Lecture de « Le monde vécu des universitaires », de Laurence Viry

Le monde vécu des universitaires

 

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : pour les universitaires ou aspirants à le devenir, pour se rappeler qu’on n’est pas seuls
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’une enquête sur les « professeurs émérites » : que signifie être enseignant-chercheur retraité ? ou sur le rapport des enseignants-chercheurs avec le CNRS.
à prendre pour : le métro qui nous emmène à la bibliothèque
rapport nombre de pages/contenu : **
ce qu’il faut lire juste après : le doctorat – un rite de passage – Laetitia Gerard
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après : des articles sur le faible nombre de postes créés dans l’enseignement supérieur

Le monde vécu des universitaires est un ouvrage dont on se demande pourquoi il n’a pas été écrit plus tôt (quoi de plus logique pour des chercheurs en sciences humaines que de s’étudier eux-mêmes ?) et qui est en même temps assez surprenant, parce qu’il mobilise deux disciplines ennemies[1] : la psychologie et la sociologie. Cela le rend assez difficile à lire pour une sociologue (dont je suis), du fait de l’importance accordée aux récits individuels (au détriment de généralisations ou de typologies). Cette double appartenance disciplinaire est pleinement justifiée par l’objectif de cette recherche : connaitre la trajectoire subjective (la façon dont ils vivent leur carrière à l’université) des enseignants-chercheurs pour connaitre leur trajectoire objective dans le système universitaire. L’auteure part en effet de l’hypothèse que l’origine sociale de l’individu, la proximité de celle-ci avec le milieu universitaire, sont des facteurs qui déterminent une plus ou moins grande réussite des épreuves qui jalonnent une carrière universitaire. L’enquête se fonde sur 43 entretiens auprès d’enseignants en lettres et en sciences humaines et sociales dans des universités parisiennes et de Bretagne, ainsi que des entretiens avec des membres du Conseil National des Universités (CNU)[2] et des docteurs en attente de poste, et des échanges informels avec des enseignants-chercheurs, des doctorants…

Laurence Viry s’intéresse peu au contenu des différentes étapes (doctorant, docteur en attente de poste, maitre de conférence, professeur des universités), elle ne rend pas compte de ce que ses enquêtés font ou déclarent faire pendant ces différentes périodes, mettant l’accent sur les étapes (soutenance de thèse, qualification de maitre de conférence, nomination comme enseignant dans une université, obtention de l’habilitation à diriger les recherches (HDR)), perçus comme des rites de passage. Elle montre ainsi que la soutenance de thèse et la première nomination comme maitre de conférence sont vécues comme des étapes importantes, spontanément évoquées par ses enquêtés et porteuses d’émotions. Ainsi, la soutenance peut être vécue comme un moment éprouvant, frustrant ou au contrairement avec soulagement ou comme un moment stimulant. De même, la nomination à un poste est vécu comme une étape importante, d’autant qu’il faut souvent attendre plusieurs années avant d’en obtenir un, et qu’elles représentent des coûts pour l’individu, surtout pour ceux et celles qui n’ont pas de sources de revenus ou d’activités valorisantes qui leur permettent de conserver leur estime de soi. Par exemple, lors des auditions en vue d’être nommé comme maitre de conférences, les candidats retenus doivent se déplacer pour passer des entretiens, frais de transports à leur charge, parfois pour découvrir après coup que le poste était déjà réservé à un candidat local. A l’inverse, l’obtention de la qualification de maitre de conférences ou de professeur des universités n’est pas toujours évoquée spontanément. Pourtant, l’obtention de l’HDR est souvent décrite comme un passage obligé, puisqu’elle constitue la suite logique d’une carrière universitaire ou parce qu’elle permettra d’encadrer officiellement des thèses, travail que certains réalisent déjà de manière informelle. Les enseignants qui finissent leur carrière maitre de conférences font mention d’un choix moins que de la conséquence d’un manque de temps ou de problèmes institutionnels.

La deuxième question qui anime l’auteure est ce paradoxe : pourquoi ce métier choisi (on ne devient pas enseignant-chercheur par accident), peu contraignant (du point de vue des obligations horaires) et valorisé socialement engendre si peu de satisfaction de la part de ceux qui l’exerce ? Selon elle, la cause du mal-être des enseignants du supérieur ne sont ni les difficultés de conciliation des tâches (enseignement, recherche, tâches administratives, encadrement d’étudiants…), l’adaptation à un public d’étudiants hétérogène (du fait de la massification de l’enseignement, ou le manque de crédit, mais les enjeux de pouvoir au sein de l’université et du champ scientifique. En effet, le salaire de ces enseignants est relativement faible au regard de ce que des personnes à niveau de diplôme équivalent peuvent gagner dans le secteur privé, même si certains de ses enquêtés estiment que leur salaire leur permet de vivre décemment et qu’ils n’ont pas à se plaindre (puisqu’ils sont protégés du risque de chômage par exemple). Cependant, ce salaire moindre est vécu par beaucoup comme le signe d’un manque de considération pour leur métier. Puisque le salaire est relativement équivalent entre professeurs d’un même grade, les luttes pour la reconnaissance se jouent sur le plan symbolique. Les rivalités et les critiques des collègues prennent une grande place dans les entretiens. Laurence Viry l’interprète comme la conséquence de cette lutte symbolique. En effet, puisque la titularisation des enseignants est précoce (avec la qualification de maitre de conférences), les enseignants du supérieur ne s’investissent pas dans l’institution et dans le collectif, au profit de stratégies individuelles de gestion de carrière. De plus, la collaboration est peu recherchée, car elle comporte le risque de se voir voler ses résultats, or le pouvoir symbolique des enseignants vient de leurs publications, de leur rayonnement scientifique. Ainsi, puisqu’ils ont peu de possibilité de se distinguer par le salaire, les enseignants-chercheurs recherchent le pouvoir et le prestige.

Ce livre présente un apport intéressant à la production scientifique sur l’enseignement supérieur, et permet au jeune doctorant ou à la jeune doctorante (dont je suis) de saisir certains des rouages de l’université. Cependant, il a quelques faiblesses, qui rendent parfois la lecture un peu ardue. Par exemple, dans les premiers chapitres, l’auteure se livre à de longs développements théoriques sans qu’on sache toujours ce qu’ils apportent à la réflexion. De même, l’accent mis sur les récits de vie est cohérent avec la méthode, mais parfois un peu pesant : ils sont peu mis en perspective par rapport aux autres récits et surtout par rapport à l’ensemble des enquêtés. De plus, ils ne sont pas suffisamment contextualisés par rapport à l’âge de l’enquêté, ou l’époque à laquelle il est entré dans l’université (or, elle mobilise dans le début de l’ouvrage le récit d’un enseignant-chercheur qui explique qu’avant 68, le système mandarinal pesait fortement sur les carrières universitaires). De plus, si l’auteure déclare emphatiquement qu’elle a dû se livrer à un important travail réflexif pour mener cette enquête, on peut regretter que le récit qu’elle en donne ne soit pas davantage creusé (et par exemple la non-prise en compte des enjeux de sexe dans l’analyse). Enfin, je regrette que l’accent soit mis sur le « vécu », au détriment du « monde »  dans lequel vive les universitaires.

Viry Laurence, Le monde vécu des universitaires – ou la République des Egos, Presses Universitaires de Rennes (coll. « Le lien social »), 2006

[1] Dans l’histoire de la discipline sociologique, voir sociologie vs anthropologie.

[2] Ces conseils décident notamment si un candidat peut être qualifié comme maitre de conférence ou professeur d’université, deux grades universitaires. Obtenir la qualification de maître de conférences permet à quelqu’un de se présenter à des postes d’enseignant à l’université. Obtenir une Habilitation à Diriger les Recherches permet d’une part de postuler à des postes de professeur des universités (plus prestigieux et plus rémunérateur que ceux de maîtres de conférences) et d’autre part d’être directeur ou directrice de thèse auprès de doctorant-e-s.

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