Lecture de « Le ménage – la fée, la sorcière et l’homme nouveau », de Christine Castelain-Meunier

La fée

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : si vous aimez les approches de type anthropologiques, attachées au symbolique, dans les enquêtes sur le ménage
Le livre manquant : on aimerait le lire en parallèle d’un livre qui fasse la liste des bénéfices et des coûts identitaires à prendre en charge le ménage, selon le sexe de la personne, ou un tour du monde du ménage
à prendre pour : le métro, ou les toilettes
rapport nombre de pages/contenu : *
ce qu’il faut lire juste après :
le cœur à l’ouvrage, de Kaufmann
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste après :
la division familiale du travail – la vie en double – Barrère-Maurrisson

Avant de lire ce livre, j’en avais lu d’autres livres de Christine Castelain Meunier lors de mon enquête sur les pères au foyer, cette auteure étant incontournable en ce qui concerne les études sur le masculin et la paternité et je bouillonnais d’impatience en apprenant qu’elle sortait un livre sur les tâches ménagères. Les tâches domestiques, c’est un peu mon dada sociologique (les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas).

A partir d’une enquête basée sur un grand nombre d’entretiens[1], Christine Castelain Meunier écrit pêle-mêle sur l’histoire (très brièvement abordée, centrée sur le XVIIème siècle et l’opposition entre nobles et domestiques) du propre et du sale, les préoccupations écologiques, les vertus du ménage contre la dépression, la figure de la sorcière dans l’imaginaire, les progrès des hommes en termes de prise en charge des tâches ménagères… Le terme « pêle-mêle » est important, car la volonté de l’ouvrage d’être « grand public » semble aller de pair avec le refus d’une construction stricte. Le premier chapitre compte ainsi une seule sous-partie et quinze sous-parties, juxtaposées les unes derrière les autres. Le second chapitre, intitulé « la sorcière et la fée du logis – moins sœurs ennemies qu’avant ? » (question qui revient de façon récurrente dans le développement), est centré sur la figure de la sorcière, sans que la fée n’ait droit à un traitement similaire, si bien qu’à la fin du chapitre, on ne voit pas très bien ce qui les rapproche (ou les distingue).

Le contenu du livre alterne entre des réflexions de type anthropologiques sur l’évolution des mentalités, des représentations ou la symbolique de certains ustensiles ou rituels ménagers ; des récits recueillis auprès d’enquêté-e-s[2] ou évoquant la mère de l’auteure ; et des évocations d’autres textes[3].

Le propos de l’ouvrage peut être résumé en quelques points. Tout d’abord, si les femmes françaises aujourd’hui ressentiraient moins de pressions normatives à prendre en charge les tâches ménagères (la « fée du logis » est une figure repoussoir dans les représentations), elles peuvent néanmoins prendre du plaisir à nettoyer et ranger. En effet, « rangement et ménage jouent un rôle dans l’expression et la régulation des émotions, de la sensibilité. Ils fixent les souvenirs, les rapports au temps présent, à venir, aux objets, à l’environnement, à l’inspiration, à l’harmonie, à l’esthétisme, à la créativité… » (p. 234). L’auteure cite ainsi le récit de plusieurs femmes qui déclarent profiter du ménage pour se « vider la tête » ou pour ressentir la satisfaction d’avoir un intérieur bien tenu, intérieur pensé sur le mode d’une homologie avec le corps et la tête : un foyer bien rangé ou propre permettrait d’avoir le sentiment d’avoir ses pensées mieux ordonnées ou se sentir plus propre. Ensuite, les aspirations égalitaires semblent avoir gagnées l’ensemble des foyers : les femmes attendent de la part des hommes qu’ils « prennent leur part » de tâches ménagères (et ce d’autant qu’elles bénéficient moins de réseaux d’entraide féminins que ceux qui avaient cours dans les générations précédentes) et les hommes semblent prêts à se conformer à ces attentes, et ce d’autant qu’aujourd’hui le risque est plus grand qu’autrefois qu’ils traversent une phase de célibat et qu’ils soient amenés à vivre seuls (et donc à prendre en charge les tâches ménagères de leur logis). Enfin, les jeunes hommes comme femmes savent prendre en charge les tâches ménagères, preuve que la transmission des savoirs-faires ménagers ne se ferait plus de mères en filles, mais de parents en enfants ; et ils ont une conscience écologique développée.

Cet ouvrage me semble discutable sur plusieurs points. Tout d’abord, l’auteure produit parfois des affirmations qui ne sont pas étayés par des faits ou la mobilisation d’autres travaux scientifiques. Par exemple, dans le deuxième chapitre, elle écrit que la figure de la sorcière dans l’imaginaire incarne la rébellion (ça, pourquoi pas), et donc potentiellement opposée au monde occidental contemporain basé sur la performance et la surproduction.  A titre personnel, posé comme ça, sans autre élément, le rapport entre les deux m’a échappé. J’aurais aimé avoir une référence à un texte anthropologique sur la question pour m’éclairer. De même, elle défend l’idée que la possession d’un balai par la plupart des ménages est à mettre en lien avec une « philosophie prônant un mode de vie et des manières de consommer respectueuses de l’environnement » (p.57). Pourtant, elle ne cite le témoignage d’aucun-e enquêté-e déclarant avoir renoncé à l’aspirateur (pour quelque raison que ce soit) ni des statistiques sur le sujet…

Plus problématique, elle affirme par moments des choses fausses ou approximatives. Par exemple, dans le troisième chapitre, elle écrit « sur 52,6 millions de travailleurs âgés de 15 ans et plus dans le monde en 2010, 83% soit 43,6 millions de personnes sont des femmes » (p.61). Mais de quoi parle-t-elle ? Qui sont ces travailleurs ? Des personnes engagées dans la sphère professionnelle de par le monde[4] ? Ca semble bien peu. Des personnes employées par d’autres foyers ou des institutions pour réaliser des tâches ménagères, comme semble le suggérer une note de bas de page ? Pourtant, à la ligne précédente, elle cite Christine Delphy, qui défend l’idée que le travail domestique effectué par les femmes au sein de leur propre sphère domestique n’est pas reconnu comme travail. Dans ce cas, toutes les femmes ou presque sont des « travailleuses », pas seulement 43,6 millions d’entre elles. Comment ces chiffres ont-ils été construits, sur quel échantillon ? Dans quelle mesure prennent-ils en compte ou non le travail au noir ou du moins qui ne prend pas forcément la forme d’un contrat de travail ? Bref, je n’ai pas compris ce que signifient ces chiffres. De même, on la voit écrire au tournant d’un paragraphe qu’aujourd’hui les parents donnent une éduction moins sexiste à leurs enfants et « cet infléchissement se trouve également, et cela est tout à fait nouveau[5], dans la conception des jouets. En 2012, à côté des pages de jouets destinés à des petits garçons et à des petites filles, il y a des jouets « indifférenciés ». » (p. 159). Or Mona Zegaï, qui a fait sa thèse sur la sexuation des jouets, montre dans ses travaux que cette indifférenciation des jouets n’a rien de nouveau, dans la mesure où la distinction établie par les catalogues entre des jouets « filles » et des jouets « garçons » a à peine vingt ans[6].

Plus généralement, l’auteure choisit de peu mobiliser la littérature (qu’elle signale pourtant abondante) qui a été produite sur les tâches ménagères, citant et mettant peu en parallèle son travail avec celui d’autres auteurs, au profit de réflexions historiques et anthropologiques illustrés par des extraits d’entretien. Je pense notamment à deux types de travaux. D’une part, si Jean-Claude Kaufmann est cité dans la bibliographie, je m’étonne que Castelain Meunier n’en parle pas (ou peu) dans son développement, d’une part parce qu’il avait déjà largement défriché le champ des interactions entre travail ménager et affects, travail ménager et sensations physiques (il en fait pour ainsi dire une typologie dans le cœur à l’ouvrage[7]) et d’autre part parce que cet auteur s’attache à démontrer que le travail domestique est inculqué aux femmes et il évoque quelques-uns des mécanismes qui poussent les hommes à s’en désintéresser. Ces deux auteurs ont une démarche relativement similaire dans leurs études des tâches domestiques, basées sur des réflexions plus anthropologiques que sociologiques et une approche descriptive, et laissant une large part aux discours des enquêté-e-s à titre illustratif (plutôt que de procéder d’une analyse minutieuse de ces discours) et en tirent des conclusions opposées en ce qui concerne la position des hommes et des femmes face au travail domestique. Pourquoi ne pas avoir repris les travaux de Kaufmann pour montrer ce qui a changé depuis qu’il a mené ses enquêtes ? D’autre part, Castelain Meunier fait peu de cas des enquêtes quantitatives qui montrent que les femmes en France continuent à prendre en charge la majorité des tâches domestiques. Or, l’absence d’explicitation concernant la constitution et la composition de son échantillon empêche le lecteur ou la lectrice de savoir dans quelle mesure les changements qu’elle observe sont le signe d’un changement profond ou s’ils ne concernent qu’une petite minorité de la population, voire d’une fraction spécifique (par exemple, les classes moyennes, pour le dire vite)[8] ; ou encore s’il s’agit d’un changement des mentalités plus que des pratiques.

Plus largement, l’auteure ne cherche pas à analyser les entretiens réalisés avec ses enquêtés, à les mettre en lien avec leurs caractéristiques sociales, elle les met simplement à la disposition du lecteur ou de la lectrice à titre d’exemple dans sa démonstration. Au cœur même des récits résumés par elle, elle semble chercher le pittoresque, l’anecdote ; en évoquant une artiste qui travaille sur des torchons et des serviettes, le nettoyage des maisons de vacances, le cas de son père qui ne s’est autorisé à devenir un homme d’intérieur qu’à la retraite… Ainsi, elle mobilise son matériau d’enquête afin d’y débusquer les signes de changement ou la persistance de « rituels ménagers ».

Bref, cet ouvrage, à mi-chemin entre l’essai et la sociologie, me laisse sur ma faim et m’empêche d’apprécier cet ouvrage pour ce qu’il est. En sociologue un peu psychorigide, j’avoue avoir du mal avec cette approche anthropologique, j’aime bien que tout soit décortiqué, analysé. Tant dans les affirmations de l’auteure que dans les récits reproduits de ses enquêté-e-s, il reste souvent dans ce que je perçois comme du général, voire dans l’à peu près (voir le passage sur les jouets). Par exemple, bien que l’auteure insiste longuement sur les liens entre travail ménager et émotions, elle ne cite peu des pratiques concrètes de ses enquêté-e-s, abordant le ménage comme une entité abstraite et générale (« le ménage colle à ses émotions explique-t-elle. Le faire, c’est « prendre soin » d’elle. C’est une activité qui s’adapte à sa sensibilité, à son humeur du moment, elle le fait quand elle en a envie… c’est-à-dire souvent. Un peu comme une éponge, il absorbe ses émotions. A sa guise. Et puis « ranger, c’est faire peau neuve ! ». », p.24. Mais concrètement, Anna, puisque c’est le prénom de l’enquêtée en question, de quoi elle parle précisément quand elle parle de « ménage » ?). Notamment, pour avoir moi-même travaillé sur les tâches domestiques et être assez familière de la littérature sur le sujet, mais aussi sur « l’homme nouveau », je me demande dans quelle mesure la participation déclarée de ses enquêtés masculins traduit des vœux pieux, une aide ponctuelle ou une répartition réellement égalitaire. Par exemple, elle raconte quelques éléments du quotidien de Jo dans le sixième chapitre (« histoires d’hommes au cœur du quotidien »), en couple hétérosexuel et ayant trois filles, qui affirme que la répartition des tâches au sein de son couple se fait sans problème, chacun les prenant en charge selon son goût. Cependant, la parole n’est pas donnée à la conjointe de Jo pour savoir si elle corrobore cette affirmation ou non, et aucune réflexion n’est menée sur la construction sexuée des goûts.

Castelain-Meunier choisit de voir le verre à moitié plein et de se réjouir de la plus grande participation des hommes aux tâches ménagères que dans les générations précédentes, plutôt que de voir le verre à moitié vide, comme c’est généralement le cas dans les analyses de données quantitatives qui soulignent la persistance des inégalités dans la répartition des tâches. Selon elle, cette participation et l’attitude des hommes vis-à-vis du foyer sont les signes précurseurs d’une société future où les inégalités domestiques sexuées auront disparues. On ne peut qu’espérer qu’elle a raison. Soulignons par ailleurs deux mérites de cet ouvrage. D’une part, il évite l’écueil de l’hétérocentrisme, dans la mesure où au moins un couple homoparental masculin avec enfants a été interrogé, ce qui est suffisamment rare encore pour qu’on le signale (en général, les enquêtes sur le couple et la famille procèdent d’une ségrégation entre enquêtes sur les couples hétérosexuels et enquêtes sur les couples homosexuels). D’autre part, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme (ou du natio-centrisme ?) en évoquant le cas d’autres pays.

Castelain-Meunier Christine, Le ménage – la fée, la sorcière et l’homme nouveau, Stock (coll. « Essais documents »), 2013

Recension de l’Attrape-livre


[1] En effet, le détail de ces entretiens n’est pas donné : on ne sait pas précisément combien ont été menés, ni auprès de qui ils ont été menés, ou comment l’échantillon a été sélectionné exactement.

[2] Majoritairement français et hétérosexuel-le-s, bien qu’on y trouve le récit d’une Algérienne, d’une Japonaise d’un couple homosexuel masculin français et des anecdotes tirés de voyages de l’auteure au Yémen, en Syrie ou à Santiago, par exemple

[3] Par exemple : enquêtes sur les liens entre prise en charge des tâches ménagères et bien-être ; relations sexuelles avec le conjoint et divorce ; extrait de conseils pour faire son ménage de façon écologique ou pour se sculpter un corps de rêve en faisant la poussière ; petite annonce d’un homme qui propose de faire le ménage chez des femmes en échange de services sexuels.

[4] Et si c’est le cas, quelle définition de la « sphère professionnelle » a été prise, parce qu’il ne me semble pas du tout évident qu’on puisse appliquer la définition occidentale de ce qu’est un travailleur ou une travailleuse à l’ensemble des sociétés, en admettant qu’il existe une telle définition, dans la mesure où elle peut s’appliquer uniquement aux personnes salariées, ou inclure les « travailleurs et travailleuses indépendant-e-s », les personnes exerçant une activité rémunérée de façon intermittente ou ayant un caractère artistique…

[5] Je souligne.

[7] Kaufmann Jean-Claude, Le cœur à l’ouvrage – théorie de l’action ménagère, Nathan (coll. « Pocket »), juin 2011

[8] En effet, plusieurs enquêtes sociologiques (notamment celle de Marie-Clément Le Pape) semblent montrer un attachement des classes populaires à une répartition traditionnelle du travail domestique. Le Pape Marie-Clémence, « l’ambivalence d’une double appartenance familiale : hommes et femmes en milieux populaires », Sociétés contemporaines, n°62, 2006, p.5-26
Le Pape Marie-Clémence, « Être parent dans les milieux populaires : entre valeurs familiales traditionnelles et nouvelles normes éducatives », CNAF, Informations sociales, Vol. 154, n°4, 1009, p.88-95

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