La censure par l’abondance

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Dessin tiré de l’excellent blog PhDelirium

Nul-le autre que le ou la doctorant-e ne comprend mieux la notion de censure par l’abondance. Les possibilités offertes par un ordinateur connecté à Internet met en contact le et la jeune chercheur-euse avec un grand nombre de références potentiellement cruciales pour son travail : sites qui rendent accessibles les articles de revues scientifiques (bénis soient-ils), bibliographie d’enseignant-e-chercheur-euse-s, catalogues de revues, d’ouvrages et de bibliothèques, recensions, thèses en ligne et ouvrages numérisés… le disque dur de l’apprenti-e chercheur-euse se transforme rapidement en fermes à PDF et ce qui lui sert de bureau un champ de bataille constellé de piles d’ouvrages et d’articles en attente (parce que c’est plus rapide de commander ou d’imprimer un texte que de le lire, et ça donne l’illusion qu’on le fichera quand on aura le temps).

Cette profusion présente deux inconvénients majeurs pour le-la pauvre étudiant-e

Tout d’abord, il ne peut rien se permettre d’ignorer. Bon, c’était sûrement déjà le cas avant l’apparition du Web, mais là nulle excuse ne peut être admise. La thèse, c’est la carte de visite académique, le chef d’œuvre de jeunesse, la chair et le sang de son auteur. Il doit tout savoir sur son sujet, et tout ce qui s’y rapporte, de près ou de loin, des axes majeurs aux encadrés, il doit envisager et maitriser le sujet dans sa globalité, ses tentants et ses aboutissants, arpenter toutes les pistes. Si un détail échappe à sa vigilance, le doctorant a failli à sa mission et il s’expose à la honte, au déshonneur, aux moqueries de ses pairs, à l’ostracisme et à la précarité (non que ce dernier point le distingue réellement de ses camarades, parce qu’il n’y a pas de justice).

Ensuite, toute référence introuvable devient un obstacle de taille à la recherche, une angoisse majeure, pour ne pas dire une blessure ontologique. Dans un monde où la majorité des savoirs des Anciens et des plus Récents est à portée de clic, une œuvre épuisée est un affront personnel au jeune chercheur. Ce texte devient le Graal, l’espoir fou qu’il constitue la cheville qui fera basculer la pensée du thésard du médiocre au sublime. Car ce dernier porte en lui l’ambition de l’absolu. Le moindre article est porteur de la promesse de l’édification de son lecteur, d’être touché par la grâce. Ou peut-être qu’en réalité, la thèse consiste en un exercice cruel, l’apprentissage du renoncement à la perfection. Personnellement, j’ai essayé une fois, j’ai pas aimé.

Le champ des possibles est tel que la recherche bibliographique constitue en soi un travail d’écureuil à part entière : indexer les articles et les livres éligibles suite à quelques recherches Google sommaires ; consulter les diverses productions d’un-e auteur-e donné-e, parcourir les bibliographies de chaque article et de chaque livre lus ; prendre en note frénétiquement des références mentionnées par le ou la directeur-trice de thèse, un-e professeur-e, un-e camarade, une émission de radio ; faire recherches complémentaires à mesure que d’autres thèmes émergent dans la recherche ; se tenir au courant de l’actualité éditoriale du champ… il y a un côté sisyphistique dans la constitution d’une bibliographie : jamais achevée, jamais exhaustive, toujours décourageante.

Se pose évidemment le problème du format : où inventorier toutes ces pépites potentielles ? bien sûr, l’idéal serait de tenir un Google Doc, synchronisé avec le téléphone et le cerveau du doctorant (histoire qu’il le mette à jour même sous la douche), intitulé de façon encourageante « non lus », où les références seraient rigoureusement classées par thème et ordre alphabétique, mis à jour quotidiennement (et jumelé avec un fichier  « lus »). Est-ce que quelqu’un est capable d’une telle rigueur ? Si oui, qu’il ou elle se signale en commentaire. Je veux savoir son secret.

En ce qui me concerne, ma bibliographie potentielle ressemble plutôt à un poulpe menaçant, fait de références tronquées, qui se décline en de nombreux points et supports de mon environnement physique et matériel : documents Word « biblio » éparpillés dans plusieurs dossiers et rarement consultés après avoir édité (alors ne parlons pas des mises à jour), bibliographies « au propre » mêlant habillement et sans distinction livres lus et livres à lire, fiches Bristol des thèmes et des auteurs à investiguer, lettres au Père Noël de références à acquérir (version papier et sur une librairie en ligne), noms notés pêle-mêle et noyés dans mes carnets de recherche, post-it virtuels sur le bureau de mon ordinateur (qui n’ont de post-it que le nom dans la mesure où la longueur du texte déborde largement l’écran), et bien sûr des petits papiers volants qui virevoltent parfois hors de mon sac. Je crois que je ne suis pas quelqu’un de très organisé, sans compter les articles et les ouvrages stockés en rang d’oignons dans « mes documents », « mes favoris », mes classeurs et mes rayons de bibliothèque. Un jour, je prendrais le temps de me faire une magnifique to read-list, où je noterais les références bibliographiques dans leur intégralité (rien de plus décourageant que les recherches Google à la chaine pour exhumer la maison d’édition et le lieu de publication d’un ouvrage donné dont on n’avait noté que le nom et celui de son auteur pour « gagner du temps »). Mais pas demain, demain je dois lire le premier livre de la liste 275B.

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1 commentaire

  1. Plopinette

    Il y a des logiciels pour classer ces articles et ces références. Je n’ai testé que brièvement Mendeley. Je n’hésite pas non plus à annoter directement les pdfs via un logiciel gratuit: surligner, mettre des commentaires, etc. C’est très utile !

    Ce pdf présente quelques logiciels : https://bu.univ-lorraine.fr/sites/bu.univ-lorraine.fr/files/u13/panorama_comparatif_de_logiciels_bibliographiques.pdf

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