L’allongement du congé paternité pour sauver le monde ?

Source image : France Culture

Dans cet article, je ne parlerai que des couples hétérosexuels qui ont eu un ou des enfants suite à une grossesse de la mère.

La fête des pères a été l’occasion de remettre sur le tapis la question de l’allongement du congé paternité. L’idée semble plutôt populaire : le magazine Marie Claire a publié une tribune dans ce sens pour le 8 mars, présenté comme un « puissant outil de réduction des inégalités entre les femmes et les hommes », et c’est également le cas du média Le Paternel, 20 minutes publie les témoignages de parents « désemparés » par le faible nombre de jours de congé,… Idem du côté des statistiques : 63% des 18-24 ans souhaiteraient un allongement de ce congé. Bref, l’idée semble faire consensus.

Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que je lise un thread d’Ovidie qui critique la défense une peu candide de l’allongement du congé paternité comme baguette magique contre les inégalités : inefficacité quant à l’objectif affiché (à savoir permettre un plus grand engagement des pères dans la parentalité), influence potentiellement délétère sur les femmes victimes de violences conjugales, préférence possible des mères pour la solitude et le calme après l’accouchement. Elle pointe le risque que l’allongement du congé se retourne finalement contre les femmes.

En tant que féministe TM travaillant sur les pères en congé parental, je ne me suis jamais posé la question d’un effet potentiellement négatif du congé paternité. Au contraire, partant du principe qu’il était par définition trop court pour avoir de réels effets, et en me basant sur ce que j’ai pu constater auprès des pères en congé parental, je pensais qu’un allongement du congé paternité est un minimum pour permettre un peu d’égalité parentale. Certes, je ne suis pas naïve au point de partir du principe que cet allongement va permettre mécaniquement une société libérée du sexisme, et je suis sceptique concernant l’hypothèse que la majorité des pères ne demanderaient qu’à s’investir davantage dans la paternité, si seulement on leur en laissait l’opportunité (ce qui était un argument avancé par le gouvernement pour la réforme du CLCA en 2014, dans le cadre de la loi sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes). Je rejoins totalement Ovidie quand elle écrit que les pères qui ne veulent pas s’occuper des nourrissons ne le feront pas, congé paternité ou pas. Et inversement pour ceux qui veulent s’impliquer. A ce titre, je pense qu’Ovidie a raison de rappeler qu’il y a une part d’angélisme à agiter le congé paternité comme la solution aux inégalités hommes-femmes : comme absolument toute mesure, elle ne suffira pas à bouleverser le système des inégalités de genre.

Et donc ça me questionne quant aux objectifs du congé paternité. Il me semble qu’on peut défendre cette mesure au nom de deux principes (pas forcément contradictoires) :

  • Un principe matro-centré : accoucher et s’occuper d’un nourrisson est épuisant et la mère aurait besoin d’aide dans cette période post-natale pour la soulager, et tant qu’à faire la personne la plus indiquée pour ce faire est le partenaire de la mère.
  • Un principe paterno-centré : un congé paternité plus long permettrait au père d’apprendre à connaitre l’enfant, à s’occuper de lui, et paf ça fait des chokapics égalitaires.

Or, derrière une convergence apparente entre deux types d’arguments, ils militent pourtant pour deux congés différents : dans le premier cas, on milite pour un congé paternité pris en même temps que le congé maternité, dans le deuxième on défend un congé paternité consécutif au congé maternité (pris seul, donc). Je ne sais pas trop quoi penser du premier type de congé, mais il me semble que c’est plutôt celui-là qu’Ovidie cible dans une partie de ces critiques. D’après ce que j’ai pu observer chez les pères que j’ai interrogés et les pères en congé parental à l’étranger, le deuxième type de congé a des effets positifs en termes de prise de responsabilité parentale par les pères. Mais j’ai aussi conscience qu’il y a un biais de sélection important : les concernés sont des hommes qui ont effectivement fait la démarche de prendre un congé parental, il ne s’agit donc pas de pères lambdas. De même, le fait que les couples où le père a pris un congé paternité partagent davantage les tâches que ceux où le père n’a pas pris de congé parental ne signifie pas qu’en rendant le congé paternité obligatoire, les inégalités domestiques vont disparaître comme par enchantement. Cela dit, il peut être un des leviers de changements pour des hommes aux yeux desquels leur bébé n’est pas fondamentalement un alien repoussant et la responsabilité exclusive de leur conjointe.

L’avantage de la demande d’allongement du congé de paternité, c’est qu’elle est dans l’air du temps, en accord avec ce sur quoi la majorité est à peu près d’accord sur ce que doit être l’égalité parentale : tant qu’on ne creuse pas trop, l’idée que la mère et le père doivent tous les deux être impliqués dans l’éducation de leurs enfants et être présents pour eux fait relativement consensus (notamment parce que ce qui est mis derrière « impliqué » ou « présent » est très différent d’un parent à l’autre). Elle entre dans l’espoir d’un changement goutte-à-goutte de la société : puisque les inégalités liées au genre sont systémiques, les modifications apportées à différents rouages participant à ces inégalités permettraient, petit à petit, de réduire les inégalités.

Mais cette conception du changement repose sur l’hypothèse que les pères, en tant que groupe, peuvent changer. Et c’est ce sur quoi Ovidie met le doigt : est-ce qu’on est sûres que les hommes peuvent changer ? Or, si je regarde les transformations de la paternité sur les quarante dernières années, la réponse à cette question dépend principalement de si on regarde le verre à moitié vide ou à moitié plein. Si on est optimiste, on va mettre en avant le fait que la culture de la paternité a évolué dans le sens d’une plus grande implication des pères dans les tâches parentales du quotidien, notamment pour les plus jeunes. Et donc on se dira que la culture a un peu d’avance sur les pratiques. Si on est pessimiste, on soulignera que les pratiques ont peu évolué et que les pères continuent à en faire beaucoup moins que les mères auprès des enfants. Et donc on se dira que les « nouveaux pères » sont une arnaque.

En complément du thread d’Ovidie, l’Epervier postule qu’il serait peut-être plus pertinent (si l’objectif du congé paternité est d’aider la mère) est de laisser la mère décider de la personne qui sera bénéficiaire du congé « paternité » (ou plutôt d’accompagnant.e dans ce contexte). Cette revendication se place dans une représentation de la société où les hommes, en tant que groupe, n’ont pas forcément envie/vocation à prendre en charge les jeunes enfants, et où les femmes auraient intérêt à s’organiser entre elles. Peut-être. Il me semble difficile de faire entendre cette revendication d’un point de vue politique : j’ai bien peur que la majorité soit quelque peu en désaccord avec cette conception des horizons possibles. Et au fond, ça me renvoie à une question que je ne me pose pas assez : est-ce que les revendications féministes doivent composer avec la majorité ou doivent-elles proposer une société alternative ?

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