Lecture de Divergent mind, par Jenara Nerenberg

Sur un fond bleu et vert, la silouhette d'un visage constitué d'éclats de couleurs blancs, bleus, roses, violets, rouges et oranges se détache.

Divergent mind de Jenara Nerenberg est un essai portant sur la neuroatypicité (neurodivergence en anglais) chez les femmes, notamment les « diagnostics » d’hypersensibilité, d’autisme, de trouble de l’attention, de trouble sensoriel (Sensory processing disorder) et de synesthésie. L’autrice réunit ces différentes conditions sous le label commun de « différence dans le traitement sensoriel » (sensory processing differences) et se donne pour mission d’informer sur ce sujet, en proposant une synthèse des connaissances qu’elle a accumulées sur cette thématique, des témoignages qu’elle a recueillis de femmes concernées ou de professionnel-les du soin travaillant avec ce public et en proposant des outils pour faciliter la vie des femmes neuroatypiques. Après une brève histoire de la psychiatrie et une présentation de Elaine Aron, la psychologue qui a identifié la catégorie « personne hypersensible » (highly sensitive person), l’autrice présente les quatre autres diagnostics sur lesquels portent son investigation, et dans un troisième temps explore comment la neuroatypie affecte l’expérience des femmes concernées au travail, à la maison et plus largement dans leur bien-être.

Alors. J’ai beaucoup de choses à dire sur ce livre, qui m’a à la fois beaucoup intéressée et beaucoup déplu. J’étais très intéressée par la démarche de l’autrice de dépasser les différentes étiquettes de neuroatypies pour essayer de les penser ensemble, ce qui est une démarche qui est très présente dans certains milieux militants autour du handicap et de la neurodiversité. J’ai également apprécié les passages où l’autrice interroge comment ce que la compréhension et le choix des critères pour définir une condition appréhendée comme une « pathologie mentale » tient à un contexte social et historique plus large, que ce soit la place et la représentation des femmes dans une société donnée, l’histoire de la psychiatrie et de la manière dont on appréhende la santé et l’esprit, etc., aspects que j’aurais aimé davantage développés et discutés. Par exemple, elle souligne que les enjeux de légitimation de la discipline psychiatrique s’est opérée par une volonté d’en faire une science médicale, accordant donc une importance croissante au traitement médicamenteux (par opposition à d’autres approches thérapeutiques) des personnes étiquettées comme « folles » et une approche individualisante, au détriment d’une prise en compte plus large de la manière dont les contextes historiques et sociaux peuvent affecter les émotions et les états mentaux d’une personne. De même, elle mentionne à la fin de l’ouvrage le fait que les catégories posées et les critères diagnostics retenus par le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) s’inscrivent dans une économie plus large de médecins et de compagnies d’assurance et font l’objet de débats, et que ces catégories ne doivent en aucun cas être appréhendées comme des absolus, surtout quand on sait que ces critères ont historiquement été largement baties (pour l’autisme et le trouble de l’attention) sur les manifestations de ces conditions chez les garçons et les hommes.

Par contre, j’ai été gênée par le traitement qu’elle fait de son objet. Tout d’abord, les différents labels abordés sont peu positionnées les unes par rapport aux autres : quelles différences et chevauchements entre eux, en dehors de la sensibilité ? Pourquoi traiter ensemble des étiquettes qui ont des démarches diagnostiques finalement assez différentes ? Pourquoi ne pas discuter plus avant la manière dont ces catégories ont élaborées et en quoi elles appréhendent (ou non) une condition commune à l’ensemble des personnes neuroatypiques, qui se présenterait sous différentes formes ? Est-ce que d’autres conditions auraient pu être incluses ? Dans quelle mesure la synesthésie constitue-t-elle une catégorie comparable aux autres conditions retenues, alors qu’elle apparait finalement assez peu dans le développement ? J’ai l’impression que l’autrice avait ici une opportunité de discuter la légitimité d’une distinction entre autisme, trouble de l’attention et hypersensibilité mais qu’elle ne l’a pas saisie.

Ensuite, j’ai été gênée par l’approche très « développement personnel ». En effet, l’autrice a systématiquement à coeur de présenter ces différences dans le traitement sensoriel comme une chance : le terme « don » (gift) apparait en moyenne une page sur cinq et ses interviewées sont présentées comme des personnes créatives et intelligentes, qui auraient beaucoup à apporter dans le monde professionnel et à leur entourage si seulement on leur laissait l’opportunité de déployer leurs talents. Bien entendu, je ne défends pas l’idée d’aborder ces conditions uniquement par l’angle de la souffrance et du handicap, mais le fait que les limitations et difficultés des personnes interviewées soient systématiquement minorées par une célébration de qualités présentées comme l’autre face de la médaille me parait réducteur et potentiellement culpabilisant pour les personnes concernées. Cela se traduit également par le fait que les conseils donnés sont largement des stratégies individuelles, par exemple d’accommodement de son espace (en trouvant sa palette chromatique idéale pour son logement et sa garde-robe), sans prendre en compte les contraintes matérielles ni les enjeux de transformation collectifs de l’organisation sociale pour prendre en compte les spécificités des personnes neuroatypiques et améliorer les conditions d’existence des personnes handicapées.

Enfin, je trouve que le livre a une orientation implicite très « classes moyennes-supérieures » de personnes privilégiées socialement, ce qui se traduit par exemple dans le fait que la plupart des personnes citées sont diplômées de l’enseignement supérieur et exercent des métiers en col blanc. Le cas de personnes précaires et/ou n’ayant pas accès à une thérapie en raison du coût ou de la difficulté des démarches et/ou pour qui la différence dans le traitement sensoriel est comorbide avec d’autres conditions ou handicaps est largement occulté.

En conclusion, j’ai l’impression que ce livre part d’une perspective intéressante, en appréhendant la neurodiversité comme un ensemble de conditions labellisées différemment mais qui ont se recoupent largement et en discutant les modalités d’élaboration de ces catégories, mais qu’elle s’arrête malheureusement au milieu de la réflexion. Ainsi, elle propose un ouvrage qui par certains aspects est assez proche de ceux destinés aux « adultes surdoués », car il présente une approche à mon sens souvent réductrice de la différence dans le traitement sensoriel. En effet, cette dernière paraît largement décrite comme un tempérament spécifique accompagné d’hyperesthésie (c’est-à-dire une intensité inhabituelle de la sensibilité aux sens). Les solutions proposées sont principalement des aménagements et exercices individuels ou à réaliser avec un.e thérapeute pour être plus attentif à ses propres besoins, réduire les stimuli sensoriels (ou augmenter le nombre de stimuli perçus comme agréables) dans l’environnement immédiat et sensibiliser son entourage à ses propres spécificités sensorielles et émotionnelles. J’espère qu’il ouvrira la voie à une réflexion plus systématique et globale des neuroatypies, à la fois comme analyse des catégories rassemblées sous le terme « neurodiversité » et comme propositions pour rendre le monde social mieux adapté aux personnes concernées.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :