Lecture de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, d’Éliane Viennot

NON, LE MASCULIN NE L'EMPORTE PAS SUR LE FÉMININ ...

Depuis quelques années dans les milieux féministes, on s’interroge sur la langue et son implication dans le maintien des inégalités de sexe : suppression du Mademoiselle dans les documents officiels, féminisation des noms, écriture inclusive… L’ouvrage d’Éliane Viennot, publié chez iXe, constitue un vrai petit manuel d’autodéfense féministe pour mettre en évidence que oui, la langue française est sexiste et que non, il n’en a pas toujours été ainsi.

La thèse de l’autrice, professeure de littérature française de la Renaissance, est que

le « sexisme de la langue française » ne relève[…] pas de la langue elle-même, mais des interventions effectuées sur elle depuis le XVIIème siècle par des intellectuels et des institutions qui s’opposaient à l’égalité des sexes. (p. 10).

Il ne s’agit donc pas, écrit-elle, de féminiser la langue, mais de mettre un terme à sa masculinisation. Loin d’être un enjeu secondaire ou un accident, elle montre que cette opération de masculinisation a été délibérée et politique, en articulation avec des transformations sur le plan social et légal visant à mettre les femmes dans une position sociale d’infériorité.

Au début de ce siècle, les métiers et fonctions ont leur déclinaison féminine et masculine, comme demandeur/demanderesse ou procureur/procuratrice. Il s’agit moins de marquer le féminin en tant que tel que la différence de sexe, l’idée d’un terme « neutre » qui serait employé indépendamment de la personne désignée est étrangère pour ces contemporains. Or, quelques siècles plus tard, des auteurs commencent à défendre l’abandon de certaines formes féminisées, comme philosophesse, peintresse, médecine ou autrice. Au XIXème siècle, l’opération est un succès, comme ne témoigne la première édition de la Grammaire nationale de Louis-Nicolas Bescherelle (1834) qui écrit :

Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeure, graveuse, compositrice, traductrice, etc., mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. (p. 38)

Et la boucle est bouclée. De même, du côté des accords, la règle est passée d’un accord de proximité (on accorde avec le nom le plus proche dans la phrase, par exemple « Ce peuple a le coeur et la bouche ouverte à vos louanges ») à la fameuse règle du « masculin l’emporte ». L’autrice aborde également la question des pronoms, du genre des mots, des titres…

L’autrice conclut par les enjeux actuels concernant la langue, en soulignant que la féminisation des noms de fonctions, de métiers et de responsabilités ou l’accord de proximité ne sont pas des néologismes ou des barbarismes absurdes, mais permettent de renouer avec la logique de la langue.

Ce livre est très clair et accessible : il s’agit d’une synthèse à destination des néophytes (dont je suis) plutôt qu’un ouvrage plus exhaustif de linguiste. Il permet aussi de mettre en évidence que dire aux (pro-)féministes qui militent pour des transformations de la langue qu’iels se « trompent de combat » est idiot. En effet, transformer la langue est un des moyens de transformer la société, comme en témoignent les opérations de masculinisation de la langue menées à la fin du XVIIème siècle et par la suite. Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Maria Candea et de Laélia Véron, le français est à nous.

A lire sur cet ouvrage :
Travail, genre et sociétés
Le poing
L’ourse bibliophile
Entretien avec l’autrice sur Nonfiction

A écouter : le podcast Parler comme jamais, de Laélia Véron

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