Being human : être un monstre à mi-temps

Being human

Being Human est une série américano-canadienne qui comprend 4 saisons (2011-2014). Il s’agit du remake d’une série éponyme tournée au Royaume-Uni. La saison 4 étant en cours de diffusion, seules les saisons 1 à 3 seront prises en compte dans l’analyse. La série met en scène trois personnages qui cohabitent dans une maison de Boston et qui tentent (dans le cas des vivants) de se mêler aux humains : un loup-garou (Josh), un vampire (Aidan) et une fantôme (Sally). Dans la saison 1, Aidan se débat avec différents vampires qui souhaitent le ramener dans le clan des vampires de Boston[1], alors qu’il essaye de s’en tenir à distance ; Josh tente de séduire Nora (une jeune femme qu’il finira par infecter et qui deviendra donc elle-même loup-garou) et renoue avec sa famille, tandis que Sally élucide les circonstances de sa mort et tente de faire payer à son ex Danny[2] (dans la mesure où il en est responsable puisqu’il l’a poussée dans l’escalier). Dans la saison 2, Aidan se voit chargé de guider Suren[3] afin de ramener l’ordre parmi le clan de Boston ; Josh est confronté à une pair de jumeaux loups-garous purs-sangs qui convertissent Nora à leur vision des choses (à savoir : la violence et la prédation, c’est chouette) ; et Sally est poursuivie par une ombre qui se révèle être un Faucheur, lequel dissipe les fantômes (elle découvre à la fin de la saison 2 qu’en réalité, elle est le Faucheur). Dans la saison 3, Josh (redevenu humain) et Nora (toujours loup-garou) font appel à une sorcière, Donna, pour sortir Sally des Limbes. Elle est alors ramenée à la vie, ce qui semble plutôt pas mal dans un premier temps, jusqu’à ce que des lésions apparaissent sur son corps et qu’elle soit prise du désir irrépressible de manger d’autres êtres humains. Josh et Nora adoptent temporairement une adolescente infectée par un loup-garou, Erin, et se marient (dans cet ordre). Pendant ce temps-là, Aidan cherche une source d’approvisionnement en sang qui ne soit pas infectée par une vilaine grippe qui fait des ravages dans les rangs des vampires.

Quelles représentations de ce qu’est un être humain sont données par Being human ?

1. Dur d’être un monstre

Plus que des êtres « différents » dont la différence est inhérente à la personne qui en est porteuse (par exemple, le don d’empathie de Chloé King est cohérent avec sa personnalité altruiste), Being Human met en scène le conflit entre la part « humaine » et la part « monstrueuse » de chacun des personnages principaux. Par exemple, Josh parle de son côté loup-garou à la troisième personne et le « rencontre » dans une méditation dans la saison 3.

1.1 L’animalité comme altérité

L’animalité n’est pas présentée dans cette série comme une caractéristique inhérente à un personnage donné, mais comme des pulsions consécutives à son entrée dans le monde surnaturel, et qui vont à l’encontre des désirs dudit personnage. Par exemple, Aidan le vampire lutte en permanence pour ne pas mordre les humains qui l’entourent, Sally-zombie (saison 3) s’enferme dans une chambre pour éviter de dévorer ses colocataires.

Le passage de « l’homme ou la femme ordinaire » au « monstre » est d’ailleurs marqué visuellement à l’écran. Ainsi, lorsqu’il passe en « mode vampire », les yeux d’Aidan deviennent noirs et des crocs supplémentaires apparaissent. De même, lors des nuits de pleine Lune, les personnages loups-garous se transforment, dans la douleur, en loups géants[4]. Ce sont d’ailleurs les personnages qui sont le plus animalisés, tant dans les jours qui précèdent la pleine Lune (grognements pendant l’acte sexuel, pulsions de violence, sens exacerbés) que la nuit même par le biais de la transformation physique en animal. Enfin, en ce qui concerne Sally, le Faucheur est représenté à l’écran comme une personne distincte de cette dernière, et dans la saison 3, sa « zombification » est signalée par des lésions noires qui apparaissent sur son corps.

Là où dans les séries fantastiques étudiées précédemment, l’enjeu pour les personnages principaux était d’apprendre à gérer et à maitriser leur « différence », qui se manifestait sous la forme de pouvoirs surnaturels ; Being Human  s’attache plutôt à décrire les difficultés des personnages à contenir leur animalité, en tant qu’elle les conduit à se conduire de façon « inhumaine » (actes de barbarie, comportements de prédation envers des êtres humains). Ainsi, dans les séries précédentes, l’animalité prenait la forme d’instincts qui affectent les comportements des personnages mais ne mettent personne en danger (la peur du feu et l’instinct de protection de ses proches de Shalimar dans Mutant X, les chaleurs de Max dans Dark Angel), tandis qu’il est plutôt question de pulsions dans Being Human : il s’agit de réprimer des pics d’agressivité ou de violence, l’envie de bondir sur autrui pour le dévorer (son sang dans le cas des vampires, la chair dans le cas de Sally-zombie dans la saison 3). De même, dans Dark Angel, Mutant X ou Chloé King, l’animalité des personnages augmente leur capacité d’agir (en augmentant leur force physique et leur agilité notamment), ce qui n’est pas forcément le cas pour les personnages de Being Human. De plus, là où dans ces séries, les capacités surnaturelles sont présentées comme endogènes aux personnages, découlant de leur patrimoine génétique ; celles des personnages de Being Human leur ont été transmises, et se rapprochent presque d’une « infection » (par morsure dans le cas d’Aidan, par griffure pour Josh et suite à son homicide pour Sally).

L’animalité est donc quelque chose qui est « donné » aux personnages[5]. Elle se manifeste par des sens plus accrus, ce qui ne manque pas d’être souligné par les personnages qui viennent d’être transformés. Ainsi, Rebecca, qui est transformée en vampire au début de la saison 1, explique qu’elle est forte maintenant, qu’elle se sent comme une déesse la moitié du temps, que tous ses sens « sont à fond » (« j’entends les gens parler à distance, je sens leurs rythmes cardiaques, je sais ce qu’on prépare à diner à trois rues de là… » 1×02). Elle a le sentiment que la transformation lui a donné une puissance qu’elle n’avait pas quand elle était humaine, notamment par rapport à sa famille (elle laisse entendre qu’elle se sentait rabaissée par son père et ses sœurs). De même, Josh fait découvrir à Nora l’augmentation de son odorat la veille de la transformation (2×03).

Dans le cas de Sally, l’animalité/monstruosité prend la forme du Faucheur dans la saison 2 et du zombie dans la saison 3.  Le Faucheur est un alter-ego de Sally (bien qu’elle ne s’en rende compte qu’à la fin de la saison), qui dissipe[6] d’autres fantômes qui se trouvent sur sa route, d’abord sous le prétexte les « punir » (Danny, qui est venu torturer Sally après qu’il soit devenu un fantôme ; Walter, un fantôme qui possède des enfants ; Stevie[7], qui aurait dissipé d’autres fantômes[8]) puis pour le plaisir. Il lui apprend la jouissance de ressentir que la « vie » d’une autre personne est entre ses mains, et à la prendre. Il me semble particulièrement significatif que ce ne soit pas Sally à proprement parler qui exerce cette violence, mais un personnage masculin, comme si un personnage principal féminin ne pouvait pas endosser un tel rôle. Les choses sont cependant différentes dans la saison 3, dans la mesure où c’est bien Sally-zombie qui est représentée à l’écran, mais les pulsions violentes de cette dernière sont présentées comme la conséquence du sort qui lui a été jeté pour la ramener à la vie. De plus, contrairement aux deux autres fantômes masculins ramenés à la vie en même temps qu’elle et qui ont pour l’un mangé ses parents et le facteur et pour l’autre tenté de manger sa petite amie ; Sally parvient à contenir ses pulsions et à ne mordre/dévorer aucun être humain. La femme serait donc moins « animale/monstrueuse » que l’homme ?

Notons cependant que les distinctions établies ici ne sont valables que pour les personnages principaux. En effet, aussi bien en ce qui concerne les vampires que les loups-garous, tous les autres personnages surnaturels semblent jouir de leur condition d’être surnaturel et de prédateur, et accepter leurs pulsions meurtrières/de violence avec enthousiasme.

1.2 La sauvagerie comme tentation

Ainsi, la sauvagerie qui va de pair avec la condition de vampire ou de loup-garou est une source de jouissance pour la plupart des nouveaux et des nouvelles transformé-e-s. J’ai déjà évoqué la joie de Rebecca de voir ses sens et sa force augmentés après la transformation. De même, Nora rompt avec Josh dans la saison 2 parce que lui lutte contre le loup et tout ce qu’il représente, tandis que Nora apprécie l’augmentation de sa capacité d’agir et les instincts qui ont été libérés en elle suite à sa transformation en loup-garou. Plus largement, les autres personnages surnaturels ne cherchent pas à lutter contre leur condition, appréciant les avantages qu’elles procurent et se laissant aller à la sauvagerie et à la prédation avec enthousiasme. Par exemple, les jumeaux loups-garous Brynn et Connor[9] de la saison 2 cherchent un moyen d’être loup-garou en permanence, ils se sentent comme anesthésiés le reste du mois. Ils sont représentés une nuit qui précède la pleine Lune en train de dépecer un cerf avec leurs seules dents, nus, alors que de tels actes de prédation ne sont accomplis par Josh que lorsqu’il est sous sa forme de loup.

Plus largement, la sauvagerie est présentée comme une « addiction » dans laquelle les êtres surnaturels risquent de tomber s’ils ne se contrôlent pas. Ainsi, si Aidan a réussi à se sevrer du sang « prélevé à la source » au profit des poches de sang de l’hôpital, il retombe parfois dans des « frénésies » de sang lorsqu’il perd le contrôle (par exemple, lors de son rapport sexuel avec Rebecca, 1×01) ou qu’il traverse une période difficile (par exemple, lorsque Bernie, un garçon pour lequel il s’était pris d’affection, est entre la vie et la mort à l’hôpital). De même, Nora apprécie un peu trop le fait d’être un loup, au point de tuer son ex-petit ami violent et de n’en éprouver aucun regret. Enfin, Sally devient accro à la possession (de la petite amie d’un docteur de l’hôpital, dans le corps de laquelle Sally passe tellement de temps qu’elle ne parvient pas à en sortir, puis une fois qu’elle y parvient, certains de ses souvenirs ont laissé une « trace » dans l’esprit de la petite amie en question, ce qui conduit à son internement), puis à la « dissipation » de fantômes dans la saison 2, avant d’avoir des pulsions cannibales dans la saison 3. De plus, en ce qui concerne les vampires, les personnes que mordent les vampires sont le plus souvent des femmes jeunes, jolies et minces, en somme attirantes : dans le cas des vampires, les femmes humaines sont donc présentées comme des tentations pour les vampires.

Par ailleurs, les autres personnages surnaturels représentent eux-mêmes des tentateurs pour les personnages principaux, en incitant Aidan, Josh et Nora à obéir à leurs pulsions de violence et de prédation. Par exemple, Ray (le « père » loup-garou de Josh) entraine Josh dans une rixe avec des vampires ; et les jumeaux Brynn et Connor incitent Josh et Nora à s’en prendre à Will, l’ex violent de cette dernière. Exercer sa violence et traquer un humain semblent ainsi une joie pour la majorité des personnages surnaturels secondaires : Brynn et Connor sont amenés à traquer différentes cibles les nuits de pleine Lune ou la veille (un cerf, une vampire et Aidan, un homme), loups-garous et vampires entretiennent une certaine rivalité et se passent à tabac mutuellement à la première occasion, la plupart des vampires prennent un certain plaisir à vider leurs victimes de leur sang. Dans la série, le « vernis » de civilité et de compassion que les êtres humains auraient au naturel pourrait facilement tomber au profit d’une immoralité et d’une sauvagerie totales.

Cependant, dans la série, il n’y a pas que les êtres surnaturels qui sont des monstres : les ex de Nora et de Sally sont en effet décrits comme des personnes violentes et sans scrupule. Ainsi, le premier a brûlé le ventre de Nora, probablement après d’autres violences physiques et psychologiques, avant qu’elle ne parvienne à le quitter. Quant à Danny, l’ex de Sally, la saison 1 prend tout le temps de le peindre comme un être abject. Ainsi, on découvre par le biais de flash-backs et de prises de conscience de Sally qu’il l’a coupée de ses proches et l’a fait renoncer à ses ambitions lorsqu’elle était encore en vie, lui faisait des crises de jalousie injustifiées[10], avant de la pousser dans les escaliers lors d’une de ces crises (et de la tuer involontairement). Après que Sally ait été transformée en fantôme, il se moque d’elle et de sa faible capacité de nuisance lorsqu’elle le hante pour se venger, et commence à reproduire le même schéma de manipulation et de violence qui caractérisait sa relation avec Sally avec la meilleure amie de cette dernière, Bridget. Enfin, dans la saison 2, après sa mort, Danny vient hanter Sally, les yeux fous, la bouche écumante. Dans son cas, la transformation en fantôme a exacerbé les pires aspects de sa personnalité.

Ainsi, parce que les femmes ont été victimes de leur famille ou de leurs ex-petits amis, la condition de prédateur est accueillie avec joie par les personnages féminins (Rebecca, Nora, Sally quand le Faucheur lui montre comment dissiper un autre fantôme), dans la mesure où elle permet de se défendre et d’augmenter sa propre capacité d’agir. L’entrée dans une espèce surnaturelle pour ces personnages marque donc une inflexion dans leur personnalité, ou la révélation de certaines de leurs aspirations. Cette inflexion n’a pas d’équivalent masculin. Devenir un monstre peut donc permettre un relatif empowerment féminin, mais un empowerment bien dérisoire. Dans le cas de Sally, Danny se moque des tentatives de Sally lorsqu’elle le hante, il manque de parvenir à l’exorciser (et sa condition de fantôme complique la riposte) et de prendre l’ascendant sur elle lorsqu’il devient fantôme à son tour. De même, si Rebecca souligne qu’elle se sent « comme une déesse » la moitié du temps, elle affirme néanmoins avoir envie de se dépecer l’autre moitié.

La sauvagerie est donc une tentation qui guette les personnages. En effet, beaucoup de personnages secondaires apprécient exercer une violence sur d’autres êtres humains, qu’elle soit liée au fait de se nourrir (dans le cas des vampires), au plaisir de prendre l’ascendant sur quelqu’un (dans le cas des ex maléfiques) ou de jouer au prédateur (dans le cas du Faucheur ou des jumeaux loups-garous). Cette sauvagerie est également présentée comme addictive, parce qu’elle représente un plaisir défendu, qui s’exerce aux dépends d’autrui. Pourtant, si les personnages principaux sont guidés par des valeurs « féminines » (altruisme, respect de l’autre même s’il est généralement considéré par ceux de sa propre espèce comme « inférieur »), par opposition aux autres personnages surnaturels qui sont pour la plupart guidés par des valeurs « masculines » (valorisation de la force physique, de la compétition, de la violence), ils ne sont pas récompensés pour leur angélisme, comme nous le verrons par la suite.

1.3 Être un danger

Non seulement la condition d’être surnaturel menace l’intégrité de l’identité de chaque personnage (Aidan devient fou à plusieurs reprises par manque de sang, Josh est possédé par son loup lorsque la pleine Lune arrive, Sally connait un dédoublement de personnalité avec le Faucheur) et leur capacité à garder le contrôle d’eux-mêmes, mais elle est aussi un danger pour l’entourage. Ainsi, là où dans Chloé King et Dark Angel, le seul danger que courraient les proches des personnages principaux était qu’ils soient enlevés par les méchants pour servir de moyen de pression ; on apprend par Being human qu’être l’ami-e ou l’amant-e d’un loup-garou, d’un vampire ou d’un zombie, c’est mortel. Ainsi, chacun des personnages est responsable de la mort d’autres personnages, qu’il s’agisse d’accidents[11], de meurtres[12] ou que d’autres personnages ne leur aient pas laissé le choix[13].

Le danger que représentent les êtres surnaturels pour autrui n’est pas seulement celui de provoquer leur mort, il peut aussi prendre la forme de souffrances psychologiques. Par exemple, les petites amies et la famille de Josh ont pu se sentir exclues ou rejetées par lui, dans la mesure où il a choisi de fuir ses parents, sa sœur et sa fiancée suite à sa transformation en loup-garou, coupant les ponts avec eux, et il a tenté dans les premiers temps de sa relation avec Nora de « ralentir » les choses ; afin de les protéger. Ca n’a pas trop marché. De même, le recours à l’hypnose par Henry pour garder sa petite amie/garde-manger à l’intérieur, à l’abri d’une contamination possible, a eu pour conséquence qu’elle a tenté de se suicider dans un moment de lucidité. Enfin, la possession de Janet par Sally a eu un effet désastreux sur son psychisme.

Bref, le comportement altruiste des personnages principaux n’est pas récompensé : quelques soient leurs efforts pour se lier à autrui et les protéger, de nombreux personnages de leur entourage meurent ou sont tués (ou simplement infectés) par leur faute. On peut se demander si cette disjonction entre la volonté des personnages principaux de « faire le Bien » et de lutter leurs instincts violents d’une part, et l’absence de récompense d’autre part, manifeste une « sanction » des personnages qui se laissent aller à la violence (dans la mesure où de nombreux morts sont des vampires ou des loups-garous qui jouissent de leur condition)[14] ou contre ceux qui tentent de lutter contre leurs instincts (c’est-à-dire les personnages principaux).

1.4 Devenir un monstre

Comme on l’a souligné précédemment, à part dans le cas des loups-garous purs-sangs, on ne nait pas monstre, on le devient, et le baptême se fait le plus souvent dans le sang : une morsure pour les vampires, une griffure pour les loups-garous (et la mort de Stu, l’ami de Josh qui faisait du camping avec lui le soir où ce dernier a été transformé), la mort dans le cas des fantômes, et le sang d’un mort dans le cas du rappel à la vie de Sally.

De plus, on ne peut pas apprendre à être un monstre tout seul : les êtres surnaturels ont besoin d’un guide dans ce monde surnaturel. Sans surprise, cette transmission se fait d’homme à homme, ou d’homme à femme. Ainsi, en ce qui concerne les personnages principaux, Josh et Aidan ont tous les deux été transformés par un homme. Pour autant qu’on sache, ils apprennent l’essentiel en ce qui concerne leur condition seuls. Par exemple, Aidan a appris à se sevrer du sang (au profit des poches de sang) seul. De même, Josh est infecté par un homme, et apprend comment se transformer de façon « sûre » grâce à Ray, son « père » loup-garou, qui lui donne quelques astuces. Par exemple, Ray dit à Josh d’accrocher un poulet à une ficelle et le trainer par terre en cercle quelques heures avant la transformation, afin que le loup-garou piste l’odeur, ne s’en prenne à aucun autre être vivant et ne s’éloigne pas trop du point de transformation initiale. Dans la saison 3, Pete, un autre loup-garou, apprend à Josh à méditer afin d’apprivoiser son loup. Plus largement, les femmes ne sont peu présentées comme des « créatrices ». En ce qui concerne les vampires, Aidan a été transformé par un homme, Bishop, et il transforme des hommes (Henry, Kenny dans la saison 3). Les vampires féminins sont rares (5 personnages féminins parlant sur les 3 saisons, contre plus d’une dizaine d’hommes et une majorité de figurants vampires masculins) et semblent créer peu de vampires (contrairement à Bishop par exemple qui transforme des humains en vampires à tour de bras dans la saison 1).

Sally est le personnage qui a le plus besoin d’être « initiée ». En effet, lorsqu’elle rencontre Josh et Aidan, qui viennent d’emménager dans la maison où elle a été tuée, Sally est un personnage totalement impuissant : elle ne parvient pas toucher le moindre objet, ni à sortir de la maison, ni même à garder sa forme physique sur une longue période (elle se disperse). De nombreux hommes interviennent alors dans l’éducation surnaturelle de Sally. Tout d’abord, Aidan présente Tony à Sally : il s’agit d’un fantôme qui apprend à cette dernière à se déplacer par télépathie, à sortir de la maison[15] et que les fantômes doivent régler les problèmes non-résolus de leur vivant afin de franchir leur porte, ce qui leur permet de quitter le monde des vivants. Ensuite, Josh apprend à Sally à concentrer sa colère pour parvenir à toucher des objets. Par la suite, elle rencontre Stevie (un ancien camarade de lycée), qui lui apprend dans un premier temps que les fantômes peuvent dormir, puis comment posséder un être humain, et comment dissiper les fantômes. Aidan l’informe par ailleurs que les objets en fer dispersent les fantômes. Bref, le seul personnage principal féminin ne parvient pas à apprendre seule les modalités de sa condition de fantôme : elles lui sont enseignées par des personnages masculins, fantômes ou même loups-garous. Les savoirs qui lui sont enseignés par des femmes (une exorciste, puis Zoé, une infirmière qui voit les fantômes) sont de bien moindre portée : elles lui apprennent que les fantômes ne peuvent pas franchir les lignes de sel.

Par ailleurs, Josh et Aidan jouent les initiateurs pour plusieurs femmes (et hommes) : Josh enseigne à Nora les rudiments de la condition de loup-garou (avant qu’elle n’apprenne à l’apprécier par le biais des jumeaux loups-garous) puis le couple prend Erin sous son aile dans la saison 3, Aidan tente d’apprendre à Rebecca puis à Suren à se sevrer.

Le cas de Sally me semble particulièrement représentative d’un motif genré qu’on trouve souvent dans les séries : la femme en elle-même n’est porteuse d’aucun savoir, elle n’est pas capable d’appréhender sa condition surnaturelle et d’apprendre ses modalités et ses virtualités par elle seule, en en faisant l’expérience. Elle a donc besoin de l’aide d’un homme (y compris de la part d’un homme qui n’est pas de la même espèce) pour apprendre. Dans le cas de Sally, il s’agit dans un premier temps d’apprendre à sortir de la passivité (incapacité à toucher quoi que ce soit) et de la maison, des caractéristiques marquées comme féminines : seul un homme pouvait les lui enseigner.

Devenir un monstre dans Being human nécessite donc une double initiation : quelqu’un doit introduire le personnage à la communauté surnaturelle[16] en le « contaminant », et quelqu’un doit donner au personnage des conseils ou des astuces pour apprendre à jouir pleinement de sa condition.

Being human problématise donc la question du conflit (ou de la concordance) entre l’humain et l’animal, entre la culture et la barbarie. Si les personnages principaux tentent de lutter contre leurs pulsions, qu’ils perçoivent comme une addiction, et comme quelque chose qui serait extérieure à eux ; les personnages surnaturels secondaires loups-garous et vampires eux semblent vivre en harmonie avec leur condition, l’initiation serait pour ces personnages une révélation voire une libération (comme dans le personnage de Nora qui perçoit sa condition de loup-garou comme une opportunité pour explorer ses propres instincts et pour prendre sa revanche sur son ex). Ces personnages secondaires ne font pas preuve de compassion ou d’empathie envers autrui (surtout si cet autrui est d’une espèce différence), en dehors de leur « famille » ou de leur petit-e ami-e ; voire prennent ouvertement plaisir à faire souffrir autrui. A l’inverse, les trois personnages principaux voient dans la sauvagerie découlant de leur condition d’être surnaturel quelque chose en rupture avec leur nature, surtout dans le cas de Josh, dont le loup est une entité distincte de lui. Ainsi, la condition d’être surnaturel semble en rupture avec la nature « féminine » des personnages principaux (comme nous le verrons ultérieurement), l’inadéquation entre ces deux natures entrainant de nombreux « dommages collatéraux » parmi leurs proches.

2. Etre une femme dans un monde surnaturel : victime ou bourreau ?

Parmi les personnages surnaturels, la majorité d’entre eux sont masculins (ou du moins les personnages masculins restent plus longtemps à l’écran, tandis que les personnages féminins surnaturels, en dehors de Nora et Sally, disparaissent à la fin de la saison dans laquelle ils sont apparus), comme si le fait d’avoir quelque chose « en plus », et à plus forte raison dans le cas les loups-garous et des vampires un surcroit de force physique et de pulsions de violence, était une prérogative masculine. Les dons surnaturels cantonnés aux femmes sont bien spécifiques : médium/exorcisme, don de voir et de communiquer avec les esprits, sorcellerie. Mais dans l’ensemble, les personnages féminins sont peu autonomes, ils n’existent que par la médiation d’un autre personnage masculin : ils sont sœurs, mères, petite amie d’un personnage masculin[17]. Ou alors nourriture.

2.1 Sachez-le, les vampires mangent des femmes

Bien que dans la saison 2, un homme de la pègre propose un accord aux vampires afin d’assurer leur approvisionnement « en filles… ou en gars », la majorité des victimes des vampires sont des femmes. Par exemple, les « bars à sang » mis en place par le clan de Boston, qui ressemblent à des bordels où les vampires choisissent une ou plusieurs victimes consentantes et les entrainent dans des alcôves tendues de tentures, avec des lits, semblent peuplés uniquement de femmes. De même, Bishop offre une femme enceinte en pâture aux Hollandais (des vampires plus âgés, qui sont ses supérieurs). Dans les saisons 2 et 3, Aidan fréquente également une « prostituée de sang » (qui accepte de se faire mordre contre une somme fixe d’argent). De plus, l’acte de se nourrir est présenté comme intimement lié à la sexualité, or la majorité des vampires sont des hommes hétérosexuels[18] : la série met ainsi en scène de nombreuses femmes qui nourrissent les vampires, parfois au péril de leur vie (Rebecca, Betty et Veronika qui sont dévorées par Henry dans la saison 2, Emma qui est piégée par Henry comme réserve de nourriture saine dans la saison 3). Ainsi, le fait de « se donner » trop facilement à un homme dans le cadre d’une relation sexuelle semble plus ou moins fatal. Par exemple, Rebecca et Julia qui prennent l’initiative d’un rapport sexuel avec Aidan sont respectivement vidée de leur sang dans les minutes qui suivent et tuée dans un accident de voiture ultérieurement. Enfin, quelques femmes donnent leur sang à leur petit ami par amour (notamment Céline, une ancienne petite amie d’Aidan, ou Emma qui est hypnotisée par Henry pour qu’elle se croit amoureuse de lui et qu’elle accepte de rester dans son appartement, à disposition).

Les femmes seraient les victimes choisies par les vampires, tandis que les hommes seraient des sources de nourriture par défaut, lorsqu’il n’y a rien d’autre (pendant les périodes de guerre par exemple, dans les flash-back, Aidan est présenté comme se nourrissant sur d’autres soldats ; de même dans la saison 3 Aidan boit le sang de Kenny parce qu’il est un des rares humains dont il est sûr qu’il n’est pas contaminé) ou éventuellement quand le vampire est une femme hétérosexuelle (ainsi, dans la saison 1, Rebecca fait une vidéo où elle couche avec un homme avant de le vider de son sang).

En ce qui concerne les loups-garous, les femmes semblent également des victimes privilégiées de s derniers. En effet, les petites amies ou la sœur de Josh semblent les personnages les plus susceptibles d’être exposés à la violence du loup-garou (Julia, Nora, Emily).

Ainsi, comme dans Chloé King, la violence entre personnages est sexuée. Les violences entre hommes sont liées à des luttes de pouvoir (dans la hiérarchie des vampires) ou des rivalités inter-espèces (ou éventuellement amoureuse). Par contre, les violences que les hommes exercent sur les femmes sont liées à des logiques de prédation, pour se nourrir, par volonté de domination dans le couple (Danny, Will l’ex de Nora) ou parce que l’instinct de loup-garou prend le dessus. Les femmes sont particulièrement exposées aux violences sexuelles : elles sont hypnotisées pour accepter de servir partenaire sexuelle/nourriture aux vampires (Betty et Veronika, Emma), elles sont victimes de violences dans le cadre du couple (Sally, Bridget, Nora) et de tentatives d’appropriation de leur corps (et ce particulièrement lorsqu’elles sont fantômes). En effet, Sally voit son intégrité « énergétique » et corporelle menacée à plusieurs reprises : un autre fantôme Tony essaye de l’embrasser de force, un fantôme possédant un corps humain (Dylan) essaye de faire la même chose alors que Sally occupe le corps d’une autre personne, plusieurs fantômes essayent de prendre le contrôle de son corps dans la saison 3.

Les violences que les femmes exercent sur les hommes ou entre femmes sont plus rares, et sont motivées par une logique de vengeance (Suren écorche vif Henry après qu’il l’ait trompée et vide de son sang l’amante de ce dernier, Nora tue Will pour se venger).

Bien que les hommes soient présentés comme plus sujets à la violence (parce qu’ils sont plus nombreux ?), ils l’exercent avant tout dans une logique « rationnelle » (pour assurer leur place dans l’organisation des vampires notamment) ou éventuellement du fait de pulsions de violence propres à leur espèce, mais présentées jusqu’à un certain point comme en continuité avec leur « nature masculine ». A l’inverse, les femmes seraient sujettes à une hybris particulière : le fait d’être une créature surnaturelle permettrait l’expression d’une nature violente particulièrement cruelle, tournée vers la vengeance envers un ex. Par exemple, Nora déclare avoir pris plaisir à dépecer son ex Will, de même Suren mord l’amante d’Henry au beau milieu d’une fête (ce qui conduit sa mère à massacrer tous les humains présents lors de la réception) et se réjouit d’écorcher vif ce dernier, Sally fait se couper Danny avec son propre rasoir. Quant à Brynn, la jumelle loup-garou, elle choisit des proies à traquer pendant la pleine Lune (deux vampires dans la saison 2, un humain dans la saison 3).

Ainsi, les femmes semblent des victimes privilégiées des hommes dans la série : elles sont constituées en source d’approvisionnement de nourriture ou en objet de prédation des humains ordinaires et des créatures surnaturelles. De plus, l’attachement qu’elles éprouvent pour certains hommes en font des personnes vulnérables : il les expose à la violence des hommes (notamment dans les cas des femmes de la vie de Josh, sa sœur et ses petites amies, qui respectivement manquent d’être contaminée, sont contaminées et sont tuées dans un accident, lorsqu’il se transforme). Certes, la conversion des femmes en créatures surnaturelles leur permettent de ne plus être (aussi) vulnérables, mais elle semble permettre de révéler une perversité particulière des femmes, qui se retourne contre leurs exs.

2.2 Les femmes porteuses de compétences spécifiques

Sans surprise, seules quelques femmes sont porteuses de compétences marquées dans les représentations comme spécifiquement féminines : sensibilité particulière aux êtres surnaturels, dons de sorcellerie. Ces compétences sont mises au service d’autrui, dans le cas d’Illana et de Zoé. En effet, dans la saison 1, Danny fait appel à une exorciste pour se débarrasser de Sally. Bien qu’elle ne voie pas les fantômes, elle semble disposer de compétences spécifiques qui lui permettent de protéger les vivants des morts. De même, dans la saison 3 est introduit le personnage de Donna, une sorcière qui a le pouvoir de ramener les morts à la vie, de provoquer des illusions, de voyager dans d’autres dimensions et de se nourrir de l’énergie des âmes qu’elle a prises sous sa coupe.

Plus développé est le personnage de Zoé dans la saison 2. Cette infirmière néonatale a le don de voir les fantômes et leur consacre la majorité de son existence (elle déclare fréquenter davantage les morts que les vivants), au point de finir par sortir avec l’un d’eux. Zoé est un personnage qui assume une fonction de care, tant par sa profession (infirmière) que par une sorte de vocation qui découlerait de son don. Ainsi, elle cherche à protéger les vivants des morts (en empêchant les fantômes de posséder les nouveau-nés en traçant une barrière de sel devant la porte), mais elle aide aussi les uns et les autres en permettant à des fantômes de se réincarner dans des bébés fragiles[19], elle monte un « groupe de soutien » pour fantômes et elle accepte d’aider Sally lorsque celle-ci tombe en catatonie.

De même, si Sally renonce à franchir le seuil de sa porte pour rejoindre le monde des fantômes, elle parvient à s’approprier les compétences qui lui ont été transmises par les hommes pour aider d’autres fantômes : elle guide trois fantômes vers leur porte et sort deux fantômes des Limbes.

Du point de vue des normes du genre, les conventions sont donc respectées : ce sont les femmes qui possèdent des compétences d’empathie et de sorcellerie.

Being human attribue donc aux femmes des caractéristiques assez traditionnelles dans les représentations, sur le mode d’oppositions duales : care et sorcellerie, vulnérabilité (face aux attitudes de prédation des hommes) et perversité (et lubricité, puisqu’elles acceptent assez facilement de coucher avec eux ou de les laisser se nourrir d’elles, au péril de leurs vies).

3. Le genre des espèces surnaturelles

Si on se concentre sur les trois personnages principaux, on peut observer qu’ils forment un continuum du point de vue du genre.

3.1 Aidan, le vampire viril

Aidan

Bien qu’il exerce la profession d’infirmier (une profession marquée comme féminine, donc), Aidan est l’homme de la série. Il est fort physiquement et se déplace rapidement, il est quasiment immortel, il a des sens surdéveloppés et un don d’hypnose du fait de sa condition de vampire. Lorsqu’il passe en « mode vampire », il est animalisé, en continuité avec son apparence humaine (yeux noirs, crocs). Les coûts pour de tels dons semblent plutôt modérés : photosensibilité (mais il ne se transforme pas en cendres lorsqu’il est exposé à la lumière), soif de sang humain (à laquelle il ne succombe que quand il est privé de source d’approvisionnement ou lorsqu’il traverse une période de crise personnelle). Dans la mesure où il semble garder ses pulsions sous contrôle la plupart du temps, sa transformation en vampire lui ont permis d’augmenter considérablement sa capacité d’agir : il choisit parfois de se laisser aller, comme un drogué qui rechute, mais il parvient la plupart du temps à se contrôler dans la mesure où il se laisse à plusieurs reprises mourir de faim plutôt que de se nourrir sur un autre être humain. C’est le membre de la colocation qui semble le mieux vivre avec son appartenance à une espèce surnaturelle. Il est libre de ses mouvements (à part à la fin de la saison 2, où il est enterré vif).

Il assume également des fonctions de protecteur, tant en ce qui concerne son groupe familial de « cœur » (membres de la collocation[20], vampires qu’il a transformé, avec lequel il est en couple ou qu’il a « adopté » comme Bernie[21]) que son groupe familial « de sang » (le clan des vampires de Boston). En effet, il est amené à assumer une fonction de leader assistant du chef du clan de Boston dans la saison 2. Les rares compétences domestiques qu’il exerce sont celles de la plomberie (une compétence masculine, donc). Par ailleurs, il n’a aucun problème dans ses rapports de séduction avec les femmes.

Bref, Aidan est l’homme viril de la colocation : souvent à l’extérieur de la maison, il est souvent impliqué dans des intrigues de pouvoir et de hiérarchie avec le clan des vampires de Boston, il tente de protéger les êtres vulnérables qui l’entourent. Il ne me semble pas anodin que ce soit l’homme le plus viril des personnages principaux qui semble le mieux vivre sa « condition » surnaturelle et qui semble le plus en accord avec elle. Cela renvoie à une image de la virilité comme contrôle et augmentation de sa propre capacité d’agir, par opposition à une féminité passive et impuissante à contrôler son propre corps (notamment en ce qui concerne les mécanismes de la reproduction). C’est précisément le cas de Josh.

3.2 Josh, un loup-garou raté

Josh_Being_Human

Comme dans le cas d’Aidan, Josh exerce également un métier féminin : il est aide-soignant, après avoir renoncé à ses études de médecine. Dans son cas, d’autres caractéristiques personnelles renvoient à la féminité : il est présenté comme timide, maladroit (notamment en ce qui concerne ses relations avec les femmes), mais aussi vulnérable. Par exemple, dans l’épisode 1, on le voit se réveiller nu dans la forêt, ses mains cachant son pénis, contraint de porter une robe à fleurs qu’il vole sur une corde à linge. Dès les premières images, Josh est ainsi présenté comme un être vulnérable et féminisé.  De plus, il est la personne de la colocation qui prend en charge les tâches ménagères, il est représenté en train de passer l’aspirateur à plusieurs reprises. Par exemple, dans le premier épisode, on le voit nettoyer la maison dans laquelle Aidan et lui viennent d’emménager pendant qu’Aidan se tourne les pouces. Par ailleurs, s’il tente de protéger ses proches, il le fait non en mettant en œuvre des actions concrètes ou en proposant des solutions comme Aidan (c’est-à-dire comme un homme, un vrai, avec des vrais morceaux de testostérone dedans), mais en fuyant, en tentant de mettre de la distance entre lui et sa famille ou ses petites amies, ce qui n’a aucune efficacité, puisqu’il manque de griffer Emily, qu’il griffe Nora et que Julia meurt par sa faute.

En ce qui concerne le rapport de Josh à sa condition surnaturelle, elle est pour le moins conflictuelle. La série montre le clivage entre les instincts de Bête et la douceur qui caractérise Josh. Il n’a de cesse que de lutter contre sa part loup-garou et cherche à s’en défaire : dans la saison 2, il mène des expérimentations pour comprendre le mécanisme de la transformation et essayer de l’enrayer, à la fin de cette saison il tue Ray, son créateur, pour en être libéré. Si à l’approche de la pleine Lune, il connait une augmentation de l’acuité de ses sens, elle ne semble que peu aller dans le sens d’une augmentation de sa capacité d’agir, il ne s’en sert pas. De plus, sa transformation va dans le sens de la plus grande animalisation à l’œuvre dans la série : dans les jours qui précèdent la pleine Lune, Josh grogne, a envie de viande crue ou connait une augmentation de ses pulsions sexuelles (ainsi, dans la saison 1, il saute sur Nora dans la salle de repos et a un rapport sexuel presque brutal avec elle) ; et sa transformation proprement dite prend la forme d’une métamorphose totale de son corps en bête. Enfin, sa transformation se caractérise par une perte de contrôle : il n’a aucune possibilité d’agir sur la transformation, ni même sur ses pulsions sexuelles dans les jours qui précèdent la transformation (ou du moins, il en a peu), et il n’a pas conscience (ni de conscience) de ce qui se passe pendant qu’il est transformé.

A ce titre, les caractéristiques personnelles de Josh (un homme féminin, ou du moins qui n’est pas viril) semblent en homologie avec ses caractéristiques surnaturelles : si elles le dotent de compétences « masculines » (force physique, agressivité), elles vont de pair avec une perte de contrôle, une forme de passivité et de vulnérabilité (dans la mesure où le fait d’être un loup-garou en fait une cible privilégiée pour les vampires). Le conflit entre l’homme et la bête viendrait donc du manque d’adéquation de Josh à une image plus traditionnelle de la virilité, là où les autres loups-garous hommes (Ray, Connor, Liam, Pete) s’accommodent de leur nature surnaturelle, mais sont aussi capables de mettre en place des dispositifs pour vivre en accord avec elle. Ainsi, Ray a développé un rituel pour que le loup n’agresse aucun être vivant pendant la transformation ; Connor prend de l’aconit pour se calmer ; Pete pratique la méditation pour apprivoiser son loup. De même, pour les loups-garous femmes, la transformation ne semble pas si terrible, et leur permet au contraire de laisser s’exprimer une « nature masculine » enfouie en elles.

3.3 Sally, le fantôme passif

Sally

Sally est le personnage de la colocation qui se caractérise tant par sa passivité que par son impuissance. En effet, au début de la saison 1, elle se distingue des deux autres par une absence totale de capacité d’agir : incapable de toucher des objets, de sortir de la maison, ni même de garder sa forme physique. De plus, elle est incapable de contrôler ses émotions et l’effet qu’elle produit sur la maison. En effet, quand elle est en proie à la colère ou à la tristesse, elle fait trembler la maison, vaciller l’éclairage… Elle n’a donc aucune prise sur elle-même ou sur son environnement. Son personnage renvoie donc aux caractéristiques féminines de la femme passive, hystérique, assignée au domestique, mais aussi victime et vulnérable (de Danny, du Faucheur). Bien que dans la suite de la série, elle parvient tant à sortir de la maison qu’à toucher des objets; ces augmentations de sa capacité d’agir semblent se retourner contre elle. Par exemple, après que Tony lui ait appris à se déplacer grâce à sa volonté, elle découvre que son ex a une relation avec sa meilleure amie Bridget et bien qu’elle ne veuille pas observer leurs ébats, elle est ramenée malgré elle dans l’appartement de Danny. De même, lorsqu’elle parvient à prendre le contrôle de la main de Bridget pour lui raconter que Danny l’a tuée ou celle de Danny pour le faire se couper avec un rasoir, les effets produits sont contre-productifs puisque Danny parvient à manipuler Bridget pour qu’elle ignore les avertissements de Sally et manque de la détruire en mettant le feu à la maison en représailles. Ce sont des hommes qui viennent à son secours : Tony pour lui apprendre à se déplacer, Aidan et Josh pour mettre Danny hors d’état de nuire.

Si les choses semblent s’améliorer dans la saison 2, dans la mesure où elle n’a plus de difficultés pour se déplacer ou toucher des objets, Sally n’a pas davantage de contrôle sur elle-même ou son environnement : elle est traquée par une ombre (le Faucheur), elle développe une addiction pour la possession puis pour la dissipation d’autres fantômes, elle est emprisonnée en elle-même par ledit Faucheur (qui la piège dans un rêve afin de prendre le contrôle de son enveloppe physique). De plus, elle a manqué sa porte (c’est-à-dire sa chance de quitter le monde des vivants) parce qu’elle s’inquiétait pour Aidan (qui a été grièvement blessé par Bishop) alors même qu’elle ne pouvait rien faire pour lui.

Enfin, dans la saison 3, retour à la case départ : si Sally retrouve un corps, sa capacité d’agir s’en trouve pour ainsi dire diminuée. Tout d’abord, le fait d’avoir de nouveau un corps la rend vulnérable à la possession (ainsi, la mère de son petit ami prend possession du corps de Sally pour les séparer).  Ensuite, elle découvre que toutes les personnes de son ancienne vie qu’elle croise sont amenées à mourir : elle se cloitre à nouveau dans la maison pour éviter d’être responsable d’autres morts. Après avoir vendu son âme pour se débarrasser de cette malédiction, elle découvre qu’elle devient un zombie : elle perd alors le contrôle de son propre corps, qui tombe en lambeaux, et sur ses pulsions (elle dévore de la viande crue, puis une souris, et est obligée de s’enfermer dans une chambre pour ne pas dévorer ses colocataires)[22]. Et à la fin de la saison, elle redevient un fantôme.

Bref, le personnage de Sally se caractérise par une passivité, un enfermement domestique et une absence de contrôle, sur elle-même, sur ses pulsions, sur son environnement… Les autres fantômes (pour la plupart des hommes) ne semblent pas souffrir de ses difficultés et apprennent beaucoup plus rapidement les caractéristiques du monde surnaturel.

Ainsi, les caractéristiques surnaturelles des personnages principaux reflètent leurs caractéristiques sexuées : l’homme viril voit une augmentation de sa capacité d’agir et parvient à vivre en accord avec sa nature surnaturelle ; l’homme féminin lutte contre l’aspect « masculin » du loup et est victime de son aspect « féminin » (c’est-à-dire une absence de contrôle, alignée sur les cycles de la Lune) et la femme féminine est victime de sa condition surnaturelle qui réduit à néant sa capacité d’agir.

Conclusion

Being human est donc une série qui croise problématique de l’interaction entre humanité et monstruosité, et entre appartenance à une espèce surnaturelle et caractéristiques sexuées. Ainsi, dans le cas des personnages féminins, le fait d’être une créature surnaturelle ne semble augmenter leur capacité d’agir que dans la mesure où d’une part elle est guidée par un homme qui leur apprend comment faire et d’autre part où elle permet la révélation d’une cruauté sous-jacente, d’un désir de vengeance. Le fait de devenir une créature surnaturelle leur permettrait donc d’endosser des caractéristiques masculines (c’est particulièrement visible dans le cas de Sally, dont les appétits de violence sont endossés par son alter-ego le Faucheur) sous couvert d’une animalité qui leur a été infectée, animalité qui peut rapidement se transformer en addiction pour la sauvagerie. A l’inverse, le fait d’être un être humain ordinaire (ou une femme fantôme) semble intimement lié à une forme de vulnérabilité, qui en font des victimes privilégiées des violences masculines.

A l’inverse, dans le cas des personnages masculins, si l’animalité est en conformité avec leur caractère masculin, elle est présentée comme en accord avec lui, les capacités de contrôle associées au masculin leur permettant de ne pas céder à l’addiction pour la violence, ou au contraire à jouir de la sauvagerie sans arrière-pensée du fait de l’absence d’empathie envers des personnes d’autres espèces. De même, lorsque l’homme a des caractéristiques féminines, l’animalité symbolise alors le conflit entre les parts féminine et masculine, entre violence et augmentation de la capacité d’agir d’une part, et besoin de guide et perte de contrôle d’autre part.


[1] En effet, de manière assez paradoxale, ce sont les vampires qui sont organisés en clan (avec une hiérarchie rigide, à l’échelle nationale, sinon mondiale), tandis que les loups-garous sont désorganisés et ne se constituent en meute que de façon ponctuelle, lorsque plusieurs loups se croisent. Les choses sont un peu inversées dans la saison 3, dans la mesure où les vampires sont pour ainsi dire décimés et les loups-garous majoritaires, et prennent alors un certain contrôle sur la ville.

[2] Danny est l’ex de Sally. Violent et manipulateur, il l’a coupée de ses proches et l’a conduite à renoncer  à ses ambitions professionnelles et personnelles. Il la pousse dans l’escalier après une crise de jalousie, provoquant sa mort. Par la suite, il sort avec la meilleure amie de Sally, Bridget, et commence à reproduire le même schéma de relation avec elle. Sally tente de mettre Bridget en garde mais Danny parvient à reprendre l’ascendant sur cette dernière. De même, Sally tente de faire payer à Danny, en hantant son appartement et en le faisant se couper la gorge avec son propre rasoir. Il tente à deux reprises de se débarrasser de Sally, en faisant appel à une exorciste (mais Sally parvient à prendre possession d’elle et lui transmet ses souvenirs, l’exorciste Illana prend alors la fuite après que Danny ait essayé d’étrangler Illana-Sally) et en brûlant la maison. Aidan et Josh parviennent à le mettre hors d’état de nuire. Danny se confesse alors à la police et est mis en prison pour l’homicide dont il est responsable. Dans la saison 2, il réapparaitra à deux reprises, une fois pour torturer Sally alors qu’il est devenu un fantôme, mais il est renvoyé dans les Limbes ; et une autre fois pendant une éclipse (il explique alors que les Limbes sont un purgatoire).

[3] Suren est un vampire plus âgé dont Aidan a été amoureux. A l’époque, elle a eu une relation amoureuse avec Henry, un vampire transformé par Aidan, mais il la trompe avec une humaine. Suren mord alors la maitresse devant les autres humains présents, obligeant le clan des vampires de Boston a perpétrer un massacre. Elle est sortie du tombeau où elle a été enterrée vivante 80 ans plus tard, où elle est placée à la tête du clan de Boston, avec l’aide d’Aidan. Elle sort avec Aidan, avant que ce dernier ne soit banni du clan et condamné à mort. Suren est alors tuée par sa Mère après qu’elle ait refusé de tuer Aidan elle-même.

[4] Contrairement à d’autres représentations des loups-garous, dans Being Human les loups-garous n’ont aucun contrôle sur leur transformation et elle n’a lieu que la nuit de la pleine Lune (ils ne peuvent pas se changer à volonté), ils n’ont aucun souvenir de ce qui se passe durant la transformation ni aucune conscience humaine pendant celle-ci.

[5] A l’exception notable de Brynn et Connor, deux jumeaux loups-garous « purs-sangs », c’est-à-dire qui sont nés loups-garous.

[6] C’est-à-dire qu’il « déchire » leur essence. A partir de là, ces fantômes quittent le monde ordinaire et se trouvent piégés dans les Limbes, où ils sont confronté à leur plus grande peur, encore et encore.

[7] Stevie est un ancien camarade de classe de Sally qui s’est suicidé lorsqu’il était au lycée, Sally le rencontre à la fête des anciens du lycée.

[8] Il s’avère par la suite que c’était un mensonge du Faucheur.

[9] Brynn et Connor font la connaissance de Josh alors que la première demande à ce dernier de laisser Connor sortir du servie psychiatrique où il a été enfermé suite à une bagarre, parce que la pleine Lune a lieu le lendemain. Josh les fréquente brièvement et leur présente Nora, cependant il rompt ses contacts avec eux car les jumeaux voudraient être loups en permanence et ont un appétit important pour la violence et la prédation. Par exemple, ils poussent Josh puis Nora à céder à leurs pulsions et à s’en prendre à Will, l’ex petit ami violent de Nora. Nora le mettra finalement en pièces lors d’une nuit de pleine Lune, sans en concevoir de regrets. Connor est ensuite assassiné par Aidan après qu’il ait tué Cécilia, une vampire, et Brynn s’enfuit ave Nora au cours de la saison 2. Cependant, Nora revient à Boston quelques épisodes plus tard, après s’être rendue compte que Brynn est encore plus violente que son frère. Elle avoue à Josh dans la saison 3 qu’elle a tué Brynn après que celle-ci ait voulu chasser un homme pendant la pleine Lune.

[10] Par exemple, il lui reproche d’avoir retiré sa bague de fiançailles alors qu’elle se lavait les mains, l’accusant de l’avoir retirée parce qu’elle ne l’aime pas, voire de la retirer lorsqu’elle sort avec ses amies, ou même de l’avoir oubliée dans le lit d’un autre

[11] Julia, l’ex-fiancée de Josh, se fait renverser par une voiture alors qu’elle fuit après avoir découvert la nature de loup-garou de Josh ; Sally est responsable de la mort de Trent, un ex-camarade de classe, parce qu’après avoir été ramenée à la vie, toutes les personnes qu’elle croise qu’elle connaissait avant de mourir sont amenées à mourir ; un policier se suicide après qu’Aidan ait essayé d’effacer de sa mémoire le souvenir du meurtre de son père, ce qui a rendu le policier fou

[12] Josh tue Ray, son « père » loup-garou, pour se délivrer de la malédiction ; Aidan rompt la nuque de deux filles qu’il avait amenées à son « fils » vampire Henry et qui étaient sorties de l’hypnose d’Aidan et se sont rendues compte qu’Henry était en train de les saigner à blanc

[13] Par exemple, Aidan est contraint de retenir les « orphelins de Bishop » dans une maison afin qu’ils soient exterminés, sur ordres de ses supérieurs

[14] Cependant, il existe également de nombreuses « victimes collatérales » comme Julia, l’ex-fiancée de Josh ; les deux filles tuées par Aidan après qu’elles aient nourries Henry ; Stevie et Nick qui sont dissous par Sally…

[15] Evidemment, une femme ne pourrait pas sortir de la maison sans être sous l’égide d’un homme…

[16] Dans le cas de Sally, on peut avancer l’idée que c’est Danny qui l’a « initiée » à la condition de fantôme, dans la mesure où c’est parce qu’elle est victime d’un homicide qu’elle n’a pas trouvé sa porte.

[17] Les relations amicales homme/femme n’existe pas, en dehors de l’amitié qui lie Sally à ses colocataires, mais en même temps ils ne sont pas de la même « espèce » donc…

[18] D’une façon générale, tous les personnages sont hétérosexuels, à l’exception notable d’Emily, la sœur de Josh, qui tient des propos pour le moins bizarre pour la sexualité. Elle déclare par exemple dans un épisode de la saison 1 qu’elle préférerait lécher un homme de la tête aux pieds plutôt que de revoir son ex-copine. Personnellement, j’ai beau être attirée par les hommes, je ne tiens pas spécialement à les lécher de la tête aux pieds. De même, dans la saison 2, elle déclare avoir léché une fille dans un bar (sans plus de précision) et « d’habitude elles aiment ça ». Bref, les scénaristes semblent avoir une représentation extrêmement étrange de ce qu’est une femme lesbienne et leur rapport aux hommes, aux femmes et à l’acte de lécher, ce qui selon moi en dit long sur le sujet.

[19] Elle explique ainsi qu’elle apparie des fantômes et des bébés en fonction de leurs personnalités respectives afin que l’énergie du premier aide le second à survivre et elle convainc le nourrisson d’accepter que le fantôme entre en lui.

[20] Par exemple, dans la saison 1, c’est Aidan qui trouve à Josh une pièce pour se transformer dans l’hôpital et qui présente à Sally un autre fantôme.

[21] Le motif de la paternité (père/fils) est en effet récurrent en ce qui concerne Aidan : il prend Bernie, un jeune garçon qui est son voisin, sous son aile dans la saison 1 (il le protège de deux garçons qui s’en prennent à lui, joue et regarde des films avec lui, avant de s’en occuper avec Rebecca après que cette dernière ait transformé Bernie en vampire) ; il tente de canaliser Henry (un jeune homme qu’il a transformé quelques décennies plus tôt) dans la saison 2 et il convertit Kenny, un enfant-bulle qui lui sert de source d’approvisionnement en sang dans la saison 3.

[22] Notons que les zombies masculins n’ont pas autant de contrôle : Nick dévore des chats et manque de mordre sa petite amie Zoé avant qu’elle ne le tue, Stevie mange ses parents et le facteur avant que Josh n’accepte de le tuer.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :