Lecture de Être écoféministe – théories et pratiques, de Jeanne Burgart Goutal

Comme beaucoup de jeunes féministes, j’ai regardé arriver la vague de l’écoféminisme en France, dans mon cas avec une certaine perplexité. J’avais déjà entendu parler de Française d’Eaubonne en première année de master, mais je n’avais aucune idée des tenants et des aboutissants de ce courant. Et dans un sens, je ne suis pas fondamentalement plus avancée après avoir lu Être écoféministe de Jeanne Burgart Goutal, que j’ai entendue lors d’une présentation de son livre, le jour de sa sortie. Non que le livre ne soit pas excellent, loin de là. Je pense sérieusement à dessiner des cœurs dans la marge tellement il m’a plu. Le sens de ma remarque narquoise tient à un des aspects de l’écoféminisme sur lequel l’autrice insiste : il n’y a pas UNE théorie (ou une pratique) écoféministe, il y en a plusieurs (comme l’indiquent subtilement les pluriels à « théories et pratiques » dans le sous-titre).

En effet, comme beaucoup de mouvements féministes, l’écoféminisme (ou les écoféminismes) est composé de sensibilités différentes : courant spirituel, courant matérialiste, courant pacifiste, courant antispéciste, etc. C’est d’ailleurs la première difficulté rencontrée par Jeanne Burgart Goutal dans son analyse de l’écoféminisme. Philosophe de formation, elle explique s’être efforcée au début de sa recherche de constituer une cartographie des mouvances écoféministes. Or, elle se trouve rapidement confrontée à diverses difficultés, des ambiguïtés, des hybridations, des contradictions… qui rendent la démarche de classification stérile. L’autrice dégage tout de même une ligne directrice, en reprenant les mots de Greta Gaard :

Aux racines de l’écoféminisme se trouve la compréhension de l’imbrication de nombreux systèmes d’oppression, qui se renforcent mutuellement.

Plus largement, Jeanne Burgart Goutal identifie plusieurs sensibilités ou thèses partagées par les différents courants, comme le parallèle fait entre le patriarcat et la domination de la nature, l’idée que les différents systèmes de domination sont inextricablement liés (approche intersectionnelle), une injonction à repenser la « nature », le féminin et l’histoire, la croyance qu’un changement extérieur ne peut survenir sans changement intérieur. Elle souligne également que d’une manière générale, ces courants sont moins intéressés par les textes théoriques que par l’action, apporter le changement :

Les idées écoféministes n’ont pas vocation à être exactes, rigoureuses, complexes ou sophistiquées. Elles veulent produire des effets. Être efficaces et efficientes. (p. 128)

Dans la première partie du livre, l’autrice retrace une histoire de l’écoféminisme, en France, aux Etats-Unis et dans les pays du Sud. Elle souligne la diversité des thématiques et des sensibilités en fonction des contextes et des personnes, y compris en France contemporaine par des portraits de différentes écoféministes qu’elle a rencontrées. Elle rappelle également les critiques qui ont pu être adressées à ce mouvement (réactionnaire, essentialiste…), en montrant qu’elles tombent souvent à côté car les écoféministes ne cherchent pas à produire un discours scientifique (et donc démontrable) mais à mobiliser, à susciter l’action. En transition entre la première et la deuxième partie, elle clarifie sa position vis-à-vis de ce mouvement : elle-même ne « croit » pas à l’écoféministe.

Au fond, je ne suis pas sûre que les auteures de ces slogans y croient elles-mêmes ! Plus exactement, je suis pas sûre qu’« y croire » soit leur problème. Ou alors il faudrait changer radicalement de régime de vérité, transformer l’expression « y croire ». Croire, pour les écoféministes, ça ne signifie pas être convaincu mais faire advenir. (p. 132)

Cependant, elle estime qu’en s’imprégnant de ces slogans et de ces textes, elle a revêtu des « lunettes écoféministes » qui lui permis de voir dans le monde et dans les discours (y compris les textes classiques qui ont jalonnés sa formation philosophique), un ensemble de biais anthropocentrés (centré sur l’humain), androcentré (centré sur l’homme) et eurocentré. À ce titre, elle souligne la pertinence de l’écoféminisme en tant qu’outil théorique.

Dans la deuxième partie du livre, Jeanne Burgart Goutal raconte sa quête de trouver un espace de vie en accord avec l’écoféminisme, qui lui permettrait de calmer son « écoanxiété ». Elle détaille deux séjours, un chez Sylvie, une militante qui vit en quasi-autarcie dans une yourte en milieu rural français, et un dans l’organisation de Vandana Shiva en Inde. Or, loin d’y trouver l’Eden, l’autrice souligne les contraintes ou les limites de ces deux lieux écoféministes. La « libération » que vit Sylvie en refusant tout contact avec les produits de l’économie capitaliste implique qu’elle consacre son temps au travail, pour assurer sa subsistance. De même, concernant l’organisation de Vandana Shiva, l’autrice rapporte les contradictions qu’elle a relevé, sur le plan matériel : les bannières des farmers’ training (adressés aux paysans locaux) qui abordent les logos de compagnies privées européennes, la vente de produits dérivés au nom de l’organisation estampillés made in China… Autant d’éléments qui semblent aller à l’encontre du discours radical de Vandana Shiva contre le marché global.

Mais s’il s’agissait simplement de souligner les limites ou les compromissions, voire de faire le procès de l’écoféminisme, ce livre aurait moitié moins d’intérêt. Or, ce n’est pas du tout la démarche de Jeanne Burgart Goutal. Au contraire, elle explique comment le changement de regard apporté par l’écoféminisme lui a permis de comprendre que ce qu’elle percevait comme des contradictions viennent en fait d’une forme d’eurocentrisme. Tout d’abord, elle postule que la construction et le succès de l’écoféminisme (notamment en Occident) provient en grande partie de quiproquos et de malentendus nés de la circulations hasardeuses des textes entre différents contextes culturels. Elle détaille par exemple le terme de « Prakiti », qui a souvent été utilisé par Vandana Shiva pour parler de la nature, mais dont la symbolique ne renvoie pas à la nature comme opposition à la culture, mais à l’activité, la création. Plus largement, en discutant avec cette dernière, l’autrice se rend compte des incompréhensions possibles sur les termes :

Lorsqu’elle [Vandana Shiva] dit ou écrit « marché », il faut donc entendre « marché mondialisé sous le contrôle des grandes entreprises » ; « nourriture occidentale » signifie « junk food », « pensée moderne » désigne un pauvre échantillon des pires tendances au réductionnisme… (p. 278)

Sauf que ces implicites ne sont pas adressées dans ses textes ou ses communications ! Ensuite, l’autrice souligne que les activistes qu’elle a rencontré.es en Inde ne sont pas forcément dupes et peuvent jouer sur les discours en fonction du public :

Un des employés de Jagori joua sur ma corde sensible en me racontant comment il méditait des heures sur la montagne, le ruisseau, le tigre ou la fleur de lotus pour s’y « connecter ». Je l’écoutais avec des étoiles dans les yeux. Mais le soir, quand je racontais ses histoires à ma colocataire Anupama, une de ses collègues, elle me dit qu’il s’était moqué de moi, stupide étrangère ! (p. 264)

Ce qui ne signifie pas, selon l’autrice, que Vandana Shiva ne « croit » pas aux discours qu’elle diffuse, mais qu’ils peuvent être constitués d’un mélange de mythe et de réalité, dans une approche pragmatique.

Et c’est en cela que j’ai trouvé le livre de Jeanne Burgart Goutal extrêmement stimulant. Elle ne cherche pas à distribuer des points ou à produire une synthèse des différentes mouvances écoféministes. Il s’agit au contraire de montrer comment ces courants ont changé son regard, par ses lectures et surtout par les discussions qu’elle a eues avec différentes militantes, l’ont conduite à une meilleure compréhension du monde qui l’entoure en l’invitant à se décentrer et à remettre les discours dans leurs contextes et ont pu la sensibiliser à différentes actions pour améliorer le monde, dans une approche pragmatique et éventuellement empreinte de contradictions.

C’est donc un ouvrage passionnant, stimulant, très clair et bien construit, qui invite à réfléchir et à penser sa position dans le monde dans une perspective d’empathie et en évitant les écueils d’une approche binaire ou caricaturale. Chapeau.

Pour aller plus loin : présentation de l’écoféminisme

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