La charge émotionnelle, ou comment on s’est faites larguer

Il y a eu une hécatombe dans mon groupe de copines : sur cinq en couples hétérosexuels stables depuis un an ou plus, quatre ont été larguées en l’espace de quelques mois. Ce qui est vraiment bizarre, c’est les parallèles dans le récit de ces ruptures. Et là où ça se rapproche de la science-fiction, c’est qu’une autre copine (qui vient elle aussi d’être quittée) a connu la même histoire, ainsi que des amies à elle. Alors je n’irai pas jusqu’à dire que mes amies et moi, avec nos histoires de rupture, on est représentatives d’une génération, mais je me pose des questions.

On était toutes en couple stable donc, tendance engagement à moyen-long terme à une exception près (couples cohabitants et/ou projets de PACS ou de mariage). Au quotidien, ça se passait plutôt bien : une bonne entente, pas de gros point d’achoppement ou de dispute (là encore, à une exception près), il y avait de la tendresse et de l’affection, bref les relations fonctionnaient bien. Des relations stables je vous dis.

Et puis le coup de tonnerre dans l’horizon azur : le mec ne se sent pas bien. Bon, en soi c’était rarement une nouveauté : les mecs ne se sentaient pas bien depuis un moment (là encore, dans la plupart des cas). Une espèce de déprime latente, avec la fille qui joue les cheerleaders dans l’espoir qu’il se sente mieux dans sa peau. La cause de ce mal-être ? Indéterminé. Peut-être un travail qui manque un peu de sens (on parle de cadres supérieures ou d’ingénieurs), ou en tous cas qui se passe mal sur le plan relationnel. En dehors de ça, rien de particulier à signaler : en général ils sont plutôt en bonne santé, ils ont un travail stable et rémunérateur, un appart’. Leurs vies sont stables. Alors peut-être que c’est le travail qui leur pèse, peut-être que c’est autre chose. Je ne sais pas. Et pour autant que je sache, ils ne le savent pas non plus.

Donc des mecs qui ne se sentent pas bien dans leur peau. Et tout à coup, ils décident de mettre fin à la relation. Bien sûr, il y a eu quelques signes avant-coureurs, mais voilà l’impression que ça donne : ils ont identifié une source d’insatisfaction concernant la relation, ils ont pris sur eux pendant quelques temps, ils se sont rendus compte que décidément ils étaient insatisfaits, ils ont continué à ruminer dans leur coin et ils ont fini par prendre la décision qui s’imposait selon eux, à savoir rompre. Sauf que les problèmes de couple, c’est pas quelque chose qu’on peut résoudre tout seul. Un peu comme s’il y avait deux personnes impliquées, si vous voyez ce que je veux dire.

Les causes de la rupture sont en soi tout aussi nébuleuses que celles de la déprime. Il y en a un qui a déclaré : « j’adore passer du temps avec toi, j’ai énormément de tendresse à ton égard, j’ai aucune raison de partir, mais je n’ai aucune raison de rester parce que je ne suis pas amoureux et je ne pense pas que je le serais un jour ». Outch. Pour un autre, quelque chose lui manque dans la relation, sa copine ne parvenait pas à combler tous ses besoins intellectuels, affectifs et sociaux. Quelle harpie. C’est un peu pareil pour les autres, même si je n’ai pas le détail. Bref, il leur manque un truc, ça vous l’avez compris, mais en quoi ça consiste, c’est une autre paire de manches.

Donc la fille se prend ça en plein visage, moi comme les autres, alors qu’il s’agissait jusque-là d’une relation satisfaisante dans l’ensemble et que ladite nana a investi, en temps et en énergie (mais aussi spatialement, en emménageant avec le type pour certaines). Et elle a investi dans le type aussi, en s’efforçant de le soutenir, de l’encourager, de faire en sorte qu’il aille mieux.

Et le pire, c’est que ce ne sont pas toujours des ruptures franches du collier. J’entends par là que dans un sens, les mecs n’avaient même pas envie de rompre, et ça s’est traduit dans certains cas par des déclarations franchement ambiguës. Par exemple, l’ex d’une de mes copines lui a dit une semaine avant la rupture qu’elle était la femme de sa vie. Pour une autre, le gars préférait que le PACS conclu ne soit pas rompu parce que « le symbole serait trop fort » et il est quasiment persuadé qu’il va revenir sur sa décision dans quelques mois. Enfin, le mec qui pense qu’il n’était « pas amoureux » n’a pas dormi pendant une semaine à l’idée de rompre (et a priori, il n’a pas dormi après non plus).

Il s’agirait donc, dans cette rupture, d’une solution de survie, décision prise à contre-cœur et qui n’apporte ni soulagement ni bien-être. Il leur manquait quelque chose avant, maintenant c’est leur ex qui leur manque (en tous cas on peut le supposer), l’avantage c’est que maintenant ils peuvent expliquer pourquoi ils se sentent mal.

Des ruptures étranges donc, malgré leurs différences, puisqu’elles n’étaient pas dues à une incompatibilité majeure entre les personnes (au quotidien ou en termes de projet de vie) ni à un événement (par exemple une infidélité ou même une rencontre amoureuse), ni même un désamour en tant que tel. Et donc je me suis demandé mais qu’est-ce qui leur manque tellement, à ces idiots qui nous ont brisé le cœur.

Dans un premier temps, je me suis dit qu’ils voulaient rompre parce que c’était la seule variable de leur vie qu’ils pouvaient ajuster. Je parle de mecs qui se sentent piégés dans leur travail, qui voient le temps qui passe avec inquiétude, des mecs qui sont frustrés par leur vie actuelle mais qui n’ont pas le sentiment qu’ils peuvent en changer. Rompre leur permet d’avoir le sentiment qu’ils prennent le contrôle de leur vie. Ils ne peuvent pas quitter leur travail mais ils peuvent quitter leur copine. C’est important d’avoir le sentiment de maitriser son existence. La relation de couple serait dans cette perspective le bouc émissaire sacrifié pour exorciser leur mal-être.

Et puis, en lisant le prix des sentiments de Hochschild, j’ai commencé à penser au travail émotionnel. Ce qui tombe bien vu que c’est l’objet de l’ouvrage. Définissions d’abord de quoi nous parlons. Pour l’auteure, les émotions ne surgissent pas en nous comme ça, spontanément, mais sont le fruit d’un travail que nous effectuons, la plupart du temps sans en avoir conscience, dans le but d’accorder ce que nous ressentons avec les « règles de sentiments » en vigueur dans notre environnement social. Dans le livre, Hochschild développe longuement le cas des hôtesses de l’air, et explique que le travail émotionnel prend une large place dans ce métier dans la mesure où il s’agit d’une profession de services, en contact avec les clients, mais surtout que la promotion faites par les compagnies aériennes repose sur les compétences émotionnelles de leurs hôtesses (et donc que le management fait pression sur les hôtesses de l’air afin qu’elles réalisent ce travail émotionnel). Il s’agit donc pour ces hôtesses de réprimer les émotions qui ne sont pas compatibles avec l’exercice de leur rôle (du moins le rôle qu’on attend qu’elles incarnent), comme la fatigue, la colère, et d’en encourager d’autres : l’empathie vis-à-vis des passagers, la bonne humeur… Pour reprendre une des consignes données aux hôtesses étudiées : « souriez comme si vous étiez vraiment contentes ». Bien sûr, ce travail émotionnel n’est pas réservé aux hôtesses de l’air, ni aux professions de service à la personne (Hochschild étudie par exemple le cas du service de recouvrement de dettes d’une compagnie aérienne). On est tous amenés à effectuer du travail émotionnel, en réprimant certaines émotions jugées inadéquates ou s’efforcer d’en ressentir d’autres suivant les circonstances. Or, comme le souligne Hochschild, on attend ce type de travail (mais aussi le rôle de réconfort et de soutien émotionnel) des femmes davantage que des hommes. Et donc, pour en revenir à nos exs, j’ai le sentiment que mes copines et moi, on s’est retrouvées dans une situation où on devait assurer à la fois notre propre travail émotionnel et soutenir nos copains pour qu’ils fassent le leur, sauf qu’on ne peut pas le faire à leur place non plus, et que faute de compétence en matière de gestion des émotions ou de réflexe introspectif, ils ont fini par craquer. On peut parler à ce sujet de charge émotionnelle. Je cite :

Il peut donc arriver que la femme soit en charge de « deviner » ce qui fait souffrir son compagnon, ou doive subir ses humeurs sans qu’il ne s’exprime à leur sujet. Dans le même temps, elle doit rester positive, lui offrir du soutien.

Je ne sais pas si mes copines se reconnaitraient dans cette déclaration, mais moi, complètement.

Et en fait, maintenant que j’y pense, je me demande si ce n’est pas encore plus pernicieux. Peu avant la rupture, une de mes copines venait de commencer un stage, alors qu’elle était étudiante jusque-là. Une autre copine s’est lancée dans la rédaction de sa thèse. Une troisième venait de quitter son travail salarié stable pour rejoindre une start-up. Moi, je venais de commencer un travail à 500 kms de chez moi et je faisais les allers-retours toutes les semaines. Bref, tout à coup, on n’était plus aussi disponibles. Les mecs se retrouvaient donc avec tout ce travail émotionnel à gérer tout seul pour se sentir bien.

Donc du coup, mes copines et moi, on se sent un peu flouées. On a peur de retomber sur un type qui va nous claquer entre les doigts après qu’on ait donné de notre temps et de notre énergie pour le remettre d’aplomb. On cherche des mecs qui soient stables dans leur tête. Mais est-ce que ça existe ? Et si ça existe, à quelle ex doit-on cette réussite émotionnelle ? Alors vous vous dites peut-être que j’exagère, que déjà tous les mecs ne sont pas comme ça (le copain stable est un bien d’expérience, je vous dirai quand je serai sure d’en avoir trouvé un), et ensuite que ça n’allait pas que dans un sens, que nous aussi on a profité du soutien de nos conjoints. Et c’est en partie vrai. J’ai retiré beaucoup de mon histoire avec mon ex, et il était là pour moi quand je n’allais pas bien. Sauf que le plus souvent c’est lui qui n’allait pas bien, et je faisais un travail émotionnel pour refouler ces émotions, pour qu’il ait quelqu’un sur qui se reposer. Il en faisait sans doute aussi, notez. Mais la différence, c’est que j’ai atteint une forme de stabilité, un ancrage. Et j’ai un peu l’impression d’être punie parce que je n’ai pas consacré davantage de mon temps et de mon énergie à faire attention à lui. J’ai l’impression qu’on m’a confisqué mon histoire d’amour, qu’on m’accuse d’en être responsable mais qu’on me dit que je ne peux rien faire pour y remédier. Alors, je me demande : quand est-ce qu’on va apprendre aux hommes à faire leur propre travail émotionnel (ici entendu dans un sens psychologique, de réflexivité et d’introspection) tous seuls comme des grands, pour qu’on puisse construire des relations amoureuses d’adulte à adulte ?

Sur un sujet proche, en anglais : MySageDiary

A lire aussi :

« Les femmes sont bonnes »

Feminist Current

3 Commentaires

  1. So much yes. Soupir.

  2. S. A.

    Un boulot de « cadre ou d’ingénieur »
    Si ca ne convient pas à certains, je crains qu’ils n’aient que très peu de possibilité d’en changer, à mon avis. Et énormément de risque et énormément à perdre. (le statut social, par exemple)
    Le chomage étant énorme de nos jours, comment prendre le risque de changer de métier ?
    Changer D’entreprise, c’est possible (dans certaines limites)
    Et il ne faut pas croire que le boulot « très diplomé » soit forcément « pas déprimant ou épuisant ».
    Les burnouts touchent aussi beaucoup de cadres.

  3. lucie

    Ce constat est tellement alarmant de vérité ! c’est aussi exactement ce que je vis !!

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