Le jour où je suis tombée en panne et autres aventures doctorales

Cet article, ça fait plusieurs jours que je veux l’écrire. Chaque jour, je consulte ma liste de tâches, il y a écrit « écrire l’article », et je ne le fais pas. Ce n’est pas par manque de temps. Je passe des heures dans mon fauteuil à regarder des séries télévisées. Parfois je me dis que je devrais faire un effort et je lis un livre pendant une heure ou deux. Mais ces heures de passivité, je ne les consacre pas à rien faire. Je rassemble mes forces. Je rassemble mes forces pour l’activité de la journée qui nécessitera toute mon attention et mon énergie : une réunion, un texte à corriger, une course à faire. Ces derniers jours, souvent dans la matinée je me suis dit que je ferais aussi bien de laisser tomber, d’annuler. Je me dis que je n’y arriverai jamais, qu’aujourd’hui est le jour où je vais faillir à mes engagements et ne rien faire du tout, à part regarder un miroir noir. Mais finalement, tous les jours, j’ai fini par réunir l’énergie nécessaire. Peut-être que je m’écoute trop. Ou peut-être que je ne m’écoute pas assez. Comment on explique à ses collègues qu’aujourd’hui, même si la seule activité de la journée c’est répondre à un mail, c’est déjà trop ? Comment on se l’explique à soi-même ? Et puis je ne vais pas si mal que ça. Je suis capable de me lever, de manger, de parler, et si je le voulais vraiment je serais sûrement capable d’assurer, de travailler pour de vrai. Il suffirait de ployer un peu plus, de tirer un peu plus sur la corde. Mais je me sens juste tellement fatiguée, tellement vidée de mes forces et de ma motivation. Même des projets personnels, écrire des articles, avancer un peu dans ma pile de livres, je pensais le faire cette semaine, parce que c’est ma semaine de vacances, c’est-à-dire d’économie d’énergie, c’est-à-dire que je ne fais que du travail qui ne peut pas être remis à plus tard et des activités de réflexions qui n’ont pas de lien avec le travail. C’est pas des vacances, donc. Je ne sais plus prendre de vacances. J’ai passé tellement de temps à mettre des projets en pause, remettre des activités à plus tard pour me concentrer sur la thèse et tout ce qui va avec (les cours, les articles, les colloques, les groupes de travail) que le weekend ou quand je décide de lever le pied, j’ai envie de me précipiter dans des occupations énergivores et qui n’avancent jamais assez vite. Ça, c’est une des choses que la thèse m’a fait : prendre l’habitude de courir sur place pour avoir l’impression d’avancer. Être obsédée par les cases à cocher. Et reporter systématiquement toutes les activités qui demandent un peu de concentration et d’anticipation de ma part.

Vendredi, c’était ma soutenance. Ça y est, je suis docteure. Après la déconnexion des membres du jury (puisque ça s’est fait en visioconférence), mes proches m’ont dit « félicitations » et je savais que j’aurais dû ressentir quelque chose, face au couronnement de toutes ces années de travail. On m’a demandé comment j’allais fêter ça. Moi, j’avais envie d’aller me reposer. Je crois que mes collègues comprennent, et en même temps je ne sais pas comment leur dire que lors de cette soutenance, j’ai tout donné, j’ai dispersé les dernières forces qu’il me restait, et que là, j’ai besoin d’arrêter, d’arrêter vraiment, prendre une année sabbatique, hiberner, je ne sais pas. Redevenir une version fonctionnelle de moi-même. Parce que je réalise, peu à peu, tout ce que j’ai perdu en cours de route. Tout n’est pas lié directement à la thèse, il y a des processus qui étaient en marche ou en germe avant ça, et je sais aussi que mon épuisement actuel est lié à de mauvaises décisions que j’ai prises parce que je n’ai pas su faire autrement : ne pas dire non aux opportunités professionnelles, mener des projets en parallèle comme ce blog, ne pas prendre de vacances dans l’espoir de « rattraper le retard » qui s’accumule inexorablement quand on est doctorant ou doctorante. Ne pas saisir les signaux d’alarme que mon mental m’envoyait, comme les jours où l’idée d’aller en réunion dans l’après-midi mobilisait toutes mes pensées et toute mon énergie pendant la journée entière. Ou comme les jours où j’étais obsédée par quelque chose, une chanson, un livre, une boisson, une activité, un projet, n’importe quoi, au point de pouvoir difficilement me concentrer sur autre chose. Ou l’émotivité croissante. Ou toutes les fois où je passais en revue la litanie des choses à faire, comme une petite musique qui rythmait mes pensées. Bien sûr, je savais que j’étais stressée et que j’étais anxieuse et que j’étais fatiguée. Mais qui ne l’est pas ? Apparemment tout le monde est stressé et anxieux et fatigué. Pourquoi mes symptômes auraient été graves alors qu’ils étaient normaux ? Donc j’ai continué à ployer et ployer et ployer, jusqu’au jour où je suis tombée en panne.

J’aime bien cette image, mais en fait c’est pas vrai. Il n’y a pas un jour où je suis restée figée dans mon lit, incapable de me lever, exsangue. Ça a été un lent ralentissement. D’abord un léger ralentissement dans le rythme de la rédaction de la thèse. Ensuite des difficultés dans ma relation de couple, qui sont devenues de plus en plus importantes, donc plus ça allait, plus cette relation demandait des efforts de ma part et me prenait de l’énergie, sauf que je n’en avais pas, donc plus j’étais en colère. Et mon travail avançait de plus en plus lentement. Jusqu’à ce qu’un jour, je comprenne qu’il allait falloir que je prenne ma journée. Puis ma semaine. Puis mon mois, que j’ai passé à faire une activité manuelle en essayant de réfléchir le moins possible. Je me sentais exténuée, mais j’ai l’impression que ça ne se voyait pas. Je disais à mes ami-es que j’étais en burn out, mais je n’y croyais pas moi-même. Parce qu’un burn out, c’est vraiment grave, on ne peut plus rien faire, on se sent vraiment mal. Moi je n’allais pas si mal que ça, simplement j’avais décidé de ne pas me forcer à travailler. Parce que c’était ça, mes journées de thèse : parfois du plaisir et beaucoup de moments passés à me reprocher de ne pas être plus efficace, de ne pas passer plus de temps à travailler, de ne pas être plus concentrée. Mon régime ordinaire, c’était le bras-de-fer mental, pour enfin en finir. Et comment on fait autrement, quand on travaille en autonomie ? Et j’ai effectivement fini le manuscrit, quelques mois plus tard, plus tendue que jamais, mais soulagée. J’avais plein d’envies et d’idées de choses à faire maintenant que j’avais fini, mais forte de mon expérience, j’ai essayé de me convaincre que la limite que je me fixe ne devrait pas être « être en panne allongée sur le lit », que je devrais me ménager. Le succès a été mitigé et c’est notamment comme ça qu’il y a un mois, je me suis retrouvée à avoir un certain nombre d’engagements et de projets arrivant à échéance à peu près en même temps. Et là, j’ai retrouvé une compagne familière, la boucle de pensées : méticuleusement, égrainer toutes les tâches à mener à bien, par ordre d’urgence, comme un mantra. J’ai passé toutes mes années de thèse avec ce mantra qui ne me quittait pas, même si le contenu variait, un mantra qui rythmait mes journées, qui rythmait mes respirations. Et je ne me rendais pas compte qu’il était un symptôme d’anxiété, parce qu’il ne me quittait jamais, j’avais appris à vivre avec lui. C’est seulement après avoir passé quelques mois sans lui que je me suis rendue compte à quel point je me submergeais, tout le temps. Parce que j’avais l’impression d’épargner mes forces, pendant la thèse : je ne travaillais ni le weekend ni en soirée, je faisais des petites journées de travail, avec des pauses. Certes, je ne prenais pas de vacances, mais ça s’équilibre, non ? Bref, en réentendant le mantra, je me suis rendue compte que j’étais restée sur la brèche pendant six longues années. Et je me demande quelles séquelles je vais en garder.

Parce que je ne suis plus la personne que j’étais avant de faire une thèse. Bien sûr, c’est normal de changer sur une période aussi longue de sa vie. Mais je vois la fatigue permanente et je me dis « quand est-ce que j’irai mieux ? ». Et bien sûr, je sais que pour aller mieux, il faudrait que je me repose, que je me repose vraiment, c’est-à-dire que j’arrête de lire des essais, des articles de blog ou dans des revues scientifiques, que je me retire de mes groupes de travail, que je prenne des vacances. Et en même temps, j’ai envie de chercher un travail rémunéré, j’ai envie de réfléchir à d’autres sujets, j’ai envie de valoriser et de diffuser ma recherche doctorale. Quand je me suis inscrite en thèse, je me disais « je vais la faire en trois ans et pas un jour de plus ». Quand j’étais en thèse, quand des collègues doctorant-es me disaient qu’iels ne voulaient pas continuer dans la recherche publique, je me disais « je comprends qu’on ait envie d’échapper à cet environnement, mais moi je ne me vois pas faire autre chose ». On pense toujours qu’on va faire mieux et différemment que les autres, et finalement on se rend compte que les contraintes qui pesaient sur cette horde anonyme et indifférenciée, elles pèsent aussi sur nous et qu’on ne fera pas sa thèse en trois ans et que ça ne vaut peut-être pas le coup de continuer dans cette institution qui absorbe toutes les forces, qui demande toujours plus d’accomplissements pour se démarquer dans cette compétition sans merci, où le don de soi est valorisé, normalisé, qui repose sur le travail gratuit de ses agent-es. Bien sûr, cette idéologie n’est réservé à la recherche publique et ce ne serait pas forcément mieux ailleurs. Mais après toutes ces années à dilapider mes forces, je commence à me dire qu’il me faudrait peut-être un environnement plus susceptible de me poser des limites, vu que visiblement je suis incapable de le faire pour moi.

J’écris cet article pour toutes les personnes qui ne savent pas identifier leurs limites, qui ne s’arrêtent que lorsque le corps lâche, qui culpabilisent quand elles prennent une pause, qui se comparent aux autres et se trouvent paresseux-euse, qui se fixent des objectifs inatteignables, qui se débattent de toutes leurs forces. J’écris cet article pour moi. Votre santé est plus importante que votre travail. Bien sûr, un certain nombre de circonstances professionnelles et personnelles rendent plus ou moins accessible la possibilité de se ménager. Mais essayez de mettre à profit tous les aménagements et dispositifs à votre disposition pour vous préserver, autant que vous le pouvez. Et surtout, n’attendez pas de vous briser pour ralentir.

7 Commentaires

  1. Merci beaucoup d’avoir pris le temps d’écrire cet article, que nous partagerons dimanche dans notre newsletter hebdo : il sera utile à bon nombre de nos lecteurs et lectrices doctorants, c’est certain ! Prenez soin de vous.

    • Merci Mathieu. J’avais regardé quelques-uns des lives sur la thèse en temps de confinement avec intérêt et je suis touchée de l’écho que l’article a rencontré grâce à votre relais, même si j’aurais préféré susciter la joie d’une expérience partagée autour d’un article comme « Pourquoi la thèse c’est génial et on en redemande ». J’espère que « le jour où je suis tombée en panne » permettra, à sa modeste échelle, d’ouvrir une discussion et surtout d’appeler à des actions afin de permettre à toutes et tous les universitaires d’opter pour un meilleur modèle de travail que celui du surmenage.

  2. Constance

    Merci de l’avoir écrit !!!!

  3. Christophe

    Merci pour cet article très sensible où l’on peut se reconnaître sur bien des points. Je ne résiste pas à valoriser déjà le positif dans tout cela : bravo docteure! En dépit de la fatigue, c’est un accomplissement.

  4. Amandine

    Félicitation pour ta thèse !

    C’est dingue comme ce que tu as écris résonne en moi..
    Etre en panne je crois que c’est exactement ce qui m’arrive ces derniers temps ! Difficile d’avancer quand ton corps et ton esprit ne le veulent plus !

  5. Anne

    Bonjour,
    C’est fou, j’aurais pu écrire les 80% de cet article. J’ai eu ma défense en ligne fin 2020, et maintenant j’essaie encore de retrouver qui je suis, où est passée la Anne moins usée d’avant la thèse, j’essaie de comprendre ma fatigue, de poser des limites, de comprendre ce que c’est une vie sans thèse, d’accepter que même si j’ai un nouveau boulot, nouveau statut hors du monde académique, l’épuisement est encore là parfois, bref, c’est compliqué. Si tu veux échanger en privé sur « l’après-thèse » (j’avais besoin de lire des témoignages là dessus, c’est comme ça que je suis tombée sur ton blog), ça me ferait plaisir – du bien je crois.

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