Le doctorat ou l’urgence perpétuelle

Comme le souligne cet article, la thèse se caractérise par une très grande liberté temporelle (bien que contrainte pour certains par les exigences d’une vie professionnelle et/ou familiale et par les multiples engagements liées à l’injonction de « se faire un CV »). Mais la liberté d’organiser son temps (dans le cadre du télétravail par exemple) ne va pas de pair avec un sentiment de détachement vis-à-vis du travail, mais au contraire une plus grande implication, liée à l’autocontrôle.

La thèse est essentiellement faite des contraintes que l’individu se donne à lui-même (ou plus ponctuellement celles du directeur de thèse). En dehors de la préparation des cours (pour ceux qui en donnent), tout peut être remis à plus tard ou presque. La participation à une conférence, corriger un article, recueillir des données empiriques, écrire un chapitre… s’inscrivent dans des temporalités longues : ces tâches demandent un temps d’élaboration et de maturation bien supérieurs à celui de la phase de production proprement dite (si tant est qu’on puisse les séparer).

Mes journées de doctorante ressemblent à ça : beaucoup de choses que je dois ou que je veux faire, mais presque rien qui n’est dû pour le soir même, ni pour la fin de la semaine, ni la fin du mois. Et pourtant j’ai l’impression de passer mon temps à courir. Même en hiérarchisant les priorités, même en utilisant différents systèmes de planification. Il y a toujours quelque chose (et même plusieurs) à faire.

Puisque la rédaction d’un article ou la préparation d’une communication à une conférence demande un lent travail de décantation, il faut les travailler un peu tous les jours. Si bien que le sentiment d’urgence survient très tôt, dès qu’il y a un moment disponible. Un doctorant qui n’a rien à faire, ça n’existe pas. Et à la différence d’un salarié « classique », il n’a pas de distinction très nette entre temps professionnel et temps personnel. Il y a toujours un projet en attente, et le plus tôt il sera fini, le mieux ce sera.

J’ai lu que si les doctorants aiment autan les projets annexes, c’est parce qu’ils scandent une progression, sont sanctionnés par une réalisation, beaucoup plus difficile à appréhender dans la thèse.  Les projets annexes apportent une satisfaction, ils permettent de se changer les idées et de se dire qu’on a fait quelque chose de tangible. Mais ils ajoutent à l’urgence, ils obligent à une dispersion de l’attention, de l’emploi du temps, et ils ont généralement des échéances. Or, l’une des difficultés du doctorat (et du travail intellectuel et/ou créatif), c’est le perfectionnisme. Il y a toujours de nouvelles dimensions à creuser, d’autres aspects à explorer. Les dates-butoirs lointaines sont une chance, mais aussi un piège : celui de retravailler sans cesse une production jusqu’à ce que l’échéance tombe.

J’ai tellement l’habitude de me sentir dans l’urgence que lorsque je termine la chose la plus urgente (ou que la date-butoir le décide pour moi), je me sens désœuvrée. Sans urgence, je passe des heures à hésiter à faire telle ou telle chose et la journée est perdue.

J’aimerais arrêter de courir. Mais je ne sais pas par quoi commencer.

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