L’université ou la reproduction spontanée

Je donne des T.D. en ce moment, et je suis laissée assez libre en ce qui concerne le contenu des enseignements (peut-être trop, mais ce n’est pas la question). Une de mes seules directives : cette semaine, je suis supposée étudier un texte avec les étudiants. Simple et précis. Je peux étudier un texte, pas de problème. Mais je ne sais pas comment faire étudier un texte à des étudiants. D’une manière générale, je ne sais pas comment faire cours, parce qu’on ne me l’a jamais appris.

Mon cas n’est pas isolé. En général, lorsqu’un doctorant est engagé pour donner un T.D., la seule formation qu’il reçoit constitue en une petite réunion de rentrée où on lui explique les enjeux de son cours et le public auquel il aura à faire. Et encore, ça, c’est pour les plus chanceux.

Bien sûr, je sais ce qu’est un cours. J’ai assisté à un certain nombre de cours dans ma vie. Mais savoir ce que c’est et savoir le faire sont deux choses différentes. Si ce n’était pas le cas, je serai une cuisinière hors pair, entre autres choses.

Et c’est assez symptomatique du monde universitaire. Je me souviens en avoir discuté avec une étudiante au début de mon master 1, je lui avais dit « j’ai l’impression que les profs attendent de nous de faire des choses qu’on est censés savoir faire ». Par exemple, concernant les travaux de validation d’une unité d’enseignement, les consignes portent sur les thématiques à aborder et la longueur, mais rarement sur la façon de construire et d’écrire un texte universitaire. Mon université était très portée sur l’idée « d’apprentissage sur le tas ». Après tout, pourquoi pas ? Le problème, concernant ces fameux travaux de validation, c’est que nous n’avions aucune formation, aucun module pour décrire comment on écrit un tel travail, et les seuls retours sur la qualité de notre travail intervenant le plus souvent a posteriori, et sur des questions de fond plus que sur des enjeux formels.

A ma connaissance, c’est vrai pour la majorité des tâches qui sont attachées au doctorat et à l’enseignement supérieur. Si la façon d’écrire une thèse est relativement bien documenté ; comment faire cours, comment faire une communication à un colloque, écrire un article pour une revue scientifique… sont des tâches qui obéissent à des règles précises, et elles font rarement l’objet d’une formation. Elles relèvent davantage du bricolage individuel.

Certes, on peut supposer que cela fait partie du travail d’un directeur ou d’une directrice de thèse de transmettre ces savoirs, au moins en partie. Et j’ai la chance d’avoir un directeur qui y est sensible. Cependant, tous les directeurs n’en ont pas la disponibilité, ni peut-être la présence d’esprit (or les doctorants n’osent pas toujours les solliciter[1]).

Tout se passe comme si on partait du principe que les doctorants allaient acquérir magiquement les compétences pour mener à bien les tâches qu’on attend d’eux, qu’ils allaient en deviner les règles, à mesure qu’ils grimpent dans la hiérarchie des diplômes. Ce système crée des inégalités entre doctorants, en fonction de la qualité de l’encadrement dont ils bénéficient et des facs (et des laboratoires) dont ils dépendent (certain-e-s mettant en place des formations ou des dispositifs pour rendre ces savoirs et ces compétences accessibles à leurs ouailles). Il me semble qu’en ce qui concerne les cours, il s’agit d’un problème français, où on a tendance à considérer que la pédagogie découlerait naturellement du savoir académique. Or, on a tous eu un prof, très bon d’un point de vue disciplinaire mais mauvais en tant que prof, pour prouver le contraire.

Alors je me demande : quand est-ce qu’on admettra que l’apprentissage du fond n’empêche pas celui de la forme ?

[1] Laetitia Gérard, 2014, Le doctorat : un rite de passage. Analyse du parcours doctoral et post-doctoral, Téraèdre

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