Le bon point de vue

En deux jours, j’ai eu deux fois la même conversation, dans deux contextes très différents. La première était avec un ami qui reprochait aux militants qu’il avait rencontrés d’avoir un discours trop binaire, oppresseurs/oppressés, dominants/dominés ; sans prendre suffisamment en compte les nuances, les exceptions, les situations minoritaires. La seconde a eu lieu avec une étudiante qui m’a reproché de faire un cours de sociologie de la famille trop normatif (ce qui est un peu un comble pour une sociologue), trop inspiré de la sociologie du genre et de ne pas y avoir inclus des approches culturalistes. Je ne suis pas sûre de comprendre exactement ce qu’elle entendait par ce dernier terme, mais je pense qu’elle voulait dire que je ne parlais pas suffisamment des différents groupes qui peuvent exister au sein d’une société et du sens que les individus donnent à leurs actions.

Quoi de commun entre ces deux discussions ? A priori pas grand-chose. Et pourtant, dans les deux cas il s’agit de reprendre un discours auquel on adhère sans le remettre suffisamment en question.

C’est une question que je me pose parfois à propos de mon adhésion au féminisme. Si je suis assez convaincue par l’idée que le sexisme et un certain nombre d’autres discriminations et oppressions (racisme, homo- et biphobie, transphobie, validisme, pour ne citer qu’elles) sont réelles et doivent être dénoncées et combattues, de même que je suis assez convaincue par un certain nombre de mes lectures sur le sujet, il suffit que quelqu’un émette une critique sur un argument ou une analyse pour que je me remette en question : ai-je suffisamment réfléchi à la question pour ne pas avoir laissé passer un gigantesque angle mort ou une erreur dans le raisonnement ? est-ce que je n’ai pas adhéré un peu trop rapidement au discours qu’on m’a tendu sans m’interroger suffisamment sur sa validité ? Ne suis-je pas victime de biais de confirmation ? Bref, ne suis-je pas restée dans ma zone de confort ?

Dans le cas de mes cours de sociologie, j’ai une responsabilité supplémentaire, puisque en tant que professeur, je tente de transmettre un savoir à des étudiants qui n’ont pas forcément (encore) les armes pour voir les limites de mon discours, pour combler les angles morts. C’est mon boulot de proposer plusieurs approches afin qu’ils puissent se faire leur propre opinion. Mais je suis limitée. Par ma formation tout d’abord. Je ne peux leur parler que de ce que je connais. Or, la sociologie telle qu’elle est pratiquée en France est assez réticente face aux approches culturalistes, plutôt pratiquées par l’anthropologie (pour le dire de manière très schématique). De même, ayant fait un master d’études de genre, je suis plus au fait des enquêtes sociologiques analysées sous l’angle du genre que dans une approche culturaliste, par exemple. Et ce sont des travaux qui me parlent, qui me plaisent et que j’ai envie de faire découvrir. J’aimerais faire un cours exhaustif sur la famille, qui embrasse toutes les approches, tous les points de vue intra- et interdisciplinaires, toutes les échelles. Mais je suis limitée, tant par le temps (de préparation, du cours) que les outils et les connaissances dont je dispose.

Pour en revenir aux discours militants, s’ajoute une difficulté supplémentaire, à savoir l’agenda politique. Reconnaitre l’existence du racisme anti-blanc ou l’hétérophobie (pour reprendre les exemples de mon ami), au sens où une minorité de personnes tient des discours ou de comportements anti-blancs ou anti-hétéros, c’est diluer un message politique important (à savoir que les personnes racisées ou homosexuelles sont victimes d’une oppression et qu’elles ont un caractère systémique) et donner des armes à des discours réactionnaires dont le propos est à l’opposée du féminisme, montant en épingle des violences ponctuelles dont des personnes appartenant à des groupes dominants. Il y a aussi la question de la ligne d’action qui découle du discours politique. Dire « il faut lutter contre les discriminations et les violences dont les personnes racisées sont victimes, mais aussi un peu contre les discriminations et les violences que les personnes blanches ou perçues comme telles subissent parfois », ça manque quand même d’impact.

Bref, comment rendre compte le plus exactement possible de la réalité dans les discours qu’on tient sur elle ? Comme toujours, le juste équilibre est la chose la plus difficile à atteindre. D’autant que ça implique de sortir de sa zone de confort et de s’efforcer de regarder la réalité selon un ou des angles différents de celui dont on a l’habitude de la percevoir. D’où la vanité de nombre de débats contradictoires. Rien de plus difficile que de jouer le jeu de l’échange et d’accueillir des arguments et des raisonnements auxquels on n’adhère pas a priori et de les examiner avec impartialité. Et difficile d’en prendre le temps. J’ai trop souvent l’impression que reprocher à un interlocuteur d’être trop obtus est une manière déguisée de se plaindre que cet interlocuteur n’adhère pas spontanément et sans réserve à notre point de vue.

Quelle est la solution miracle ? Donner des cours de pensée critique à l’école ? Ca ressemble un peu trop à de la démagogie. Certains diront que ça existe déjà : il y a des cours de philosophie. Se documenter à fond et de toutes les manières possibles sur chaque sujet jugé digne d’attention ? J’aimerais bien, mais j’aime bien dormir aussi. Alors la seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est la bienveillance. S’efforcer de faire preuve de bienveillance quelque soit l’interlocuteur et ses arguments (enfin, tant que ses arguments témoignent d’un minimum d’honnêteté, d’une absence de mauvaise foi, d’insultes, de sophismes, …) et d’y réfléchir sérieusement et calmement. Aussi difficile que ce soit.

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1 commentaire

  1. « J’ai trop souvent l’impression que reprocher à un interlocuteur d’être trop obtus est une manière déguisée de se plaindre que cet interlocuteur n’adhère pas spontanément et sans réserve à notre point de vue. » Je suis completement d’accord avec cela et je me rouve moi-meme bien souvent dans cette situation. Ce n’est pas toujours facile le debat ouvert…

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