Comprendre le paradoxe du nouveau père : le congé maternité comme cause des inégalités parentales

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Les inégalités au sein des couples hétérosexuels avec enfant(s) concernant la répartition du travail parental sont bien connues. Il convient à présent d’en étudier les causes. Plusieurs éléments bien connus donnent des pistes pour expliquer l’origine de ces différences. Fondamentalement, tout un ensemble de mécanismes sociaux s’articulent pour assigner la charge des enfants aux mères. Ça commence dans l’enfance, avec une éducation différenciée en fonction du sexe de l’enfant, qui concourt à encourager le développement de qualités et de compétences « maternantes » chez les enfants assignées fille à la naissance : attention aux autres, calme, capacité à communiquer, attention portée aux émotions et sentiments… Plusieurs jouets marqués comme étant « pour les filles », comme les poupons notamment, confortent cette assignation. Ça continue à l’âge adulte, du fait de représentations culturelles qui associent intérêt pour les enfants et capacité à s’en occuper aux femmes, que ce soit dans les fictions où les femmes sont souvent représentées en relation avec leurs enfants (ou leur absence d’enfant), dans les stéréotypes culturels qui voudraient que les femmes aient une « horloge biologique » et un « instinct maternel », dans les rôles sociaux proposés aux femmes (mère au foyer), dans les anticipations des employeur.euses qui s’attendent à ce que les femmes mettent leurs carrières entre parenthèse lors de l’arrivée de leur premier enfant, dans les représentations des professionnel.les de l’enfance qui s’adressent en priorité aux mères, etc. Bref, les femmes sont un peu plus préparées à être mère que les hommes à être pères, par deux mécanismes :

  • L’éducation qu’on donne aux petites filles les dote de qualités et de compétences compatibles avec le rôle de pourvoyeur.euse de soins
  • Les femmes sont supposées être plus intéressées que les hommes par les enfants, si bien qu’elles sont plus susceptibles d’être familiarisées avec les enfants avant de devenir mères (que ce soit parce qu’elles ont été amenées à s’occuper d’enfants dans leur famille, dans leur emploi ou un petit boulot, mais aussi de recevoir des conseils en matière d’éducation ou de soins des enfants

Si vous voulez une analyse un peu plus systématique, je vous conseille de consulter ce rapport : Les arrangements conjugaux autour des modes de garde : arbitrages sous contraintes et effets de socialisation.

Mais ces socialisations différentes ne suffisent pas à elles seules à expliquer les inégalités entre pères et mères. En effet, les pères sont souvent amenés à revoir leurs projets d’implication dans le travail parental à la baisse après la naissance de l’enfant. Si l’activité professionnelle joue évidemment un rôle déterminant, elle ne suffit pas à elle seule à expliquer les différences entre pères et mères. Pour l’illustrer, je vous renvoie à l’article précédent où j’analyse les propos de Martin sur sa paternité. Il estime que lui et sa conjointe « tendent vers le 50/50 » concernant la prise en charge de leur fille depuis que Martine a repris le travail, pourtant il reconnait qu’il y a plusieurs tâches parentales qu’il ne sait pas faire ou qu’il préfère confier à d’autres femmes, contrairement à Martine. Or, Martin a aussi donné un élément d’explication sur lequel je n’ai pas encore rebondi : selon lui, le congé maternité « crée, favorise la relation, la fusion » entre la mère et l’enfant.

Je laisse volontiers à Martin la paternité de cette idée de « fusion » mère-enfant, parce que selon moi ce n’est pas vraiment ce qui est à l’œuvre, ou du moins pas seulement. Bien évidemment, s’occuper d’un enfant, cela ne nécessite pas seulement de l’aimer ou du moins d’avoir une relation positive avec lui. Ça demande aussi des compétences techniques concernant certains soins, comme le fait de donner le bain, préparer un biberon, changer une couche… Ces gestes peuvent sans doute être largement appris « sur le tas », mais comme à peu près n’importe quelle activité humaine, cela ne s’improvise pas pour autant. Autres connaissances très utiles pour s’occuper d’un enfant, ce sont des savoirs génériques sur les enfants, comme des astuces pour obtenir la coopération de l’enfant ou plus largement des méthodes pédagogiques ou des philosophies éducatives. Mais j’argumenterai que le type de connaissances le plus utile pour s’occuper d’un enfant, ce sont des savoirs temporels : savoir à quel moment un enfant peut/doit faire une chose (en fonction de son âge, de ses capacités propres, du jour, du moment de la journée, de l’état de santé ou de fatigue de l’enfant, etc.), s’adapter au tempo de l’enfant pour réaliser une activité et développer les compétences émotionnelles adéquates, etc.

Or, ces connaissances sont généralement acquises par les mères pendant le congé maternité, puisque pendant cette période, si elles ne les apprennent pas, elles ne seront pas en mesure de s’occuper de leur enfant. Or, les pères n’ont pas de période équivalente à celles des mères où ils seraient seuls responsables de l’enfant (donc en l’absence de leur conjointe, pendant une période de temps prolongée). Cette différence de connaissances et de compétences, qui sont largement apprises sur le tas et donc sont difficiles à transmettre ou à enseigner, conduisent à une polarisation croissante dans les compétences parentales des pères et des mères : à mesure que le congé maternité progresse, les mères deviennent de plus en plus aptes à identifier le besoin de l’enfant à un moment T et à savoir comment y répondre et de la manière la plus efficace. Elles développent également des capacités d’anticipation concernant le rythme de l’enfant et donc peuvent mieux s’organiser en parallèle de l’enfant. Plus la mère devient apte à s’occuper de l’enfant, moins le père l’est relativement parlant. Cette différence d’aptitudes peut amener les pères à se désengager des activités de soins de l’enfant ou bien à se positionner en « aidant » de la mère, c’est-à-dire qu’ils prennent en charge les activités parentales sous supervision de la mère, qui leur indique ce qu’il faut faire, comment il faut le faire ou quand il faut le faire.

Qu’est-ce qui me permet de m’exprimer en termes si généraux, en dehors de ma lecture de l’ouvrage de Bonnie Fox à qui le paragraphe précédent doit beaucoup ? C’est là où les pères en congé parental à plein temps que j’ai étudiés deviennent intéressants. En effet, ces pères (contrairement à la majorité des hommes) se sont trouvés dans une situation similaire à celles des mères en congé de maternité (avec un enfant légèrement plus âgé), puisqu’ils étaient généralement seuls avec leur enfant pendant les journées de semaine. Interrogés sur cette expérience, les hommes que j’ai rencontrés opposaient souvent le « début » du congé où ils étaient « débordés » et la suite, où ils avaient réussi à s’organiser. Or, ce qui avait changé, c’est qu’ils connaissaient mieux le rythme circadien (veille/sommeil) de leur enfant et plus largement qu’ils arrivaient mieux à identifier les moments où leur enfant était fatigué, avait envie de jouer, avait faim, etc. De même, certains pères expliquent avoir développés plusieurs compétences temporelles pendant cette période, comme le fait d’être « multi-tâches » ou avoir appris à organiser leurs journées.

Au regard de ces éléments, il me semble qu’il ne faut pas négliger l’importance des modalités des congés périnataux dans l’ampleur des inégalités hommes-femmes en matière de travail parental. Dire que les femmes ont un « instinct maternel » ou qu’il y a une « fusion » entre la mère et l’enfant, c’est nier le caractère acquis (et non inné) du parentage. La capacité à identifier les besoins d’un enfant au moment où il les exprime, anticiper ses futurs besoins et développer les stratégies ou réaliser les actions pour y répondre au mieux apparait dans mon enquête comme quelque chose qui s’apprend sur le tas, au contact de l’enfant, quand le parent est en situation d’être seul responsable de temps pendant une période de temps prolongée (plus d’une heure ou deux en tous cas). À ce titre, réformer les congés périnataux pour rendre obligatoire ou du moins facilement accessible (en termes d’acceptabilité sociale et en termes financiers) un congé de paternité/du second parent qui serait consécutif au congé de maternité et d’une durée équivalente à ce dernier apparait un moyen privilégié pour permettre une plus grande égalité dans la répartition du travail parental entre les conjoint.es dans les couples hétérosexuels.

Au sujet du congé maternité : Les vacances, de la dessinatrice Emma

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