Les neuf vies de Cholé King : grandeur et décadence de l’altruisme féminin

9 lives

Les neuf vies de Cholé King est une série américaine diffusée en 2011 aux Etats-Unis et tragiquement annulée au bout de 10 épisodes sur un cliffhanger, sans que l’intrigue n’ait été résolue.

L’histoire se concentre sur Cholé King, jeune fille en apparence sans histoire, qui fait le vœu lors de son seizième anniversaire que « les choses soient différentes », elle voudrait être quelqu’un d’autre. Exemple typique de « méfie-toi de ce que tu désires », puisqu’elle entame rapidement une transformation : elle devient plus agile et plus rapide, elle découvre même qu’elle a des griffes (rétractables, parce que c’est un personnage féminin et qu’elle ne peut donc pas être trop animalisée dans une série télé, c’est la loi), elle se comporte de façon plus impulsive, plus intrépide, elle revient même d’entre les morts après une chute du haut d’une tour. Un peu confuse, comme on peut l’imaginer, elle est rattrapée par deux âmes charitables (deux étudiants de son lycée, Alek et Jasmine), qui lui apprennent qu’elle n’est pas une humaine mais une Mai, c’est-à-dire une descendante de Bastet (la déesse des chats et de la maternité dans la mythologie égyptienne). Et accessoirement l’Unificatrice, c’est-à-dire l’Elue supposée sauver les Mai d’après une obscure et lointaine prophétie, et à ce titre elle possède le douteux[1] privilège d’avoir neuf vies. S’en suivent une poignée d’épisodes où Chloé découvre l’univers des Mai, sauve des gens, meurt et revient à la vie. Bref, une vie d’adolescente bien remplie.

1. Chloé King : une initiation adolescente fantastique

Une jeune personne qui découvre qu’elle est différente et qu’elle appartient à une communauté surnaturelle dont l’existence est cachée aux humains ordinaires… j’ai déjà vu ça, mais où ? ah oui, ça me revient : Lost Girl, the secret circle, the tomorrow people… bref, l’appartenance à une espèce surnaturelle comme métaphore de l’adolescence, ça n’a rien d’original. Chloé King pourrait même constituer un cas d’école : transformation physique de l’héroïne, découverte d’une communauté surnaturelle, initiation, friction entre la vie ordinaire et la vie secrète…

1.1 La transformation de Chloé

Chloé n’a pas toujours été différente : c’est son seizième anniversaire qui est l’élément déclencheur de sa transformation[2]. Cette dernière est clairement associée à l’adolescence et l’entrée dans « l’âge adulte » (enfin, ses extrêmes prémices, parce que c’est une série familiale), puisqu’elle est suivie de près par le premier baiser de Chloé. Elle se manifeste par une augmentation de ses aptitudes kinétiques (agilité, équilibre, force physique[3], capacité à bondir… accrus). Ses sens (notamment son ouïe) s’améliorent également, et elle devient nyctalope. Sur le plan physique, elle possède des griffes rétractables et ses yeux deviennent des yeux de félins (verts-jeunes et avec les pupilles fendues) lorsqu’elle utilise ses capacités dans un affrontement ou pour voir dans le noir, comme Shalimar dans Mutant X. Notons cependant que ces sens accrus ne sont pas mis en scène comme un « super-pouvoir »[4], elle ne semble faire aucun effort particulier pour les mobiliser. A l’inverse, le don d’empathie qu’elle découvre ultérieurement (c’est-à-dire sa capacité à percevoir les émotions d’un humain) est mis en scène par un travelling avant sur le personnage avec lequel elle entre en empathie, lequel est entouré d’un scintillement blanc, pour symboliser la connexion émotionnelle entre les deux personnages. On peut interpréter cette différence de traitement à l’image entre les capacités physiques de Chloé et ses capacités « relationnelles » comme la marque de la distinction entre des pouvoirs « hors du commun » (capacités physiques supérieures à la moyenne) et des pouvoirs « magiques » (capacité d’empathie surnaturelle). On peut aussi y voir une forme d’insistance sur le caractère féminin du personnage de Chloé : certes, elle a des capacités physiques importantes, mais ce qui est vraiment important, c’est quand même qu’elle est tournée vers les autres.

1.2 Une initiation

Le terme « initiation » est sans doute un peu fort, dans la mesure où l’entrée dans la communauté Mai de Chloé ne va de pair avec aucun rite de passage ou d’initiation (contrairement à Bo dans Lost Girl ou les Familiers dans Dark Angel par exemple)[5]. De même, son appartenance à cette communauté ne fait l’objet d’aucune discussion ou de mise à l’épreuve (par exemple, une mise à mort pour vérifier qu’elle a bien neuf vies), son statut d’Unificatrice n’est pas contesté.

On peut cependant parler d’initiation dans la mesure où Chloé est introduite à la communauté Mai, en plusieurs étapes. Elle est d’abord initiée au secret. Elle apprend alors l’origine de ses capacités kinétiques et de ses griffes, mais aussi que ses baisers sont empoisonnés pour les humains (ce qui rapproche les Mais de la figure de la succube) et que sa résurrection n’est pas une aptitude ordinaire des Mai mais marque au contraire son statut extraordinaire d’Unificatrice, son destin. Dans un second temps, elle participe à une mini-cérémonie d’initiation lors de sa présentation à Valentina, la cheffe des Mai de San Fransisco, décrite comme effrayante par Alek et Jasmine. Enfin, Chloé est soumise à un apprentissage (lié à son entrée dans la communauté) de la maitrise de ses dons, des techniques de combat, de l’histoire des Mai, de la nature de sa mission. Cet apprentissage, s’il est présenté comme occupant une part importante de son temps libre, n’occupe que peu de place à l’écran et en ce qui concerne la maitrise de ses capacités, elle semble relativement facile et instinctive[6]. Par exemple, Chloé n’est pas représentée comme submergée par son ouïe ou son empathie, ce qui est un trope en ce qui concerne les femmes télépathes[7]. De même, il lui suffit de prendre confiance en elle pour réussir à la fin d’un épisode à sauter d’un toit à l’autre, exercice auquel elle avait échoué au début de l’épisode. Ce traitement des capacités surnaturelles est plutôt positif : plutôt que de faire de l’apprivoisement et de la maitrise des dons surnaturels un enjeu scénaristique, souvent sous l’égide d’un mentor, comme si ces dons constituaient une entité douée d’une vie propre que le personnage doit dompter[8], si possible avec l’aide d’un homme[9], comme c’est généralement le cas dans les séries ; Chloé apprend généralement toute seule (notamment en ce qui concerne son empathie) et facilement. Remarquons cependant que l’apprentissage de Chloé se fait sous tutelle : dans un premier temps, il est encadré par Jasmine et Alek (en ce qui concerne la maitrise de la capacité à bondir), mais dans la suite de la série, il est assuré exclusivement par Alek, qui lui apprend à contrôler son ouïe, puis l’initie au combat au bâton. A l’inverse, Jasmine, mandatée par Valentina (sa mère) pour entrainer Chloé au combat, renonce rapidement à cette tâche à la demande de Chloé, au profit d’une bonne « discussion entre filles ».

La thématique de l’apprentissage connait donc un traitement ambigu dans Chloé King. D’un côté, Chloé est présentée comme acquérant facilement la maitrise de ses aptitudes surnaturelles, malgré leur développement soudain, qui sont mises en scène comme faisant partie d’elle et ne la « submergeant » pas. D’un autre côté, tout se passe comme si elle avait quand même besoin d’un entrainement (et de l’aide d’un homme) pour en acquérir la pleine maitrise, par l’apprentissage du saut et des techniques de combat, ce dernier domaine étant plus spécifiquement « masculin », contrairement à l’empathie, compétence « féminine ».

1.3 Mai vs world

Comme la plupart des séries fantastiques, the nine lives of Chloe King met en scène des espèces fantastiques qui non seulement  se cachent des humains « ordinaires », mais qui en plus sont traqués par une partie d’entre eux. Ici, les Mai sont pourchassés par l’Ordre, une organisation d’humains qui cherchent à protéger les humains en assassinant les Mai à vue. En effet, contrairement aux organisations qui ne s’attaquent qu’aux créatures représentant un danger avéré pour autrui (les chasseurs de loups-garous dans Teen Wolf ou qui cherchent à s’approprier leur puissance (Manticore dans Dark Angel), l’Ordre représente une organisation xénophobe et aveugle, qui tue sans raison. On retrouve ainsi dans cette série la même ambivalence que celle observée dans Haven à propos des wendigos, avec une opposition entre le corps de prédateur des Mai et leur statut de proie chassée par l’Ordre. Or, l’espèce des Mai repose sur un pacte original avec les humains. En effet, dans les séries fantastiques, les espèces surnaturelles vivent généralement en marge des humains, ou entretiennent avec eux un rapport de prédation (vampires, Faes dans Lost Girl). A l’inverse, dans Chloé King, Valentina explique à Chloé que dans l’Egypte ancienne, les Mai étaient les protecteurs des humains[10]. Cependant, à l’époque contemporaine, cette espèce entretient des rapports « classiques » avec le genre humain, basés sur une prédation des Mai par les humains. Notons cependant que dans un épisode, ces rapports prédateur/proie se jouent entre Mai (1.4).

De plus, cette violence est majoritairement sexuée. En effet, la plupart des membres de l’Ordre sont des hommes, et à part dans les dernières minutes du dernier épisode, les combattants de cette organisation le sont également, tandis que les Mai sont majoritairement des femmes. Ainsi, dans les premiers épisodes, Chloé est suivie, poursuivie, malmenée et tuée par un homme noir et balafré (« Scareface »), qui semble prendre un certain plaisir à la menacer et à la jeter du haut d’une tour. Bref, la quintessence des violences que les hommes peuvent faire subir aux femmes dans l’espace public.

Sans grande surprise, les combats entre les membres de l’Ordre et les Mai opposent une violence « technique » entre les mains des membres de l’Ordre (armes à feu, couteaux) à une violence « naturelle » détenue par les Mai (techniques de combat rapprochées). Cette opposition rappelle les analyses de Paola Tabet sur l’appropriation des outils et de la technique par les hommes, cantonnant les femmes à des positions subalternes, dans la mesure où elles sont assignées à des tâches moins prestigieuses et plus chronophages que celles endossées par les hommes[11].

Deux personnages échappent cependant à cette règle. Tout d’abord Valentina, la cheffe des Mai, intervient à la fin de l’ultime combat entre Chloé (et Jasmine) et Scarface ; et poignarde ce dernier avec un Khopesh[12], une arme avec laquelle des assassins de l’Ordre ont tenté de la tuer. Cet usage inhabituel d’une arme par une Mai se justifie donc dans une perspective de vengeance (Valentina se réapproprie l’arme de ses oppresseurs et la retourne contre eux) que du fait de la position de patriarche (ou de matriarche) qu’elle occupe dans la série. En effet, elle n’est jamais impliquée dans les combats au corps-à-corps : elle donne des ordres, distribue des menaces, envoie des Mai au combat, mais ne s’implique pas directement dans les affrontements. C’est également le cas d’une Mai qui attaque Chloé avec une hache, comme nous y reviendrons ultérieurement.

Les Mais s’opposent également à une autre catégorie de personnages : les Jackals. Descendants d’Anubis (le dieu de l’embaumement en mythologie égyptienne), ils constituent le pendant canin des Mai. Tout comme ces derniers, les Jackals disposent d’une force supérieure à la moyenne et de sens plus développés. Par ailleurs, ils ont des crocs rétractables. On peut également noter que tous les Jackals représentés à l’écran sont des hommes. On retrouve ainsi dans Chloé King une opposition structurante dans les séries télévisées : femmes-chats contre hommes-canins, créatures femmes à l’apprence humaine contre créatures hommes à l’apparence animalisée.

1.4 Le danger des femmes puissantes

Dans l’épisode 5, deux Mai brésiliennes (Lilah et Nikki) viennent à San Fransisco pour rencontrer Chloé. Si elles prétendent dans un premier temps seulement vouloir faire sa connaissance et lui faire découvrir comment s’amuser « à la façon Mai » en l’entrainant dans une boite de nuit, elles finissent par révéler leurs véritables intentions : convertir Chloé, l’Unificatrice, à leur vision du monde (où les humains sont considérés comme une espèce inférieure dont les Mai peuvent jouir librement) et au besoin, l’emmener avec elles au Brésil de gré ou de force. En effet, qui contrôle Chloé contrôle l’avenir des Mai.

Ces deux Mai incarnent « l’hybris » qui peut affecter une femme porteuse d’un trop grand pouvoir. Leurs actions sont placées sous le signe de la tentation et de la démesure. Là où Jasmine incarne l’ordre et le devoir en protégeant Chloé et en lui donnant des leçons « Mai », Lilah et Nikki incitent Chloé à faire l’école buissonnière et à passer la nuit dans un club. Là où les Mai de San Fransisco évitent de nouer des relations affectives avec les humains, elles n’ont aucun scrupule à embrasser des hommes et à les laisser pour morts dans les toilettes publics (avec des griffures dans le dos, signal d’une sensualité « débridée »). Lorsqu’elles décident de passer à l’action, elles poursuivent Chloé et se battent contre elle (avec une hache, pour prouver que Chloé est vraiment l’Unificatrice). Ces Mai constituent des figures masculines : « consommation » du sexe opposé de façon compulsive et désinvolte[13], maitrise des outils (hache), goût pour le combat. Elles se déplacent de plus à moto, un attribut masculin. En traquant Chloé et en voulant l’emmener de force, leur attitude rappelle celle de l’Ordre, une institution masculine dans la série. Cependant, cette « confusion des genres » est clairement présentée sous un jour négatif : Lilah et Nikki constituent un danger pour les hommes qu’elles séduisent et pour Chloé. Cette hybris les conduit néanmoins à leur perte, puisque Nikki s’électrocute en voulant abattre sa hache sur la tête de Chloé.

De même, Valentina incarne la figure masculine du chef de clan, l’ordre, l’autorité et le savoir[14]. Cependant, son caractère froid et intransigeant sont condamnés dans la série, puisque Jasmine souffre du manque d’affection que lui manifeste sa mère et de ses critiques permanentes.

Bref, Chloé et Jasmine incarnent deux figures de féminité « raisonnables », conscientes de leurs obligations et tournées vers le soin des autres, là où Nikki et Lilah d’une part et Valentina d’autre part représentent deux féminités « dévoyées » et imprégnées de caractéristiques masculines. Ainsi, les premières, grisées par leur puissance, perdent le contrôle pendant leur combat contre Chloé et Jasmine, et la seconde a une relation conflictuelle avec sa fille.

Chloé King met donc en parallèle l’entrée dans la sexualité et la « puberté surnaturelle » de l’héroine. Chloé connait des transformations physiques et « psyoniques », qui croisent trois archétypes surnaturels féminins : la femme-chat, la succube et l’empathe. Elle est alors initiée à une communauté non moins surnaturelle, les Mai, majoritairement féminine et qui lutte contre deux communautés masculines (les Jackals et l’Ordre). Son initiation va de pair avec une valorisation de la « bonne » féminité, attachée à ses devoirs et soucieuse des autres, qui se construit par opposition à deux figures repoussoirs, l’hybris qui va de pair avec l’ivresse de puissance et la froideur qui va de pair avec l’appropriation d’une position masculine de pouvoir.

2. La « bonne féminité »

Bien que la galerie des personnages de Chloé King soit relativement nuancée du point de vue des tropes sexués[15], la série diffuse néanmoins de façon sous-jacente un message extrêmement liberticide pour les femmes en ce qui concerne leur circulation dans l’espace public et leur capacité à se sortir de situations dangereuses.

2.1 Chloé, une Mai au cœur grand comme ça

Là où Max dans Dark Angel choisit ses missions avec le plus grand soin et où Shalimar dans Mutant X est prête à tout pour les personnes qui lui sont chères, Chloé incarne une forme hypertrophiée de l’empathie féminine : elle passe son temps à s’élancer au-delà du danger, sans réfléchir et assurer ses arrières, pour aider ses proches, des connaissances, ou des inconnus qui ne lui avaient rien demandé. Ainsi, Chloé décide d’aider Gabriel[16] dans le deuxième épisode : il a des problèmes de drogue et est menacé par des dealers. Chloé le suit, avec ses amis humains Amy et Paul, et se trouve piégée avec eux, Gabriel, et une bande d’hommes armés bien décidés à se débarrasser des témoins. Dans l’épisode 4, Chloé décide d’aider Lana, son employeuse, qui est menacée  par son ex-petit ami violent. Les deux premières se trouvent coincées dans l’appartement de Lana avec l’ex en question. Elles parviennent à le mettre K.O. Dans l’épisode 7, Chloé décide d’avoir Kaï, un Jackal, à retrouver sa famille. Elle entraine alors Jasmine, Alek et elle-même dans un piège tendus par les Jackals. Les Mai parviennent à s’enfuir grâce à l’action conjuguée de Chloé, Alek et Kai. Enfin, dans l’épisode 9, Chloé part au secours de Vanessa (la fille du petit ami de la mère de Chloé) qui est victime d’un trafiquant d’êtres humains. Chloé se trouve enfermée avec d’autres jeunes filles dans un container. Elle doit sa libération à Alek[17].

A part en ce qui concerne Vanessa, ces interventions intempestives de Chloé dans la vie d’autrui font suite à une connexion empathique que Chloé établit avec ces personnes. Si cette capacité est présentée comme un bienfait, elle a pour conséquence de l’entrainer dans des situations dangereuses dont elle ne parvient pas à se sortir seule (à part dans le cas de l’épisode 4, dans la mesure où Chloé et Lana parviennent à reprendre le dessus sans l’intervention d’un autre Mai). De plus, Chloé déjoue à plusieurs reprises la surveillance des Mai qui veillent sur elle pour aider un de ses proches qu’elle croit en danger (1×01, 1×03, 1×10), et là encore ne doit son salut qu’à l’intervention des Mai[18]. Bref, le caractère irrationnel des femmes les met en danger, qu’il s’agisse de Chloé qui cherche les ennuis en aidant autrui (1×01, 1×02, 1×03, 1×04, 1×07, 1×09, 1×10, sans compter l’épisode 1×08 où Chloé croit intervenir dans une agression dans la rue et devient la cible d’un policier véreux). De même, Amy, la meilleure amie de Chloé, se trouve piégée par des mafieux en ayant voulu assister à des parties de poker clandestines. Enfin, Vanessa et Jasmine sont piégées par les hommes dont elles sont tombées amoureuses.

Bref, on peut voir les différents « sauvetages » de Chloé sous un jour positif : ils exaltent l’altruisme et l’empathie, la lutte contre les préjugés[19], et la solidarité. En effet, elle peut toujours (ou presque) compter sur ses amis humains ou Mai pour servir sa quête. De plus, dans les premiers épisodes, cette aide n’est pas « sexuée » : Alek et Jasmine interviennent de concert, quand ce ne sont pas les femmes qui s’aident entre elles[20]. Enfin, cette aide découle soit de l’amitié qui lie les personnages, soit à un sens du devoir Mai/Unificatrice. Or, dans les derniers épisodes (1×07,1×08, 1×09), ces interventions salutaires sont presque exclusivement le fait d’Alek, et elle se fait au nom de l’amour : Alek incarne alors la figure du chevalier servant, sans lequel ne parvient pas à s’en sortir. Bref, comme en ce qui concerne l’apprentissage de Chloé, si l’aide qu’apporte les Mai à l’héroïne  n’est pas sexuée dans un premier temps, elle le devient par la suite.

On peut également souligner que la forme de la protection apportée par les Mai est sexuée. Jasmine, et dans une moindre mesure Valentina, déclarent à plusieurs reprises être prêtes à se sacrifier pour l’Unificatrice[21], et Jasmine le prouve en faisant bouclier avec son corps à deux reprises[22], tandis qu’Alek la protège en combattant pout elle. Ainsi, la femme protège passivement, l’homme activement.

On retrouve dans Chloé King le cliché de la femme irrationnelle qui se met en danger par amour ou par altruisme, et sauvée par son prince charmant. Si la série met en scène dans un premier temps des situations peu sexistes (Chloé s’en sort seule, avec l’aide d’autres femmes ou celle conjointe d’un homme et d’une femme), la fin de la série semblait présager des intrigues plus traditionnelles en ce qui concerne les rôles sexués.

2.2 Le monde extérieur, ce lieu de tous les dangers pour les femmes

Plus problématique à mon sens, l’univers de Chloé King véhicule l’idée que le monde public est dangereux pour les femmes. En effet, Chloé subit de nombreuses agressions dans alors qu’elle circule dans l’espace public : attaque par Scareface et par un clochard dans l’épisode 1, poursuite par les Mai brésiliennes (1×05), attaque par des membres de l’Ordre dans un théâtre fermé au public (1×10). Plus largement, Chloé est espionnée et traquée alors qu’elle circule dans la ville (par Scarface puis par Zane).

Parce que l’espace public est dangereux, Valentina n’aura de cesse d’en retirer Chloé, en la tentant de la persuader de se terrer dans un refuge Mai et de couper ses liens avec ses proches humains, de rester dans son appartement le temps que Scareface ou les Jackals aient été mis hors d’état de nuire, ou au moins de limiter sa liberté de mouvement (Valentina demande par exemple à Chloé de quitter son travail pour passer le moins de temps possible dans l’espace public). De plus, Valentina affecte à Chloé des gardes du corps Mai, qui certes n’interdisent rien à Chloé, mais qui surveillent néanmoins ses mouvements. Certes, Chloé ne tient aucun compte des recommandations de Valentina et refuse de se calfeutrer. Cependant, c’est en n’en faisant qu’à sa tête et en fuyant l’espace domestique protégé (son domicile ou celui de Valentina) que sa vie se trouve menacée (1×03, 1×05, 1×07, 1×10).

Pourtant, le domicile ne semble pas un espace si paisible que ça : non seulement son domicile fait l’objet d’une surveillance (par Scareface, qu’on voit marcher sur le toit de Chloé à la fin de l’épisode ), mais son intégrité est violée : dans l’épisode 8, Chloé et sa mère sont attaquées chez elles par le policier véreux qui a Chloé en ligne de mire depuis qu’elle a identifié deux voyous avec lesquels elle est de mèche. On peut cependant souligner que Chloé rencontre les deux malfaiteurs alors qu’elle se promène seule la nuit dans la rue. Elle entend des cris, croit à une agression et décide d’intervenir. L’attaque par le policier peut alors être vu comme une sanction à la fois du comportement irrationnel de Chloé (elle a voulu jouer au héros en intervenant dans une agression mais il ne s’agissait que d’une dispute, elle est punie, ça lui apprendra à se mêler des affaires des autres) et de son utilisation « illégitime » de l’espace public (une jeune fille qui se balade seule dans la nuit, même si elle peut se défendre des agressions physiques, ne récolte que des ennuis). Heureusement, le prince charmant intervient, se débarrasse seul du policier véreux et « délivre » Chloé et sa mère du placard où elles s’étaient réfugiées. Certes, Chloé aurait pu s’en sortir seule si elle était sortie du placard[23], ou du moins, aider Alek. Cependant, le refus de Chloé de dévoiler sa vraie nature à sa mère implique qu’elle ait besoin d’un homme pour faire tout le travail.

De même, dans l’épisode 10, Valentina puis Jasmine sont agressées au sein de leur propre appartement, par le petit ami de Jasmine, Zane. Autant écrire en lettres majuscules « mesdames, faites attention à qui vous fréquentez ».

2.3 Un monde plein de vilains messieurs

Comme évoqué précédemment, les adversaires de Chloé sont le plus souvent des hommes : les membres de l’Ordre, les Jackals (1×07), des dealers (1×02), des mafieux (1×06), un policier véreux (1×08)… Plus largement, dans Chloé King, les femmes sont régulièrement menacées par des hommes, et plus spécifiquement par des hommes avec qui elles entretiennent (ou ont entretenu) une relation amoureuse : Lana est victime des assiduités d’un ex violent (1×04), Vanessa est trahie par l’homme dont elle est amoureuse (1×09), tout comme Jasmine qui est poignardée par lui (1×10).

A l’inverse, les violences que les hommes exercent sur d’autres hommes ne sont pas liées à des relations interpersonnelles mais à l’argent (1×02, 1×06). Quant aux femmes, elles n’ont pour ainsi dire l’initiative de la violence, à part lorsque Jasmine (et Alek) partent à la poursuite d’un Jackal, lorsque Nikki et Lilah traquent Chloé et Jasmine (1×05), et dans le dernier épisode lorsqu’une femme de l’Ordre tire sur Chloé (1×10). Bref, les femmes qui prennent l’initiative des violences sont souvent « anormales », rattachées au masculin (Mai brésiliennes) ou en proie à une haine raciste.

De façon plus problématique, Chloé King reprend des clichés qui selon moi alimentent la culture du viol. Tout d’abord, dans l’épisode 1, Chloé est agressée par un clochard dans la rue alors qu’elle rentre chez elle à pied, seule, la nuit. Après lui avoir demandé l’aumône et qu’elle ait refusé, l’homme la plaque contre un mur et semble sur le point d’agresser sexuellement Chloé. Elle parvient à se dégager en lui donnant un coup de griffes. Ce passage me semble problématique dans la mesure où il dépeint l’espace public comme potentiellement porteur d’hommes en rut sur le point d’agresser la première venue.

Ensuite, l’épisode 9 présente une histoire qui semble destinée à effrayer les jeunes femmes plus qu’à faire preuve de vraisemblance. En effet, on y découvre Vanessa, une jeune fille qui doit avoir entre 13 et 15 ans. Elle déclare à Chloé qu’elle est tombée amoureuse d’un homme qu’elle a rencontré sur Internet. Le lendemain, Vanessa a disparu : elle a accepté de s’enfuir avec son petit ami, plus âgé qu’elle, qui lui a fait miroiter une croisière à l’étranger de plusieurs semaines en amoureux. A la fin de la journée, elle découvre qu’il n’en est rien. En effet, Cody (le petit ami en question) séduit des jeunes filles naïves avant de les enfermer dans un container pour les vendre à l’étranger. Une telle trame narrative me semble très irréaliste. En effet, même s’il est possible que des criminels se livrent au trafic d’êtres humains sur le sol américain, je ne vois pas pourquoi ils cibleraient des jeunes filles ayant la nationalité américaine (plutôt que des migrantes sans papier par exemple) et encore en contact avec leur famille (par opposition à des fugueuses par exemple), susceptible de la rechercher activement. Pourquoi se donner la peine de séduire une jeune fille pendant plusieurs semaines afin de la convaincre d’accepter une fugue amoureuse, alors qu’il y a sans doute des femmes placées dans une situation de vulnérabilité supérieure dont l’enlèvement nécessiterait potentiellement moins d’efforts ? Bref, comme les baisers empoisonnés de Chloé (et des Mai), la mésaventure de Vanessa semble destinée à l’édification des jeunes filles, comme de nombreux mythes concernant la traite des blanches[24] : ne faites pas confiance aux hommes que vous ne connaissez pas, ne cherchez pas à entrer trop vite dans la vie amoureuse (hétérosexuelle)[25], la sexualité est dangereuse.

Dans Chloé King, les hommes représentent donc un danger pour les femmes : un grand nombre d’entre eux cherchent à les assassiner, ou du moins à abuser d’elles ou les violenter. Certes, « tous les hommes ne sont pas tous comme ça ». Chloé King met en scène plusieurs personnages masculins positifs (Paul, Alek, Franck, Brian)[26]. Mais on ne peut que remarquer qu’il y a davantage de personnages masculins négatifs et violents que de personnages féminins présentés ainsi.

Chloé King met donc en scène des « essences » masculines et féminines très différenciées : les femmes sont altruistes, protectrices et irrationnelles, et les hommes sont violents et susceptibles d’agresser les femmes par conviction raciste ou par plaisir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les femmes doivent éviter d’aller dans l’espace public et d’entrer dans la vie amoureuse trop tôt, tout cela est dangereux.

3. Le genre des superpouvoirs

Contrairement aux séries analysées jusqu’à présent, Chloé King ne met pas en scène une galerie de pouvoirs puisque seules deux espèces surnaturelles sont mises en scène : les Mai et les Jackals. Si l’idée de mobiliser la mythologie égyptienne et inventer à leurs dieux et déesses des descendants humanoïdes est originale, le choix de leurs caractéristiques l’est moins. En effet, la série reprend également les archétypes de la femme féline et de l’homme canin. De plus, les femmes sont moins animalisées que les hommes. Certes, les Mai sont davantage animalisées (du fait de leurs griffes) que Shalimar de Mutant X ou de Max de Dark Angel, mais il semble  que les producteurs de série ne soient toujours pas prêts à mettre en scène une femme avec une queue, de la fourrure ou des oreilles en pointe parmi les personnages principaux. De même, le don d’empathie est confié à une femme.

En ce qui concerne les techniques de combat, celles des Mai reposent peu sur une grâce toute féline faite d’acrobaties et de virevoltes (comme dans le cas de Shalimar) puisqu’ils utilisent le plus souvent des techniques d’arts martiaux en privilégiant le corps-à-corps. Cependant, Chloé est parfois mise en scène comme faisant des pirouettes, par jeu (lorsqu’elle découvre ses capacités) ou pour sortir d’une situation dangereuse (par exemple, pour éviter une voiture). Elle fait des cabrioles dans trois situations de combat : lors de son combat lors de l’ex de Lana (1×04) pour montrer les bénéfices de l’entrainement de Chloé (mais peut-être aussi pour montrer l’opposition entre une « femme ordinaire » et une Mai) ; lors de son combat contre Nikki et Lilah (1×05) pour marquer l’écart entre la sauvagerie d’une Mai « dévoyée » et la grâce d’une Mai « vertueuse » ; et dans son combat avec Alek contre les trafiquants d’êtres humains (1×09) comme pour montrer l’harmonie entre les deux personnages par la fluidité de leurs gestes.

Comme souvent dans les séries fantastiques, la force physique des êtres surnaturels ne diffère pas selon leur sexe. Cependant, en ce qui concerne les combats opposant les créatures fantastiques et les humains ordinaires, les adversaires (au combat) des Mai sont systématiquement des hommes, preuve que le cliché de la faiblesse physique des femmes reste très ancré dans les représentations.

Chloé King met donc en scène des espèces sexuées où les chats sont des femmes et les chiens (ou des chacals) sont des hommes. Si les femmes-félines y sont davantage animalisées que dans d’autres séries, elles compensent par une « félinité »[27] moindre que celle incarnée par Shalimar dans Mutant X. Chloé compense largement cette absence par un altruisme démesuré, ce qui la renvoie à la figure de la femme irrationnelle, gouvernée par ses instincts, matinée du rôle tout féminin de prendre soin d’autrui.

Bien qu’inspirée par une source originale (la mythologie égyptienne), the nine lives of Chloe King recourt à un traitement assez classique d’une initiation fantastique : une jeune fille découvre qu’elle appartient à une espèce surnaturelle et qu’elle a un destin. Mettant en scène une opposition entre les hommes et les femmes (hommes ordinaires ou Jackals contre Mai) mais aussi entre une bonne féminité (mesurée, consciente de ses devoirs et tournée vers le soin des autres) et une mauvaise féminité qui s’approprie des attributs masculins, Chloé King incite les jeunes filles à se méfier de l’espace public, des hommes et à prendre garde de ne pas entrer trop vite dans la sexualité. Si elle présente une image plutôt positive de la différence et de la transformation adolescente (dans la mesure où les pouvoirs de Chloé semblent dans l’ensemble lui procurer de la joie, et augmentent sa capacité d’agir en lui permettant de se défendre et d’aider ses proches), cette image est néanmoins assombrie du fait des dangers qui vont de pair avec elles (tant pour les hommes humains que Chloé embrasse que pour la jeune femme qui devient une proie de l’Ordre ou de Mai qui souhaitent s’approprier l’Unificatrice). De plus, si la série valorise une féminité empathique et altruiste, elle montre également ses limites, dans la mesure où Chloé se trouve régulièrement piégée dans ses opérations de sauvetage et doit à son tour être sauvée.


[1] Douteux parce que cette capacité hors du commun en fait une cible de l’Ordre, l’institution rivale des Mai qui cherche à les éradiquer d’une façon générale et à tuer définitivement Chloé en particulier, ce qui n’est pas très pratique lorsqu’on a à faire à une personne qui ressuscite.

[2] Et je n’en remercierai jamais assez les scénaristes, parce que le motif premières menstrues = pouvoir, qui place les femmes dans une posture mystique, genre « les femmes, ces êtres étranges et mystérieux qui saignent sans être blessées », il était temps d’en revenir.

[3] Sans que ne soit repris le trope de l’être à la force physique excessive qui brise ce qu’il tente de saisir, comme la Chose dans les 4 fantastiques, ça reste une femme quand même.

[4] Par exemple, dans Mutant X, lorsque Shalimar utilise ses dons, elle doit se concentrer. A l’écran, c’est manifesté par un travelling avant de la caméra, braquée sur le visage de l’héroïne, laquelle marque un temps d’arrêt, avant que le paysage ou les personnages que Shalimar cherche à voir ou à écouter de plus près apparaissent à l’image, puis travelling avant dans le nouveau décor.

[5] Cependant, il est possible qu’un rite initiatique symbolique n’ait pas été nécessaire. Après tout, Chloé meurt et ressuscite littéralement dans le premier épisode.

[6] Il n’y a pas de conflit entre la femme et la bête, pour le dire vite.

[7] Daphnée dans No ordinary family, Jane Grey dans X men

[8] L’exemple archétypal de ce genre de conceptions du pouvoir surnaturel pourrait être la Tueuse dans Buffy contre les vampires, qui tire sa puissance physique d’un démon qui la possède.

[9] Ce qui semble particulièrement problématique si on considère de tels dons comme une métaphore de la puberté féminine.

[10] Ce qui est cohérent avec le statut « féminin » de cette espèce.

[12] Une sorte de serpe.

[13] De façon totalement secondaire, on peut souligner que Chloé est impliquée dans trois histoires sentimentales en 10 épisodes, qui sans en faire un bourreau des cœurs constitue néanmoins un nombre de partenaires nettement supérieur à celui qui est généralement autorisé aux personnages féminins dans les séries (à moins de leur accoler le stigmate de fille facile).

[14] Elle collecte des pièces concernant l’histoire des Mai.

[15] Par exemple, Franck, le père aimant et attentionné de Vanessa, s’oppose à Valentina, la mère autoritaire et distante.

[16] Le frère du garçon qu’elle a embrassé dans l’épisode 1. Chloé rencontre Gabriel à l’enterrement de son frère et entre en empathie avec lui.

[17] Enfin, plus exactement, Alek fait mine de se faire prendre par les trafiquants d’êtres humains, qui ouvrent le container dans lequel les jeunes filles sont retenues pour joindre Alek au nombre.

[18] Sauf dans l’épisode 10 : personne ne vient l’aider et elle meurt pour la seconde fois, ce qui n’est pas terrible.

[19] Son absence de préjugés sur les Jackals et sa volonté têtue d’aider Kai permettent d’amorcer une réconciliation entre les Mai et les Jackals.

[20] Si dans l’épisode 2, c’est Alek qui aide Chloé, Amy, Paul et Gabriel ; dans l’épisode 3, ce sont Jasmine et Valentina qui viennent au secours de Chloé. De même, dans l’épisode 4, Chloé et Lana s’en sortent seules et dans l’épisode 6, Chloé sauve Amy des mafieux qui la retiennent et les met hors de combat seule.

[21] Elles sont d’ailleurs assassinées dans le dernier épisode par un agent de l’Ordre, ce qui n’est pas le cas d’Alek.

[22] Elle est d’ailleurs blessée à l’épaule en prenant un couteau à la place de Chloé dans l’épisode 1.

[23] Littéralement et au sens figuré, en avouant son secret à sa mère adoptive.

[24] Le mythe de la traite des Blanches :
1
2
3
4
5

[25] Oui parce que Chloé King était une série « familiale », l’homosexualité n’existe pas.

[26] Et de façon très injuste, j’ai décidé de ne pas m’intéresser à eux dans cette analyse.

[27] Ici entendu comme les réflexes de protection de la « meute »

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