La comptabilité affective

J’ai commencé mon travail sur la répartition des tâches domestiques dans les couples hétérosexuels où l’homme est au foyer avec la conviction que les relations amoureuses (ou même à caractère affectif) sont traversées par des rapports de pouvoir, qui fait pencher la balance en faveur de l’un ou de l’autre[1]. La notion de « ressources », théorisée par Blood et Wolfe[2], m’a semblé une façon éclairante de désigner ce qui m’apparaissait comme une évidence : dans une relation, l’argent, le statut social, le sentiment d’attachement du partenaire, le réseau amical ou familial… sont autant de poids qui peuvent permettre à un conjoint de faire pencher la balance en sa faveur et d’être en position de force par rapport à l’autre. Il ne s’agit pas de dire que le conjoint qui est en position de force impose quoi que ce soit à l’autre, mais de mettre en lumière que le premier est plus susceptible d’infléchir les décisions conjugales en sa faveur.

Par exemple, dans le film L’auberge espagnole, au sein du couple de Français (Jean-Michel et Anne-Sophie) que le héros rencontre à l’aéroport, toutes les ressources semblent détenues par l’homme : il est médecin et a obtenu un poste à Barcelone, alors qu’Anne-Sophie n’a pas de réelle formation (du moins, à la connaissance du spectateur), ni de carrière professionnelle, ni de projet. Il détient donc l’apport de ressources monétaires, mais aussi le prestige lié à l’exercice d’un métier valorisé et une forme de stabilité professionnelle. De plus, Anne-Sophie déclare qu’elle a décidé d’épouser Jean-Michel dès l’instant où elle a posé les yeux sur lui, alors que ce dernier ne semble pas avoir éprouvé d’attirance particulière envers elle lorsqu’ils se sont croisés. Jean-Michel semble donc bénéficier de la dépendance affective qu’Anne-Sophie éprouve à son égard. Ces facteurs conjugués conduisent à l’installation du couple à Barcelone, pour le plus grand plaisir de Jean-Michel, où Anne-Sophie ne connait personne, n’a rien à faire et dont elle ne parle pas la langue. Bref, les ressources dont disposaient Jean-Michel lui ont permis de faire adopter une décision conjugale qui est à son avantage, et qui accroit encore la dépendance (matérielle et affective) d’Anne-Sophie à son égard. Certes, c’est leur décision à tous les deux, mais Jean-Michel avait toutes les cartes en main.

Cette vision du monde, le fait qu’on puisse voir une lutte dans les relations amoureuses, là où il ne devrait y avoir qu’harmonie et abnégation, fait parfois tiquer mes interlocuteurs quand le sujet vient sur le tapis. Pourtant, ce que l’idéologie du don et du désintérêt[3] (selon laquelle il ne saurait y avoir de calculs au sein du couple) camoufle, certaines expressions le laisse transparaitre : « il/elle vaut mieux que lui/elle », « il/elle est trop bien pour lui/elle ». De même, on parle souvent de « s’investir » dans une relation. S’investir, c’est consacrer du temps, éventuellement de l’argent, de l’énergie, s’attacher au ou à la partenaire sur le plan affectif, mais aussi faire des compromis et parfois prendre des décisions qui rendront la sortie de la relation plus difficile. Si on investit, c’est bien qu’on y place des ressources. Et on n’investirait pas si on n’espérait pas un retour sur investissement, au moins sous la forme d’émotions positives, et de retours d’ascenseurs, de réciprocité. Même si on ne tient pas de comptes amoureux, je ne crois pas qu’une relation puisse fonctionner avec des dons qui ne vont que dans un seul sens. Les dons faits par l’un et l’autre conjoint n’ont pas forcément à être de la même nature (« j’ai fait la vaisselle ce midi, j’attends que tu la fasses ce soir »), il suffit qu’il y ait des dons réciproques qui donnent le sentiment à chacun que la relation est équilibrée (« j’ai passé les vacances dans ta famille, en échange j’attends que tu me laisses décider des films qu’on va regarder dans les semaines à venir »).

Bref, on nous apprend (et peut-être davantage aux femmes qu’aux hommes dans les couples hétérosexuels ?) que pour qu’une relation fonctionne, il faut faire des compromis. Jusque-là, ça semble assez intuitif. Pendant longtemps, ça me semblait la façon normale de mener une relation : faire des efforts, taire des désirs mineurs lorsqu’ils ne coincidaient pas avec ceux de mon partenaire. Par exemple, je suis une introvertie : sortir, rencontrer ou voir des gens que je ne connais pas ou peu et/ou avec lesquels je n’ai pas beaucoup d’affinités représente un effort important pour moi. Quand mon partenaire me demande si je préfère sortir ou rester à la maison, les pénates l’emportent haut la main. Cependant, ce n’est pas le cas de la plupart des personnes que j’ai fréquentées. Aussi, il m’est arrivé de sortir alors que je n’en avais pas vraiment envie, pour faire plaisir à mon partenaire, , en espérant que j’aurais un « joker » pour un soir où je n’aurais vraiment pas envie de mettre le nez dehors, ou que je déciderai du programme de la soirée suivante. Rien que du très normal jusqu’à présent (à part mon asociabilité, qui est heureusement très anecdotique pour ce qui nous occupe ici).

Et puis j’ai rencontré un homme féministe adepte du consentement. Il m’a fait expérimenter un contrat relationnel un peu différent. Avec lui, je me sens libre de faire ce que je désire, et uniquement ce que je désire. Si je n’ai pas envie de le voir pendant un moment, il me suffit de le lui dire, et mon désir (ou plutôt mon absence de désir) est accepté. Pas de pressions verbales ou émotionnelles, pas de remise en question de sa validité  ou de sa légitimité, pas de représailles, aucune réaction négative. Tout au plus il va me demander si quelque chose ne va pas, au niveau personnel ou de la relation, mais pas dans le cadre d’un tribunal affectif ; plutôt à titre informatif ou pour voir si quelque chose doit être amélioré dans la relation. Et il ne se contente pas d’accepter mes désirs sans y apposer de filtre émotionnel, il s’enquiert aussi régulièrement de ce dont j’ai envie.

Bien sûr, tout ça peut sembler assez basique : aucune relation amoureuse n’est supposée reposer sur la coercition ou la contrainte. Cependant, le modèle fusionnel admis comme étant la forme légitime de la relation amoureuse incite l’individu à criminaliser l’expression de désirs contraires à ceux du ou de la partenaire, à les refouler, à faire des compromis. Et réciproquement, à mal prendre l’expression ou l’existence de désirs discordants des nôtres chez le ou la partenaire, à les assimiler à de l’égoïsme ou une forme de rejet. Et c’est logique dans un contrat relationnel du compromis : si vous faites des efforts et que votre partenaire n’en fait pas, ou moins, ou sur des choses qui ne comptent pas à vos yeux, il est normal d’être froissé.

Toujours est-il qu’avant de rencontrer ce féministe, je ne m’étais jamais rendue compte à quel point le compromis empoisonnait mes relations. Il ne s’agissait pas d’un sentiment de malaise global qui m’empêchait d’apprécier ces relations, loin de là. Mais d’efforts en compromis, une part non-négligeable du temps que je consacrais à mes relations amoureuses se trouvait entaché d’une petite zone d’ombre, d’une petite contrainte que j’avais accepté d’endosser.

Je n’irais pas jusqu’à écrire que mettre le consentement (je ne parle pas seulement du consentement sur le plan sexuel, évidemment indispensable) au centre du contrat de la relation est une petite révolution, mais c’est quand même incroyablement libérateur. J’apprécie davantage ce que je fais avec mon partenaire, car je ne donne que ce que j’ai envie de donner (et pas ce que j’ai envie ET ce que je me force à lui donner). Je sais que si je refuse de faire quelque chose, cela ne pèsera pas sur la relation et mon partenaire n’en sera pas chagriné. Et les refus éventuels de mon partenaire de faire telle ou telle chose, je les vis mieux que dans mes relations précédentes, puisque je ne les perçois pas comme une remise en cause de son affection pour moi, mais simplement l’expression d’un désir, à un instant T. Ce qui ne m’empêche pas de prendre sur moi et de faire des efforts, des compromis, mais ils me paraissent plus légers, parce qu’ils ne m’apparaissent plus comme une obligation implicite.

Dans les milieux féministes, on est très sensible à la question du consentement dans les relations sexuelles, et encore une fois c’est indispensable, quand on voit par exemple que le fait de pousser une femme à avoir des relations sexuelles, en lui faisant consommer une grande quantité d’alcool ou en jouant sur sa sidération (par la technique du « naked man », tragiquement popularisée par How I met Your Mother), n’est pas qualifié comme un viol dans les représentations. Cependant, je regrette qu’on ne promeuve pas l’importance du consentement de manière plus large, dans la vie sociale en général. En tant qu’introvertie, j’ai parfais été entrainée à faire des choses, ou du moins lourdement incitée à en faire, dont je n’avais pas vraiment envie (bien sûr, rien d’aussi grave que d’être victime d’un viol) ; et ce le plus souvent au nom de mon propre bien. Des choses qui nécessitaient de ma part un effort bien dérisoire aux yeux de mes camarades, et même des miens. Mais fréquenter un adepte du consentement, et en constater les bénéfices en termes de bien-être, m’amène à reconsidérer la question. Et si on faisait du consentement la valeur centrale des relations, plutôt que le compromis ?

[1] Même si on peut supposer que ce déséquilibre relatif peut évoluer avec le temps, ou n’est pas systématiquement en défaveur du même conjoint selon l’aspect de la relation qu’on regarde.

[2] Blood Robert O., Wolfe Donald M., Husbands and Wives. The dynamics of married living, the free press, Illinois, 1960

[3] Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009

 

Par ailleurs : monogamie et compromis (en anglais)

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1 commentaire

  1. Vous avez mis des mots sur un aspect des relations qui est également important pour moi, je ne l’avais jamais vu aussi clairement qu’après avoir lu votre texte.

    Je trouve que même dans des relations amicales, le consentement n’est pas toujours évident à faire respecter, surtout si vos envies sortent des codes ordinaire d’une certaine sociabilité.
    Une petite anecdote: depuis quelques années, je n’aime plus aller dans les bars, payer cher, dans un endroit bruyant, une boisson qu’on pourrait savourer (ou pas) dans un endroit extérieur plus calme m’est devenu pénible. Pour certains, il est inconcevable qu’on puisse ainsi ne pas se plier à ce rite, au point d’insister lourdement pour que je justifie mon choix, voire que je change d’avis ou d’envie, sait-on jamais.

    De façon générale, je trouve que le consentement est plus facile à faire respecter quand vos envies ou vos choix ne sortent pas trop des choix majoritaires dans le milieu fréquenté.
    Plus nos décisions sortent des possibles vus comme raisonnables par notre entourage, plus il faudra se justifier (les gens qui ne s’écartent pas trop des normes n’ont pas à se justifier en permanence), et plus nous ressentons les chaînes qui nous empêchent de trop nous éloigner d’une certaine normalité relationnelle, aussi étriquée soit-elle.

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