Brûler la chandelle par les deux bouts : produire sa thèse, devenir chercheuse (1)

Un marathon sans ligne d’arrivée

Mon expérience de l’ESR, c’est celle d’un travail qui ne s’arrête jamais. Il y a toujours des choses de prévues. Il y a toujours des lignes à ajouter son CV. On dépend de tellement d’institutions, on est inscrit-e-s dans plusieurs collectifs de travail, on a toujours des projets, notre temps de travail est faiblement structuré et on a beaucoup d’autonomie en la matière. Au moment où j’écris ce texte, cela fait deux mois que je suis au chômage après un post-doctorat et il ne s’est pas passé une semaine sans que je ne doive réaliser une activité professionnelle, même pas sollicitée de la part de mes ancien-ne-s encadrant-e-s. C’est faire une intervention orale prévue de longue date, c’est corriger des articles qui étaient dans les tuyaux depuis des mois, c’est finir l’organisation d’un colloque. J’alterne entre plusieurs projets à la temporalité discontinue. Pendant mes années de thèse, je n’ai presque jamais pris de vacances. J’étais trop fébrile pour prendre des vacances. Je pensais que je ne le méritais pas, que je devais avancer, que je devais rattraper mon retard. Comme le lapin dans Alice au pays des merveilles, je courais après le temps, les yeux rivés sur la ligne d’arrivée, la soutenance, toujours au bord de l’horizon. Je ne m’imaginais pas marquer une période où j’aurais été indisponible, car la sollicitation professionnelle peut venir n’importe quand. Aujourd’hui encore, c’est difficile de dire à des collègues avec lesquels je suis engagée dans des projets au long court, dans lesquels je me suis investie parfois pendant des années : « continuez sans moi ».

Je me disais « je me reposerais une fois que… ». Il y a toujours quelque chose à faire. Je ne me reposais jamais. Quand je ne travaillais pas, j’essayais de rattraper la détente que je n’avais pas eu, au pas de course. Il s’avère que ce n’est pas très reposant, tout bien réfléchi. Submergée par l’anxiété, je tentais de garder le contrôle sur un nombre croissant d’aspects de ma vie qui prenaient l’eau, à coup d’agendas, de to do list et de jolie papeterie. Je faisais des listes pour absolument tout, comme si tout noter permettait de reprendre le contrôle. Je me sentais tellement coupable de ne pas être plus productive, de ne pas m’en sortir. Qu’est-ce qui me prenait autant de temps ? Je faisais des plans de thèse, ça prenait un mois ou deux, je les soumettais à mes directeur-ice-s, iels me disaient que ce n’était pas ça. Caramba, encore raté. C’est parti pour deux autres mois à essayer de donner du sens à ma pensée, si tant est qu’à ce stade j’en étais encore capable. Je me suis fait beaucoup de reproche, comme si me harceler allait me permettre d’y arriver. Chaque journée était un combat pour obtenir la coopération de mon attention, pour réussir à la fixer sur mon travail, pour essayer d’être efficace, de faire quelque chose, de cocher une case. Peu à peu, j’ai miné mon énergie à coups de volonté. J’étais trop épuisée pour faire quoi que ce soit, mais j’étais trop épuisée pour m’en rendre compte. La tête dans le guidon, faire une pause, s’arrêter était inenvisageable. Il fallait finir, quoi qu’il en coûte. Il s’avère que ce que ça coûtait, c’était moi. Mon dynamisme, ma sérénité, ma joie, mon envie de faire des choses, ma disponibilité pour mes proches, ma capacité de travail. La veine a été épuisée.

Pour rendre cette vie tenable, pour me changer les idées, pour compenser l’ingratitude de la thèse (qui avance lentement, qui est composée de tâches dont il est difficile de savoir quand on les a réussies ou terminées), je me lançais dans des « projets parallèles » : un blog, de la lecture, du tri ou de la mise au propre de mes textes épars. Des activités dont je pouvais tirer une satisfaction, éventuellement une reconnaissance. Quel soulagement : se dire « j’ai terminé », comme l’écrit Virginia Woolf. Autant dire qu’il n’y avait aucune séparation entre ces « loisirs » et ma vie professionnelle. Quelle arnaque de dire « si on fait un travail qu’on aime, on ne travaillera pas un seul jour de sa vie ». Déjà, tout travail comporte sa part de « sale boulot », d’activités ingrates mais nécessaires. Ensuite, le travail qu’on fait avec plaisir est quand même du travail, nécessite des efforts, de la concentration, de l’attention.

Je me suis noyée dans les injonctions. Soyez productif-ve, soyez débordé-e. Soyez disponible pour le travail, les postes sont rares, on n’en finit pas de prouver sa valeur puisque l’enjeu n’est pas d’en faire assez, c’est d’en faire plus que les concurrent-e-s. On intériorise cette pression à la performance, on accepte les opportunités qui se présentent parce que le projet est chouette et manque dans notre domaine, parce qu’on pense à la ligne sur le CV, parce qu’on a envie d’être reconnu-e. Le travail est une condition nécessaire mais pas suffisante pour être recruté-e, il faut aussi avoir de la chance. Il y avait cette injonction contradictoire qui planait : « produisez votre œuvre », bâtissez un manuscrit de thèse à la hauteur des Sept Merveilles du monde, mais n’oubliez pas de préparer l’après-thèse. Maximiser vos chances en vous positionnant sur tous les fronts, mais sans rien bâcler, parce que sinon votre (mauvaise) réputation vous précédera. De toute façon, la plupart du temps on n’est pas payé-e-s. Pendant ma thèse, j’ai écrit des articles publiés dans des revues scientifiques, j’ai participé à et organisé des colloques, j’ai donné des cours de licence, j’ai écrit un manuscrit de thèse. La seule activité pour laquelle j’ai été rémunérée, c’était les cours, et encore pour les vacations j’étais souvent rémunérée des mois après et en dessous du SMIC. Quand on est jeune chercheureuse, on travaille pas pour être payé-e-s maintenant, on travaille pour être payé-e-s plus tard, peut-être, c’est du travail de l’espoir. Parce que la monnaie qui circule dans l’ESR, c’est le capital symbolique. Vous connaissez quelqu’un qui a suffisamment de capital symbolique, vous ? On travaille pour faire du réseau, ça fera peut-être la différence plus tard, et on travaille parce qu’on en a envie, parce que c’est une vocation (en général, quand on parle de vocation à propos d’un domaine professionnel, méfiance, on essaie de vous entuber). On fait quand même un métier formidable, on est passionné-e. C’est ce que me disent certain-e-s collègues quand je parle des problèmes dans la culture de l’ESR : on a quand même de la chance. Nos conditions de travail sont tellement mauvaises que la majorité des jeunes chercheureuses peuvent se convaincre qu’iels ont de la chance, sous un aspect ou un autre : chance d’avoir eu un financement, chance d’avoir un travail salarié qui permet de faire de la recherche à côté, chance de bénéficier du chômage, chance d’avoir un directeur ou une directrice de thèse compréhensive, chance d’avoir des collègues sympas, chance d’étudier un sujet qui nous passionne. Mais c’est un peu facile de se laisser aveugler par les paillettes.

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