Lecture de « Harry Potter à l’école des sciences morales et politiques », de Jean-Claude Milner

Harry Potter à l'école des sciences morales et politiques

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : rien de tel que de lire des ouvrages de réflexion qui décryptent les œuvres fictionnelles
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’un livre qui traite du même sujet, mais que se base sur les livres et non les films, ou mieux, qui se concentre sur l’analyse d’un seul des livres ou sur un personnage en particulier
A prendre pour : le métro ou le bus
Rapport nombre de pages/contenu : ****
Ce qu’il faut lire juste après : Harry Potter à l’école de la philosophie – Marianne Chaillan
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après :
Le capital – Marx

Harry Potter à l’école des sciences morales et politiques est le dernier-né de la collection « La série des séries » des Presses Universitaires de France, qui ont déjà soumis à l’analyse plusieurs séries américaines classiques et moins classiques (24h chrono, Grey’s anatomy, Six feet under, Desperate Housewives…). Cette fois-ci, il n’est pas question d’une série télévisée, mais d’une série de films, les Harry Potter donc.

Bien que l’ambition annoncée par l’auteur soit assez vaste (« que dit au juste le récit potterien ? », p.9), le propos se centre en réalité sur une dimension des films : la question du politique. A l’inverse de l’acteur Micheal Gambon, qui a endossé le rôle du professeur Dumbledore à partir du troisième film, qui déclare dans une interview que pour lui, l’histoire des Harry Potter n’est qu’un prétexte pour montrer un monde où la magie existe, Jean-Claude Milner soutient avec force que ces films consistent en réalité en une fable politique, dont il s’attache à mettre les enseignements en exergue. Après un chapitre où il démontre que les films peuvent se regarder comme le récit de l’éducation sentimentale et politique d’Harry Potter, il s’attache d’une part à décrire le fonctionnement du monde de la magie par opposition avec le monde moldu, et d’autre part à souligner le caractère éducatif du récit potterien, pour Harry mais aussi pour le spectateur.

Selon l’auteur, la magie sur laquelle repose le monde des sorciers n’a pas pour effet de donner à ces derniers un monde qui est plus que celui des moldus, mais au contraire qui se caractérise par ses manques. En effet, la magie dispense ceux qui en possèdent le don de travailler (« puisqu’elle est capable de transformer les objets sans travail et sans machines, elle fait disparaitre la base matérielle du capitalisme, à savoir la plus-value et le travail », p.51). Cependant, cette libération a un prix : celle de l’immobilisme.

En effet, l’absence de travail prive les sorciers de l’opportunité d’inventer, d’innover, de s’adapter. Les décors des films en attestent : le style est vieillot, les sorciers se déplacent en calèche et en train à vapeur, ils se chauffent avec des cheminées, etc. De même, la magie ne se transforme pas elle-même : les nouveaux sortilèges obéissent aux mêmes règles que ceux écrits des siècles plus tôt.Le monde de la magie est donc fondamentalement stérile et replié sur lui-même. Ainsi, les sorciers n’ont pas d’art ou de littérature qui leur soient propres. Comme le souligne l’auteur, « quand les toiles peuvent s’animer, l’art de la peinture disparait » (p. 143). De même, le seul groupe de musique de sorciers mis en scène (dans La coupe de feux) sont un groupe de musique de divertissement, sans ambition artistique. Plus largement, « les sorciers n’ont pas crée l’ombre d’une œuvre qui marque la pensée ou suscite l’émotion » (p.143). De plus, l’augmentation de la capacité d’agir des sorciers grâce à la magie va de pair avec une perte du sens des réalités, ou du moins de celle de la mort : les sorciers pensent pouvoir la tromper, tandis que les moldus auraient conscience de ce qu’elle est vraiment.

Cette inertie est renforcée par l’injonction du secret auprès des moldus. En effet, tout ce qu’ils pourraient accomplir de neuf ne sera jamais révélé au reste de l’humanité : leurs actions, leurs récits, leurs livres portent sur la magie. Ainsi, les sorciers restent concentrés sur leur propre histoire, par manque d’intérêt pour le monde moldu et parce qu’ils sont les seuls destinataires de leurs propres productions.

Le monde de la magie est donc un monde figé dans le passé (d’un point de vue technique, il est resté aux débuts de l’ère industrielle et d’un point de vue économique, à un stade pré-capitalistique[1]) mais aussi un monde qui se caractérise par ses manques. En effet, l’absence d’arts et de savoirs autre que celui de la magie prive la plupart des sorciers de repères pour forger leur conception du bien et du mal, des sentiments et du cœur humain ; repères qu’ils ne peuvent trouver qu’auprès des moldus. Or, leur indifférence vis-à-vis de ces derniers (à part pour détourner les objets qu’ils produisent) les empêche d’y accéder. Dumbledore est le seul sorcier qui s’y intéresse (en témoignent ses citations tirées de livres ou de d’institutions moldus). Or, ces connaissances lui permettent d’avoir un avantage par rapport à ses adversaires sorciers qui ne comptent que sur la magie, car elles l’ont influencé et l’ont inspiré. Cela a pour conséquence qu’il fait reposer son plan non sur la magie et la puissance magique mais sur les sentiments, sur Rogue et Harry Potter, ce qui lui permet de gagner à la fin, par-delà la tombe.

L’un des manques les plus importants des films est la quasi-absence d’institutions : pas de mention du Parlement moldu, de la monarchie, presque pas des religions. Dans le monde de la magie, il n’y a pas d’Etat de la magie (même s’il y a un ministère) : le gouvernement n’a pas d’armée propre, de système fiscal (ou du moins, s’ils existent, il n’en est pas fait mention), de pouvoirs législatifs (les assemblées de sorciers veillent à leur application plutôt qu’elles ne les formulent). De plus, le pouvoir judiciaire est une émanation directe du Ministère. Ainsi, d’une façon générale, le pouvoir exécutif est à l’origine de toutes les décisions, il n’y a pas de séparation des pouvoirs. Jean-Claude Milner l’explique par le fait que dans le monde de la magie, les individus peuvent détenir de grands pouvoirs : ils n’ont pas besoin d’un Etat pour les protéger, c’est le Ministère qui doit se protéger d’eux pour garder son pouvoir. En témoigne par exemple l’évasion de l’hippogryphe Buck par Hermione : une apprentie sorcière est parvenue à prendre le dessus sur le Ministère.

En dépit de la séparation nette entre le monde des sorciers et le monde des moldus dans la narration, la mise en scène des films établissent deux parallèles évidents entre le premier et le second : l’histoire britannique et mondiale du XXème siècle et les public schools britanniques. De même que le personnage de la tante Marge renvoie très nettement à Margaret Tatcher (par ses vêtements, son collier, la couleur de ses cheveux mais aussi son ton de voix et même le diminutif de son prénom), le retour de Voldemort à la fin du quatrième film est l’occasion de nombreux parallèles avec le totalitarisme. Par exemple, dans les Reliques de la mort sont mis en scène des procès truqués, une campagne contre Harry Potter dont le style rappelle celui des pays totalitaires.

De même, une analogie peut être établie entre Voldemort et Hitler. Ainsi, ils ont tous les deux changés de nom (en partie pour jeter un voile sur leurs origines non-conformes à leur idéologie raciste). De plus, bien que ni l’un ni l’autre ne fasse mystère desdites origines, cela ne les empêche pas d’être suivi par des fanatiques tant de leur idéologie que de leur personne, comme Bellatrix Lestrange dans la saga Harry Potter. Cependant, la plupart des fidèles de Voldemort, issus des grandes et anciennes familles attachées à la pureté du sang, ne le suit que parce qu’elle pense que Voldemort pourra faire reconnaitre leur supériorité. Leur attachement n’est pas inconditionnel, il est la conséquence de leur rationalité politique. Le parallèle avec le soutien de la droite conservatrice à Hitler est évident. Ainsi, les Harry Potter livrerait un avertissement à ceux et celles (notamment l’élite sociale britannique) qui seraient tenté par une idéologie de la supériorité : ils courent le risque de prêter allégeance à une personne ou une entité « plus supérieur » qu’eux, et d’en être les victimes à leur tour.

Par ailleurs, l’absence de mention des institutions moldues traditionnelles (Parlement, monarchie, religions) et le parallèle entre Poudlard et les public schools (donc les seules institutions britanniques évoquées en creux) met en exergue l’importance de l’enseignement désintéressée du savoir comme contre-pouvoir. En effet, Poudlard est la seule institution qui puisse faire concurrence avec le Ministère de la magie. Or, cette école accueille sur un pied d’égalité des enfants de sorciers et de moldus, pourvus qu’ils aient le don de magie (tout comme les bourses des public schools permettaient à des enfants issus de milieux modestes de suivre un enseignement de qualité aux côtés de l’élite aristocratique et bourgeoise), de même qu’y est enseigné l’égalité entre les sorciers et les moldus. La saga promeut donc à la fois la libre détermination de son destin par les adolescents (les enfants n’ont pas à développer les mêmes talents que leurs parents et ces derniers ne devraient pas juger les premiers sur ce critère) mais aussi l’égalité des individus indépendamment du milieu social d’origine ou de leurs talents. De plus, Poudlard est avant tout une école, conçue sur le modèle des institutions d’enseignement issues de l’humanisme. Seul contre-pouvoir au Ministère, mais aussi seule niveau d’enseignement (puisqu’apparemment, il n’y a ni école primaire ni université de sorciers), l’école a un pouvoir exorbitant, mais aussi une responsabilité : celle de dispenser des savoirs, donc d’augmenter la capacité d’agir des individus. Jean-Claude Milner insiste longuement dans la conclusion sur les leçons que le lecteur peut en tirer, en opposant la volonté de certaines entreprises de réduire les savoirs à leur utilité, mais aussi l’intérêt que tout Etat ou collectivité peut tirer de l’ignorance de ses administrés ; à la nécessité de transmettre un savoir indépendamment de leur utilité réelle ou supposée.

Ce livre, bien qu’il se lise relativement rapidement, est très dense : l’auteur y propose au lecteur une promenade au sein des films Harry Potter, mêlant réflexions anecdotiques et plus générales, mettant en parallèle les événements du récit ou des personnages avec l’histoire ou des écrits philosophiques (notamment ceux de Platon). Le propos est très fluide (ce qui a parfois comme limites que des propos qui se complètent sont très éloignés dans l’analyse), et les chapitres sont organisées en « leçons » « les leçons de la tante Marge », « la leçon d’Eton », etc.). Bref, Jean-Claude Milner offre un éclairage très intéressant sur les films Harry Potter, mais il est aussi très limité. La plupart des personnages ou des événements sont au mieux mentionnés, plus souvent laissés dans l’ombre. On a le sentiment à la lecture que l’auteur s’est contenté d’analyser quelques éléments qui allaient dans le sens de son analyse (ou du moins qui nourrissaient son attention), laissant dans l’ombre tout le reste. C’est un peu dommage, mais cela ne ternit en rien l’intérêt de ce livre, qui y gagne en cohérence et en resserrement du propos. Notons également que les références aux personnages ou aux événements des films sont très allusives : il s’adresse avant tout aux lecteurs les ayant visionné (ou au moins qui ont lu les livres).

Milner Jean-Claude, Harry Potter à l’école des sciences morales et politiques, Presses universitaires de France (coll. « la série des séries »), 2014

Recensions :
philo mag
le magasin des articles

A lire aussi

[1] Pas de papier-monnaie, pas de grandes chaines de magasin…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :