La sociologie : une discipline subalterne ?

Je tiens tout de suite à le préciser : si dans le titre je parle de « discipline subalterne », je ne l’entends pas au sens du rapport entre les disciplines (la sociologie serait moins bien ou seconde par rapport à l’économie/l’anthropologie/l’astrophysique…), mais au sens de la légitimité des savoirs produits dans le sens commun. Cet article est le résultat d’une discussion avec une amie, non moins apprentie-sociologue que moi, dans laquelle nous regrettions que les analyses sociologiques ne soient pas davantage prises en compte dans le domaine des psychothérapies. Par exemple, elle trouvait dommage que les difficultés d’un-e adolescent-e soient interprétées par un psychologue comme le résultat d’une trajectoire singulière et de son vécu avec ses parents (entre autres), sans que soit pris en compte en tant que tel la question du milieu social dans lequel il évolue. Cette présentation un peu schématique, qui ne rend sans doute pas justice à un certain nombre de psychologues, n’en soulève pas moins un point essentiel pour moi : pourquoi les savoirs sociologiques ont perdu la bataille de la légitimité ? Je ne prétends évidemment pas apporter une réponse définitive et éblouissante à cette question, mais proposer quelques pistes, par la comparaison avec la psychologie.

Tous les sociologues (apprentis ou confirmés) le découvrent, si ils ne l’apprennent pas dans leur deuxième cours d’introduction à la sociologie, tout le monde a son idée sur la véracité des savoirs sociologiques (en général, pour dire qu’ils ont tort). Pour donner aux heureux lecteurs et heureuses lectrices qui n’ont pas fait cette expérience une petite idée de ce en quoi cela consiste, petit exemple. Lors de la conversation avec l’amie en question, on en est venu à parler de son sujet de recherche (elle travaille sur les couples hétérosexuels français entre 20 et 30 ans). Elle m’expose alors la différence de discours sur leur couple selon que l’interrogé-e était un homme ou une femme. Et là, un homme d’une cinquantaine d’années s’est visiblement senti suffisamment à l’aise non seulement pour nous interrompre, mais aussi pour y aller de son petit commentaire pour nous expliquer à nous, jeunes femmes, que nous avions une vision très pessimiste du couple. Mon amie a passé une demi-heure à essayer de lui faire admettre que les hommes et les femmes vivaient des expériences différentes du fait de leur sexe (du moins, des différences sociales qui sont construites à partir de la différence de sexe). L’homme a défendu bec et ongle que « bon, je ne suis pas sociologue mais mon expérience de la vie, qui est plus grande que la vôtre, me fait dire que vous avez tort ». Rien, ni les enquêtes statistiques et quantitatives, ni les entretiens que mon amie avait menés auprès d’un certain nombre de personnes dont elle pouvait se targuer pour nourrir son propos n’ont pu convaincre son interlocuteur. L’expérience de la vie de cet homme suffisait à disqualifier des résultats établis par l’étude de l’ensemble de la population ou une partie d’entre elle.

Je formule l’hypothèse que d’autres disciplines ne souffrent pas de la même déconvenue. En ce qui concerne l’économie, la géographie ou l’histoire, la plupart des gens en ont une connaissance au moins infime, qui date de leur passage sur les bancs de l’école. Je suppose que si l’anthropologie est souvent réduite dans les représentations à l’analyse de tribus exotiques et lointaines, ses analyses ne sont pas considérées comme fausses pour autant, quand elles interviennent dans la conversation. Je vais faire ici un petit parallèle entre la psychologie et la sociologie. Ces deux disciplines ont en commun de s’attacher à expliquer le fonctionnement des êtres humains. Par contre, le savoir psy (dans sa version vulgarisée) est largement répandu dans les représentations, les discours, les revues, les ouvrages sur l’éducation, les cours de philo en terminale… Si mon amie avait déclaré que les hommes et les femmes tenaient des discours différents sur leur couple parce que les premiers entretiennent des rapports différents à leur mère que les secondes du fait du complexe d’Œdipe, il est possible que la conversion se soit arrêtée là. Bref, le savoir psy a gagné son brevet de légitimité auprès du grand public. Pourquoi pas la sociologie ?

Je pense que le tournant a été pris dès la naissance de ces disciplines. Dès le lancement des théories freudiennes, ces dernières ont connu un grand succès. Ce n’est pas le cas des travaux de Durkheim en France. Il faut dire que le suicide, c’est beaucoup moins sexy que l’espoir de comprendre pourquoi on répète toujours les mêmes erreurs (et découvrir comment éviter de le faire à l’avenir). De plus, la psychologie a pour ambition d’expliquer le fonctionnement de l’esprit humain : non seulement l’intérêt direct de ce savoir est immédiatement visible, mais en plus ce savoir se pose comme contre-intuitif par essence, ce qui rend sa réfutation impossible (ou du moins beaucoup plus compliquée). Je m’explique. Puisque la psychologie est supposée dévoiler les mystères de l’inconscient, il est normal qu’un individu lambda puisse affirmer « non, je ne fonctionne pas comme ça », puisque même si c’était le cas il n’en aurait pas conscience. Encore plus fort, la résistance à un diagnostic psy par un individu peut être interprétée par l’expert psy qui pose le diagnostic comme preuve qu’il est juste, la réaction émotionnelle étant censée être le signe du travail de l’inconscient pour occulter la réalité gênante. Bref, la psychologie a réussi non seulement à diffuser largement ses analyses dans les esprits (au moins sous une forme vulgarisée), mais elle a également réussi à poser comme principe que le profane ne peut pas intégrer directement les savoirs psy, pas sans l’aide d’un expert. A l’inverse, tout le monde a une expérience du monde social que la sociologie tente de décrypter. Rien n’empêche autrui de faire sa petite sociologie sauvage, sans avoir besoin de concept particulier ou de mener une enquête étendue. Voilà à mon sens ce qui manque à la sociologie pour être une science légitime : un raffinement théorique qui explique que les profanes ne puissent pas analyser le monde social avec la même acuité et la même pertinence que les sociologues. En attendant, à chaque fois qu’un sociologue produira dans une conversation une analyse basée sur des tendances générales, ou des expériences qui ne sont pas les siennes, cette analyse sera discréditée par un seul contre-exemple.

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