Babette n°2

Babette n2

Etant une jusqu’auboutiste perfectionniste (tendance monomaniaque) très dévouée à mes lecteurs et lectrices (bien que je doute qu’ils et elles en aient quelque chose à faire) et ayant un voyage en train de 3 heures, j’ai acheté le numéro 2 de Babette. Ce d’autant que si on en croit une sorte de fatalité concernant la durée de vie des revues « féministes » (cf le destin tragique de Bridget), c’est sans doute le dernier. Que trouvons-nous dans ce deuxième opus ?

Tout d’abord, on peut constater un relatif recul de la ligne écolo qui caractérisait le premier numéro, du moins en ce qui concerne les articles « de fond ». Cette préoccupation n’est pas totalement occultée, puisque deux brèves est consacrée à cette thématique et le récit de vie de femme porte sur une éthologue qui a passé sa vie à étudier le comportement des gorilles. On sent d’ailleurs une certaine frustration d’une rédactrice à ne pas pouvoir en parler plus. J’en prend pour preuve l’édifiante chronique sur le sevrage de télévision et de sites d’actualités par une héroïque journaliste. Elle n’hésite pas à donner de sa personne pour écrire un bon papier : le contenu, ce qui est en l’occurrence un bien grand mot, tient en deux phrases : « avant, quand je savais ce qui se passait dans le monde, j’étais triste. Mais ça, c’était avant. ». Et dans ledit article, elle mentionne à trois reprises l’extinction des rhinocéros et la maltraitance des chatons. C’est beaucoup en une page et un chapeau.

Ensuite, on peut remarquer que les articles sont plutôt pas mauvais, et très centrés sur le thème de la sexualité dans ce numéro : asexuel-le-s, infidélité (statistiques et business autour de cette pratique), viol, inceste, coming out de « personnalités publiques »[1]. Sont également évoquées des séries télévisées, les cigarettes électroniques, Catherine Samba-Panza (présidente par intérim du Centrafrique) et les Moso (une société matriarcale située en Chine), entre autres choses. Il y a aussi un article sur les femmes dans un métier d’hommes, et l’inverse (largement pompé sur le livre l’inversion du genre [2], comme précisé en fin d’article). Je regrettais que Babette n°1 n’aborde pas la question de la vie professionnelle des femmes, c’est maintenant chose faite. Et il y a l’indispensable enfonçage de portes ouvertes depuis longtemps par les milieux féministes (non, ce n’est pas la question de la publicité sexiste, ça c’était dans le n°1) : un article sur les travaux de Catherine Vidal et la question de la différenciation des sexes au niveau cérébral, déjà largement repris (par exemple, dans Bridget n°1). Une fois encore, il ne s’agit donc pas d’inventer l’eau tiède.

Notons par ailleurs que sont abordés deux des chevaux de bataille de la Manif pour tous (la question de la PMA dans la loi sur la famille, les ABCD de l’égalité). Ces articles ont le mérite de dénoncer la désinformation véhiculée par certain-e-s représentant-e-s de ladite Manif pour tous mais qui encore une fois s’arrête en plein vol. On peut ainsi lire dans l’article « l’ABCD de l’égalité : vers la fin du sexisme sur les bancs de l’école ? », que « la théorie du genre, n’existe pas, à proprement parler » (p.55). Comment ça ? Elle n’existe pas à improprement parler non plus ! D’ailleurs, à quand un article de Babette sur le sujet, vu que ce magazine passe son temps à reprendre les sujets relayés par les milieux féministes ? D’ailleurs, c’est dommage que la journaliste n’en ait pas profité pour faire un petit débriefing sur la façon dont les représentant-e-s de la Manif pour tous diffusent des affirmations fausses et déplacent leurs objets de lutte, dans l’espoir vain de lutter contre les évolutions sociales en Occident concernant les identités de sexe/genre et les orientations sexuelles.

Il y a également un article qui souligne combien il est important d’acculturer les hommes au féminisme, et ce au même titre que les femmes, parce qu’on a tous à y gagner (par contre, ce que les hommes ont à y gagner, comme la remise en cause de l’injonction à la virilité pour les hommes et une ouverture des possibles en termes de pratiques, de représentations et d’identité personnelle ; tout cela n’est pas mentionné), en soulignant que tolérer la moindre inégalité en démocratie, c’est ouvrir la porte à toutes les autres. Cependant, ça ne doit pas être si important, puisque le sujet n’occupe qu’une seule page. Je regrette vivement qu’un enjeu aussi essentiel du féminisme soit traité avec tant de légèreté (comment sensibiliser les hommes aux problématiques féministes, suffisamment pour qu’ils remettent en question certains de leurs comportements mais sans pour autant parler des hommes comme un groupe homogène et monolithique pour le déprécier, comment leur transmettre l’expérience de ce que c’est qu’être une femme dans la société occidentale contemporaine, comment intégrer les hommes dans les mouvements féministes sans que ces derniers ne soient « trustés » par eux…)[3]. C’est un sujet vaste, important, sans doute controversé. Alors il est d’autant plus décevant que l’article de Babette sur le sujet choisisse de s’enfermer dans des banalités sur les inégalités hommes-femmes, dont souffrent les femmes. En fait, maintenant que j’y pense, c’est même idiot.

 

Outre cette phrase « la théorie du genre, n’existe pas, à proprement parler » (p.55), quelques autres propos gênants sont parfois tenus dans ce numéro de Babette, comme l’Inde désignée comme le « pays des maharajas et des éléphants » (p.46) (vous la sentez, la représentation clichée de l’Orient ?). Beaucoup plus gênant, une brève encense le court-métrage « majorité opprimée », sans même mentionner le racisme inhérent à cette vidéo (la condescendance puante de l’homme blanc envers l’homme racisé voilé, l’agression sexuelle perpétrée par une « bande de filles » visiblement issues des classes populaires et/ou de l’immigration).

Fait amusant (car je suis bon public), une brève sur une application dénonçant le sexisme (#Notbuyingit), la journaliste, Margaux Roche, mentionne la pub Numéricable : cette application « aurait, par exemple, permis de dénoncer Numéricable et ses slogans de type « téléchargez aussi vite que votre femme change d’avis », sans oublier sa suite « téléchargez aussi vite que votre mari oublie ses promesses ». Si les publicitaires ont voulu la jouer fine, ou pas, en critiquant sur les deux tableaux, ils démontrent d’autant plus leur grande stupidité. Car l’idée n’est pas de renverser la tendance, mais bien d’éviter absolument tous les propos sexistes, qui, autant que je sache, et que le Petit Robert le signale, ne veut pas dire : « discriminations fondées sur le sexe féminin », mais bien « discriminations fondées sur le sexe » tout court ! » (p.61). Ca me rappelle quelque chose, mais quoi… Ah oui, ça me revient. La fameuse Chloé Verna, du magazine Louise, qui a écrit à propos de ces mêmes pubs Numéricable « expliquez-nous quel publicitaire dépressif, drogué ou atteint de troubles mentaux a pu imaginer ne serait-ce qu’une seule seconde que nous, les Français, les destinataires de son message, nous allions apprécier et nous mettre à rire ? Nous prend-il vraiment pour des ploucs du Moyen-Âge ? » (Louise, p.45). Un air de famille ? On nous prendrait pour des quiches ? Ou je suis juste un tantinet parano ?

Qu’est-ce qui a changé depuis Babette n°1 (ou Louise n°1 ? Je ne sais pas trop auquel le comparer) ? Certains sujets semblent un peu mieux traités que dans Babette n°1, mais comme je viens de l’écrire, certains articles sont superficiels, voire ne font office que de remplissage (une page sur l’intérêt de la sieste, vraiment ?). Si la ligne écolo est reléguée aux brèves, l’accent nouvelles technologies est maintenue (par le biais de chroniques et de brèves sur le sujet). Quand à l’iconographie, comme dans Louise (et Babette n°1, et Bridget), on assiste à une surreprésentation de femmes blanches et minces.

Est-ce que Babette s’est amélioré entre le numéro 1 et le numéro 2 ? Difficile à dire. Peut-être, ou peut-être que c’est juste un coup de chance. A confirmer au numéro 3, donc. Si numéro 3 il y a.

[1] Plus précisément : d’acteurs, d’actrices, de chanteurs et de chanteuses, dont la majorité sont des hommes

[2] Guichard-Claudic Yvonne, Kergoat Danièle, Vilbrod Alain, L’inversion du genre – quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement, Presses universitaires de Rennes (coll. « le sens social »), 2008

[3] Pearless
Rassurer les dominants
Discuter avec des hommes féministes

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1 commentaire

  1. Trapipo

    Merci pour cet article.

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