Lecture de « l’invention de l’hétérosexualité », de Jonathan Katz

Katz

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : parce que rien ne vaut un peu d’histoire pour remettre en cause des « évidences » qui nous paraissent « naturelles »
Le livre manquant : on aimerait bien le lire en parallèle d’un livre sur le rôle de différentes institutions et de productions culturelles dans la promotion de l’hétérosexualité (hétéronormativité)
à prendre pour : la lecture pré-sommeil, un chapitre par soirée
rapport nombre de pages/contenu : ***
Ce qu’il faut lire juste après : l’invention de la culture hétérosexuelle, de Louis-George Tin
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste avant : un texte affirmant que l’hétérosexualité est naturelle (et seulement naturelle)

En master d’études de genre[1], on apprend à déconstruire la naturalité des rôles féminins et masculins, de la dichotomie homme/femme[2]. Alors pourquoi pas celle de la naturalité des orientations sexuelles ? Pour ce travail de déconstruction des catégories de pensée, le livre de Johnathan Katz est indispensable. Ce dernier ne se prononce pas sur la plus grande (ou moindre) naturalité des rapports sexuels avec une personne du sexe opposé par rapport à ceux avec une personne de même sexe, d’un point de vue biologique, anthropologique, éthologique ou médical. Il se contente de faire le constat que « la reproduction sexuelle, la différence des sexes et le plaisir sexuel ont été mis en place et organisés de façon radicalement différentes selon les sociétés »[3], et dresse une brève histoire des catégories de pensées qui ont structurées les orientations sexuelles. L’auteur retrace ainsi l’émergence de la bicatégorisation homosexualité/hétérosexualité pour penser la sexualité (chapitres 2, 4, 5) en la mettant en parallèle avec d’autres catégories de pensée qui ont prévalu dans le passé (chapitre 3) puis la remise en cause de cette bicatégorisation par les mouvements féministes dans les années 60 (chapitre 6, 7 et 8).

Jonathan Ned Katz montre que l’hétérosexualité, loin d’être naturelle, est une « tradition inventée ». Après avoir montré que la distinction homosexuel/hétérosexuel qui nous apparait comme la forme « naturelle » que prend la sexualité n’est pas celle qui a prévalu avant le XIXème siècle, l’auteur retrace l’évolution des liens entre amour et sexualité dans les représentations et l’invention des catégories homosexuelles et hétérosexuelles.

Ainsi, il reprend dans un premier temps le travail de Foucault dans son histoire de la sexualité[4] sur les représentations de l’Antiquité grecque : pour les Grecs anciens, les catégories de pensées établiraient une distinction entre « l’amour terrestre, inférieur et porté sur l’acte, et l’amour céleste, supérieur, qui se traduit par une attirance pour la beauté des garçons »[5] plutôt que selon le sexe du partenaire sexuel. Cette distinction entre amour terrestre et céleste n’est pas sans rappeler celle établie par l’Eglise catholique, qui valorise la supériorité de l’amour de Dieu (l’amour céleste) sur le désir charnel et l’attirance érotique pour quelqu’un (l’amour terrestre)[6].

Dans un second temps, l’auteur montre qu’en Nouvelle-Angleterre au XVIIème siècle et dans la première moitié du XVIIIème siècle, les représentations de la sexualité s’appuyaient plus sur l’opposition entre fécondité et stérilité que sur la sexualité entre personnes de sexes différents ou entre personnes de même sexe. Ainsi, les actes sexuels réprouvés sont tous ceux où l’homme « gâche sa semence » en se rendant « coupables de pratiques contraires à la procréation (telles que la sodomie, la bestialité ou la masturbation) »[7]. En effet, la survie de la colonie dépendait d’un haut taux de fécondité : les colons étaient donc soumis à une injonction à la procréation.  Il note cependant que les pratiques sexuelles des femmes étaient moins encadrées tant qu’elles ne se rendaient pas coupables d’adultère.

Katz montre ensuite la façon dont l’invention de l’hétérosexualité est allée de pair avec l’émergence de la classe moyenne au XIXème siècle. En effet, les classes moyennes auraient inventé la catégorie de « grand amour » afin de se différencier de la prétendue immoralité des classes supérieures et de la supposée bestialité des classes populaires[8]. Elles valorisaient la moralité de l’amour passionné (en effet, la société victorienne tolérait le plaisir érotique quand il était l’expression de l’amour), le véritable amour, par rapport à l’immoralité du désir sensuel. Ainsi, les personnes de même sexe pouvaient laisser libre cours à l’érotisme de leurs amitiés romantiques tant qu’ils ne « tombaient pas » dans les travers de la sodomie et du saphisme. Là encore, la distinction était établie non entre homosexualité et hétérosexualité mais entre le vrai et le faux amour, le véritable amour devant se conclure par un mariage[9].

Ainsi, avant la fin de XIXème siècle, la sexualité n’était pas pensée en termes d’attirance pour les personnes de l’autre sexe ou pour les personnes du même sexe, mais comme la distinction entre l’amour terrestre et l’amour céleste, ou entre une sexualité procréative ou stérile, ou encore entre vrai et faux amour.

Après cette revue des catégories de pensées concernant l’amour et la sexualité jusqu’au XIXème siècle, Katz s’intéresse plus particulièrement à l’émergence de la bicatégorisation hétérosexuel/homosexuel. En effet, le docteur Kierman est le premier à employer le terme « hétérosexuel » dans une revue médicale de Chicago en mai 1892[10], qu’il définissait comme une perversion (les hétérosexuels souffriraient d’un « hermaphrodisme psychique » c’est-à-dire une inclination pour les deux sexes : une attirance érotique féminine pour les hommes et masculine pour les femmes). Cependant, c’est le docteur Krafft-Ebing qui a contribué à populariser le terme hétéro-sexuel, qu’il définit comme l’attirance d’une personne pour l’autre sexe et qui implique un désir de procréation. Pour Krafft-Ebing, l’hétérosexualité est pensée implicitement comme la sexualité normale. Il forge également le terme homo-sexuel qui « désigne un désir pour le même sexe, pathologique puisque non-procréateur »[11]. Freud s’approprie ensuite le terme « hétérosexuel » et le définit en fonction des sentiments plutôt que des actes (il tranche avec le modèle antérieur qui met l’accent sur la procréation, et donc sur les comportements). En effet, pour Freud, l’instinct sexuel vise à obtenir du plaisir plutôt qu’à se reproduire. Dans sa théorie, Freud estime que l’homosexuel reste fixé dans un stade de développement immature (proche de la sexualité naturelle de l’enfant), un drame œdipien non résolu. Le fait de voir dans l’homosexuel ou l’hétérosexuel comme des individus ayant des sentiments portant sur des objets différents (du fait de leurs développements psychiques à des stades différents) renforce l’idée d’une « nature » homosexuelle ou hétérosexuelle.

D’abord forgé pour désigner une « perversion », le terme « hétérosexuel » a ensuite été réinvesti pour désigner la sexualité normale de l’être humain dans le milieu médical. Dès lors, on cherche à expliquer l’homosexualité, pensée en miroir comme une sexualité perverse, qui manifesterait une nature psychique particulière, celle de l’autre sexe ou liée à un conflit psychique infantile.

Au cours du XXème siècle, le terme « hétérosexuel » quitte le milieu médical et gagne l’ensemble de la société occidentale pour définir les pratiques sexuelles. Progressivement, l’impératif d’avoir des enfants  décroit, au profit de l’adhésion à un nouveau principe hétérosexuel, détaché de la procréation. A l’inverse de l’idéal de l’amour courtois médiéval platonique[12], la sexualité hétérosexuelle est désormais vue comme une « passion sexuelle pour une personne de sexe opposé, c’est-à-dire la sexualité normale » (définition de l’hétérosexualité en 1934 dans le New International Dictionnary). Ainsi, « l’introduction du terme « hétérosexuel » donne à la « sexualité » – le plaisir sensuel entre hommes et femmes – le statut d’élément essentiel de leur intimité »[13].

En 1951 émerge la notion de « straight » pour désigner ce qui est « non-homosexuel ». De l’infinité des variantes sexuelles comme manière de se définir sexuellement, on passe à une catégorisation entre deux préférences possibles. Les sexualités sont donc cristallisées entre la distinction homosexuelle et hétérosexuelle. Par ailleurs, les mouvements de libération gay et lesbien ont encouragé les individus à se définir comme gay, lesbienne ou bisexuel-le.

Cependant, dans les années 1950, le sexologue Kinsey mène deux enquêtes sur la sexualité : il montre que les homosexuels et les hétérosexuels ne sont pas deux natures opposées mais les deux pôles d’un continuum. En effet, en interrogeant des hommes et des femmes sur leurs comportements sexuels par le biais non d’un choix entre homosexuel et hétérosexuel mais d’un positionnement sur une échelle de 0 à 6[14]. En montrant que les individus interrogés se classent rarement dans les catégories 0 ou 6 c’est-à-dire comme  « purement » homosexuel ou « purement » hétérosexuel, « Kinsey élargit la catégorie hétéro et la fait correspondre davantage à la diversité des expériences sexuelles »[15] et il critique la division homo/hétéro qui pour lui n’est pas naturelle, mais sociale. Kinsey contribue ainsi à la mise en place d’une nouvelle norme morale « quantitative » (la sexualité normale serait celle de la pratique du plus grand nombre), par opposition à l’ancienne morale qualitative, fondée sur la procréation.

Peu après son institutionnalisation dans l’ensemble de la société, la bicatégorisation hétérosexuel/homosexuelle est donc remise en cause dès les années 1950 par Kinsey puis d’une façon plus systématique par les mouvements féministes et LGBT (lesbiens, gays, bisexuels et transsexuels). Dans les trois derniers chapitres de l’ouvrage, Katz fait une longue revue de la littérature féministe dans sa critique de l’hétérosexualité : la bicatégorisation homosexuel/hétérosexuel est remise en cause parce qu’elle contribue à l’oppression des femmes, parce qu’elle fige les identités dans la seule alternative homosexuel ou hétérosexuel et parce qu’elle pose l’hétérosexualité comme supérieure à l’homosexualité.

Ce livre est vraiment très intéressant, dans la mesure où il constitue une réflexion très stimulante sur nos catégories de pensée en termes de sexualité et de relations amoureuses. Plus particulièrement, la mobilisation de systèmes de catégorisation différents du nôtre (comme celui qui prévalait en Grèce antique ou dans les colonies de Nouvelle-Angleterre) permet de remettre en question ce qui nous parait naturel. Cependant, en dépit du grand intérêt de cet ouvrage, qui comme le souligne Katz dans le premier chapitre de l’ouvrage est pionnier dans la mesure où c’est l’un des premiers (sinon le premier) livres portant sur une histoire de l’hétérosexualité, on peut néanmoins soulever quelques critiques à son sujet. Notamment, on peut regretter qu’en dépit de l’ambition de Katz d’écrire une « histoire de l’hétérosexualité », ce livre reste très centré sur le monde occidental. De plus, en dehors de la Grèce antique, il n’aborde qu’une période de temps très restreinte. Par ailleurs, on pourrait s’interroger sur le caractère linéaire de l’histoire de l’hétérosexualité présenté par Katz : il y aurait un « avant » où il y a des pratiques sexuelles avec des personnes du même sexe mais qui ne correspondraient pas à une identité, et un « après » où l’homosexualité serait une identité particulière qui irait de pair avec des rapports sexuels avec un individu du même sexe, identité qui se serait durcie avec les mouvements gays et lesbiens (en dépit de sa remise en cause par d’autres mouvements féministes). Or, comme le montre Régis Revenin dans « hétérosexualité ? homosexualité ? mouvance des identités et des pratiques sexuelles chez les adolescents masculins dans la France des Trente Glorieuses »[16], le lien entre pratiques sexuelles avec des personnes du même sexe ou identification (ou étiquetage social) comme personne homosexuel n’est pas systématique. Il serait donc intéressant d’approfondir la recherche menée par Katz afin d’expliciter les continuités et les ruptures dans cette histoire de l’hétérosexualité en fonction des lieux, des milieux sociaux, du sexe, de race… Enfin, on peut s’étonner que Katz s’intéresse si peu à la discipline médicale, qui a un rôle essentiel dans la « naturalisation » de l’hétérosexualité. En effet, aucun médecin autres que les psychiatres n’est mobilisé, que ce soit dans la constitution de la bicatégorisation homosexuel/hétérosexuel (par exemple, le rôle de l’endocrinologie dans la pensée de l’homosexualité comme une maladie, liée à un mauvais dosage des hormones) que dans les recherches qui ont pu être menées depuis à la recherche des causes « biologiques » de l’homosexualité (par exemple la recherche du « gêne de l’homosexualité »).

En ce qui concerne la structure de l’ouvrage, on peut regretter le traitement parcellaire de cet ouvrage, les chapitres étant plus juxtaposés qu’articulés entre eux. Par exemple, le chapitre deux qui s’intéresse à la construction du terme « hétérosexuel » est placé avant la mise en perspective de cette catégorie de pensée par rapport au passé, déconstruisant un ordre chronologique strict, sans pour autant favoriser les mises en parallèle de différents auteurs ou différentes conceptions d’époques différentes[17]. On peut également regretter quelques longueurs, notamment dans le chapitre sur Krafft-Ebing et celui sur Freud, avec des développements sur des cas étudiés par ces deux auteurs.

Ce travail pionnier invite donc d’autres chercheurs et chercheuses à approfondir cette recherche, dans d’autres aires géographiques ou temporelles ou en explorant d’autres domaines en lien avec l’hétérosexualité. On peut rapprocher cet ouvrage de l’invention de la culture hétérosexuelle de Louis-George Tin[18], dont le titre est une référence explicite à celui de Katz, qui s’intéresse à l’émergence d’une culture valorisant l’hétérosexualité (aux dépends d’une défense de l’homo-sociabilité masculine et la condamnation du « pêché de chair ») au Moyen-âge et à la Renaissance. En s’intéressant au rôle des productions culturelles dans l’histoire de la sexualité en Europe, le livre de Tin complète partiellement celui de Katz. Espérons que d’autres chercheurs et chercheuses continueront la voie ouverte par Katz et s’intéresseront par exemple au rôle des lieux de sociabilité et des institutions dans l’histoire de la sexualité, comme l’on fait les auteurs qui ont participé à l’ouvrage Hétéros[19].

Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001


[1] Oui, c’est un vrai mot et de vraies études bien français, avec des vrais penseurs-euses et chercheurs-euses français aussi, et pas totalement contaminés par une pensée américaine (et quand bien même).

[2] Fausto-Sterling Anne, Corps en tous genres – la dualité des sexes à l’épreuve de la science, La découverte (coll. « SH / Genre & sexualité »), 2012

[3] Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001,  p. 19

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 2 l’usage des plaisirs, tome 3 le souci de soi, Gallimard, 1984

[5] Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001, p.41

[6] Louis-George Tin, L’invention de la culture hétérosexuelle, Autrement (coll. « mutations/sexes en tous genre »), 2008

[7] Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001, p.42

[8] Cette réflexion sur le lien entre l’émergence des catégories de pensée et les milieux sociaux est très intéressante, il est dommage qu’elle n’ait pas été approfondie sur l’ensemble de cette histoire de l’hétérosexualité.

[9] On peut cependant souligner que cette affirmation de Katz est un peu paradoxale : si l’amour est pensé comme devant mener au mariage, c’est qu’il était pensé comme naissant entre des personnes de sexe différent

[10] Dr James G. Kiernan, « responsability in sexual perversion », Chicago medical recorder 3, mai 1982

[11] R. von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis, with especial reference to sexual instinct : a medico-legal study, F. A. Davis, 1893, Philadelphie

[12] Louis-George Tin, L’invention de la culture hétérosexuelle, Autrement (coll. « mutations/sexes en tous genre »), 2008

[13] Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001, p.37

[14] 0 : exclusivement hétérosexuel, 1 : hétérosexuel avec une ou plusieurs expériences homosexuelles, 2 : hétérosexuel avec occasionnellement des relations homosexuelles, 3 : bisexuelles, 4 : homosexuel avec occasionnellement des relations hétérosexuelles, 5 : homosexuel avec une ou plusieurs expériences hétérosexuelles, 6 : exclusivement homosexuel

[15] Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, Epel, 2001, p.99

[16] Régis Revenin dans « hétérosexualité ? homosexualité ? mouvance des identités et des pratiques sexuelles chez les adolescents masculins dans la France des Trente Glorieuses », in Catherine Deschamps, Laurent Gaissad, Christelle Taraud, Hétéros – discours, lieux, pratiques, EPEL, 2009

[17] Notamment, le chapitre sur Krafft-Ebing est détaché du chapitre sur Freud, qui auraient sans doute gagné à être mis en parallèle.

[18] Louis-George Tin, L’invention de la culture hétérosexuelle, Autrement (coll. « mutations/sexes en tous genre »), 2008

[19] Catherine Deschamps, Laurent Gaissad, Christelle Taraud, Hétéros – discours, lieux, pratiques, EPEL, 2009

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