La méconnaissance du clitoris

Depuis quelques mois, je donne des cours d’aide aux devoirs à des collégiens. Lors de l’un d’eux, un des élèves avait fini ses devoirs avant la fin de l’heure, je lui ai prêté un magazine pour qu’il se tienne tranquille. Au détour d’un article, il est tombé sur le mot « excision » et m’a demandé ce que c’était. Je lui ai répondu que c’était l’ablation du clitoris. Il m’a alors demandé ce qu’était le clitoris. J’étais surprise. Qu’un-e sixième ignore l’existence de cet organe, cela ne m’aurait pas étonné, je ne savais pas moi-même ce que c’était à l’âge de 11 ans. Mais dans mes souvenirs, on aborde la question de l’anatomie humaine et des organes sexuels en 4ème-3ème. Cette ignorance de mon élève m’a rendue amère, parce qu’elle est à mon sens significative du mépris qu’il y a encore aujourd’hui dans les représentations du plaisir féminin et l’anatomie des organes génitaux féminins en dehors de leur fonction dans la reproduction. En plus, j’avais assisté peu auparavant à une intervention lors d’un colloque sur les représentations de l’organe génital féminin dans les planches d’anatomie du XVIIIème siècle à nos jours[1]. L’intervenante expliquait que dans la première moitié du XVIIIème siècle, les médecins pensaient que l’ovulation était liée à la jouissance féminine. Le fonctionnement du plaisir sexuel féminin avait donc été étudié, et les planches anatomiques rendaient compte du réseau de nerfs constituant le clitoris d’une façon précise et détaillée. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, les médecins ayant réalisé la déconnection entre jouissance et ovulation, le plaisir féminin était pensé comme inutile et donc suspect. Les planches anatomiques sont devenues plus sommaires, et le savoir concernant le clitoris s’est en partie perdu. Selon elle, encore aujourd’hui, l’appareil génital féminin est moins bien connu que l’appareil génital masculin (parce que personne ne voit l’intérêt de financer des recherches sur le sujet)[2].

Bref, j’avais face à moi un élève de 3ème qui me demandait ce qu’était un clitoris (et trois autres collégiens très intéressés par la réponse) et j’avais en tête une des phrases d’Aude Fauvel « j’ai regardé mon manuel de biologie de collège, la représentation de l’appareil génital féminin était moins précise que cette planche anatomique du XVIIIème siècle ». J’ai donc expliqué ce qu’était le clitoris, croquis sommaire au tableau à l’appui. Je trouvais normal de lutter contre la méconnaissance du sexe féminin (même si je n’ai pas poussé la curiosité scientifique jusqu’à faire un sondage parmi les élèves, mais je suis sûre qu’ils et elles savaient à quoi ressemblait un sexe masculin et je trouve scandaleuse cette probable asymétrie des connaissances).

J’étais sûre de la légitimité de cette explication, qui n’était ni plus ni moins qu’un cours de biologie. Cependant, j’étais gênée à l’idée qu’un-e adulte entre à ce moment-là et réagisse mal en voyant le schéma au tableau, que je me fasse réprimander ou pire à cause de ça ; que l’un-e des élèves dise incidemment à ses parents « aujourd’hui, la prof nous a parlé du clitoris » et que l’un-e des parents se plaigne. Et je suis en colère de vivre avec cette peur au ventre, parce que dans notre société dite libérée le sexe reste un tabou au point que sa description anatomique (et notamment celle de l’anatomie féminine) reste méconnue voire censurée.

« L’action des FPS en matière de sexualité s’est notamment concrétisée en septembre 2011 sur l’organisation d’une soirée-débat sur le clitoris. Le choix de ce sujet s’est basé sur un constat accablant : si le clitoris est le principal détonateur de l’orgasme féminin, force est de constater que dans les médias comme dans les mentalités, les approximations perdurent et avec elles, une somme d’idées reçues. En effet, le clitoris ne sert qu’à l’orgasme et au plaisir. D’où un désintérêt pour la médecine sexuelle féminine, teintée également de tabou ou de peur : la première définition du clitoris remonte seulement à 1998 ! A l’opposé, le sexe de l’homme n’a plus de secrets : on sait l’augmenter, le raccourcir, traiter les dysfonctionnements de l’érection, le soigner. Alors que le Viagra existe depuis dix ans, une femme connaissant des problèmes sexuels sont envoyés… en psychothérapie. Parler de clitoris est-il l’un des derniers tabous sexuels de notre société ? »
Orban Céline, « La sexualité pour les FPS ? Une question de laïcité, d’égalité et de liberté ! », Regards sur le sexe, Editions de l’université de Bruxelles, Sextant n°30, 2013, p.177-178

Données sur les connaissances des adolescent-e-s concernant le clitoris, menée auprès de 316 collégiens (13-14 ans) :
« Seulement 5% des filles de 13 dessinent [le clitoris sur un schéma de la partie externe de l’appareil génital féminin] et le nomment, ce pourcentage passe à 18% chez les adolescentes de 14 ans. Alors que 80% de ces mêmes filles dessinent correctement un pénis.
A la question « avez-vous un clitoris ? », les filles répondent positivement à 62% […] 8 % prétendent ne pas avoir de clitoris. »
Piquard Jean-Claude, La fabuleuse histoire du clitoris, H&O (coll. « au féminin »), 2013, p. 23

Liens divers
Osez le clito
Méconnaissance du clitoris
Cliteracy
Le sexe féminin ne se montre pas
La fabuleuse histoire du clitoris
La mauvaise réputation du clitoris
Last week tonight : sex ed (anglais)


[1] Le colloque en question (intervention d’Aude Fauvel)

Publicités

2 Commentaires

  1. Paul Morris

    « un des élèves avait fini ses devoirs avant la fin de l’heure, je lui ai prêté un magazine pour qu’il se tienne tranquille. » C’est NATUREL qu’un élève ne se tienne pas tranquille quand il a fini ses devoirs, le bon réflexe pédagogique, ce n’est pas de lui mettre une revue (laissez-moi deviner… Closer ? Cosmo? Marianne?) dans les mains mais de lui fournir une fiche de révisions ou d’autres exos!

    « dans mes souvenirs, on aborde la question de l’anatomie humaine et des organes sexuels en 4ème-3ème. » C’est en 4e et l’on aborde la question de la REPRODUCTION, pas du plaisir sexuel! car le programme de Sciences de la Vie et de la terre est décliné selon les fonctions du corps humain (respiration, digestion, reproduction etc…)

    « Bref, j’avais face à moi un élève de 3ème qui me demandait ce qu’était un clitoris (et trois autres collégiens très intéressés par la réponse) » Tu m’étonnes qu’ils étaient super intéressés : présumer qu’un ado de 2014 ne connaît rien du clito, c’est un réflexe de sociologue de terrain. Je les imagine bien après le cours : ouaf, fallait voir la tronche de la prof qui nous parlait du clito! ouaf!

    « Cependant, j’étais gênée à l’idée qu’un-e adulte entre à ce moment-là et réagisse mal en voyant le schéma au tableau, que je me fasse réprimander ou pire à cause de ça ; que l’un-e des élèves dise incidemment à ses parents « aujourd’hui, la prof nous a parlé du clitoris » et que l’un-e des parents se plaigne. » Grand débat que celui de l’éducation sexuelle des bambins et ados. Craintes justifiées, êtes vous prof de SVT ? êtes vous habilitée par l’établissement scolaire à intervenir comme le sont certaines associations qui travaillent sur la parité, la sexualité et le genre avec les collégiens ( l’asso Pour qu’elle revienne par exemple) ? Non! alors on se passera de vos offuscations ou on en rigolera gentiment!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :