Lecture de « la petite noblesse de l’intelligence », de Wilfried Lignier

Petite noblesse

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : parce que les surdoués sont injustement peu étudiés en dehors de la psychologie
Le livre manquant : on aimerait bien le lire en parallèle d’un livre de sociologie sur les adultes surdoués et la façon dont ils s’approprient (ou non) ce diagnostic
à prendre pour : un week-end où vous ne savez pas trop quoi lire
rapport nombre de pages/contenu : ****
Ce qu’il faut lire juste après : les bons élèves, de Carole Daverne
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste avant : l’enfant surdoué, de Siaud-Facchin (l’écart entre les deux démarches serait vraiment perturbant)

Quand je me préparais à entrer en master, j’avais réfléchi à présenter un projet de mémoire sur les surdoués, qui n’étaient à ma connaissance pas étudiés en sociologie. J’ai renoncé à ce projet, je ne voyais pas comment je pourrais analyser sociologiquement un groupe défini par la psychologie. Wilfried Ligner a été plus malin que moi. Il a mené une enquête lors de sa thèse sur les enfants surdoués et plus particulièrement la façon dont cette figure (celle de l’enfant surdoué) se révèle socialement disponible pour des personnes ou des groupes de personnes donnés. Il s’est fondé sur de nombreux matériaux : archives d’une association pionnière consacrée aux enfants surdoués, textes écrits par des psychologues, enquête par questionnaires diffusés auprès de plus de 500 parents d’enfants surdoués (distribués par le biais d’une association spécialisée) et par entretiens avec des personnes concernées à divers titre par la précocité, et un travail ethnographique dans un établissement comportant une filière spécialisée pour enfants précoces.

Le titre, la petite noblesse de l’intelligence, est un peu intriguant : qu’est-ce que les enfants surdoués ont à voir avec un rang lié à la naissance ? Wilfried Ligner montre cependant que contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre (dans la mesure où les résultats d’un test psychométrique ne sont pas une certification officielle et légitime comme peut l’être un diplôme universitaire par exemple), le diagnostic établi par un psychologue d’un Q.I. supérieur à 130 peut fonctionner comme un « titre » mobilisé par les parents dans le champ scolaire. De façon secondaire, on peut également parler de noblesse dans la mesure où sans surprise, le sociologue observe une surreprésentation des classes supérieures dans son échantillon, alors que le fait d’être surdoué est supposé être lié à des facteurs génétiques (et donc théoriquement, on devrait trouver des enfants surdoués répartis de façon continue dans toutes les couches sociales). De nombreux facteurs expliquent cette surreprésentation des classes supérieures : plus grande familiarité de ces enfants avec l’univers des tests (plus grande aisance à l’oral et à l’écrit par exemple), coût des tests psychométriques qui découragerait les familles les moins fortunées d’y avoir recours, mais aussi plus grande facilité des parents des classes supérieures à mobiliser les services d’un-e psychologue. En effet, pour recourir à de tels services, il faut non seulement connaitre l’existence de ces tests, mais aussi penser qu’ils ont une pertinence, avoir confiance en la capacité de ces tests à décrire une réalité, et que cette réalité fasse sens pour les patients. Plus spécifiquement, Wilfried Ligner observe que les parents de son échantillon appartenant aux classes supérieures exerçant des professions comme chefs d’entreprise, ingénieurs, cadres… sont surreprésentés, alors qu’on aurait pu s’attendre à y rencontrer plutôt des parents exerçant des professions culturelles (c’est-à-dire qui exercent des professions en lien avec l’une des formes les plus légitimes de « l’intelligence » dans le sens commun, à savoir le savoir académique). Il l’explique par la proximité de ces parents avec l’univers médico-psychologique. Par exemple, la seule catégorie de professions appartenant aux classes moyennes qui est surreprésentée dans l’échantillon est celle des professions intermédiaires de la santé et du travail social. De plus, ils seraient familiers des tests psychométriques, avec lesquels ils seraient en contact dans leur environnement professionnel. Les parents exerçant des professions comme chefs d’entreprise, ingénieurs ou cadres seraient donc plus susceptibles de mobiliser  les tests de Q.I. pour attester de l’intelligence de leur-s enfant-s (ou d’une forme d’intelligence ou de potentiel) que les parents exerçant des professions culturelles, ces derniers d’une part jugeraient vain de vouloir mesurer l’intelligence (surtout par le biais de la psychologie) et d’autre part feraient davantage confiance à l’institution scolaire. A l’inverse, il est possible que les métiers d’entreprise favorise une certaine prise de distance avec la certification scolaire.

D’une façon générale, Wilfried Ligner cherche donc à comprendre pourquoi et comment le diagnostic de douance est mobilisé par différents acteurs : les parents des enfants surdoués, des personnalités politiques, les psychologues. En ce qui concerne les parents (qui constituent le cœur de son échantillon, interrogés dans une enquête par questionnaire et une autre par entretien), ce diagnostic constitue une ressource qui permet de s’affranchir du scolaire. En effet, le sociologue observe que la plupart des parents qu’il a interrogés expriment une méfiance vis-à-vis de l’école, et ont souvent connu une expérience scolaire insatisfaisante. En effet, quelques-uns étaient en situation d’échec scolaire, et la plupart ont été déçus par l’école, parce que les titres scolaires auxquels ils ont accédés n’ont pas porté leurs fruits dans la sphère professionnelle. Le diagnostic des psychologues est donc utilisé pour contester la légitimité de l’institution scolaire. Historiquement, ce sont les parents d’enfants surdoués qui ont milité (par le biais de deux associations majeures) pour faire reconnaitre la douance comme une cause publique légitime, en menant des actions afin de faire connaitre le terme « surdoué » et ce qu’il recouvre (à savoir, qu’il ne désigne pas des individus ayant une intelligence supérieure, mais présentant des dispositions cognitives différentes de la majorité de la population, porteuse de facilités cognitives mais aussi de vulnérabilités spécifiques, une « dyssynchronie »), et réclamer une prise en charge (scolaire) spécifique.

L’auteur fait ainsi le lien entre l’action historique de parents d’enfants surdoués pour faire reconnaitre cette identité comme légitime dans l’espace social (par l’organisation de congrès, l’écriture de livres sur le sujet, du lobbying auprès de responsables politiques…) (chapitre 1) et la façon dont à l’échelle individuelle les parents mobilisent cette certification psychologique (donc externe au champ scolaire) pour obtenir une solution scolaire (saut de classe, ou de façon plus modeste des « arrangements », en demandant aux enseignants de stimuler davantage leurs enfants au nom de leur spécificité cognitive) (chapitre 4, 5). En effet, la douance va de pair avec une rhétorique du pathologique : la douance serait une forme de handicap. De plus, les parents critiquent une institution scolaire qui serait peu adaptée aux spécificités des enfants surdoués.

Pourtant, ces parents recourent peu à des établissements spécialisés : ils sont rares et parfois éloignés du domicile, et peu de publicité est faite autour d’eux. Souvent, il s’agit d’établissements privés (donc au coût élevé). Cependant, il semble que ce ne soit pas ces critères qui soient décisifs dans le faible recours des parents à un établissement spécialisé. En effet, beaucoup de parents ne désirent pas inscrire leurs enfants dans de tels établissements : ils craignent que leurs enfants s’enferment dans leur différence, mais aussi qu’ils n’y fréquentent que des « enfants à problèmes ». De plus, le coût ne semble pas une raison suffisante d’expliquer le désintérêt des parents vis-à-vis de ces institutions. En effet, la plupart des parents interrogés semblent particulièrement investis dans la scolarité de leurs enfants, tant en termes de coûts (ils sont souvent scolarisés dans le privé) et d’énergie : ces parents sont souvent très actifs dans la vie scolaire de leurs enfants (ils cherchent à rencontrer les enseignants, ils sont engagés dans les associations de parents d’élèves).

Bref, le diagnostic permet aux parents de contester l’institution scolaire pour obtenir de cette dernière une réponse scolaire (plutôt qu’un retrait de cette institution). Il est mobilisé lorsque l’école ne « distingue » pas suffisamment leurs enfants par une offre et des méthodes pédagogiques limitées, notamment en maternelle et en primaire. Pourtant, selon cette analyse, il semble que contrairement à ce qui est souvent avancé à ce sujet, les résultats du test semblent moins utilisés pour expliquer l’échec scolaire d’enfants qui auraient une intelligence différente que pour attester de potentialités supérieures à celles que laissent supposer les bons (mais pas excellents) résultats scolaires des enfants diagnostiqués. En effet, une légère baisse de ces résultats est souvent le prétexte invoqué par les parents pour engager la démarche d’un test psychométrique. Ainsi, les tests se font souvent à un âge précoce. A l’inverse, lorsque l’école offre davantage de possibilités de différenciations (en termes de filières, d’options), c’est-à-dire à partir du collège, les parents expriment moins d’insatisfaction vis-à-vis de l’institution scolaire et font moins appel au diagnostic de précocité.

Par ailleurs, la capacité à produire un diagnostic de précocité constitue également une ressource pour les psychologues libéraux qui pratiquent les tests de psychométrie. En effet, ceux qui sont capables de produire un diagnostic de précocité sont rares, d’une part parce que les compétences nécessaires pour faire passer ces tests ne sont pas nécessairement enseignées dans les cursus de psychologie (pas plus que les caractéristiques des personnes surdouées) et d’autre part parce que certains psychologues estiment que la vocation des tests psychométriques est de détecter les personnes « déficientes ». Ainsi, le fait de se positionner dans le marché des psychologues libéraux comme un-e spécialiste des surdoués permet d’avoir accès à une clientèle « captive », par le biais des associations de parents d’enfants surdoués qui leur envoient des clients.

Wilfried Ligner remarque ainsi la spécificité de ces patients par rapport aux à la clientèle des psychologues libéraux : les parents ne demandent pas la passation des tests pour établir un diagnostic concernant leur enfant, mais pour certifier et donner de la consistance à une intuition, une conviction. Cette spécificité se manifeste par exemple dans le fait que la majorité des enfants attestés comme surdoués sont des garçons. En effet, les parents cherchent moins à faire tester les filles, elles sont moins suspectées de précocité ou décrites par eux comme « moins surdouées » que leurs frères. Elles semblent souffrir d’une part des préjugés sexistes de leurs parents (qui interprètent moins leurs comportements et leurs dispositions comme des signes de précocité que dans le cas des garçons) et d’autre part de leur socialisation sexuée (on inculque davantage l’obéissance et la conformité aux normes et aux attentes sociales aux filles, elles se fonderaient donc davantage dans le moule).

 

La petite noblesse de l’intelligence est un excellent ouvrage : il est bien construit et très clair. L’auteur fait preuve d’une grande rigueur, tant en ce qui concerne l’analyse de son matériau d’enquête, la multiplicité des hypothèses explicatives et des intérêts que peuvent avoir les différents acteurs à mobiliser le diagnostic (ou la production du diagnostic) de surdoué que dans les limites inhérentes à son échantillon. Il s’agit d’une démarche très intelligente et réflexive, tout en étant agréable à lire. Plus largement, on peut souligner l’habileté avec laquelle Wilfried Ligner est parvenu à faire une analyse sociologique critique d’un groupe défini par le champ psychologique. On peut cependant regretter que l’échantillon des parents enquêtés ait été limité à des membres d’associations spécialisées : si ce choix était justifié méthodologiquement (tant pour des raisons pratiques que parce que le sociologue cherchait à rendre compte des pratiques et des discours de parents qui ont mobilisés le diagnostic de douance), on peut regretter qu’il n’ait pas été croisé avec un échantillon de parents non-investis dans de telles associations (par exemple, en demandant à des psychologues en libéral de relayer auprès de leurs patients le questionnaire de l’enquêteur). J’ai également vivement apprécié l’analyse concernant le lien entre sexe de l’enfant et démarche de passation du test. Je regrette cependant que cette analyse genrée n’ait pas été étendue aux parents et aux psychologues étudiés. Par ailleurs, l’auteur mentionne dans l’introduction qu’il a également mené une enquête ethnographique dans un établissement proposant une filière pour les enfants surdoués, mais qu’elle ne sera pas exploitée dans le cadre de l’ouvrage. On ne peut qu’espérer qu’elle fera l’objet d’un autre livre. J’espère également que l’analyse de Wilfried Ligner ouvrira la voie à d’autres enquêtes sur la douance, auprès d’adultes surdoués (ayant diagnostiqués dans l’enfance, ayant passé les tests à l’âge adulte ou ayant rejoint l’association MENSA).

Lignier Wilfried, La petite noblesse de l’intelligence. Une sociologie des enfants surdoués, La Découverte (coll. « Laboratoire des sciences »), 2012

Autres recensions :
Lectures.revue
Revue française de pédagogie

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