Lecture de « Devenir enseignant du supérieur », d’Alain Coulon, Ridha Ennafaa, Saeed Paivandi

Devenir enseignant du supérieur

 

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : éviter, mieux vaut l’emprunter à la bibliothèque si besoin
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’une enquête par entretiens auprès des moniteurs-allocataires (ou d’anciens moniteurs), ne serait-ce que pour retracer la genèse de leur désir de devenir enseignant-chercheur, mais aussi la suite de leur carrière universitaire
à prendre pour : une insomnie
rapport nombre de pages/contenu : *
ce qu’il faut lire juste après : 
le monde vécu des universitaires – Laurence Viry
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après : 
http://sciencesenmarche.org/fr/

Sous un titre plutôt ambitieux se cache en fait une simple enquête par questionnaire, menée auprès de 3327 moniteurs-allocataires (2/3 des répondants appartiennent aux disciplines scientifiques dites dures), c’est-à-dire des doctorant-e-s qui ont reçu une allocation de recherche pour mener leur recherche, complétée d’une allocation supplémentaire en contrepartie de 64 heures d’enseignement par an, en premier cycle. Cette allocation est assortie d’une initiation au métier d’enseignant du supérieur, qui dure 10 jours par an. L’enquête interroge leur parcours scolaire antérieur, leurs origines sociales et le regard qu’ils portent sur l’allocation et leurs conditions d’enseignement.

Sans surprise, une part importante des allocataires sont issus de parcours scolaires d’excellence : taux de redoublement moindre que la moyenne de la population, taux de mention au bac supérieur, 47% d’entre eux sont passés par une « prépa » et/ou une grande école. Les auteurs relèvent ainsi un taux supérieur à la moyenne de choix d’options associés à de « bonnes classes » : allemand (en LV1 ou LV2), latin, grec, langues rares. La prévalence de choix d’options supposées aider à la réussite scolaire[1] est cohérente avec les origines sociales des moniteurs concernés (cadres ou plus largement appartenant aux catégories supérieures des CSP, enseignants). Rien qui ne surprendra un-e sociologue un peu familier du fait que les parents des classes moyennes et supérieures mettent en place des stratégies pour placer leurs enfants dans le meilleur établissement scolaire. Notons cependant que ces allocations ne sont pas réservées aux enfants de l’élite culturelle ou économique, puisqu’environ la moitié des parents des moniteurs n’ont jamais fait d’études supérieures. Concernant la suite, la majorité des moniteurs veulent travailler dans l’enseignement public et/ou dans la recherche publique.

Concernant l’expérience du monitorat en lui-même, elle est plutôt valorisée par les enquêtés, car elle permet de découvrir l’expérience de l’enseignement. Les critiques formulées par les moniteurs font écho non à ce dispositif (à part en ce qui concerne la formation, qui ne serait pas adaptée, ce qui n’a rien d’étonnant vu qu’elle ne dure que 10 jours) mais au fonctionnement du système universitaire : critique de l’organisation de la recherche ou de son articulation avec l’enseignement, déception concernant les relations avec les enseignants, manque d’intérêt pour les enseignements qu’on leur attribue[2], manque d’équipement et de locaux… Ces critiques ne sont pas propres aux moniteurs-allocataires, puisqu’elles sont également formulées par des enseignants-chercheurs statutaires, comme nous le verrons dans un prochain article. Les moniteurs allocataires ont également quelques griefs concernant le « manque d’appétit » intellectuel et de travail personnel des étudiants, mais ils se déclarent également agréablement surpris par l’attitude de ces derniers (disciplinés, respectant leur autorité) et ils sont satisfaits de la bonne ambiance de leurs cours.

Voilà pour le résumé. Vous êtes peut-être surpris par la brièveté de ce compte-rendu. Je m’attendais à avoir beaucoup plus de choses à écrire sur un livre qui porte le titre alléchant de « devenir enseignant du supérieur ». J’ai été profondément déçue par cette lecture, et à plus d’un titre. Tout d’abord, la population étudiée est infime par rapport à celle à laquelle le titre renvoie. Ensuite, le contenu lui-même est assez succinct, il s’agit avant tout de présenter des résultats statistiques, mais l’analyse ou la mise en perspective de ces résultats est quasiment absente. Pour vous donner une idée, environ un tiers du livre est composée de tableaux et de graphiques (le texte étant largement une explicitation de ces derniers), et en couleur s’il vous plait. Enfin, les items analysés sont pour le moins réduits : origine sociale et caractéristiques scolaires des moniteurs, parcours universitaire ; ce qu’ils pensent du dispositif de monitorat, de l’enseignement dans le supérieur et de l’université. Avec un titre comme « devenir enseignant du supérieur », on se serait attendu au moins une investigation sur les raisons qui les a poussées à vouloir travailler à l’université, s’ils ont envisagé d’autres carrières, s’ils ont tenté et obtenus d’autres types de financements de leur thèse, ce qu’ils pensent faire une fois que leur allocation cessera d’être versée, une fois leur thèse soutenue… On aurait également pu s’attendre à ce que les enquêtés soient réinterrogés quelques années plus tard, pour savoir s’ils sont devenus statutairement enseignants du supérieur. Mais non, il s’agit avant tout de mener une évaluation de politique publique et de livrer quelques données sur le dispositif étudié. Si ce livre a l’avantage de fournir quelques statistiques sur une population peu étudiée en sociologie, du moins lors de la parution de l’ouvrage (d’ailleurs totalement dénué de bibliographie…), et de mettre l’accent sur l’une des rares (la seule ?) mesure qui a fait mine de se soucier d’apporter une formation pédagogique aux enseignants du supérieur ; il n’a que peu d’intérêt pour une personne qui ne mènerait pas une recherche spécifique sur le sujet.

Coulon Alain, Ennafaa Ridha, Paivandi Saeed, Devenir enseignant du supérieur – enquête auprès des allocataires moniteurs de l’enseignement supérieur, L’Harmattan (coll. « savoir et formation »), 2004

[1] Ce qui semble d’ailleurs plutôt marcher dans le cas des moniteurs-allocataires, puisque le taux de mentions et celui d’élèves n’ayant jamais redoublés est plus élevé encore parmi les moniteurs ayant pris ces options par rapport à l’ensemble des moniteurs.

[2] Ce qui n’a rien d’étonnant, puisque les moniteurs-allocataires sont tout en bas de la chaine alimentaire universitaire : on leur assigne les cours que les maitres de conférences et les professeurs d’université trouvent indignes d’eux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :