Lecture de « Féminités adolescentes », de Caroline Moulin

Féminités adolescentes

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : parce que c’est un livre vraiment passionnant sur la façon dont les adolescentes construisent leur rapport à la féminité, et la façon dont certaines productions culturelles (ici, deux revues) produisent des discours sur ce que sont les garçons et les filles, et les façons dont sont censées se dérouler leurs relations
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’un livre sur les adolescents garçons
à prendre pour : un voyage en train
rapport nombre de pages/contenu : ****
ce qu’il faut lire juste après :
Petites filles – Catherine Monnot
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après :
le dico des filles

Je m’intéresse à la sociologie du genre (là, je pense que je ne vous apprends rien) et plus particulièrement à la question de la socialisation genrée des filles et des garçons. En effet, il me semble que pour comprendre la façon dont émergent les différences entre les hommes et les femmes, il faut avant toute chose comprendre comment ces différences se construisent dès l’enfance et l’adolescence. Le livre de Caroline Moulin correspond parfaitement à mes critères, et à double titre : non seulement il traite de la sexualisation genrée des jeunes filles, mais en plus il étudie un corpus de numéros de revues féminines, ce qui est à mes yeux un plus. En effet, pour rendre compte des modèles en termes de féminités qui sont donnés aux adolescentes, et de la façon dont elles les investissent ou non ; l’auteure mène une analyse détaillée de deux magazines pour adolescentes[1] et des entretiens auprès de 37 jeunes filles âgées de 13 à 22 ans. Comment les adolescentes s’approprient la féminité ? L’adolescence étant une période de surinvestissement des facteurs identitaires, culturels et sociaux, elle constituerait un moment d’exacerbation de la bicatégorisation de sexe : l’investissement de la féminité serait un moyen pour les adolescentes de construire leur identité, de se distinguer des petites filles et des adolescents garçons, et de commencer leur entrée dans l’âge adulte. Caroline Moulin s’intéresse plus particulièrement à 3 thématiques : le rapport à l’apparence, les groupes de pairs d’homosociabilité et les rapports aux garçons.

Elle met en exergue la centralité du rapport au corps dans Girls ! et dans 20 ans : une « vraie fille » doit savoir prendre soin d’elle-même, par respect pour elle-même et pour les autres. Il s’agirait donc d’identifier les « imperfections » de ce corps et d’apprendre des trucs et des astuces (délivrés par ces revues) pour y remédier, de conserver sa « fraicheur » (la jeunesse étant un capital précieux mais qui risque d’être rapidement dilapidé si l’adolescente ne se livre pas à un travail quotidien et permanent pour tendre à la perfection), de maitriser un certain savoir médical et des produits cosmétiques (leurs usages, la façon de se maquiller)… Ainsi, comme l’a analysé Mona Chollet dans Beauté fatale[2], ces revues véhiculent des injonctions extrêmement contraignantes pour les femmes : l’insatisfaction chronique des filles vis-à-vis de leur corps est présenté comme une « condition » de la féminité, alors même que ces revues n’ont de cesse que de poser ce même corps comme problématique, imparfait et à perfectionner. Les femmes sont soumises à un « double écueil » : il s’agit de se soucier de son apparence, de ne pas paraitre négligée ; mais pas trop. En effet, un travail de l’apparence trop visible (ou un « mauvais travail », qui se manifeste par du « mauvais goût », c’est-à-dire un travail de l’apparence qui n’optimise pas au mieux le physique de la femme, par exemple en portant des vêtements qui « grossissent ») fait l’objet de moqueries dans les rubriques. Ainsi, d’après ces revues, les adolescentes ne peuvent pas se contenter d’une « écoute inquiète » et permanente de leur corps afin de le soumettre à un travail de l’apparence, elles doivent aussi le faire « bien » afin de ne pas être soumises au stigmate d’une « performance de genre » ratée. Cependant, d’après les entretiens que l’auteure a menés auprès d’adolescentes, ces dernières n’accordent pas une telle importance à ces prescriptions des médias, qu’elles consultent par curiosité plus que par réel besoin d’informations. En effet, elles se tournent plus volontiers vers leurs copines pour obtenir des conseils et des astuces.

Caroline Moulin met l’accent sur la question du « repli homolatique », défini comme « des espaces d’intimité construits entre filles ou entre garçons, réseaux au sein desquels les adolescents se socialisent entre pairs du même sexe, ajustent leurs pratiques sexuées et les normes qui les régissent, harmonisent leurs goûts, leurs imaginaires et leurs représentations ». Ainsi, l’adolescence pour les jeunes filles se traduirait par la substitution d’une sociabilité familiale (où les parents sont les principales références) par une sociabilité amicale, où la bande de copines est centrale. Elle permet de s’extraire du regard adulte, mais aussi des garçons. Cette bande constitue une « coulisse de la féminité » pour ces adolescentes, elle leurs permet d’en apprendre les codes et d’expérimenter de nouvelles pratiques féminisées (le maquillage, par exemple), par le biais de conseils en matière de choix des vêtements ou de récits d’expériences des copines (par exemple, les premières expériences amoureuses ou sexuelles des autres filles du groupe). La bande est donc centrale dans la socialisation des adolescentes, dans la mesure où la parole des copines sert de médiation à celle des autres (par exemple, un jugement négatif émis par un garçon ne prend sens qu’analysé, conforté ou discrédité par le groupe de copines) et le groupe sert de référent pour définir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Ainsi, Caroline Moulin souligne que les filles qui ne sont pas « formées » (qui n’ont pas des formes de femmes pubères, dans leur corps) ou qui ne peuvent pas participer au renouvellement des discussions (par exemple, parce que leurs parents n’ont pas les moyens d’acheter de nouveaux vêtements régulièrement) se trouvent symboliquement exclues de ces modes de sociabilité, dans la mesure où elles ne rentrent pas dans les canons qui définissent le groupe. De même, la question des relations amoureuses et sexuelles (hétéro) est médiée par le groupe, et les adolescentes qui ne participent à ces conversations (soit parce qu’elles n’ont aucune expérience en la matière, soit parce qu’elles sont impliquées dans des relations longues) sont elles aussi symboliquement exclues.

Puisque la féminité se construit par opposition à la masculinité (et les revues étudiées mettent en scène deux identités radicalement opposées en fonction du sexe, comme je l’ai évoqué dans un article précédent), la question des relations avec l’autre sexe constitue un enjeu de la construction identitaire féminine des adolescentes. Bien que les adolescentes (et les revues) aient pris acte des revendications féministes concernant les rôles hommes/femmes et leur caractère sexiste, et la critique de la stigmatisation de comportements sexuels féminins jugés trop « libérés » ; les discours restent relativement conservateurs, par exemple en ce qui concerne les prérogatives féminines et masculines (par exemple, des garçons trop « maniérés », qui accordent une trop grande importance au travail de l’apparence, sont stigmatisés). En effet, l’usage des stéréotypes de genre assure la cohérence du groupe homolatique. En ce qui concerne le flirt, les garçons constituent un des principaux sujets de conversation de la bande de copines, discussions qui consistent en un espace de transmission des expériences.

Ainsi, les adolescentes négocient leur construction identitaire, en lien avec leur groupe de pairs, sans reprendre passivement les normes de sexe prescrites par les deux revues étudiées.

Cet ouvrage, pour passionnant et dense qu’il soit, présente plusieurs limites. Tout d’abord, alors que lorsque les deux revues sont présentées, l’auteure prend le temps de détailler les différences de milieux sociaux du « public cible », cette prise en compte des appartenances de classe passe totalement à la trappe dans le développement et notamment en ce qui concerne les entretiens (tant dans la composition de l’échantillon, qui semble tendre plus vers les classes populaires que les classes supérieures étant donné la profession des parents et les formations dans lesquelles les jeunes filles interrogées sont engagées). Plus spécifiquement, elle fait mention à plusieurs reprises de « jeunes Maghrébines » qui faisaient partie de son échantillon, mais elle les pense toujours par différence (ainsi, les jeunes « non-Maghrébines » ou des adolescentes de confession catholique[3] ne font pas l’objet d’une analyse-miroir). La différence d’âge n’est pas prise en compte non plus, les adolescentes étant considérées comme un groupe homogène. Certes, je suppose qu’il est impossible de prendre en compte tous les aspects de la socialisation genrée des adolescentes en seulement 200 pages, et l’auteure a pris le parti de valoriser l’homogénéité plutôt que de fractionner ses conclusions en fonction de l’âge, de l’appartenance sociale, mais aussi de la sexualité (la question de l’homosexualité n’est pas abordée) de ses enquêté-e-s. Cependant, ce parti-pris semble battu en brèche par le choix des revues analysées, qui ne sont pas présentées comme représentatives du corpus des revues féminines. De plus, bien que la question de la « bande de copines » soit un des enjeux centraux de l’analyse, je trouve que les activités de cette bande n’a finalement que peu de contenu dans l’ouvrage : on ne sait finalement que peu de leurs activités, de la façon dont elles se constituent (par exemple en fonction d’une communauté de goûts de leurs membres), sur des éventuelles différenciations (par exemple, un groupe d’amies constitué autour d’un goût musical, une passion commune…). De même, bien que la question du rapport à l’autre sexe soit l’objet du troisième chapitre, aucun contenu n’est donné à ces relations, elles sont principalement évoquées comme support aux conversations entre copines ou comme objet de préoccupation des revues.

Bref, je recommande vivement la lecture de cet ouvrage, très dense, très solide dans ses analyses et mobilisant habillement les travaux d’autres universitaires. Il met élégamment en miroir discours des magazines du corpus et discours des jeunes filles interrogées. Les points aveugles que constituent l’appartenance sociale ou à une classe d’âge sont d’autant plus étonnants à ce titre. Ce livre me semble un apport indispensable à la sociologie du genre et plus particulièrement de la socialisation genrée, et il prolonge les analyses qui ont pu être faites sur les « petites filles ». Cependant, je crois qu’il faut avant toutle voir comme le premier d’une série de travaux qui exploreraient les différentes facettes du « répertoire du féminin », en fonction de l’âge et de l’appartenance sociale.

Moulin Caroline, Féminités adolescentes – itinéraires personnels et fabrication des identités sexuées, Presses universitaires de Rennes (coll. « le sens social »), 2005


[1] Dont certaines conclusions ont été abordées dans un article précédent

[3] Il est fait mention d’une adolescente qui va au catéchisme.

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