Lecture de « Homme-femme : la part de la sexualité », de Marie-Laure Déroff

Homme/femme : la part de la sexualité

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : parce que c’est toujours intéressant de lire la sociologie d’une norme
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’un livre qui rend compte des différents discours sur la naturalité de l’hétérosexualité
à prendre pour : un week-end rapport
nombre de pages/contenu : ***
ce qu’il faut lire juste après :
la pensée straight – Monique Wittig
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après :
les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus – John Gray

Homme/femme : la part de la sexualité part du présupposé que la sexualité est une construction sociale, et que les pratiques sexuelles des hommes et des femmes qui se définissent comme hétérosexuels sont modelées par l’identité sexe/genre (c’est-à-dire les caractéristiques prêtées à une personne selon son sexe anatomique). Elle analyse donc la façon dont cette identité influe sur les pratiques sexuelles (celles adoptées, celles considérées comme légitimes) et dont elle est mobilisée dans les discours pour expliquer les pratiques. Cet ouvrage est issu d’une thèse et ça se voit : l’introduction est très dense et constitue une sérieuse mise en jambe théorique sur les notions d’identité, de sexe, de genre et d’identité sexuelle et sexuée dans la littérature sociologique et celle des études de genre. De même, le développement constitue une analyse fine, dense et réflexive de la sexualité hétérosexuelle, qui mêle terrain et théories, discours et pratiques. Ledit terrain se base sur une analyse de discours médiatiques sur la sexualité dans trois revues (Marie Claire, Cosmopolitan, Men’s Health) sur un corpus de numéros publiés pendant un an et vingt-huit récits de vie réalisés avec des hommes et des femmes (se déclarant hétérosexuels) à propos de leur « vie sexuelle ». Ici, l’accent sera mis sur l’analyse de ces récits de vie, celle des revues a déjà été abordée dans un précédent article.

Marie-Laure Déroff met en exergue l’opposition entre les modalités féminines et masculines de la sexualité, ou dans la structure des récits de vie. Ainsi, les hommes adopteraient plus souvent un récit biographique « carriériste » de leur sexualité et les femmes un mode situationnel. Dans un récit « carriériste », l’enquêté adopte spontanément un récit chronologique. Le passé constituerait une expérience acquise en matière de sexualité et les pratiques actuelles sont décrites comme l’aboutissement de cette expérience, les événements biographiques sont articulés comme la conséquence logique des uns des autres. A l’inverse, dans les récits situationnels, l’enquêté part de la situation présente, et les éléments du passé évoqués viennent compléter cette description (en évoquant des infléchissements subis ou choisis dans leur sexualité passée). De même, dans l’initiation à la sexualité, les hommes mettent l’accent sur la maitrise technique (la peur d’avoir une « panne », l’initiation par une femme plus expérimentée qui leur ont appris de nouvelles « techniques ») tandis que les femmes évoquent davantage le fait que l’entrée dans la sexualité nécessitait de rompre avec les interdits sociaux ou familiaux ou de négocier avec soi-même. Ainsi, dans les récits, les hommes décrivent leur sexualité comme le cheminement vers un modèle (notamment, le renoncement à une sexualité avec des partenaires d’une nuit ou dans le cadre d’une relation superficielle vers une sexualité dans le cadre d’une relation conjugale) alors que les femmes parlent davantage d’une émancipation possible ou réalisée (par le renoncement à une sexualité limitée à la relation conjugale).

Cependant, cette présentation un peu schématique des récits des hommes et des femmes est nuancée par deux points. D’une part, une part importante des récits décrivent une alternance entre une sexualité individuelle[1] et une sexualité relationnelle[2] (la première étant décrite comme moins satisfaisante que la première, en termes de satisfaction et d’épanouissement). Ainsi, bien que les récits soient structurés par une opposition entre le passé et le présent (que le passé ait constitué une série d’étapes vers la situation actuelle ou au contraire une forme d’expérimentation qui a permis à l’individu d’adopter la sexualité qui lui convient le mieux), les entretiens approfondis que l’auteure a mené avec ses enquêtés laissent également voir des ruptures, des inflexions, des « parenthèses » dans le type de pratiques sexuelles. D’autre part, Anne-Laure Déroff souligne que la forme des récits varie selon l’âge de l’enquêté, notamment en ce qui concerne les femmes.

Cet ouvrage présente un double intérêt : il est extrêmement dense théoriquement (peut-être un peu trop), et il montre la façon dont les rôles genrés et les injonctions sociales qui pèsent sur les hommes et les femmes façonnent les pratiques sexuelles, et la façon de les raconter. De plus, il lie analyse des discours médiatiques (qui constituent des prescripteurs en matière de rôles de genre et de sexualité) et analyse des discours d’hommes et de femmes en tant que produits d’injonctions contradictoires et d’aspirations personnelles. Notons également que l’auteure n’adopte pas une description restrictive de l’hétérosexualité (un individu hétérosexuel se définirait par des pratiques sexuelles exclusivement avec des partenaires de sexe opposé), mais constitue son échantillon de personnes qui se définissent comme telles. Ainsi, un de ses enquêtés (un homme) évoque des rapports sexuels occasionnels avec d’autres hommes, mais qui ne remettent pas en cause sa définition de soi en tant qu’homme hétérosexuel. Bref, dans ce livre, l’accent est mis sur les discours, peut-être au détriment des pratiques. En effet, on peut s’étonner que l’auteure mobilise si peu, au moins dans l’introduction, les travaux qui ont été menées sur les pratiques sexuelles (notamment les enquêtes sur la sexualité), et mette l’accent dans sa revue de la littérature exclusivement sur les concepts qui structurent son enquête (identité[3] et sexualité). De même, on peut s’étonner qu’elle ne questionne pas plus la notion d’ « hétérosexualité obligatoire » (c’est-à-dire la façon dont l’hétérosexualité est considérée comme la forme de sexualité la plus légitime).

Déroff Marie-Laure, Homme-femme : la part de la sexualité – une sociologie du genre et de l’hétérosexualité, Presses universitaires de Rennes (coll. « le sens social »), 2007

Recensions :
Clio
Travail, genre et société

[1] C’est-à-dire une sexualité « sans conséquence » (en tant qu’elle n’engage pas dans un autre type de relation), qui se contenterait de satisfaire un besoin physiologique, le plus souvent jugée asymétrique entre les sexes

[2] Définie comme une dimension d’une relation qui la dépasse.

[3] Bien que bizarrement, le terme n’apparaisse pas dans le titre, alors qu’il constitue un des pivots de l’analyse.

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