Lecture de Pourquoi le patriarcat, de Carol Gilligan et Naomi Snider

Je connaissais déjà Carol Gilligan pour son livre Une voix différente, mais j’ai découvert Pourquoi le patriarcat ? par le podcast Les couilles sur la table. En écoutant cet épisode (en anglais), j’ai été interpellée par l’idée qu’il y aurait un aspect de l’éducation différenciée des garçons et des filles dont j’ignorais tout.

Le livre est écrit à plusieurs voix, celle des autrices mais aussi de leurs étudiant.es. C’est un livre incarné, qui raconte le sentiment de dépossession de soi ou de deuil de relation des personnes citées ou autrices, étayé par quelques travaux de psychologie menés principalement auprès d’enfants. La thèse principale de Carol Gilligan et Naomi Snider est la suivante : le patriarcat persiste aussi en raison des mécanismes psychologiques différenciés qu’il impose aux garçons et aux filles, qui a pour conséquence l’impossibilité à nouer de véritables relations.

Cette thèse repose sur trois présupposés sur la structure du patriarcat :
1/ Certaines qualités sont perçues comme masculines et d’autres comme féminines, et les premières sont plus valorisées que les secondes
2/ Certains hommes sont élevés au-dessus des autres et tous les hommes sont élevés au-dessus des femmes
3/ Les hommes ont leur identité propre, tandis que les femmes sont idéalement sans individualité et désintéressées

De ce troisième présupposé, les autrices déduisent l’impossibilité des personnes appartenant à une société patriarcale à nouer de réelle relation avec autrui, puisque les hommes sont encouragés à faire preuve de détachement sur le plan affectif et les femmes ne peuvent pas entretenir de relation sociale si elles ne peuvent pas mettre dans la balance leur individualité. Le prix à payer à se soumettre à ces injonctions est donc important, les relations constituant un besoin essentiel pour les êtres humains. Ce prix se manifeste dans les signes de détresse psychologique que manifestent les garçons vers 4 à 7 ans (par exemple par des troubles du comportement, de l’attention et de l’expression) et les filles à l’adolescence (dépression, trouble du comportement alimentaire, …). Selon les autrices, ces troubles manifestent la résistance des enfants et adolescent-es à la perte : injonction à la perte de l’empathie pour les garçons, injonction à la perte de son affirmation de soi chez les filles.

Néanmoins, iels s’y soumettent parce que se fondre dans ce moule permet de se prémunir contre la vulnérabilité qui découle du fait d’aimer : aimer expose au risque de perdre l’être aimé, ou d’être trahi-e. Les autrices citent Adam Philips : « Quelque part en notre fort intérieur, nous associons le fait d’être aimé-e avec le fait d’être trahi, et le fait d’être trahi avec notre capacité à grandir ». Les enfants et adolescent-es apprendraient donc à faire preuve d’une forme de réserve afin de se protéger : les garçons sacrifient leurs relations intimes avec d’autres garçons au bénéfice de relations plus superficielles mais moins risquées émotionnellement et les filles sacrifiaient l’expression de leur « voix » véritable pour ne pas être rejetées. Autrement dit, iels accepteraient de renoncer à la relation véritable au profit des relations, ce qui est codé comme un signe de maturité.

Selon les autrices, lorsque la connexion est contrariée, la réponse spontanée d’un enfant est de protester, de montrer de la colère, afin de rétablir la connexion. C’est seulement lorsque la protestation n’est pas prise au sérieux par son interlocuteur-ice que l’enfant va se détacher et renoncer à rétablir la connexion. Or, le patriarcat rend la protestation face à l’injonction différenciée (insensibilité masculine, perte d’affirmation de soi féminine) inefficace et pervertit la capacité de guérison mutuelle. Ce système a d’autres effets pervers, puisqu’il conduit les garçons à adopter les comportements dont ils cherchaient justement à se prémunir (la trahison) et l’expression du mécontentement des femmes est sanctionné socialement (d’où les injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes, à qui on reproche soit leur excès d’assurance soit leur manque d’assurance). Il conduit également les femmes à négliger leur propre besoin de care : « Répondre aux besoins des autres au détriment de nos propres besoins revient à ce que les autres pourvoient à nos besoins à notre place ». Ce système a évidemment un impact sur le couple hétérosexuel, dans la mesure où il crée une forme de complémentarité sans permettre une réelle satisfaction des besoins des partenaires : selon Carol Gilligan et Naomi Snider, les femmes veulent des hommes « puissants et invulnérables » (contrairement à elles), tandis que « les femmes deviennent le réceptacle dans lequel les hommes projettent les émotions qu’ils ont refoulé ».

La deuxième partie du livre porte sur un voyage réalisé par Carol Gilligan à un congrès de femmes pour la paix et aux réflexions des autrices sur les solutions possibles (partie que j’ai trouvée un peu moins convaincante). Notons que le terme « patriarcat » est dans le livre opposé à celui de « démocratie », c’est-à-dire une organisation sociale où chacun-e peut exercer pleinement sa liberté.

C’est un livre intéressant et accessible, rendu très vivant par les témoignages qui y sont insérés. Les travaux de psychologie mobilisés pour étayer la thèse sont percutants et amenés au fur et à mesure que la réflexion progresse. Les deux voix des autrices sont clairement indiquées par la mention du prénom de la rédactrice au début de chaque passage et elles parlent non seulement en tant que chercheuses mais aussi en tant que personnes, elles mentionnent les phénomènes d’identification par rapport à d’autres filles ou femmes citées. L’argumentation de l’ouvrage est convaincante, mais on peut regretter que les autrices n’aient pas étendu le champ de leur investigation pour étayer (et peut-être aussi nuancer) les processus d’inculcation de ces dispositions psychologiques différenciées et les conséquences du mécanisme psychologique qu’elles identifient sur les relations entre adultes, dans le cadre privé, professionnel ou autre. J’ai également trouvé que la première partie comportait quelques lourdeurs et répétitions.

Pour aller plus loin

Le podcast Les couilles sur la table et sa transcription (en anglais)
Maze
Actu philosophia

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