Être en congé parental : le poids de l’enfant

Les parents que j’ai rencontrés rapportent généralement des réactions positives dans leur entourage à l’annonce de leur décision de prendre en congé parental. Qu’on les encourage à profiter de leurs enfants parce que « ça passe trop vite » ou qu’on souligne la chance des enfants d’être gardés par un de leurs parents alors qu’ils sont petits, le congé est perçu comme une bonne chose. Cependant, quelques parents ont l’impression que cet enthousiasme repose sur un malentendu. En effet, certains commentaires laissent entendre que le parent est « en vacances ». Par exemple, Justin* déclare : « il y en a qui disaient « tu prends un congé, quoi » [rire], « tu prends des vacances, tu vas te la couler douce » […]. Ça m’énervait un peu comme on me disait « tu te la coules douce, t’as pris un petit congé sabbatique » ». De même, Carmela raconte que ses vacances d’été (quelques mois après sa reprise du travail) n’ont pas été validées, au profit de personnes embauchées récemment. Elle souffle, amère : « j’en conclus que je ne suis pas prioritaire, mais j’aimerais lui dire que je ne me tourne pas les pouces et je ne fais pas des grasses matinées ».

Comme le dit Carmela, pour ces parents en congé, c’est que bien loin d’être en vacances, être à la maison avec un enfant en bas-âge est un travail 24h/24. Cette déclaration peut sembler une évidence à quiconque a déjà gardé un jeune enfant, aussi je vais tenter de préciser un peu en quoi consiste le « poids de l’enfant » pour ces parents.

Le poids de l’enfant est d’abord une question de rythme : les parents se calquent sur la cadence de l’enfant (notamment en termes d’alternance veille/sieste), ce qui contraint considérablement leur liberté de mouvement. C’est particulièrement net dans leur description d’une journée typique de semaine : presque tous les parents expliquent être avec l’enfant quand il est réveillé (sauf quand ils font des tâches ménagères avec l’enfant à côté d’eux) et tenter de tenir la maison et/ou prendre du temps pour eux, à la maison, pendant qu’il dort. Pour reprendre l’exemple des propos de Justin :

Pendant nos balades, il y avait une partie courses, et ça s’écourtait souvent parce que ce n’est pas le moment où on s’attendait à ce qu’il dorme et puis c’est pas le moment de le mettre dans un magasin, etc., donc non, on fait pas tout ce qu’on a envie, tout ce qu’on a programmé dans une journée. C’est vraiment rythmé par son rythme à lui. Donc faut s’adapter.

Ensuite, dans une moindre mesure, ce poids est matériel. Par exemple, selon Nicolas :

[Quand tu dois] faire les courses, [tu prends] les couches, les cotons, les crèmes, pour nettoyer les fesses, tu as tout ce qui est indispensable, ce que tu trouvais superficiel avant quand tu voyais des parents débouler avec leur nouveau-né et trois valises.

Enfin, être en congé parental demande un travail émotionnel, pour gérer sa fatigue et ne pas s’en prendre à l’enfant quand on est à bout de patience. Par exemple, Karen, qui tente de mettre en place une parentalité bienveillante** avec ses enfants, rapporte :

J’ai entendu dans une conférence que pour être 100% bienveillant avec un enfant, en respectant les préceptes de la bienveillance, tout ce qu’on nous dit sur l’écoute, sur le respect des besoins, le respect du rythme… il faut deux parents à plein temps pour un enfant. Et c’est vrai ! Parce que quand l’enfant des fois va piquer une crise, des fois ça va être compliqué quand on a passé une mauvaise journée et c’est vrai que c’est bien si quelqu’un est là pour nous relayer.

 

Pourquoi les parents en congé parental ont tellement de mal à faire autre chose que s’occuper de leur enfant, alors qu’ils ont tellement de « temps libre », ou du moins tellement de temps sans activité professionnelle ? Déjà, parce que cette disponibilité à l’enfant est en partie une volonté de leur part : presque tous les parents interrogés disent avoir pris ce congé pour passer du temps avec leur enfant (ou leurs enfants quand ils en ont plusieurs). Mais peut-être aussi à cause des représentations sociales de ce que doit faire un « bon parent » pour être considéré comme tel, en termes d’attention, d’éveil de l’enfant. Selon l’auteur de Paranoid Parenting:

L’élevage des enfants n’est pas la même chose que le parentage. Dans la plupart des sociétés humaines, ce que nous associons aujourd’hui au terme « parentage » ne constitue pas une activité à part. Dans les sociétés agricoles, on attend des enfants qu’ils participent au travail et à la routine de la communauté et ils ne sont pas perçus comme demandant un parentage particulier d’attention ou de soin… La croyance selon laquelle les enfants nécessitent des soins et une attention spéciaux s’est développée en parallèle de la conviction que les adultes ont effectivement une influence dans leur développement. (p. 106, notre traduction)

Enfin, dans une moindre mesure, c’est aussi une question de matériel. En effet, quelques parents parviennent à faire des activités ou des tâches ménagères en portant l’enfant en écharpe ou en porte-bébé. Mais comme l’explique Nathan, la possibilité de faire quelque chose en ayant son enfant avec soi n’est pas spontané :

J’ai beaucoup porté les deux dans un porte-bébé, donc il reste la possibilité de faire plein de choses au niveau des repas, […] avec la petite dans le porte-bébé et le grand sur le plan de travail, on peut faire plein de choses, mais c’est une mission, il faut se mettre dedans, et j’ai l’impression que le cerveau des fois, il n’arrive pas à dire « bah tiens tu peux faire ça avec les deux [enfants] », je vais me demander et non, mon cerveau il dit que je dois rien faire, là je suis bloqué à l’âge de l’enfant. Alors qu’en fait non, on n’est jamais bloqués, enfin c’est nous qui faisons bloc.

* Les prénoms ont été changés
** La parentalité bienveillante est un courant éducatif qui se développe en France, sous l’influence notamment d’Isabelle Filliozat. Il se base sur une centration sur l’enfant, la communication non-violente et des travaux de neurosciences.

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