Le paradoxe du nouveau père – l’écart entre les représentations et les pratiques

Précédemment : Les éternels « nouveaux pères »

Une manière simple d’expliquer le paradoxe entre le sentiment d’implication dans la paternité des hommes contemporains et la moindre part de tâches parentales qu’ils assument (pour le dire plus rapidement, le décalage entre les représentations et les pratiques) : dans le premier cas, on procède à une comparaison intra-sexe et dans le deuxième cas à une comparaison inter-sexe. Vous voilà bien avancé.

En fait, quand on parle de « nouveaux pères », on ne dit pas que les hommes sont impliqués dans l’absolu dans la paternité, il s’agit plutôt de dire qu’ils sont plus impliqués que les pères des générations précédentes. En effet, implicitement, selon une contre-image d’Epinal, les pères « de l’ancien temps » sont appréhendés comme distants, peu présents et peu intéressés par la vie quotidienne de leurs enfants… C’est-à-dire tout ce que les pères contemporains ne veulent pas être. Cette opposition intérieure se manifeste par exemple dans l’enquête de l’UNAF Être père aujourd’hui. Les hommes interrogés y étaient invités à dire s’ils élèvent leur(s) enfant(s) de la même manière que leur père était avec eux ou non : une grande majorité d’entre eux déclare élever ses enfants de manière plutôt différente (48%) ou totalement différente (38%). Lorsqu’ils détaillent en quoi consistent les différences, ils mettent largement en avant leur volonté d’être plus présents pour leurs enfants, et dans une moindre mesure d’être plus à l’écoute et plus proches de leur progéniture. Or, les répondants de l’enquête décrivent leurs pères comme peu ou pas impliqués, notamment en ce qui concerne les tâches quotidiennes (67%). C’est un peu moins le cas concernant l’éducation (46%) ou les loisirs (56%). À ce titre, le sentiment d’implication des « nouveaux pères » parait découler d’une comparaison intra-sexe : dans la mesure où les pères seraient pensés par défaut comme peu impliqués (d’où la dénonciation des « pères absents »), il suffirait d’en faire un peu plus que d’autres hommes (son propre père, des pères de l’entourage) pour se sentir « nouveau père ».

Or, lorsque des sociologues ou des féministes dénoncent le modèle du « nouveau père » comme un mythe, iels ne procèdent pas à une comparaison intra-sexe mais à une comparaison inter-sexe. En effet, quand on compare le volume ou la durée du travail parental des pères et des mères, on constate des écart importants et persistants entre les deux sexes. Le même procédé est à l’œuvre dans la perception des tâches ménagères, d’ailleurs, comme le rappelle par exemple Titou Lecoq.

Ensuite, l’appellation « nouveau père » permet de regrouper sous une même étiquette des situations très différentes. Si on en croit l’enquête Être père aujourd’hui et c’est ce que je trouve aussi dans les 80 entretiens que j’ai menés avec des pères, il y a un relatif consensus parmi les pères d’aujourd’hui pour dire qu’un bon père est « présent », un terme qui est souvent employé pour qualifier le « bon » père. Or, d’un homme à l’autre, en fonction du modèle paternel hérité, de ceux des pères proches de lui, du rapport de cet homme au travail rémunéré, etc., le contenu donné au terme « présent » varie grandement. Je pense par exemple à Denis*, un des hommes que j’ai rencontrés dans mon enquête. Il est visiblement gaga de son fils qui a un an et demi au moment de l’entretien, dont il me parle avec beaucoup de chaleur. Technicien informatique, il a des journées de travail étendues parce qu’il travaille loin de son domicile : il part de chez lui à sept heures et demi et rentre vers vingt heures. Il me dit d’ailleurs qu’il a pensé travailler en indépendant en partie pour passer plus de temps avec son enfant. Je lui demande « Tu regrettes de ne pas passer plus de temps avec ton fils ? », persuadée qu’il va me raconter quel déchirement cela représente pour lui de devoir consacrer autant de temps dans sa journée au travail. Pourtant, à ma grande surprise, il me répond :

Ça va, c’est correct ! Parce que le weekend, on se rattrape, et le soir, mine de rien, de 20 heures au coucher, je profite beaucoup de lui, donc j’ai pas trop le sentiment de ne pas le voir évoluer, de ne pas trop le voir grandir… Surtout que ma femme [qui est mère au foyer] des fois m’envoie des photos de lui dans la journée [rire]. Non, je n’ai pas le sentiment de ne pas avoir assez de temps avec lui.

Pour Denis, être suffisamment présent, c’est passer une heure avec son fils tous les soirs de semaine et le weekend avec lui. Au final, le contenu donné à l’expression « être présent » pouvait aller suivant les pères de « un déjeuner en tête-à-tête avec chaque enfant pour son anniversaire » (des pères de familles nombreuses qui se décrivent comme « plutôt traditionnels ») à « passer une heure en tête-à-tête avec mon enfant après la sortie de l’école ».

Enfin, cet écart entre représentations et pratiques de paternité s’explique peut-être tout simplement par le fait qu’on n’observe pas les mêmes critères dans les deux cas. Se sentir « impliqué » dans la paternité ne passe pas forcément par une implication dans les tâches quotidiennes de soins. Ce sentiment d’implication pourrait notamment prendre la forme d’une attention portée à l’éducation des enfants ou un souci de s’assurer du bon déroulement de leur scolarité. Or, ces « charges mentales » ne sont pas nécessairement des choses qui prennent du temps en tant que tel (et à plus forte raison quand les enfants sont encore en bas-âge), il s’agit plutôt d’une forme de vigilance et une capacité à intervenir au bon moment.

Au final, les différentes pistes d’explication que j’ai apportées pour élucider la différence entre les représentations et les pratiques en matière de paternité tient à un simple élément : quand on regarde les représentations on compare des pères, et quand on regarde les pratiques on compare des pères et des mères. Et pour illustrer cela, quoi de mieux qu’un cas pratique ? Vous pourrez trouver un portrait d’un « nouveau père » typique dans le prochain article.

Sur le même sujet : Pères encensés, mères épuisées

*Le prénom a bien sûr été changé.

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