour guérir les maladies des voies urinaires et de la prostate, traiter l’impuissance ou atténuer la libido) (Organisation Mondiale de la Santé (OMS), 1989). Si cette opération est souvent pratiquée dans les pays anglo-saxons ou ceux menant une politique de planification familiale comme l’Inde ou la Chine, elle est nettement moins pratiquée dans les pays latins, dans la mesure où elle est associée à une mutilation, à une castration mais aussi du fait de craintes des hommes que l’opération ait des conséquences néfastes sur leur virilité ou leur sexualité (en partie du fait d’une confusion entre stérilité et impuissance) (Jardin, 2008). En France, la vasectomie (en tout cas comme moyen contraceptif) a d’abord été interdite par la loi du 31 juillet 1920 qui interdisait la propagande et la distribution de produits anticonceptionnels et de l’avortement. En effet, la France ayant entamé sa transition démographique plus tôt -au cours du XIXème siècle- que les autres pays européens et notamment que l’Allemagne, sa croissance démographique était plus faible, ce qui a incité l’Etat à mener une politique nataliste. En 1976, la France a signé une convention européenne déclarant que la vasectomie est un acte médical. Cependant, en juillet 1994, dans la loi de bioéthique, la vasectomie est interdite de façon sous-jacente par l’article de loi 16-3 qui stipule que « il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité thérapeutique pour la personne », ce qui limite considérablement la possibilité de recourir à ce procédé dans une optique contraceptive. Cet article a été modifié en 1999 en substituant le terme « médical » au terme « thérapeutique », ce qui laisse une plus grande marge de manœuvre au médecin pour apprécier la raison de santé. Enfin, à partir de juillet 2001, une loi permet à « toute personne majeure et reconnue apte à disposer d’un consentement éclairé » de se faire stériliser. Pourtant, ce moyen contraceptif reste encore peu connu et il fait l’objet de peu de promotion (Jardin, 2006). Différentes méthodes peuvent être employées pour obstruer les canaux déférents (qui amènent les spermatozoïdes au liquide séminal) : par ligature (attache), cautérisation, excision (ablation d’une partie), clampage (mise en place d’une agrafe) ou par une gaine.

La contraception est donc restée longtemps une prérogative masculine, dans la mesure où il était plus simple d’empêcher la rencontre des gamètes en agissant sur l’appareil génital masculin (d’autant que la pratique du coït interrompu est sans doute chargée d’une valeur symbolique positive en termes de « maitrise » pour l’homme). Cependant, le développement de la contraception hormonale féminine a conduit au transfert de cette responsabilité des hommes aux femmes.

2. La contraception hormonale s’est développée à destination des femmes en raison de la disponibilité des matériaux hormonaux féminins pour les médecins et les biologistes

C’est l’arrivée de la contraception médicalisée (notamment hormonale) dans les années 1960 mais aussi les mouvements féministes qui ont conduit (au moins en Occident) à faire de la contraception une pratique sous le contrôle des femmes. Le développement d’une contraception féminine, avec la mise au point au XIXème siècle du stérilet, du diaphragme, de la méthode des cycles et de la stérilisation féminine mais surtout en 1960 de la pilule féminine, a contribué à faire de la contraception une prérogative féminine. Avec l’apparition de la pilule, « les hommes se trouvent ainsi dessaisis d’une forme de responsabilité qui leur incombait en grande partie » (Jaspard, 2005, p. 58, cité par Desjeux, 2009).

C’est en raison du cadre institutionnel entourant les champs médicaux et pharmaceutiques que la contraception hormonale s’est développée en direction des femmes plutôt qu’en celle des hommes. D’une part, les hormones dites « féminines » étaient plus « disponibles » pour que les médecins puissent les étudier. En effet, elles sont présentes en abondance dans l’urine des femmes enceintes et il y a eu plus d’ablation d’ovaires au cours du XIXème et du XXème siècle que d’ablation de testicules par exemple. D’autre part, les matériaux biologiques dont on les extrayait (comme l’urine de femmes enceintes donc, mais aussi le placenta et les ovaires) étaient recueillies dans des structures en lien avec la sphère médicale ; à la différence des hormones dites « masculines », qui étaient potentiellement « disponibles » dans des lieux exclusivement masculins comme les prisons, les usines ou les casernes, c’est-à-dire des institutions sans lien avec la sphère médicale et qui n’avaient pas l’habitude de recueillir les urines. Ces facteurs ont permis une meilleure connaissance du fonctionnement hormonal de la reproduction chez les femmes que chez les hommes (Oudshoorn, 1990, 2003). Cela peut également s’expliquer par la différence des systèmes reproductifs de l’homme et de la femme (là où la femme produit un ovule par mois, l’homme produit 30 millions de spermatozoïdes par jour : il y a donc l’idée qu’il serait plus facile d’empêcher la production ponctuelle du premier que la production constante des seconds) et par la différence du rôle des hormones dans le processus reproducteur (manipuler le taux de testostérones chez les hommes présente plus d’effets secondaires que manipuler le taux d’œstrogènes et de progestérones chez les femmes[2]).

De plus, l’idée que la contraception devait être entre les mains des femmes a été soutenue par de nombreuses féministes, notamment dans les années 1960. Les mouvements féministes, notamment dits « anti-user », ont soutenu l’idée que la contraception doit être féminine afin de garantir la liberté aux femmes, car les hommes ne seraient pas fiables sur le plan de la contraception (n’ayant pas à assumer physiquement une grossesse éventuelle, ils feraient preuve de désinvolture vis-à-vis de la contraception) (Journet, 2000)[3] mais aussi dans une certaine mesure pour leur permettre d’accéder à une forme de maitrise de leur propre corps. Cela a pour conséquence que de nos jours, sur 566 millions d’usagers de moyens contraceptifs dans le monde, 428 millions (soit plus de 75%) étaient des femmes en 1998 (Journet, 2000).

Par la suite, d’autres facteurs ont contribué à ce que la contraception hormonale masculine ne soit pas devenue un enjeu majeur de la recherche médicale : Nelly Oudshoorn dans The Male Pill souligne que dans les années 1960 et 1970, les recherches sur le fonctionnement de la reproduction étaient mieux considérées que la recherche appliquée sur la contraception, ce qui a contribué à ce que les recherches sur la contraception masculine soient considérées comme n’étant pas prestigieuses. De plus, cette recherche se heurtait à des contraintes liées au découpage des champs disciplinaires internes à la médecine : là où il existe un expert de la reproduction féminine (le gynécologue) ; plusieurs spécialités s’intéressent à la reproduction masculine (l’urologue, l’endocrinologue, l’andrologue, etc.) et plus souvent préoccupés par des questions de fertilité que de contraception. Enfin, dans les années 1970, les risques liés à la contraception hormonale féminine ont contribué à ce que l’industrie pharmaceutique se tourne vers des productions contraceptives moins risquées et plus lucratives, les faisant délaisser les recherches sur une contraception hormonale masculine : ce désinvestissement de la part des laboratoires pharmaceutiques semble avoir été décisif dans le manque de recherches sur de nouvelles formes de contraception masculine et sur leur visibilité (Oudshoorn, 2003).

La contraception masculine est donc un phénomène ancien, qui est longtemps restée plus répandue dans les pratiques que la contraception féminine. Cependant, les contraintes propres aux champs médical et pharmaceutique ont empêché qu’une contraception médicalisée masculine soit mise au point à la suite de la contraception hormonale féminine. Alors que depuis les années 1950, les scientifiques ont mis au point treize nouvelles méthodes de contraception à destination des femmes, les méthodes de contraceptions destinées aux hommes n’ont presque pas changé depuis quatre-cents ans, à part la stérilisation (un mode de contraception irréversible) (Davidson et al., 1985 ; cité par Oudshoorn, 2003).

3. Les recherches concernant la contraception hormonale masculine

Le fait que la contraception hormonale ait d’abord été développée pour les femmes n’empêche pas cependant que des recherches aient été menées sur une contraception masculine, d’autant que l’introduction sur le marché dans la fin des années 1990 du Viagra semblait ouvrir la voie pour une médicalisation de la reproduction masculine. Dès les années 1930 et 1940, des firmes pharmaceutiques ont travaillé à la production d’hormones masculines mais ces recherches ont été menées par l’armée allemande (il s’agissait d’ailleurs plus de contrer des problèmes de fertilité masculine que de chercher un moyen de contraception) et ont été arrêtées après la Seconde Guerre mondiale (Gaudillière, 2003, cité par Desjeux, 2009). Dès 1950, une possibilité hormonale a été découverte permettant aux hommes de maitriser leur fécondité (Soufir, 1996, p. 277-283, cité par Desjeux, 2009), mais il semble que cette découverte n’ait pas eu de suite. Au début des années 1980, des groupes d’expérimentations se sont mis en place en France pour mettre au point de nouveaux moyens de contraception masculin, mais dès 1984 le mouvement d’essouffle (Desjeux, 2010).

Depuis, de nombreuses recherches de contraception masculine, pour la plupart hormonales, ont été menées par l’OMS (Oudshoorn, 2003) et par des laboratoires, et ont abouti à de nombreuses découvertes prometteuses. Les problèmes médicaux à surmonter de la part des scientifiques concernaient les effets secondaires (notamment, la testostérone n’intervient pas seulement dans la formation des spermatozoïdes mais aussi dans le développement musculaire, la libido…) et la réversibilité de la stérilité[4]. De nombreuses possibilités s’offrent pourtant aux chercheurs, puisqu’il suffit de compromettre ou d’agir sur une étape du processus de fertilité (de la production des spermatozoïdes à leur mise en contact avec l’ovule) pour empêcher la fertilité : les techniques contraceptives peuvent agir sur la production ou la maturation des spermatozoïdes, sur leur mobilité ou leur capacité à se mêler au liquide séminal ou cibler la capacité du spermatozoïde à féconder l’ovule. Plusieurs moyens d’action ont été explorés pour l’instant[5] : l’action hormonale (en faisant consommer au sujet des hormones supplémentaires ou en altérant la production ou l’intégrité des hormones produites par le sujet, voire en donnant au patient des agonistes ou des antagonistes d’une hormone), l’action thermique, l’action immunitaire (par des anticorps s’attaquant aux spermatozoïdes), une action sur les canaux déférents, etc. (pour une liste plus exhaustive, consulter l’article de Huygues et al., 2007).

En ce qui concerne la contraception hormonale, deux grands types de protocoles ont été envisagés : la testostérone en monothérapie et la testostérone en association avec une autre molécule (notamment des hormones dites « féminines » comme la progestérone ou l’estrogène). En effet, un excès de testostérone a pour effet paradoxal de provoquer une inhibition de la spermatogénèse[6] : des tests ont donc été réalisés avec des injections de testostérone hebdomadaire ou sous des formes à libération prolongée (implant, patchs, microsphères biodégradables, etc.)[7] (Oudshoorn, 1999a ; Huygues et al., 2007). En ce qui concerne les essais combinant la testostérone et une autre hormone, on peut citer à titre d’exemple la formule mise au point fin 2003 par un institut de recherche australien, qui se compose d’un implant (à changer tous les quatre mois) contenant de la testostérone et d’une injection trimestrielle de progestérone, qui empêcherait le cerveau de stimuler la production de sperme. Des tests avaient été fait dans ce sens dès les années 1980, avec la prise par l’homme de deux pilules par jour d’hormones progestatives associées à un gel de testostérone à appliquer sur l’abdomen, mais les recherches ont été abandonnées car le gel « contaminait » la partenaire et contribuait à augmenter sa pilosité (Desjeux, 2010). Certaines recherches cherchent à neutraliser l’effet de la GnRH[8] ou de la FSH sur la spermatogenèse. Par exemple, une association de testostérone et d’antagonistes[9] ou d’agonistes[10] de la GnRH permettraient un effet contraceptif (Huygues et al., 2007). Dans un autre test, des chercheurs seraient parvenus à provoquer une réaction immunitaire contre la GnRH en associant à sa protéine l’antitoxine tétanique, utilisée dans le vaccin contre le tétanos, ce qui permettrait une stérilité d’un an avant une reprise de la fertilité.

Certaines recherches portent également sur des moyens de contraception masculine non hormonaux. On peut citer les méthodes thermiques (qui consistent à prendre des bains chauds supérieurs à 41 degrés ou à porter des sous-vêtements qui augmentent la température des testicules en les rapprochant du corps[11]) ou les vaccins contraceptifs. En effet, certains hommes présentent un taux relativement élevé d’anticorps anti-spermatozoïdes. On pourrait donc développer des molécules antigéniques du spermatozoïde ou de l’ovocyte[12]. Théoriquement, un tel vaccin pourrait fonctionner aussi bien sur les hommes que sur les femmes.

De même, des recherches ont été menées sur certains composés naturels, comme l’huile de neem (un arbre du sous-continent indien et de l’Asie du Sud-Est) qui a une activité spermicide, les feuilles d’un arbuste (le Gandarusa) qui suspend l’activité de certaines enzymes présents dans le sperme et qui empêche les spermatozoïdes de pénétrer l’ovule, ou le gossypol[13] (un composé dérivé de l’huile de coton) qui a pour effet de perturber la spermatogenèse et d’inhiber la mobilité des spermatozoïdes (Huyghe et al., 2007). Une autre technique a également été mise au point, le procédé « Reversible Inhibition of Sperm Under Guidance » (RISUG) ou Vasalgel [14] : il s’attaque aux canaux déférents, qu’il bloque avec une forme de gel, ce qui permet d’acquérir dix ans de stérilité, réversible à tout moment. Un moyen de contraception masculine a même été trouvé par hasard : en décembre 2002, des chercheurs anglais auraient découvert qu’un traitement de la maladie de Gaucher (qui provoque une hypertension artérielle) entrainerait une déformation des spermatozoïdes, les rendant impropres à la fécondation. Cependant, la plupart de ces recherches sont encore au stade des essais cliniques. En conclusion, on peut souligner que la mise en place du Viagra et l’absence de mise en place d’une contraception hormonale masculine a contribué à faire de la sexualité un aspect essentiel de la masculinité, et non la reproduction (Oudshoorn, 2003).

Ainsi, des recherches ont été menées depuis les années 1960 (notamment sous l’égide de l’OMS) pour proposer aux hommes des moyens de contraception médicalisés, mais ces derniers ne sont toujours pas largement accessibles comme le sont les contraceptifs médicalisés féminins. Cependant, si une contraception hormonale masculine efficace et largement disponible sur le marché n’est pas encore d’actualité, d’autres méthodes de contraception masculines existent néanmoins.

Conclusion

Le livre de Nelly Oudshoorn The male Pill (publié en 2003) s’achève sur une note d’espoir quant à la mise sur le marché d’une contraception hormonale masculine : à la fin des années 1990, des industries pharmaceutiques se sont finalement lancées dans des programmes de contraception masculine, semblant indiquer une disponibilité prochaine de tels produits (Oudshoorn, 2003).Pourtant, en 2012 (presque dix ans plus tard), ces derniers ne sont toujours pas disponibles ou s’ils le sont, ils ne font l’objet d’aucune publicité.

Que faut-il en conclure ? Pas que la technologie n’est pas disponible, puisque comme on l’a vu, de nombreuses possibilités alternatives à la vasectomie ou au préservatif sont mises au point ou ont passé avec succès les premiers tests cliniques. Ni qu’une telle technologie serait trop « révolutionnaire » dans le paysage de la contraception par rapport au passé, puisque la contraception masculine a longtemps été la plus utilisée (jusqu’à l’arrivée de la contraception hormonale féminine) et qu’elle est encore pratiquée (notamment le préservatif et la vasectomie). Ni qu’elle n’est pas mise en vente parce que l’opinion publique n’est pas prête à les tolérer, puisque les études d’acceptabilité qui ont été menées sur le sujet semblaient indiquer que non seulement une majorité d’hommes et de femmes se disent prêts à les utiliser ou à ce que leur partenaire les utilise. De plus, une contraception hormonale masculine paraitrait à certains préférable aux contraceptions masculines alternatives existantes et même que certaines parties de l’opinion y est favorable (certaines féministes, des hommes désirant soulager leur conjointe de la charge de la contraception ou désirant maitriser leur fécondité, …).

L’absence de contraception masculine nouvelle disponible sur le marché est donc peut-être à chercher du côté des représentations. Le manque de publicisation de possibilités de contraception alternatives ne permet pas aux individus de se projeter dans l’usage d’une contraception masculine et donc d’en faire la demande. De plus, cette absence d’information favorise des idées fausses sur les effets secondaires de ces produits, dissuadant de se renseigner sur eux. On peut également souligner que le caractère largement invisible des pratiques de contraception masculine actuelles (notamment le préservatif[15] mais aussi des formes de participation de certains hommes à la contraception de leur partenaire) confortent l’idée dans les représentations notamment des femmes que la contraception reste une responsabilité féminine, qu’elles peuvent même revendiquer en tant que telle dans la mesure où elle est un moyen de maitriser leur fécondité et représente un progrès social en termes de rapports hommes-femmes.

Cependant, cette persistance de la perception de la contraception comme une affaire féminine est dommageable, d’une part parce qu’elle fait peser sur la femme les risques en termes de santé et la « charge mentale » (c’est-à-dire la nécessité de penser à prendre son contraceptif, à en racheter, à renouveler sa prescription médicale, etc.) de la contraception, et d’autre part parce qu’elle contribue à maintenir la femme au niveau symbolique du côté de la nature[16], dans la continuité des représentations dominantes de la médecine au tournant du XIXème siècle et du XXème siècle : le corps féminin reste l’objet médical par excellence et le sexe et la reproduction sont perçus comme plus constitutifs du corps féminin que du corps masculin (Oudshoorn, 2003).

A écouter

Articles de presse :
Slate
Usbek&Rika
l’express
Le Monde : pilule pour homme

Références bibliographiques
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Davidson Andrew R., Ahn Kye Choon, Chandra Subhas, Diaz-Guerro Rogelio, Dubey D. C. and Mehryar Amir, « Contraceptive choices for men: Existing and potential male methods. », rapport préparé pour être présenté au « Seminar on Determinants of Contraceptive Method Choice », 26-29 août, East West Population Institute, Honolulu, Hawaii, 1985
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Giami Alain, Leridon Henri, Les enjeux de la stérilisation, Ined/Inserm, 2000
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Jaspard Maryse, Sociologie des comportements sexuels, Paris, La Découverte, 2005, 122 p
Journet Nicolas, « Pourquoi la pilule pour homme n’existe pas », Sciences humaines, n°2004, avril 2000
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[1] Masculin, le préservatif féminin sous sa forme actuelle n’ayant été mis au point que dans les années 1980 après la disparition d’un préservatif féminin lancé au début du XXème siècle.

[2] Ou du moins, les laboratoires pharmaceutiques auraient moins de scrupules à faire peser des effets secondaires de moyens de contraception sur les femmes que sur les hommes ? Nelly Oudshoorn souligne en effet que dans les années 1970, des groupes féministes ont dénoncé les effets secondaires de la contraception hormonale sur le corps des femmes (Oudshoorn, 2003).

[3] Quatre-vingt pourcents des femmes désapprouveraient l’idée d’une nouvelle contraception masculine parce qu’elles ne feraient pas confiance à leurs partenaires en matière de contraception (Leclair, 1996, cité par Oudshoorn, 1999a)

[4] Deux problèmes annexes concernant les tests cliniques en tant que tels sont de plus souligné par Nelly Oudshoorn dans The Male Pill. D’une part les chercheurs ont eu des difficultés à trouver des volontaires et des infrastructures, et des financements pour tester les moyens de contraception mis au point. En effet, la difficulté spécifique concernant la contraception est qu’elle s’adresse non à des malades mais à des individus biens portants (d’où la difficulté pour trouver des sujets sur lesquels la tester). De plus, il n’existe pas d’institution réunissant spécifiquement les hommes (où pourraient être menées des campagnes de recrutement de volontaires ou réaliser les tests), à part les casernes ou les prisons, alors que pour trouver les femmes on peut s’adresser à des cliniques de planning familial, ou à des gynécologues ou des obstétriciens. Ces difficultés ont été surmontées en recrutant des volontaires au sein des patients des médecins pratiquant les tests et par le biais d’affiches que des médecins généralistes ont bien voulu mettre dans leur salle d’attente et par la construction d’infrastructures par l’OMS pour réaliser les tests. D’autre part, le corps faisant l’objet du test clinique n’est pas celui sur lequel on pourra voir les résultats du test (puisque c’est la femme qui portera l’enfant si le moyen de contraception échoue), ce qui pose également des problèmes du ou des indicateur(s) à retenir pour juger de la fiabilité d’une méthode (nombre de spermatozoïdes, nombre de grossesse de la compagne – sachant qu’il est possible qu’elle ait des relations sans contraception avec un autre partenaire –, etc.) (Oudshoorn, 2003)

[5] Les études citées ici sont généralement encore au stade de l’essai clinique : elles ont été testées avec succès sur un échantillon de volontaires et la stérilité a pu être inversée. Cependant, l’effet contraceptif met souvent plusieurs mois à agir et inversement, il ne peut être inversé qu’au bout de quelques mois dans la plupart des cas.

[6] D’importantes différences en termes d’efficacité de la procédure ont pu être constatées entre les sujets, notamment selon leur origine ethnique (les Asiatiques y seraient beaucoup plus sensibles que les caucasiens (Huyghe et al., 2007).

[7] Cette hormone ne peut pas être administrée par voie orale car elle est détruite par le foie

[8] GnRH, ou gonadolibérine, hormone responsable de la synthèse et de la sécrétion de la FSH (Follicle Stimulating Hormon) et de la LH (hormone lutéinisante) qui elles-mêmes interviennent dans la production de testostérone et dans la spermatogenèse

[9] Les antagonistes du GnRH ont un effet opposé à celui de cette hormone.

[10] Les agonistes GnRH imitent les effets de la GnRH naturelle.

[11] Des recherches dans ce sens ont été menées au début des années 1980 mais elles demandaient une implication importante des utilisateurs et elles ont été décrédibilisés par les railleries de la presse (Desjeux, 2010)

[12] Par exemple, Primakoff est parvenu à immuniser des porcs de Guinée en ciblant une protéine de surface des spermatozoïdes, qui leur est spécifique.

[13] Il semblerait cependant que cette substance entraine la stérilité chez certains sujets, ce qui limite son intérêt en termes de contraceptif à proprement parler.

[15] En effet, le préservatif est souvent envisagé dans son action sanitaire (protection contre la transmission d’infections sexuellement transmissibles) plus que dans son action contraceptive.

[16] Selon les oppositions traditionnellement faites entre l’homme et la femme : l’homme serait du côté de la culture et de la rationalité et inversement la femme serait du côté de la nature et de l’irrationalité, de l’émotion

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