L’hétérosexualité à l’épreuve du travestissement dans les shôjos (partie 1)

Partie 1 : Mint Na Bokura
Partie 2 : L’infirmerie après les cours

Consommatrice de mangas (et notamment de shôjos[1]) depuis de nombreuses années, j’ai fini par être interpelée par une chose : la récurrence du motif du travestissement dans les trames narratives. Dans les romans pour jeunes filles que je lisais dans ma folle jeunesse (non, pas les Cœur Grenadine, je ne suis pas tombée si bas) écrits par des auteurs français, anglais ou américains (pour autant que je sache), qui occupent une position équivalente en termes de public cible à celle des shojos, le motif du travestissement n’était jamais présent, ou alors de façon très ponctuelle.

Le thème du travestissement et plus largement de l’ambigüité sexuelle est très présent dans les shôjos, bien plus que dans la littérature destinée aux adolescentes publiée en France, et ce même dans les titres les plus populaires, comme Host Club. Ce thème peut prendre différentes formes : personnage qui s’habille comme le genre opposé, personnage qui se trouve réincarné dans un être du sexe opposé, personnage qui n’a pas d’appartenance sexuelle définie selon la dichotomie homme/femme. Je me suis demandée pourquoi ce thème est tellement exploité. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées, mais elles sont à manier avec prudence car aucune recherche ne semble avoir été menée sur le sujet. L’hypothèse généralement mise en avant est qu’elle dérive d’une longue tradition théâtrale japonaise, le kabuki d’abord où tous les rôles sont joués par des hommes puis la troupe féminine de takarazuka formée en 1913 (où les rôles d’hommes sont donc joués par des femmes), destinée à un public féminin[2]. Cependant, on peine à voir le rapport entre une tradition théâtrale et le succès d’un motif dans la littérature… Bounthavy Sulilay dans son article sur le travestissement dans le shôjo[3] souligne qu’il peut servir au mangaka à interroger les rôles de genre et à montrer le conflit qui se trouve en chacun entre son pôle masculin et son pôle masculin. On pourrait également faire remarquer que l’injonction genrée passe au Japon par des vêtements stéréotypés dès l’enfance et de l’adolescence : en effet, le port de l’uniforme est obligatoire à l’école et il est différent pour les filles et les garçons (mini-jupe pour les filles, short ou pantalon pour les garçons). Cela rendrait alors le travestissement plus lisible et plus transgressif (on notera que les shôjos s’adressent à des pré-adolescentes et des adolescentes et mettent en scène des personnages proches du profil du public attendu : la plupart des héros et des héroïnes de shôjo sont au collège ou au lycée, et sont donc astreints à porter des uniformes). De plus, le fait que les mangas soient des bandes dessinées rend le travestissement plus lisible et plus exploitable que sous une forme narrative comme les romans destinés à la jeunesse publiés en France. C’est peut-être également lié au fait que le cosplay (c’est-à-dire le fait de se déguiser en un personnage, généralement de manga ou de jeux vidéos) soit une pratique relativement courante au Japon (du moins plus qu’en France) et qui n’est pas stigmatisée comme un jeu réservé aux enfants comme l’est la pratique du déguisement en France. On peut également avancer le fait que le brouillage des identités est un thème récurrent dans les mangas, par le recours aux cyborgs par exemple : le travestissement ou l’ambigüité sexuelle ne seraient qu’une autre forme de ce motif.

Les shôjos mettent généralement en scène des relations hétérosexuelles (contrairement aux yaois et aux shonen-ai, qui sont deux segments de la production de mangas mettant en scène des relations homosexuelles masculines à destination d’un public féminin). Or, un personnage travesti devrait être mis en difficulté par rapport à cette norme de l’hétérosexualité, dans la mesure où le genre qu’il affiche devrait impliquer des relations homosexuelles du point de vue du sexe. Comme la norme implicite de l’hétérosexualité est préservée dans les mangas mettant en scène un personnage principal travesti ou sexuellement ambigu dans les shôjos manga ? Je vais tenter de répondre à cette question par l’étude de deux mangas mettant en scène un tel personnage principal (ce qui est loin d’épuiser le sujet) : Mint Na Bokura et l’infirmerie après les cours.

1. Mint Na Bokura : le travestissement comme obstacle aux relations amoureuses hétérosexuelles

Dans les shôjos comiques classiques, le travestissement est généralement perçu comme un obstacle aux relations amoureuses hétérosexuelles. Dans Mint Na Bokura, le travestissement (qui prend la forme d’un uniforme féminin et d’une perruque pour conforter une identité féminine) est lié à des contraintes pratiques, bien qu’adopté pour une raison loufoque (le héros est prêt à se travestir pour convaincre sa sœur jumelle Maria de revenir avec lui dans leur ancien collège). La forme féminine de Noeru semble plutôt crédible, puisque pendant la majeure partie de la série, aucun élève ne soupçonne la supercherie, en dépit de ses manières masculines. En effet, comme le souligne la directrice : « c’est grâce à [la] perruque. Les cheveux longs sont considérés comme un attribut féminin. En outre, tu [elle s’adresse à Noeru] ressembles énormément à ta sœur. » (tome 1). En effet, Maria, la sœur jumelle de Noeru, et ce dernier sont représentés de façon identique, en dehors de la longueur des cheveux lorsque Noeru ne porte pas sa perruque. Le travestissement donne lieu à des quiproquos  et à des comiques de situation : deux personnages tombent amoureux de Noeru en pensant que c’est une fille, un autre personnage qui le connait sous sa forme de garçon lui fait une déclaration d’amour lorsque Noeru est sous sa forme travestie en pensant avoir affaire à sa sœur, et après avoir croisée la fille qui lui plaît sous sa forme de garçon (alors qu’elle le connait initialement sous sa forme travestie) il se fait passer auprès d’elle pour son propre cousin afin de lier une relation amoureuse avec elle sur un mode hétérosexuel.

1.1   L’hétérosexualité comme préalable aux relations amoureuses

L’hétéronormativité (c’est-à-dire une structure sociale qui considère que des relations romantiques et sexuelles ne peuvent avoir lieu qu’entre un homme et une femme) est très présente dans Mint Na Bokura puisque l’hétérosexualité semble ici le préalable à toute relation amoureuse. L’intrigue elle-même est démarrée par une histoire d’amour hétérosexuelle : Maria (la sœur jumelle du héros) s’inscrit dans un nouveau collège afin de suivre un garçon dont elle est tombée amoureuse. Elle aura par la suite d’autres relations amoureuses, toutes hétérosexuelles.

L’injonction à l’hétérosexualité est particulièrement visible dans le cas du personnage de Sasa. Il s’agit du garçon avec lequel Noeru sous sa forme de fille se lie d’amitié, il a du succès (auprès des filles, le fait qu’il puisse avoir du succès auprès des garçons n’est pas envisagé) mais il « déteste les filles » (tome 1) jusqu’à ce que Noeru (sous sa forme travestie) lui témoigne de l’intérêt : Sasa prend son amitié pour des avances et « tombe amoureux » de Noeru. Lorsque Sasa avoue ses sentiments au héros et que ce dernier le repousse, celui-ci n’envisage pas que Noeru le repousse parce qu’il est attiré par les filles (et donc à ses yeux homosexuel) : il lui demande « tu ne t’intéresses pas au sexe opposé ? » (tome 1) en sous-entendant qu’elle manque de maturité (puisqu’il ajoute « j’étais comme ça avant de te rencontrer », tome 1). Si Sasa cesse de se penser come amoureux de Noeru lorsqu’il apprend que ce dernier est un garçon, il ne renonce pas pour autant à l’intérêt pour le sexe opposé : il tombe ainsi amoureux de Maria. Or, lorsqu’il commence à s’intéresser à elle, elle l’interprète dans ces termes : « il était amoureux de toi [Noeru]. Le hic, c’est que tu es un garçon. Du coup, comme on se ressemble, il s’est tourné vers moi. ». Les sentiments de Sasa sont donc perçus comme la conséquence naturelle de l’exigence de relations hétérosexuelles : puisque Sasa ne peut pas être amoureux d’un garçon (et donc être homosexuel), il tourne ses sentiments vers un objet plus légitime (une fille, mais qui ressemble beaucoup à l’objet initial de son intérêt romantique). Dans ce manga, on tombe amoureux d’un sexe avant de tomber amoureux d’une personne.

Noeru, le personnage principal, tombe rapidement amoureux (on tombe facilement amoureux dans ce manga) de sa camarade de chambre à l’interant, Miyû. Cependant, il n’envisage pas de la séduire sous sa forme féminine : le fait que le héros soit une fille aux yeux de Miyû semble rédhibitoire à toute déclaration amoureuse. L’occasion d’être un garçon aux yeux de la jeune fille se présente cependant à Noeru : alors que Maria et Noeru (dans des vêtements masculins) sont à la librairie, ce dernier croise Miyû, qui le reconnait. Paniqué, il prétend s’appeler Tooru et être le cousin des jumelles Noeru et Maria, d’où cette ressemblance entre eux. Maria souffle à Noeru que c’est l’occasion de se rapprocher de Miyû sous une identité masculine. Noeru et Miyû passent quelques rendez-vous ensemble mais Miyû finit par repousser les avances de « Tooru » parce qu’il ressemble tellement à Noeru qu’elle communique avec lui « comme avec une fille » : l’hétérosexualité est une injonction telle dans ce manga qu’une relation pensée sur le mode de la camaraderie ne peut être envisagée en relation amoureuse. Les relations amicales (et homosociales) et les relations amoureuses (hétérosexuelles) sont donc pensées comme radicalement différentes, il n’y a pas d’évolution possible d’une modalité à l’autre.

1.2   L’hétérosexualité comme unique modalité de relation entre personnages du sexe opposé

La relation amoureuse hétérosexuelle semble ainsi le seul mode de relation possible entre homme et femme (tout comme la relation amicale est le seul mode de relation possible entre individus du même sexe). Ainsi, lorsque Miyû a été vue avec un homme plus âgé qu’elle, les personnages (les élèves du collège et Noeru après l’avoir croisée avec un homme adulte) partent du principe qu’elle « fréquente des vieux » (tome 1) (c’est l’une des premières choses qui est dite à Noeru à propos de sa camarade de chambre). De même, lorsque Noeru commence à fréquenter Sasa (en tant qu’ami), tous les élèves partent du principe que le temps qu’ils passent tous les deux ne peut être que la conséquence du fait qu’ils sortent ensemble, et les deux personnages (après que Noeru ait avoué à Sasa qu’il est en fait un garçon) finissent par dire qu’ils sortent ensemble (ils « donnent le change », car comme l’explique Maria « comme ils ne se quittent jamais, aux yeux des autres, ce serait bizarre qu’ils ne sortent pas ensemble. », tome 4) et ce pendant jusqu’à ce que Sasa sorte avec Maria.

Sasa lui-même prend l’intérêt de Noeru (sous sa forme de fille) pour des avances dans un premier temps et ce n’est qu’à la découverte du sexe du héros qu’il sera convaincu que ce dernier ne lui porte que de l’amitié. Sasa interprète également rétrospectivement les sentiments qu’il portait à Noeru comme de l’amitié : « j’aimais sans doute Noeru en tant qu’amie. Comme c’était une fille, j’ai cru que c’était de l’amour. » (tome 4). La norme de l’hétérosexualité est donc rétablie a posteriori.

Même les relations familiales ne semblent pas empêcher le « soupçon de l’amour » : Sasa et Miyû deviennent amis après avoir découvert qu’ils étaient cousins, or en voyant cette relation naissante Noeru soupçonne immédiatement les deux cousins d’être amoureux l’un de l’autre. Plus largement, une relation amicale forte entre deux personnages de sexe opposé ne semble pouvoir que « dériver » en histoire d’amour. Par exemple, les deux amis de Maria et Noeru de leur ancien collège, un garçon et une fille, sont chacun amoureux du jumeau du sexe opposé au leur, comme si le manga ne pouvait représenter de « simples » relations d’amitié entre personnages de sexe opposé. À l’inverse les sentiments éprouvés envers quelqu’un du même sexe ne peuvent être que de l’amitié.

1.3   L’homosexualité comme une anormalité

L’homosexualité est cependant évoquée à trois reprises dans le manga, sous forme de boutade et de quiproquo (Noeru sous sa forme travestie repousse les avances d’un garçon en lui disant qu’il aime les femmes, puis lui annonce qu’il est amoureux de Miyû). Elle n’est pourtant jamais mise en scène de façon effective. De plus, elle est évoquée seulement concernant un personnage dont le genre porte à confusion (à savoir Noeru). Notons par ailleurs que l’homosexualité n’est pas considérée comme une orientation sexuelle normale, au contraire : le personnage amoureux de Noeru sous sa forme travestie déclare à ce dernier : « Tu aimes vraiment les filles ? Tu n’es pas normale. » (tome 5), preuve du poids de l’hétéronormativité dans les représentations des personnages.

Mint Na Bokura est donc un manga placé sous le signe de rapports très stricts en fonction du genre des personnages : les relations amoureuses ne peuvent être qu’hétérosexuelles et les relations entre des personnages de sexe opposées sont d’abord envisagées par les autres personnages comme des relations amoureuses. A l’inverse, les relations entre personnes de même sexe ne peuvent être que des relations amicales, quitte à être interprétées rétrospectivement comme telles. Le travestissement est un obstacle aux relations amoureuses du personnage principal, du fait de la dissonance entre son sexe et le genre qu’il affiche au collège : elles ne deviennent possible qu’à partir du moment où le personnage qui lui plait apprend son sexe véritable (ou du moins le fréquente alors qu’il est habillé en homme). L’homosexualité n’est que très peu envisagée par les personnages dans l’ensemble des six tomes, et elle est considérée comme « anormale ».


[1] A savoir les mangas destinés aux jeunes filles, qui mettent généralement en scène une héroïne au collège ou au lycée en proie à de terribles déboires amoureux, genre « comment choisir entre un gentil garçon propre sur lui et un bad boy qui me fait tourner la tête ? ». Bien sûr, les œuvres sont plus variées que ça et certaines ont une vraie complexité. Cependant, le cœur du catalogue (en tous cas ce qui est publié en français) n’est ni plus ni moins que du Cœur Grenadine en images et en saga.

[2] Nouhet-Roseman Joëlle, « Dans son tee-shirt Hello Kitty, Lolita lit des mangas », Adolescence no 57, 2006, p. 735-749

[3] Sulilay Bounthavy, « L’héroïne travestie dans le shôjo manga : entre création d’un genre et revendication féministe », Adolescence, n°46, 2003, p. 757-767

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