Pourquoi prendre un congé parental quand on est un homme

Prendre un congé parental à plein temps ne va pas de soi. Certes, les pères en couple hétérosexuel qui ont effectivement pris un congé parental mentionnent souvent des discussions avec leur conjointe pendant la grossesse sur les différents modes d’accueil de l’enfant. Pour ces couples, le congé parental du père semble envisagé comme une option du « répertoire » comme les autres. Certains pères se disent d’ailleurs surpris de l’étonnement que leur congé a suscité dans leur entourage. Cependant, quand on compare le discours des pères et des mères qui ont pris un congé sur leur décision, on remarque que les mères se justifient beaucoup moins à ce sujet. Interrogées à ce sujet, elles disent qu’elles en avaient envie et puis voilà. À l’inverse, les pères mentionnent fréquemment un faisceau de raisons qui les ont conduits à prendre ce congé.

Je ne dis pas que le congé est plus « réfléchi » quand il est pris par un père que par une mère, mais simplement que les pères interrogés en parlent plus longuement. Cela peut être lié aux rôles différents attribués aux pères et aux mères dans la parentalité. Pour une femme, passer du temps avec ses enfants est supposé être « naturel » pour une « bonne mère ». Les mères en congé parental disent d’ailleurs que leur décision de prendre le congé a suscité peu de réactions dans leur entourage. À l’inverse, il est probable que les pères en congé parental aient été amenés à expliquer maintes et maintes fois pourquoi ils ont pris un congé parental.

La raison la plus souvent mentionnée par les pères, c’est l’envie de passer plus de temps avec les enfants. Dans certains cas, ce sont des pères qui se présentent comme déjà très impliqués dans l’organisation de la vie quotidienne et dans celle de leurs enfants, et qui souhaitent l’être encore plus. D’autres pères expliquent qu’ils avaient l’impression d’être trop souvent « absents » de la vie de leurs enfants et qu’ils voulaient changer les choses. Si ce résultat peut sembler trivial (prendre un congé parental pour passer plus de temps avec ses enfants, quel scoop !), il ne l’est pas tant que ça : le congé parental est un dispositif qui en soi n’impose pas un usage particulier du temps. Il n’y a aucune obligation qui pèse sur un parent en congé parental de consacrer effectivement ses journées à s’occuper de ses enfants. De fait, quelques-uns des pères interrogés ne gardent pas leurs enfants en journée parce que ces derniers sont gardés en crèche. Ces hommes utilisent le temps du congé pour réaliser des projets (souvent professionnels). Cependant, ils expliquent souvent être plus présents dans la vie familiale depuis qu’ils ont pris un congé qu’avant. Il semble de facto difficile de justifier de prendre un congé parental pour faire autre chose que de s’occuper de ses enfants.

Ensuite, près de la moitié des pères mentionnent une forme de lassitude professionnelle, aiguë (burn out, conflits avec ses collègues ou ses supérieur.es) ou sourde (sentiment d’avoir fait le tour de son emploi précédent). Ce type d’argument, beaucoup plus fréquent chez les pères que chez les mères en congé, interroge : dans quelle mesure un père ne peut être autorisé ou se sentir autorisé à prendre un congé parental que si le travail se passe mal ? S’agit-il d’une stratégie pour rendre la prise du congé, compréhensible aux yeux d’autrui ? Dans quelle mesure le congé est un moyen de se replacer plus largement dans l’emploi ? Le congé parental et la paternité sont-ils des moyens de regagner de l’estime de soi en quittant un domaine où cette dernière est dégradée (le travail) pour en rejoindre un autre qui permettra de se valoriser (la parentalité) ?

Dernier élément saillant, le fait que la conjointe est présentée comme indisponible pour prendre un congé parental à ce moment-là. Qu’elle soit décrite comme indisponible de manière pérenne (elle gagne plus, elle adore son travail, elle n’a pas le tempérament pour rester à la maison avec les enfants… Ce sont des arguments qui sont généralement mentionnés par les pères que j’ai rencontrés) ou plus ponctuelle (au moment de la naissance, elle était malade ou elle venait de commencer un nouveau travail, ce qui l’empêchait de prendre un congé parental à ce moment-là). Interrogés à ce sujet, les pères ont presque toujours une réponse à fournir pour expliquer que leur conjointe n’ait pas pris de congé parental, alors que les mères en congé parental sont parfois désarçonnées par la question et d’une manière générale elles affirment que la question ne s’est pas posée pour leur conjoint.

Notons enfin l’importance d’avoir un « projet » (autre que s’occuper des enfants) pour les pères : presque tous les hommes qui ont pris un congé parental expliquent avoir voulu profiter du congé pour faire quelque chose, que ce soit construire une cabane dans le jardin ou opérer une reconversion professionnelle. À l’inverse, les mères déclarent le plus souvent avoir pris un congé « juste » pour s’occuper des enfants. Là encore, on peut l’expliquer de plusieurs manières : ces projets pourraient être une manière pour les hommes de se sentir autorisés à prendre un congé parental, alors que les mères n’auraient pas besoin de (se) justifier leur désir de passer plus de temps avec les enfants. Une des mères interrogées est d’ailleurs revenue sur cette question par mail en affirmant que « [des projets,] on en a plein » mais « [qu’]on est obligé d’y renoncer ». Il est possible aussi que les mères, qui ont été en congé maternité avant d’être en congé parental, aient eu davantage conscience que les hommes de leur temps disponible pendant le congé.

Qu’en conclure ? Tout d’abord, bien que les pères et les mères en congé parental mobilisent les mêmes types d’arguments pour justifier de leur prise d’un congé parental, l’ordre à laquelle iels les mobilisent diffère : les hommes mentionnent d’abord les arguments liés à leur travail, puis des arguments liés à la vie familiale, et inversement pour les mères. Ensuite, ces différences peuvent être le signe d’un investissement différent du congé en fonction du sexe, mais aussi d’un effet d’entretien. En effet, les personnes que j’ai rencontrées pourraient se justifier différemment en fonction de ce qui est jugé « normal » pour une femme ou pour un homme respectivement. Enfin, aussi pertinent que ce soit de regarder les raisons que les individus se donnent, cet article réduit la prise du congé parental à un choix individuel ou conjugal, alors que la prise de cette décision s’inscrit en réalité dans un contexte plus large : possibilités législatives et indemnisation, cultures professionnelles ou d’entreprise qui facilitent ou empêchent la possibilité de se projeter dans la prise d’un congé parental, sécurité de l’emploi ou précarité qui peuvent jouer un effet protecteur ou dissuasif, etc.

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