Once upon a time in Wonderland : une série féministe ?

Once upon a time in Wonderland

Once upon a time in Wonderland est une série américaine composée d’une seule saison de treize épisodes, diffusée entre octobre 2013 et avril 2014. Comme sa grande sœur Once upon a time (diffusée depuis 2011), cette série opère par syncrétisme à partir de deux univers de conte traditionnels, Aladdin et Alice au pays des Merveilles.

L’histoire se concentre sur Alice. Enfant délaissé par son père, elle fugue à Wonderland. Lorsqu’elle revient en Angleterre à l’âge adulte, elle est confrontée à l’incrédulité de son père. Elle décide donc d’y retourner, en passant par les portes dimensionnelles ouvertes par le Lapin, afin d’apporter une preuve à son père attestant de la véracité de ses dires. Elle y rencontre Cyrus, un génie piégé dans une lampe. Rapidement, ils tombent amoureux l’un de l’autre[1] et Cyrus demande Alice en mariage. Poursuivis par la Reine rouge, qui veut s’approprier le génie, Alice et Cyrus sont piégés par elle. Alice revient en Angleterre, après qu’elle ait assisté à la mise en scène du meurtre de Cyrus par la Reine rouge. Elle accepte d’être internée dans un asile et de subir une lobotomie destinée à lui faire oublier Wonderland et Cyrus. Elle en est sauvée in extremis par le Lapin et Will, le Valet de cœur. Ils la ramènent à Wonderland après lui avoir appris que Cyrus est en vie. La série suit alors les tribulations d’Alice (accompagnée de Will) qui tente de retrouver Cyrus (et de le libérer des geôles de Jafar), poursuivie par la Reine rouge et Jafar. Ces derniers tentent de mettre la main sur Alice (qui détient trois vœux offerts par Cyrus) et la lampe de Cyrus.

A première vue, Once upon a time in Wonderland semble une série féministe : l’héroïne est un personnage actif et disposant d’une capacité d’agir importante, fort sur le plan physique, intellectuel et moral, altruiste. De plus, elle entreprend de délivrer son bien-aimé, dans une inversion du schéma des contes traditionnels. Cette série remet-elle en cause pour autant les stéréotypes de sexe ?

1. Une série au croisement de trois univers.

Comme annoncé précédemment, Once upon a time in Wonderland s’inspire de l’univers d’Alice au pays des Merveilles et d’Aladdin (l’adaptation de Disney), tout en apportant aux intrigues et aux personnages « traditionnels » de sérieuses modifications. Elle reprend également quelques éléments de la série Once upon a time, dont Once upon a time in Wonderland est un spin-off.

1.1 Alice au pays des Merveilles : le décor

Tout comme dans l’adaptation de Tim Burton à partir des livres de Lewis Carroll, Once upon a time in Wonderland n’est pas une adaptation stricte des « intrigues » dont elle est inspirée. La série reprend un certain nombre de personnages et de créatures dépeints dans les ouvrages : Alice, une reine tyrannique ayant un faible pour les décapitations publiques, la Chenille fumeuse de narguilé, le Lapin blanc qui attire Alice au pays des merveilles, le Bandersnatch, le Jabberwocky, le Lézard, le chat de Cheshire, les Tweedle… De même, la série reprend des éléments iconographiques associés à cet univers, comme le labyrinthe qui entoure le palais de la Reine, lui-même orné de tours en forme de pièces d’échec et décoré de rouge. Alice est blonde et porte une robe bleu ciel et blanche dans les flashbacks. La Reine rouge quant à elle porte cette couleur en permanence (ce qui est d’une originalité débordante), et la Reine de cœur porte une robe assez proche de celle de son homologue dans Disney[2]. On retrouve également plusieurs créatures chimériques : des libellules-dragons[3], des tortues-lion… Cependant, comme on peut s’en douter, d’importants changements ont été introduits par rapport à l’univers originel. En ce qui concerne l’héroïne tout d’abord. Au lieu d’être une petite fille en compagnie de sa grande sœur ou jouant avec son chat qui s’assoupit et qui rêve d’un univers fantastique, Alice est une jeune femme qui s’échappe de l’asile après avoir été rejetée de chez elle par son père et sa nouvelle compagne. Loin d’être perdue et ballottée d’un endroit à l’autre comme dans la version originale, elle connait bien Wonderland et est maitresse de ses déplacements, elle suit son propre chemin, à savoir, délivrer son fiancé. De plus, plusieurs créatures ont été humanisées (le Jabberwocky, le Lézard) et d’autres sont totalement absentes (le Lièvre de Mars, la Duchesse, etc.).

1.2 Aladdin : l’intrigue narrative

Afin d’introduire un intérêt amoureux mais aussi un vrai méchant dans la série, une partie de l’univers d’Aladdin a été agrégée à celui d’Alice au pays des Merveilles. Ainsi, dans la série, Wonderland et Agrabah (d’inspiration orientale) constituent deux pays d’un univers. A Agrabah, on rencontre des génies piégés dans des lampes, un sultan, et surtout un Jafar, un magicien toujours accompagné d’un bâton magique en forme de serpent doré aux yeux rouges. Il se déplace de plus en tapis volant. Par ailleurs, on peut observer un parallèle entre la caverne où est cachée la lampe magique, accessible seulement à un cœur pur d’Aladdin, et un gouffre qui détient une poudre magique dont l’accès est également limité à une personne ayant le cœur pur dans Once upon a time in Wonderland. Cependant, contrairement au dessin animé, on ne rencontre dans la série ni Aladdin, ni Jasmine, ni génie bleu. Les génies sont des personnes piégées par une malédiction (et ayant une apparence humaine ordinaire), et le sultan n’est pas un monarque débonnaire sous la coupe de son vizir et cherchant à marier sa fille mais un despote avisé et stratège qui cherche à protéger son fils légitime de son fils illégitime (Jafar). Bref, de l’histoire d’Aladdin, la série ne conserve que la quête de Jafar pour les lampes magiques.

1.3 La série Once upon a time

Si la série Once upon a time in Wonderland se déroule dans un monde différent de celui de sa grande sœur, elle présente plusieurs similitudes avec cette dernière. Dans l’intrigue, tout d’abord. Dans les deux séries, le personnage principal est une héroïne arrachée à son univers d’origine et projetée dans un monde fantastique où elle est amenée à réaliser une quête[4]. Ce dessein est contrarié par une méchante sorcière. Dans la structure des épisodes ensuite. Pour la majorité d’entre eux, ils consistent en une l’alternance de rebondissements et de flashbacks, qui visent à éclairer les problématiques propres des personnages, forgées par les événements survenus dans leur passé biographique. Dans le traitement des personnages, enfin. Les personnages principaux ne sont pas réduits à des « essences » (le gentil adjuvant, le méchant avide de pouvoir). Ainsi, la Reine rouge et Jafar ne sont pas méchants « ontologiquement », ce sont leurs histoires propres (notamment leurs relations avec leurs parents) qui expliquent leurs comportements présents. De plus, les scénaristes ont pris soin d’introduire quelques références à la série. Ainsi, le Valet de cœur vivait à Storybrooke, la ville où se déroule la série Once upon a time et Alice, Cyrus et le Lapin font une visite à son ancien domicile au détour d’un épisode. De même, le personnage de Cora, la Reine de Cœur, la mère d’un des personnages importants d’Once upon a time, fait une apparition dans les flashbacks de l’épisode 11. Par contre, pas de trace du Chapelier fou (un personnage récurrent d’Once upon a time). Once upon a time in Wonderland est donc fondée sur le même syncrétisme qu’Once upon a time, à la jonction entre Aladdin et Alice au pays des Merveilles. Cependant, à la différence de ce dernier, mais aussi de l’intrigue de Once upon a time, l’héroïne est (relativement) maîtresse de son destin.

2. L’amour, toujours

Bien plus que l’amitié, c’est l’amour (hétérosexuel ou filial) qui fait courir les personnages de Once upon a time in Wonderland : l’amour filial est à l’origine des intrigues et l’amour romantique guide leurs actions.

2.1 Les parents, toxiques depuis l’époque victorienne

La plupart des personnages importants de la série ont eu des relations conflictuelles avec leurs parents (révélées dans les flashbacks), conflits qui sont à l’origine de décisions qui ont fait basculer leur trajectoire biographique ou des quêtes qu’ils mènent dans le présent. Par exemple, comme évoqué en introduction, c’est parce que son père refuse de la croire sur parole lorsqu’elle raconte ses voyages à Wonderland qu’Alice y retourne (et rencontre alors Cyrus, son fiancé). De même, la Reine rouge et Jafar ne deviennent des « méchant-e-s » et des magicien-ne-s que parce qu’ils ont été rejetés par leurs parents. Ainsi, la Reine rouge épouse le roi de Wonderland en partie parce qu’elle a été rejetée par sa mère. En effet, cette dernière a tourné le dos à sa fille parce qu’elle a renoncé à se marier avec un noble. De même, Jafar devient magicien et part en quête de génies parce que son père a refusé de lui accorder de l’amour. En effet, lorsqu’il se rend au palais pour rencontrer son père naturel, le sultan, et qu’il tente de gagner son affection, Jafar subit la tentative de meurtre de son père. A l’âge adulte, Jafar retourne trouver son père et tue le fils légitime de ce dernier. Là encore, le sultan refuse de reconnaitre Jafar comme son fils (réaction peu stratégique, mais néanmoins légitime). Ce dernier décide donc de briser les lois de la magie pour obtenir l’amour de son père de façon surnaturelle. Quant à Cyrus, après que le sort qui faisait de lui un génie ait été levée, il entreprend de retrouver ses frères (eux aussi transformés en génies) afin de lever la malédiction qui pèse sur eux et dont il est responsable. Symétriquement, Amara, la mère de Cyrus, devient une sorcière dans le but de lever le maléfice qui pèse sur ses fils. La quête de reconnaissance parentale qui pèse sur trois des personnages principaux (Alice, la Reine rouge, Jafar), que leurs parents soient ou non présents pour le constater, est à l’origine des « problématiques » propres aux personnages, elle introduit des « carences » dans leurs personnalités (Alice est désespérément à la recherche d’un foyer, la Reine rouge cherche le pouvoir parce qu’elle a renoncé à l’amour romantique, Jafar cherche le pouvoir pour obtenir l’amour de son père). Cependant, c’est bien l’amour romantique qui détermine leurs actions présentes.

2.2 C’est l’amour qui fait courir les hommes (et les femmes)

La relation amoureuse entre Alice et Cyrus est au cœur de l’intrigue de Once upon a time in Wonderland : Alice revient à Wonderland dans l’unique but de rejoindre son fiancé, et ses actions (et celles de Cyrus) sont tournées vers cet objectif. Si le fait de mettre la relation amoureuse (nécessairement unique et absolue) entre les deux protagonistes principaux au centre de l’intrigue rapproche la série de l’univers des contes, il est néanmoins notable que toutes les relations sentimentales ont été nouées avant le début de l’histoire. Ainsi, bien que le personnage d’Alice soit extrêmement positif d’un point de vue féministe par bien des aspects (comme nous le détaillerons dans la troisième partie), on ne peut que regretter que les objectifs d’Alice soient tournés vers les hommes : elle cherche d’abord à prouver quelque chose à son père, puis à secourir Cyrus, enfin à aider Cyrus lorsqu’il cherche à sauver ses frères. Elle choisit donc de renoncer à son autonomie pour la mettre au service de son grand amour. A l’inverse, dès qu’il est libre et qu’il a retrouvé Alice, Cyrus se lance dans sa propre quête, tournée vers la libération d’autres hommes (ses frères). La série s’achève de plus sur un épilogue où on voit Alice raconter son histoire à sa fille, avant que les deux femmes ne soient rejointes par Cyrus. Après avoir vécu toutes ces aventures, Alice endosse donc le rôle de parfaite épouse et mère de famille rangée, dans l’Angleterre victorienne, qui n’est sans doute pas louable en ce qui concerne le rôle qu’elle réserve aux femmes (et qui est d’ailleurs dépeint sous un jour négatif en la belle-mère d’Alice, qui n’a qu’une obsession : transformer cette dernière en jeune fille respectable et surtout mariée). Aller par monts et par vaux, se battre à l’épée, c’est bien ; la vie domestique tranquille avec l’homme de sa vie et ses enfants (secondairement, loin de ses ami-e-s resté-e-s à Wonderland et près de son paternel), c’est mieux. De même, l’amour est ce qui permet aux méchants de se racheter. Anastasia est devenue la Reine rouge avide de pouvoir à partir du moment où elle a renoncé à sa relation avec Will, le Valet de cœur, au profit d’un mariage de raison avec le roi de Wonderland et du confort matériel que le premier ne pouvait pas lui offrir. Cependant, elle redevient Anastasia, une femme bien qui veut reprendre le pouvoir à Jafar pour le bien du peuple (dont elle s’était peu inquiétée jusque-là), à partir du moment où elle s’avoue les sentiments qu’elle a toujours eu pour Will. De façon secondaire, le personnage d’Elisabeth, alias le Lézard, est également gouverné par l’amour : elle décide de suivre Alice lorsque cette dernière part délivrer Will du bourreau qui s’apprête à la décapiter ; et lorsqu’elle trouve la lampe dans laquelle Will-le-génie[5] est piégé, ses vœux sont entièrement tournés vers lui[6]. Elisabeth est un personnage strictement réduit à son amour pour Will. Ainsi, l’amour est ce qui guide les personnages « vertueux ». A l’inverse, Will qui n’a plus de coeur[7] se caractérise par son errance. Il est poursuivi par les gardes de la Chenille et de la Reine à cause des délits qu’il a commis, il brise le cœur de deux personnages féminins (mettant en péril le périple d’Alice), son temps est mis au service d’autrui[8]. Sans surprise, l’intrigue oppose le « véritable amour », absolu, et le « faux ». Ainsi, tous les personnages qui usent de la séduction, renoncent à l’amour ou tentent de l’obtenir de façon « illégitime » (i.e. la magie) le paient. Amara, la mère de Cyrus, séduit Jafar afin de s’assurer de sa loyauté mais son plan échoue puisque ce dernier la trahit dès qu’il n’a plus besoin d’elle et la transforme en bâton-serpent dénué de libre arbitre. De même, Jafar qui obtient l’amour de son père et celui d’Anastasia par magie (après avoir brisé les lois de la magie) est transformé en génie. De même, Elisabeth qui a tenté d’obtenir l’amour de Will « de force », en recourant aux vœux, le paie de sa vie puisque son dernier vœu entraine sa mort. Enfin, Anastasia qui renonce à sa relation avec Will est trompée par son mari et devient un être avide de pouvoir. L’intrigue de la série est donc basée sur un éventail relativement restreint d’objectifs possibles : l’amour véritable (familial ou romantique) est le but légitime, et la quête de pouvoir (elle-même guidée par l’espoir d’obtenir l’amour de ses parents de façon illégitime) est le but illégitime. Une vie rangée, le mariage, est le seul horizon d’attente souhaitable, qui suffit à faire disparaitre les autres tracas de l’existence (comme l’aisance matérielle). Ces deux buts sont d’ailleurs personnifiés par l’opposition entre la relation Cyrus/Alice et Jafar/Reine rouge. La première est basée sur une confiance et une foi absolues l’un dans l’autre, qui permet de surmonter tous les obstacles qui se présentent à eux et qui ne souffre pas de la moindre anicroche, l’entente entre les deux est immédiate et totale. A l’inverse, la relation entre Jafar et la Reine rouge est conflictuelle, ils ne cessent de se trahir mutuellement et de lutter pour remporter les éléments de pouvoir les premiers. Pas d’amour possible pour les méchants. Leur ambition ne peut conduire qu’à leur perte, puisqu’ils ne peuvent avoir confiance en personne, privés du soutien de l’amour véritable et parce que ceux et celles qui collaborent avec eux poursuivent leurs propres quêtes.

3. Usages légitimes et illégitimes de la magie

Contrairement aux séries analysées dans des articles précédents, Once upon a time in Wonderland  ne met pas en scène une galerie de pouvoirs et d’espèces surnaturelles, mais seulement quelques personnages dotés ponctuellement de compétences magiques. On n’en voit pas moins se dégager un couple d’oppositions sexuées : la magie vient des femmes, les génies sont des hommes. Cependant, les compétences des personnages ne sont pas exclusivement magiques : les qualités d’Alice y sont présentées comme des aptitudes à part entière.

3.1 Alice, sans peur ni reproche

Bien qu’Alice soit dénuée de compétences surnaturelles (ou peut-être grâce à cette absence, dans la mesure où la magie corrompt), elle parvient néanmoins à tenir en échec ses opposants dotés de compétences magiques. En effet, on ne lutte pas contre la magie avec plus de magie, mais avec un « cœur pur ». D’une façon générale, Alice est le personnage qui a la plus grande capacité d’agir. Tout d’abord, Alice est un personnage ingénieux. Tout au long de l’intrigue, elle est le personnage qui trouve les solutions des problèmes auxquels les protagonistes sont confrontés. Par exemple, dans le premier épisode, alors qu’Alice et Will sont piégés dans un lac de guimauve, elle a l’idée d’utiliser les libellules-dragons qui volent autour d’eux pour brûler la guimauve afin de la durcir et sortir du bourbier. De même, dans l’épisode 3, elle a l’idée de se servir d’un vœu (ils ont la forme de rubis taillés) pour se libérer des liens avec lesquels elle a été attachée, non en « gâchant » un vœu mais en s’en servant pour trancher les cordes. Elle est également le personnage qui parvient à résoudre les énigmes. Enfin, elle sait parfaitement utiliser les connaissances en sa possession pour augmenter sa capacité d’agir. Ainsi, elle parvient à triompher du Bandersnatch envoyé sur elle par Jafar et la Reine rouge en mettant à profit les connaissances qu’elle a sur cette créature. De plus, après l’enseignement de Cyrus[9], Alice devient une fine lame. Sa force mentale se double donc d’une force physique, qui lui permet de se défaire des adversaires auxquels elle est confrontée. Par exemple, dans l’épisode 6, elle prend le dessus sur deux brigands qui tentaient de la détrousser. Dans l’épisode 7, elle sauve son père d’un dragon. De même, dans l’épisode 11 et 12, elle vient seule à bout de groupes armés et prend même la direction d’une armée de fortune dans l’épisode 13. Ses tenues s’en ressentent : dans les flashbacks, elle porte des robes longues, féminines et pleines de froufrous ; tandis que dans le présent, elle porte des tenues plus pratiques, avec des jupes plus courtes. On peut remarquer que le savoir lui ait transmis par les hommes (ou du moins par Cyrus). En effet, les connaissances d’Alice sur le Bandersnatch ou sur le combat à l’épée lui viennent de son fiancé. De plus, un savoir qui semblait inutile à Alice avant sa rencontre avec Cyrus (dans un flashback de l’épisode 2, Alice explique à Cyrus qu’elle n’a jamais appris à se battre à l’épée car « il y a d’autres moyens de se battre » et que « à Wonderland, il suffit d’être créatif ») devient l’un des principaux moyens employés par elle, comme si le savoir masculin (l’art du combat) surpassait le savoir féminin (l’astuce). Enfin, Alice se caractérise par son « cœur pur ». Cette caractéristique augmente sa capacité d’agir dans la mesure où elle lui permet d’obtenir quelque chose que la magie ne peut pas acquérir (de la poussière magique qui annule la magie noire de Jafar). Plus largement, Alice est un personnage profondément altruiste, qui ne cesse de venir au secours de ceux et celles (enfin, dans les faits, c’est surtout ceux) qu’elle aime, par ses actions et par ses vœux. Dans l’épisode 7, Will décrit Alice dans ces termes : « Alice n’abandonne pas les gens. Même pas ceux qui le mériteraient. […] Si elle voit quelqu’un souffrir, elle ne peut pas s’empêcher de les débarrasser de leurs douleurs. C’est dans sa nature ». Pourtant, contrairement à Chloé King, qui s’élance bêtement au-devant du danger, se retrouve piégée et doit compter sur la bonne volonté et l’habileté de ses amis Mai pour la secourir ; Alice entreprend et mène à bien les sauvetages de ses amis et de son amoureux avec discernement et astuce. De plus, sa bienveillance ne va pas de pair avec de la naïveté. En effet, loin de faire confiance aveuglément à toutes les personnes qu’elle rencontre, elle se place au contraire dans une posture défensive[10], armes à la main et mises en garde aux lèvres, ce qui lui permet entre autres de survivre à sa rencontre avec Will, qui a reçu l’ordre de la tuer. Bref, du point de vue des stéréotypes de genre, Alice est un personnage nuancé : si elle est altruiste et ne peut pas s’empêcher de prendre soin des personnes qui l’entourent, elle est également intelligente et habile au combat rapproché. On peut cependant regretter qu’elle tienne ses connaissances et ses lignes d’action des hommes qui l’entourent. On peut d’ailleurs regretter l’absence de parité dans la distribution des personnages, certes courant dans les séries, mais toujours regrettable. Ainsi, si la série semble à première vue reposer sur deux « couples » composé d’un homme et d’une femme, on peut néanmoins observer une surreprésentation des personnages masculins : Will, le Lapin, les Tweedle, le sultan sont des personnages récurrents, qui apparaissent dans presque tous les épisodes. A l’inverse, les personnages secondaires féminins (Elisabeth, la femme du Lapin, le Jabberwock, Amara) n’interviennent que ponctuellement dans l’intrigue et ne sont présentes généralement que pour 3 à 4 épisodes (sur un total de 13).

3.2 La magie, ce cadeau empoisonné

Sans surprise du point de vue des stéréotypes de sexe, la magie est un savoir détenu et transmis avant tout par les femmes : la Reine de Cœur apprend la magie à Anastasia, la future Reine rouge ; et Amara apprend la magie à Jafar. Ce dernier semble d’ailleurs lui aussi au croisement des normes de genre. D’une part, non content de détenir un savoir « féminin », la magie ; il aborde également un attribut traditionnellement féminin, le maquillage (comme le Jafar du dessein animé Aladdin[11]). D’autre part, il n’en est pas efféminé pour autant puisqu’il est clairement renvoyé au genre masculin, tant par sa puissance (qui dépasse celle de toutes les autres magiciennes auxquelles il est confronté, et qui repose sur la magie noire, supposée plus puissante que les autres, puisque la Reine rouge a besoin de poussière magique pour annuler un sort de Jafar) que par son cynisme (il n’hésite pas à user de la force, de la contrainte physique et de la torture pour parvenir à ses fins ; ou à trahir Amara, la sorcière qui l’a formé et séduit). Au féminin, la magie est associée à la séduction et à un travail de l’apparence soigneux, comme dans le cas des méchantes de Disney[12] (parce que bon, on est d’accord, la magie c’est pas quelque chose que font les gens bien, c’est de la triche avec l’ordre des choses). Ainsi, Amara porte des robes fendues et des drapés suggestifs ; la Reine rouge porte des robes luxueuses d’un rouge incendiaire et les lèvres pulpeuses assorties. La sorcière est sexy (évidemment), sauf si c’est une matrone (dans ce cas, elle a un certain standing à tenir, comme Cora, la Reine de Cœur). Cependant, elle n’est pas obsédée par son apparence (mais d’où lui vient ce charme ? peut-être de la magie. En tous cas le travail associé à l’habillement et le maquillage ne sont pas montrées à l’écran). Pourtant, la Reine rouge est néanmoins renvoyée à la vanité : le roi parvient à la convaincre d’accepter le mariage en lui faisant miroiter les bijoux et les toilettes auxquels une reine peut prétendre ; le Jabberwocky la force à utiliser deux de ses vœux en souhaitant retrouver sa couronne et ses joyaux. Je tiens néanmoins à souligner que là encore, le personnage de la Reine rouge est nuancé au regard des normes de genre. Si elle est représentée comme impliquée dans une course au pouvoir un peu absurde (parce qu’elle ne semble rien avoir à désirer de plus, à part ne pas être tuée par Jafar, ce qui est justifié il est vrai), ce qui est cohérent avec son rôle de femme aigrie (en même temps, il fallait y penser avant de jeter ton grand amour pour des rubis !), elle n’en est pas pour autant caricaturale. Ainsi, le fait que le roi doive la convaincre qu’il apprécie tout autant son esprit que sa beauté (plus exactement, il affirme vouloir l’épouser car elle a quelque chose en plus des autres femmes : la volonté de se dépasser (1×05)) ou qu’elle ne soit jamais représentée comme en train de séduire un homme pour obtenir quelque chose de lui contribuent à ce qu’elle ne soit pas réduite à la figure de séductrice. La magie a cependant ses limites. Tout d’abord, si elle permet l’augmentation de la capacité d’agir de ceux et celles qui en possèdent le savoir, elle ne suffit pas à obtenir ce qu’on veut. Ainsi, la Reine rouge utilise la menace, la manipulation et le contrôle de l’information pour obtenir ce qu’elle veut ; Jafar la coertition et la torture ; Amara la séduction : autant de traits marqués comme sexués ou renvoyant à des caractéristiques sexuées (par exemple, la force physique censée aller de pair avec la coertition et la torture physique). Ensuite, la magie a des lois, qui rendent impossibles l’obtention de certaines choses par elle : faire revenir les morts, obtenir l’amour de quelqu’un, changer le passé. Cela limite de toute évidence la capacité d’agir des magicien-ne-s. Cependant, dans l’épisode 12, Amara et Jafar jettent un sort (impliquant les trois génies) qui leur permettent de briser les lois de la magie et d’avoir un pouvoir absolu. Jafar s’en sert pour lever une armée en ressuscitant des soldats et obtient l’amour de son père et de la Reine rouge. Pourtant, cet amour est mis en échec par l’amour véritable : Will donne un baiser à Anastasia et elle sort de l’enchantement qui la faisait aimer Jafar. Notons de façon secondaire que la compétence de guérison est détenu par des femmes, ce qui est généralement le cas dans les séries fantastiques : la femme du Lapin détient des connaissances de médecins qui sont transmises dans sa famille de mère en fille ; l’eau qui guérit du Puis à souhaits est gardé par Nyx, une créature surnaturelle féminine. Bref, les personnages de sorcières sont relativement conformes aux stéréotypes de genre : séduisantes, disposant de compétences de guérison, elles ont une capacité d’agir plus grande grâce à la magie (mais néanmoins inférieure à celle du magicien). Jafar quant à lui parvient à maitriser un savoir traditionnellement féminin au prix de la trahison de ses alliés féminins (Amara, la Reine rouge). De plus, il s’en sert pour torturer physiquement ses adversaires (un usage « masculin » de la force magique).

3.3 Les vœux : méfie-toi de ce que tu désires

La magie a un prix, pour les sorciers et les sorcières comme pour ceux et celles qui bénéficient de la magie des vœux. Dans le cas des premiers, le prix se traduit indirectement par leur incapacité à connaitre une histoire d’amour véritable. Dans le cas des seconds, les vœux risquent fort de se retourner contre ceux et celles qui les formulent. Par exemple, Elisabeth meurt après avoir formulé son dernier vœu. De même, Will est piégé dans la bouteille du génie après avoir formulé le sien. Cette logique s’applique également à ceux qui tentent de prendre leurs désirs pour des réalités en volant l’eau du Puis à souhaits. Ainsi, Cyrus qui veut sauver la vie de sa mère avec cette eau est transformé en génie, tout comme ses frères qui l’ont aidé dans sa démarche. En effet, bien que Cyrus détienne un pouvoir magique très puissant (la magie des vœux), cette capacité n’augmente pas sa capacité d’agir, au contraire : il est piégé dans une lampe la plupart du temps, ou son pouvoir est mis au service d’un-e maitre-sse. Il a cependant de nombreuses compétences qui lui permettent de s’en sortir sans magie : il sait se battre à l’épée, dispose de nombreuses compétences sur Wonderland. Ainsi, il parvient à s’échapper seul de la cage de Jafar grâce à un brechet (« wishbone » en anglais, soit « os à vœu »), il n’est donc pas mis en position de « demoiselle en détresse ». L’intrigue de Once upon a time in Wonderland est donc remarquablement progressiste sur ce point : non seulement la femme se lance dans une quête pour libérer l’homme, mais en plus l’homme s’en sort très bien tout seul. Un point d’autonomie partout. Notons qu’en matière d’asservissement, les génies ont leur pendant féminin : le Jabberwocky. Créature féminine animalisée (dans sa façon de se déplacer mais aussi dans son maquillage ou ses vêtements de fourrure), elle est forte physiquement et quasiment invulnérable, se déplace à une vitesse surhumaine et surtout, elle a la capacité de connaitre les peurs des humains qu’elle approche. Cependant, ces aptitudes ne sont pas mises au service d’une plus grande capacité d’agir, mais contribuent au contraire à son asservissement. En effet, avant d’être libérée par Jafar, elle était piégée dans une tour. Même après ladite libération, elle reste cependant dans un rapport de sujétion puisque Jafar détient la seule dague à laquelle le Jabberwocky est vulnérable et il s’en sert pour la forcer à exécuter ses ordres (et torturer ses prisonniers avec lui, c’est ce que j’appelle une façon sympa de passer un dimanche après-midi).

 

Conclusion

Once upon a time in Wonderland est donc une série féministe sur bien des aspects : le personnage principal féminin est fort physiquement et intellectuellement, force qui lui permet de triompher des obstacles qui se dressent sur sa route et de ses adversaires magicien-ne-s. De plus, si elle est altruiste, elle n’en est pas pour autant inconsciente ou réduite à cette caractéristique, comme dans le cas de Chloé King. Par ailleurs, loin de se contenter de mettre en scène une inversion des genres dans le scénario « le prince part sauver la princesse en détresse », la série met en scène des personnages dotés de ressources suffisantes pour être autonomes. Cependant, cette dernière n’échappe pas à certains stéréotypes de genre. Tout d’abord, la psychologie du personnage principal est déterminée uniquement par sa relation aux deux hommes de sa vie, son père et son fiancé, et la fin de la série met d’ailleurs l’accent sur l’accomplissement d’Alice qui passe exclusivement par le mariage et la maternité. Ensuite, la série oppose l’accomplissement amoureux et l’ambition (ou du moins la recherche de pouvoirs magiques accrus) : la réussite personnelle passe exclusivement par une relation amoureuse hétérosexuelle, nécessairement avec l’Homme ou la Femme de sa vie. Enfin, les compétences magiques et les personnages qui les détiennent sont conformes à certains stéréotypes de genre.

Pour aller plus loin : Les nouvelles adaptations de conte sont-elles vraiment féministes ?

Voir aussi Alice au pays des merveilles

 

[1] Notons que c’est Alice qui prend l’initiative d’embrasser Cyrus, sans que cela pénalisant par la suite, contrairement aux personnages féminins de Being Human.

[2] C’est d’ailleurs l’une des marques de fabrique de la série Once upon a time : faire porter aux personnages des costumes proches de ceux des personnages des dessins animés Disney.

[3] Créatures présentes dans A travers le miroir de Lewis Carroll, reposant sur un jeu de mots : en anglais, « libellule » se traduit par « dragonfly », littéralement « mouche dragon ».

[4] A la différence notable que la quête d’Emma Swann, de Once upon a time, est imposée à elle (puisqu’elle est censée délivrer les habitants de Storybrooke de l’enchantement qui pèse sur eux, d’après une prophétie) tandis qu’Alice embrasse librement la sienne.

[5] Dans l’épisode 8, Will fait le vœu qu’Alice (mourante suite à un vœu qu’elle a formulé précédemment) soit délivrée de ses souffrances. Il part alors remplacer Cyrus dans sa bouteille et devient un génie.

[6] Elle laisse Will décider du premier vœu (il opte pour « de la bière pour tout le village ! »), puis elle demande « tout ce qu’il faudrait à [Will] pour qu’il remarque une fille », enfin elle souhaite « qu[‘il] ressente quelque chose pour [elle] ».

[7] Il lui a été retiré par la Reine de cœur après qu’Anastasia ait rompu avec lui. Bien qu’Alice l’ait restitué à Will après l’avoir dérobé dans la cachette de la Reine de Cœur, il a décidé de ne pas le remettre dans sa poitrine.

[8] Il suit le Lapin pour sauver Alice de l’asile, puis Alice pour délivrer Cyrus des griffes de Jafar, avant de devenir un génie, c’est-à-dire une créature asservie au bon vouloir de ses maitre-sse-s).

[9] L’enseignement du maniement de l’épée semble une prérogative masculine dans les adaptations modernes de contes. Cf le cinéma est politique

[10] Sans qu’elle soit dépeinte comme une personne incapable de faire confiance à autrui non plus. Alice est prudente, c’est tout.

[11] Méchants et méchantes chez Disney : les hommes faibles

[12] Méchants et méchantes chez Disney : les femmes fortes

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