Lecture de Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes, de Gloria Steinem

Couverture du livre Actions scandaleuses et rebéllions quotidiennes

Comme beaucoup de féministes françaises, j’ai découvert Gloria Steinem par Mona Chollet. J’ai donc lu avec beaucoup d’intérêt la traduction récente de ses textes en français, une compilation d’articles, forcément hétéroclites. L’autrice se justifie d’ailleurs de ce format dans un chapitre introductif, dans la première partie « les leçons de l’expérience » : elle y décrit sa vie « d’organisatrice itinérante » toujours « sur la route« , privilégiant la participation à des collectifs et des « petits écrits » (« un ensemble de lettres de collecte de fonds, de canevas de discours jetés sur le papier, de déclarations rédigées pied à pied à la naissance de telle ou telle nouvelle coalition, de préfaces  des livres écrits par d’autres ») à la rédaction d’un essai plus formel. A ce titre, je ne vais pas me lancer dans un résumé des propos de Steinem, mais simplement donner une vue d’ensemble des différents chapitres. L’ouvrage réunit plusieurs types d’articles : des reportages (notamment celui sur l’emploi de Bunny pour Playboy), des portraits, des synthèses, des récits à la première personne, des expériences de pensée.

Le premier article reproduit porte sur le travail de Bunny dans un club Playboy, que Gloria Steinem a exercé quelques jours. Elle y décrit les annonces publicitaires mensongères (notamment en termes de salaire), les mauvaises conditions de travail des employées et bien sûr les pratiques éthiquement douteuses (comme l’examen gynécologique obligatoire préalable). Le travail de Bunny en tant que tel ne semble pas significativement différent d’autres emplois marqués comme des « petits boulots féminins », comme hôtesse d’accueil, si ce n’est par l’intensité de la pénibilité : l’apparence et l’attitude (qui doit bien sûr être souriante et pleine d’entrain) des Bunnies sont strictement contrôlées, les tenues sont trop petites et blessent la peau, les talons sont trop hauts et gonflent les pieds, les soirées de service sont longues (huit heures consécutives avec une demi-heure de pause considérée comme du temps « personnel » et non-rémunérée), en station debout et éventuellement dans le froid pour les prépposées au vestiaire, et bien sûr impossible d’échapper à la « drague lourde »/harcèlement sexuel de la part des clients du club. Gloria Steinem ne manque pas de souligner l’écart entre les sommes promises dans les annonces de recrutement et les gains réels des Bunnies, dont les pourboires (pour celles qui servent en salle) sont largement ponctionnés par la maison.

Les chapitres suivants sont consacrés à des reportages menés auprès d’hommes politiques qu’elle a suivis en campagne, puis à une réflexion sur la notion de sororité et sur ce que partagent les femmes, puis elle rend compte d’une réunion d’anciennes de son université où le cortège des alumni a été l’occasion de créer une communauté entre femmes féministes avant que ne se déploie le témoignage intitulé « la chanson de Ruth (qu’elle n’a pas pu chanter) ». Cet article, très personnel, décrit la vie de la mère de Gloria Steinem comme ayant été broyée par les inégalités hommes-femmes : forcée de renoncer à son activité professionnelle après son mariage, Ruth a peu à peu sombré dans la dépression et l’angoisse suite à une série d’événements que l’autrice retrace. Aucun n’est extraordinaire en soi, et c’est justement ce qui fait la force de ce récit : selon la narratrice, Ruth n’a jamais pu « vivre sa vie » en raison des normes et des injonctions sociales qui pesaient sur les femmes, et cela lui a coûté son équilibre mental ; bien qu’elle ait pu regagner un peu d’autonomie et de joie à la fin de sa vie, grâce au soutien de ses filles, des amies qu’elle s’est faite et d’un emploi à mi-temps.

Dans la deuxième partie « autres découvertes fondamentales », Gloria Steinem explore certaines de ses réflexions ou expériences marquantes : le poids des mots pour accompagner le changement ou au contraire maintenir un ordre social inégalitaire (qui fait écho aux débats récents sur l’écriture inclusive), la découverte d’une sororité soudée par la nudité féminine à l’occasion d’un voyage féministe, l’exclusion des femmes du travail rémunéré, l’articulation entre classe sociale et rapport au temps. Il y a aussi des articles de synthèse : le différentiel d’accès à la parole entre les hommes et les femmes, la manière dont les normes sociales en matière de nourriture sont sexistes, l’exclusion des femmes des « réseaux » professionnels, sur la violence de l’industrie pornographique. Ces articles ne recèlent pas forcément des révélations pour les personnes un peu familières des pensées féministes, mais elles recèlent de formulations ou d’idées parfois frappantes ou stimulantes ; et constituent sans doute un point d’entrée intéressant pour une personne qui connait peu ces thématiques.

Dans la partie suivante, Gloria Steinem fait le portrait de « cinq femmes » : Marilyn Monroe, Patricia Nixon, Linda Lovelace, Jackie Kennedy et Alice Walker. Celui de Jackie Kennedy décrit une femme qui a reconquis sa vie privée et personnelle après l’assassinat de son mari. Enfin, dans « politiques du changement », l’autrice décrit la première Conférence nationale des femmes, rend compte des pratiques de mutilations génitales, dénonce le rapprochement rhétorique inacceptable fait par certain-es militant-es « pro-vie » entre les camps de concentration nazis et les centres d’IVG, écrit l’inimitable fiction « si les hommes avaient leurs règles« … Le dernier chapitre, « encore si loin de la rive », dresse le bilan des victoires, des leçons et des chantiers encore ouverts d’une décennie de féminisme de la seconde vague et propose une révolution, mode d’emploi, à pratiquer chez soi, par des actions de « rébellions du quotidien » :

  • Exiger une augmentation bien méritée, ou, dans le cas des hommes ou des personnes blanches, décliner une promotion indue mais refusée à d’autres en raison de leur sexe ou de leur appartenance ethnique
  • Dénoncer les blagues ou les propos misogynes avec la fermeté généralement réservée aux insultes basée sur la religion ou la race
  • S’entretenir personnellement avec un politicien pou le convaincre de soutenir une mesure d’égalité ou pour le remercier de son engagement
  • Repenser l’organisation d’une maison pour chaque occupant soit responsable de son espace, mettre en place des tours de ménage pour la cuisine, la salle de bains et les autres pièces communes

Cette liste, qui n’est qu’une échantillon de l’originale, est à l’image du livre de Gloria Steinem : ce n’est pas un système, pas une démonstration, c’est une mosaïque d’observations, d’expériences, de remarques et de propositions concrètes, fermement tournées vers la création de communautés, vers l’action et vers la transformation du quotidien afin de parvenir à une société plus juste et plus égalitaire. Ce bilan est complété par la préface à la seconde édition (en version originale) de l’ouvrage, publiée à la fin, où l’autrice fait le bilan des écrits publiés, des changements survenus et des continuités.

Actions scandaleuses et rébellions quotidiennes n’est pas un livre qui se résume, ni sans doute qui se lit d’une traite. Au contraire, il invite à une lecture-promenade, à se plonger dans un article au titre évocateur et à réfléchir aux enseignements qui peuvent être tirés des portraits et des expériences relatées, non comme une maxime universelle, mais comme l’occasion de tirer quelques enseignements de ces récits et peut-être élaborer sa propre rébellion du quotidien.

Autre lecture du livre : Synchronicité et Sérendipité

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