Lecture de « les filles en série », de Martine Delvaux

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : il ne prend pas beaucoup de place
Le livre manquant : on aimerait bien le lire en parallèle d’un livre sur les mecs en série (les boys bands, les soldats, les business man, les stripteasers, les drag queen ?…)
à prendre pour : un Paris-Bordeaux
rapport nombre de pages/contenu : ***
Ce qu’il faut lire juste après : Beauté Fatale, de Mona Chollet
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste avant : la production des grands hommes, de Maurice Godelier

Les filles en série. Une idée intéressante. Dans quelle mesure le travail de l’apparence prescrit aux femmes (plus important que celui attendu des hommes) contribue à les uniformiser ? La segmentation du marché du vêtement produit-elle des femmes qui se ressemblent entre elles, copies d’un modèle désincarné (la bimbo, la gothique, la bourgeoise BCBG, la fashion victim) ? Les femmes sont-elles réduites à des identités génériques, à des cases ? Est-ce si différent des hommes en série ?

Voilà le genre de questions que je m’attendais à trouver. Mais ce n’est pas exactement l’objet de filles en série. Ce livre repose sur une forme d’ambivalence : il s’agit de s’intéresser à la production générique des femmes, qui se ressemblent et bougent en harmonie, un mouvement de fond au sein des représentations des femmes, tout en se reposant sur une série de spécimens ponctuels, une série de séries de femmes qui se ressemblent entre elles. Les exemples que prend l’auteure sont des objets (Barbie, RealDoll [1]), des « femmes-objets » (showgirls, mannequins, Bunnies de Playboy), des femmes qui jouent avec l’image de la femme-objet (Femen, Vanessa Beecroft[2]) ou à des femmes filmées[3].

La thèse centrale à l’origine du livre est la suivante : le motif des filles en série serait une figure qui permet d’inventer la féminité, une mise en forme des filles telles qu’on voudrait qu’elles soient plutôt que telles qu’elles sont. Les femmes seraient « mises en ordre » par les injonctions qui pèsent sur elles de se conformer aux modèles, aux filles en série, décoratives, hypersexuelles et frigides à la fois. En effet, comme le souligne Naomi Wolf (dont les propos sont repris par Martine Delvaux) : ce n’est pas l’image de Barbie (et des filles en série) qui pose problème, c’est la prolifération d’images comme la sienne, qui se fait au détriment d’autres images. Dans l’ouvrage, les filles en série sont associées aux objets et aux soldats. Objets, car produites en série, inorganiques, des écrans vierges sur lesquels les hommes (hétérosexuels) projettent leurs fantasmes. Les filles en série sont interchangeables, on peut jouir de leurs services sexuels sans risque d’engagement ou de résistance (RealDoll, Bunnies). Dans le 12ème chapitre, « une pour toutes, toutes pour une », l’auteure émet l’hypothèse suivante : la sérialité des filles constituerait une sorte de permission (pour les hommes ?) à agir sur le corps des femmes comme s’il s’agissait de purs objets, de pures images ? Soldats, car la sérialité va de pair avec une mise en ordre des corps, sous forme de chorégraphies, comme dans les revues de cabaret ou le strip tease ; mais là où les soldats sont des représentants et des vecteurs de pouvoir, les filles en série sont des femmes à dominer, à organiser, à contrôler.

Cependant, pour l’auteure, la sérialité constitue à la fois une forme d’enfermement des femmes et une possibilité de subversion. En dérogeant à la série, en déviant du modèle, une fille en série peut se singulariser et devenir une personne, comme dans le cas des héroïnes de Hard Candy, the brave one, Picture me [4] mais aussi des Femen, qui en détournant le modèle de la nudité féminine pour la transformer en slogan.

Dans les derniers chapitres, l’auteure s’attarde sur la série Girls, dans laquelle la réalisatrice, Hannah Horvath, tente de montrer les filles telles qu’elles sont[5], des filles qui tentent d’échapper à la sérialité : « c’est l’accident qui les sauve, la colère, le rire, le débordement – non pas ce qui les exclut en les faisant passer du semblable au différent, mais l’acte même de la différentiation, ce geste qui signifie un devenir constant, infini »[6]. Des filles qui refusent la mise en ordre des corps et la place qui leur est assignée, là où les héroïnes de Sex and the city ont fini au fil des saisons par renoncer à leurs formes et au célibat, devenant des identités cristallisées, qui n’existent que par le biais du couple et du regard masculin hétérosexuel.

Montrer le caractère systématique de la figure des filles en série dans les représentations des femmes est sans doute un objectif trop ambitieux pour que le sujet puisse faire l’objet d’une typologie exhaustive, comme la sociologue qui est en moi aurait voulu le lire. Ce livre est agréablement écrit : il se lit vite ; les phrases fusent, émaillées de pistes de réflexion intéressantes, ponctuées par des anecdotes issues de la vie de l’auteur, d’exemples tirées de films, de productions industrielles ou de figures publiques féminines, et par des citations d’auteurs universitaires ou féministes (Deleuze et Guattari, Virgina Wolf, Barthes, Naomi Wolf…). Pourtant, il laisse bien des figures de filles en série dans l’ombre : la figure de la ménagère, de la mariée, de la working girl… Les filles en série évoquées dans l’ouvrage sont hors de la vie réelle : elles appartiennent au spectacle, qu’elles en fassent profession ou que ce soit le support par lequel elles sont représentées. De même, les nombreux exemples mobilisés sont effleurés plutôt qu’analysés en profondeur. Bref, un livre stimulant, qui ouvre la réflexion plus qu’il n’en fait le tour.

Delvaux Martine, les filles en série – des Barbies aux Pussy Riot, Editions du Remue-ménage, 2013

 

[1] Poupées grandeur nature et personnalisable, censées imiter au plus près un véritable corps humain, destinée à servir de support masturbatoire. (Wikipédia, en anglais)

[2] Une « peintre redirigée » qui met en scène des filles en série dans le cadre de performances artistiques : elle fait poser des femmes nues (à l’exception de maquillage et d’une paire de chaussures), debout et immobiles dans des lieux d’exposition, uniformisées. On leur donne pour consigne de rester debout aussi longtemps que possible, avant de se laisser tomber, lentement, progressivement, sans se concerter. Elles ne doivent pas parler, pas sourire, ne pas regarder le public. Notons qu’elles sont rémunérées pour ces performances, mais de façon dérisoire par rapport à ce que touche Vanessa Beecroft, et qu’elles sont exposées à des conditions de « travail » pour le moins mauvaises : elles sont exposées au froid, à la faim et au regard des visiteurs.

[3] Personnages féminins de films (Barbara, Une femme à Berlin, Thelma & Louise, Hard Candy, The brave one) ; de séries (Girls, Sex and the city) ; femmes filmées (Marilyn Monroe, Nelly Arcan).

[4] Journal intime vidéo et documentaire sur l’industrie de la mode, réalisé par l’ancienne top-modèle Sara Ziff

[5] Hannah Horvath : « j’ai vu des émission de télé avec des femmes qui se comportaient comme je voudrais pouvoir me comporter et avec des femmes qui se comportaient comme je déteste voir les femmes se comporter, mais aucune où on voyait des femmes se comporter comme on se comporte dans la réalité »

[6] p. 194

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