Babette

Couverture du numéro 1 de Babette

Couverture du numéro 1 de Babette

En aout 2013 sortait le premier numéro de Bridget, « parce que le féminisme n’est pas un gros mot », qui n’était pas sans rappeler Causette tant en ce qui concerne la ligne directrice (féministe), le ton (mi-humour mi-dénonciation) que la maquette, ressemblance qui n’a échappé à personne[1]. Beaucoup d’articles ont été écrits, tant sur le plagiat que sur les intentions probables du propriétaire de Bridget (il s’agirait à la fois de profiter d’aides destinées au lancement de nouveaux magazines et de causer du tort à Causette qui avait écrit un article dénonçant le propriétaire[2]). Les prophéties selon lesquelles le magazine n’aurait que deux ou trois numéros au compteur avant de s’évaporer se sont réalisées, puisque je n’ai pas pu trouver de traces d’un numéro 3 sur le grand moteur de recherche et si vous n’existez pas sur Internet, il est probable que vous n’existiez pas tout court.

Aussi, j’ai été assez surprise de voir le dernier-né de la presse féministe : Babette, « le féminin sans langue de bois ». Là encore, on surfe sur la même vague : même format, même type de maquette, même ton, la couverture même n’est pas sans rappeler celle du premier Bridget (fond rouge, visage féminin en gros plan), mêmes sujets (harcèlement de rue, débat sur la prostitution).

Article de Babette (titre et chapeau)

Article de Babette (titre et chapeau)

Article de Babette (première page)

Article de Babette (première page)

Comme Bridget, Babette reprend les sujets d’actualité qui ont été largement relayés, discutés et analysés dans les réseaux féministes francophones : interdiction de l’avortement en Espagne, diktat de la minceur et fat-shaming (qu’on pourrait traduire par grossophobie)[3], loi sur la pénalisation des clients de prostitué-e-s, sexisme dans la pub… Comme dans le cas de Bridget, pour quiconque est un minimum inscrit dans ces réseaux, on n’apprend rien sur ces sujets, sans compter que ces articles sont assez courts (en général, ils font deux pages, plus une page de titre et de chapeau). On n’atteint pas le degré de remplissage de Bridget (8 pages avec un visage féminin assorti d’une citation féministe, sur 83), mais on en est pas loin. Fait amusant, le dos de Babette reprend une photo issue de la même série que l’une de celles de Bridget.

Dos de Babette

Dos de Babette

Extrait du numéro 1 du magazine Bridget

Extrait du numéro 1 du magazine Bridget

Remarquons par ailleurs qu’en dépit d’un article sur le fat-shaming, la majorité des photos illustratives (qui ne présentent pas des personnes présenté-e-s dans les articles) mettent en scène majoritairement des femmes jeunes, jolies, blanches, minces… et mises en scène dans des performances de féminité (ou de masculinité) archétypiques.

Cette impression de brièveté est renforcée pour une personne un minimum acculturée au féminisme, dans la mesure où la plupart des articles donnent le sentiment d’effleurer leur objet, en en juxtaposant plusieurs aspects dans une optique démonstrative, sans qu’on ait le sentiment que chaque sujet ait été réellement creusé (je pense notamment à un article intitulé « sexisme and the city », qui parle de harcèlement de rue, de l’intériorisation des stéréotypes sexistes et de la socialisation différenciée des enfants en fonction du sexe[4]). Bref, en ce qui me concerne, ces articles me laissent sur ma faim : l’article sur les revendications des sages-femmes ne remet pas leur profession dans une perspective historique, en mentionnant les rapports de force entre les sages-femmes et les médecins (notamment les obstétriciens)[5] ; celui sur le mariage homosexuel affirme que la « théorie du genre » est « totalement inventée et fantasmée » mais ne prend pas le temps de déconstruire ce mythe[6] et avance qu’elle a été « importée du tea party puritain américain » sans développer ce point ; dans l’article « les secrets d’un couple heureux… d’après les statistiques » les conditions de production de ces statistiques ne sont pas interrogées (or les « statistiques choc » sont souvent un raccourci peu probant des résultats réels de l’enquête menée) ; dans l’article sur le harcèlement de rue on ne trouve pas de réflexion sur cette pratique comme stratégie d’appropriation de l’espace public par les hommes[7]… Plus inquiétant à mon sens, l’article sur les Anonymous sanctifie l’action de certains d’entre eux qui ont révélé ou menacé de révéler l’identité d’hommes suspectés de viol comme un acte de justice citoyenne. En effet, pour l’auteure de l’article, « la divulgation publique du nom des accusés » est présenté comme « [l’]éclate[ment] de la vérité ». Si je suis évidemment pour que les violeurs et les agresseurs sexuels soient traduits en justice, il me semble néanmoins douteux d’écrire « certains des garçons suspectés de viol dans une affaire classée ont vu leurs noms révélés publics, justice a été rendue ». Étaient-ils les suspects principaux ou membres d’une liste plus grande ? Ont-ils été identifiés par la victime ? Les Anonymous concernés ont-ils menés une enquête ou ont-ils simplement accédé aux archives de la police ? Le fait de placer les accusés concernés sous protection policière ne me semble pas en soi la marque d’une justice rendue. De plus, l’auteure ne précise pas si les enquêtes en question ont été ré-ouvertes ou si certains des accusés ont avoué leur crime. Bref, les éléments mis en avant dans l’article ne suffisent pas à conclure que « des anonymes résolvent des enquêtes à la place de la police » selon moi.

Babette se distingue néanmoins de Bridget (et se rapproche un peu de Causette ?) sur un point : la ligne écolo, bio et anti-spéciste. 4 articles portent ainsi respectivement sur le réchauffement climatique, le statut juridique de l’animal, le végéta*isme et le danger des cosmétiques. On peut également souligner l’accent mis sur les nouvelles technologies, puisque deux articles portent sur des inventions récentes et l’actualité technologique (jeux vidéos, nouveau Windows, ports USB). En ce qui concerne les rubriques, rien de spécial : beaucoup d’articles, quelques brèves féministes, la biographie d’une femme célèbre, deux chroniques (sur le télé-travail d’une journaliste en libéral et sur le choix de l’actrice pour incarner la nouvelle Wonder Woman)… seule particularité, l’article « mots en démo », qui imagine trois situations dans laquelle une expression donnée est pertinente (ou pas). Bon…

Bref, Babette ne casse pas trois pattes à un canard (et c’est tant mieux pour les canards) : il a le mérite de relayer l’agenda féministe (ou du moins, une partie de ce dernier[8]), il enfonce quelques portes ouvertes (ah bon, c’est difficile d’être une femme en politique ?) et laisse un peu le lecteur ou la lectrice sur sa faim. De plus, s’il diversifie sa ligne éditoriale par rapport à Bridget, du coup on ne voit pas forcément ce qu’il apporte par rapport à Causette, à part une ligne plus vulgarisatrice peut-être pour les personnes qui ne suivent pas les réseaux féministes.

A suivre avec Louise, la petite sœur de Babette et le numéro 2 de Babette


[4] J’en profite pour signaler que comme dans le cas de Bridget dans mon souvenir, la perspective ici est cisgenre et pense le sexe biologique en termes de binarisme : pas de mention de personnes trans-, intersexuées. La question de la non-hétérosexualité est également peu abordée, puisque l’article sur le mariage homosexuel porte sur les personnes qui y résistent.

[8] Pas de réflexion sur l’intersectionnalité (pas d’articles sur des femmes issues des classes populaires ou racisées), sur la non-hétérosexualité ou sur des personnes qui n’entrent pas dans le binarisme des sexes.

1 commentaire

  1. OhAlas

    A la recherche d’une lecture intelligente et qui ne prends pas les femmes pour des bécasses (magazines féminins qui enterrent leurs articles de société sous des pages de mode, maquillage et autres recettes de cuisine minceurs), je suis tombée sur ce fameux magazine. La page de couv’ ne cassait pas en effet pas trois pattes à un canard laqué (merci JP Pernault), et les sujets en gros titres peu originaux, mais en feuilletant on découvrait de nombreux articles et surtout surtout pas de pages pub pour des parfums, des bijoux ou de la cosméto de luxe. J’ai assez vite déchanté.
    Si l’interview de la sage-femme m’a intéressé (n’ayant pas lu d’articles à ce jour sur le sujet), de nombreux sujets sont balayés (en particulier ceux à tonalité féministe), certaines photos d’illustration bien clichées, le coin culture quasi-inexistant. Le ton utilisé est parfois agaçant, ayant pour certains articles l’impression que le magazine nous infantilisait quelque peu.
    Mais surtout, surtout ce qui m’a profondément agacé, c’est l’article sur le végétarisme et autre végétalisme. Le sujet qui aurait pu présenter des pro et cons, nous balance des faits (« préjugés) et des chiffres (où sooont les sources ???) sans chercher à creuser davantage.
    Je suis en école d’ingénieur en agriculture où même si on cherche à défendre le bout de bifteck (ah ah) des agriculteurs ou paysans, on nous apprend aussi à réfléchir autrement, à voir plus loin que les préjugés véhiculés par les médias ou les affirmations de firmes comme Monsanto. Examinons quelques-uns de ces « préjugés ». La faim dans le monde ? Et que faites-vous chères « journalistes » de Babette des pertes agricoles et alimentaires (1 milliards de tonnes d’aliment selon Mr Tony Holmgren, 2012), des surfaces cultivables et pourtant non cultivées (jachères en Europe, Russie…), de ce que l’on appelle la petfood, à base de protéines animales (un chiffre d’affaire de 40 milliards d’euros par an selon le site « eat your dog ») ??? La souffrance en élevage existe certes, mais est-ce que le magazine parle de la directive bien-être européenne ??? Non !
    Donc Babette une fois, mais Babette deux fois Non !

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