Lecture de Reclaim, par Emilie Hache

Reclaim

C’était le 24 décembre, quelqu’un m’avait trainé dans une librairie et il a fallu que je me protège de tout ce bruit et cette agitation. Je me suis donc réfugiée au rayon sciences sociales et j’ai pris quelques ouvrages tentants en tête de gondole pour patienter. Un de ces ouvrages, c’était Reclaim, une anthologie de textes écoféministes, constituée par Emilie Hache et publiée aux éditions Cambourakis. Excellente continuité à Être écoféministe, cet ouvrage peut constituer une introduction à l’écoféminisme par les textes. Y sont réunis des textes de nature diverse (poésie, synthèse d’enquête, réflexion épistémologique, billet de blogs…), états-uniens à une exception près, qui illustrent différentes approches qui peuvent être étiquetées comme « écoféministes ». Un des textes (que j’ai trouvé des plus stimulants) justifie d’ailleurs l’absence de corpus théorique unifié par le primat donné par les écoféministes à l’action :

L’écoféminisme montre qu’il est possible de s’unir politiquement sans adopter une position unifiée ou une épistémologie totalisante. Un des thèmes récurrents de l’écoféminisme est « l’unité dans la diversité » – l’idée que la différence n’a pas à rimer avec domination. Tout comme le fait de reconnaitre des différences entre les femmes n’exclut pas pour autant les possibilités de partage d’une identité commune ni de connexion au bénéfice de la lutte conjointe pour la libération, reconnaitre les différences parmi les écoféministes n’exclut pas la possibilité de s’unifier sur la base d’une politique et de préoccupations éthiques partagées. (« L’essentialisme dans le discours écoféministe », d’Elizabeth Carlassare, p. 341)

On rencontre ainsi un texte qui justifie l’utilité féministe du culte de la Déesse, le récit d’un événement de mobilisation écoféministe majeur (la Women’s Pentagon Action), une réflexion sur l’association symbolique entre la terre et les femmes, un mode d’emploi contre l’anxiété environnementale, une enquête sur les communautés lesbiennes rurales d’Oregon… Certains textes proposent des pistes pour mener l’action. D’autres sont des réflexions sur l’écoféminisme, les apports et les limites de ces pensées (par exemple dans une approche intersectionnelle). D’autres encore illustrent la ligne directrice des pensées écoféministes, à savoir les parallèles entre exploitation de la nature et exploitation des femmes. Certains textes ont une approche très totalisante, en utilisant des catégories comme homme/femme ; d’autres soulignent la diversité des expériences entre les femmes en fonction de leur couleur de peau. Certains textes parlent d’actions « spectaculaires », d’autres de mobilisations plus modestes. Le caractère hétéroclite des textes choisis autorisent une lecture extrêmement riche : certains textes m’ont laissée froide, d’autres se sont révélés extrêmement stimulants. Par exemple, le texte « Agir avec le désespoir environnemental », de Joanna Macy, qui met le doigt sur les écoanxiétés et le sentiment de culpabilité qu’il engendre :

Admettre de la détresse pour notre monde nous ouvre aussi à un sentiment de culpabilité. Peu d’entre nous échappent à la suspicion qu’en tant que société – par l’intermédiaire d’opportunités, de modes de vie et de rêves de puissance – nous sommes complices de la catastrophe. Comment pouvons-nous nous informer sur l’augmentation de la famine, le sort des sans-abris ou la pollution, sans nous sentir en quelque façon impliqué-e-s ? Chaque matin, l’épais et instructif New York Times est produit en décimant des hectares de forêt, de même que les piles de papier que je consacre à mon enseignement, à l’écriture et à la recherche. Je soupçonne que la chemise que je porte comme le traitement de texte dont je me sers ont été tous deux assemblés dans des usines outre-mer par des jeunes femmes asiatiques sous-payés arrachées à leurs familles et à leur village pour travailler de longues heures, en dehors de toute règle de sécurité ou de protection environnementale. Même le voyage le plus « nécessaire » que j’effectue en voiture ajouté plusieurs kilos de dioxyde de carbone et de métaux lourds dans l’atmosphère déjà saturée. Il est difficile de fonctionner dans notre société sans renforcer les conditions mêmes que nous dénonçons, et le sentiment de culpabilité qui en découle rend ces conditions – et notre indignation envers elles – plus difficile encore à regarder en face.

Ce sentiment de culpabilité, je le porte en moi, comme beaucoup d’autres, et cet extrait a résonné en moi. Dans la suite du texte, l’autrice propose des solutions face au « désespoir environnemental ». De même, le texte d’Elizabeth Carlassare dont j’ai reproduit un extrait ci-dessus est une réflexion extrêmement fine sur les enjeux de l’essentialisme dans la pensée (éco)féministe et pousse le lecteur ou la lectrice à s’interroger sur son propre usage des catégories.

Ce recueil constitue donc une excellente introduction aux pensées écoféministes, dans leur diversité. Il est accessible pour un.e novice, ayant une sensibilité écoféministe (si tant est que ça ait du sens) ou pas, puisque ces textes ouvrent des perspectives de réflexion et d’action pour toute personne convaincue de la nécessité d’agir contre les inégalités entre minoritaires et majoritaires et/ou d’agir contre la pollution de notre environnement. Plusieurs textes sont à mon sens des indispensables et vont continuer à hanter mes pensées pendant quelques temps je pense. Mais même si vous, lecteur ou lectrice, ne partagez pas mon avis, ce n’est pas grave, car je gage que vous trouverez certainement votre miel dans l’un ou l’autre des chapitres de cet ouvrage.

A lire aussi :

Dame nature – résumé exhaustif de l’ouvrage
Compte-rendu d’une présentation du livre par Emilie Hache

A écouter :

L’écoféminisme : défendre nos territoires (un podcast à soi)
L’écoféminisme : retrouver la terre (un podcast à soi)
Écoféminisme et épistémologie – À partir de Reclaim d’Émilie Hache
Introduction à l’écoféminisme

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