Comment faire prendre des vacances à votre doctorant-e ?

Comme l’a souligné cet excellent article sur le rapport au temps des doctorants, le ou la thésard-e n’a de compte à rendre qu’à lui-même ou à elle-même, concernant l’organisation de son temps de travail. Il ou elle va donc être amené-e à se mettre la pression pour travailler en permanence, et s’auto-flageller s’il ou elle a le malheur d’agir comme un être humain et prendre une pause. Il est donc de votre devoir, lecteur, lectrice, si vous êtes proche d’un-e doctorant-e[1], de le ou la forcer à prendre des vacances avant  que son cerveau ne se flétrisse et fane, et qu’il oublie de mettre les références en bas de page pendant la rédaction de sa thèse. Voici quelques points essentiels pour réussir à faire prendre des vacances à votre doctorant-e.

Tout d’abord, arrachez-le à son environnement familier. N’oubliez pas que le thésard a la vilaine manie de travailler à domicile. Il faut donc impérativement le délocaliser. Emmenez-le dans un endroit éloigné, si possible un pays étranger dont il ne parle pas la langue, et qui n’a évidemment rien à voir avec son objet d’étude[2]. Vous vous dites sûrement « plus facile à dire qu’à faire ». Débrouillez-vous, faites un prêt si nécessaire. N’oubliez pas que vous sauvez probablement une vie. N’hésitez pas à lui rappeler les différentes démarches à réaliser avant le départ. Le doctorant consacre déjà beaucoup d’énergie à se battre avec l’administration de la fac, il n’a pas forcément la présence d’esprit ou la disponibilité de le faire avec d’autres institutions. Supervisez ses bagages avant le départ (à son insu s’il le faut), retirez tous les livres en rapport de près ou de loin avec sa bibliographie (remplacez-les par un bon roman ou deux). Si possible, assurez-vous qu’il n’y a pas de bibliothèque universitaire là où vous allez. Ni de bibliothèque tout court. Ni de librairie. Ne prenez aucun risque. Obligez-le à laisser son ordinateur portable, s’il en a un. Vous devrez également faire attention à ce qu’il ne relève pas ses mails avec son téléphone, ou avec un ordinateur indigène. En fait, le mieux, c’est d’aller dans un endroit qui n’est pas relié à Internet. N’ayez pas peur d’être trop sévère. N’oubliez pas que le doctorant est comme un drogué, il n’hésitera pas à vous mentir avec aplomb si vous lui demandez s’il a apporté de quoi travailler. Je vous suggère de viser une forêt ou une jungle tropicale : l’humidité ferait gondoler les éventuels livres que le doctorant comptait emmener (ça devrait le dissuader), j’imagine que les équipements sont plutôt rustiques (pas d’Internet, ni probablement de bâtiments en dur) et le caractère hostile de l’environnement pourrait distraire le doctorant (même s’il protestera probablement copieusement). A défaut, une montagne pourrait faire l’affaire. Bien sûr, cela ne présage pas des vacances très reposantes pour vous. N’oubliez pas que vous avez une mission. S’il résiste à partir avec vous, s’il semble hésiter, culpabilisez-le. Les doctorants ont l’habitude de le faire tous seuls, votre intervention ne changera pas grand-chose de ce point de vue, et c’est sans doute le seul levier qui marche.

Une fois sur place, il faut que vous fassiez preuve d’une vigilance de tous les instants. Rappelons-le, le doctorant est accro à son boulot, et ce n’est pas l’absence de support qui va l’empêcher de travailler. Dès qu’il commence à parler de son sujet d’étude, ou même de son laboratoire ou de ses relations avec son directeur ou sa directrice, s’il reste silencieux trop longtemps avec des yeux un peu vitreux, distrayez-le. Parlez-lui de votre vie, des détails du séjour, de la météo. Le doctorant est retors, vous devez absolument l’empêcher de penser (à son objet, voire de penser tout court dans les cas les plus extrêmes). Prévoyez-lui des activités imposées, pour l’obliger à penser à autre chose, et forcez-le à beaucoup dormir (pour qu’il reprenne des forces avant une nouvelle année de marathon). Au fond, il n’est pas nécessaire qu’il s’amuse (et vous non plus, vous l’aurez compris) ou qu’il apprécie le séjour, le but est qu’il s’aère l’esprit (et le corps, si vous pouvez).

Le retour est l’étape la plus cruciale. Ne croyez pas que votre rôle est terminé une fois que le doctorant a regagné ses pénates. Au contraire, il aura plus besoin de vous que jamais. En effet, le retour s’apparente pour lui à une descente : dès qu’il relèvera ses mails, il réalisera le travail qu’il a « en retard ». Le plus dur pour lui sera sans doute de faire le deuil de l’idée que le monde s’arrête de tourner en son absence. Rassurez-le, rappelez-lui qu’il a du travail « en retard » en permanence et que de toute façon qu’il n’a pas « pris » de retard puisqu’il était en vacances, et donc dans une temporalité différente. Attention, surtout ne vous transformez pas en assistant-e personnel-le pour l’aider, il pourrait y prendre goût. Le soutenir moralement est amplement suffisant.

Ensuite, prenez quelques vacances, vous les avez bien méritées.

A lire aussi : la solitude en doctorat

Et en bonus, un extrait de Chez soi, de Mona Chollet (disponible chez les éditions Zones):

Une fois dans la vie dite active, on acquiert une vision des vacances davantage marquée par le calcul, l’amertume et l’anxiété. Elles doivent nous dédommager de tant de choses qu’elles ont peu de chances de tenir toutes leurs promesses. Faute de pouvoir se poser le reste de l’année, on y arrive au bout du rouleau, avec un désir éperdu d’oubli, d’engloutissement, de déresponsabilisation – Vacances, j’oublie tout, chantait le groupe Élégance en 1982. Le salarié harassé a accumulé une telle soif d’hédonisme, de volupté, d’indolence, qu’il se précipite sur la dose que son pouvoir d’achat peut lui en garantir auprès d’une agence de voyages. Il l’achète clé en main, sans se préoccuper de l’envers des décors paradisiaques qu’on lui vend. Des pays ou des régions entières deviennent alors de simples réceptacles de cette soif et s’en trouvent reconfigurés de fond en comble, bouleversés dans leur organisation sociale, leurs paysages, leurs écosystèmes. On peut se demander si les ravages du tourisme ne seraient pas moindres sans cette impossibilité d’habiter chez soi durant l’année, sans cet état d’apnée existentielle et de privation sensorielle dans lequel nous maintient notre rythme de vie. Bien sûr, il restera toujours le besoin de soleil ou de dépaysement ; mais peut-être voyagerait-on d’une manière plus saine, plus réfléchie, plus active et plus curieuse, si l’on pouvait jouir toute l’année d’un quotidien plus serein, avec des pauses et des parenthèses régulières.

DERNIERS BASTIONS

« On attend les week-ends, on attend les vacances », constatait une blogueuse atterrée de voir autour d’elle tant de gens malheureux, consumant l’essentiel de leur vie dans des boulots inutiles ou nuisibles pour le seul enrichissement de quelques-uns. L’attente de la fin de la semaine, qui amène la plupart des salariés à souhaiter que les cinq septièmes de leur passage sur terre s’écoulent aussi rapidement que possible, traduit en effet tout le pathétique de la condition dont on est censé se contenter. Mais le week-end a du moins encore le mérite d’exister. Il reste un bastion qui échappe à la logique de l’entreprise. Il permet de se livrer aux occupations que l’on préfère, de savourer le calme et la solitude, mais aussi, parce qu’elles ont congé au même moment, de se frotter à d’autres personnes que ses collègues. Il représente une bulle temporelle où l’on peut nourrir d’autres facettes de soi-même, aérer son identité. Dressant la liste des choses auxquelles, dans son initiation forcée au salariat à plein temps, il a fini par s’habituer, Philippe De Jonckheere note : « Aller comme un lundi et aller comme un vendredi. » « Comme un lundi » : dans la réponse convenue et désabusée que l’on fait, en reprenant le travail, à ceux qui demandent comment ça va, il reste la trace du tour de force qu’il faut accomplir pour obliger toutes ces dimensions de soi à rentrer dans la petite boîte de son moi de salarié – le choc étant encore bien plus grand au retour des vacances.

[1] Si vous en connaissez plusieurs, il est probable que vous en soyez un vous-même, et dans ce cas je ne peux pas faire grand-chose pour vous.

[2] Si jamais votre doctorant-e est anthropologue, j’ai bien peur que cela ne suffise pas. Les anthropologues adoptent une tournure d’esprit telle qu’ils sont inaptes à la prise de vacances. Laissez tomber.

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