Haven

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Les mystères de Haven (mystérieuse traduction française de Haven) est une série américano-canadienne diffusée depuis 2010. Pour des raisons de commodité (la saison 4 étant en cours de diffusion), l’analyse ne portera que sur les trois premières saisons.

L’histoire se passe, comme le nom l’indique, à Haven, ville moyenne du Maine, en apparence sans histoire. Pourtant, comme l’héroïne (Audrey Parker) ne tarde pas à le découvrir, tous les 27 ans la ville est le théâtre d’événements étranges et surnaturels, les « phénomènes », provoqués par des personnes « affectées ». Audrey Parker, agent du FBI de son état, est dépêchée à Haven pour récupérer un prévenu. Manque de bol, loin de continuer à exercer son métier masculin, elle revient rapidement à des prérogatives plus féminines (à savoir, aider les personnes affectées), même si elle reste policière dans sa nouvelle villégiature.

Audrey Parker, comme beaucoup de femmes travaillant dans les forces de l’ordre dans la fiction[1], est une femme entourée par les hommes. Nathan et Duke tout d’abord, ses deux chevaliers servants, qui la suivent partout, l’aident dans son action auprès des personnes affectées et incidemment tombent amoureux d’elle. De façon ponctuelle, Audrey s’acoquine avec une autre femme (Eleanor et Julia Carr, Claire Callahan) mais ces personnages passent comme la rose en quelques épisodes. Plus largement, parmi les 18 personnages secondaires qui parsèment la série[2], adjuvants ou opposants, 8 sont des femmes. La visibilité de ces personnages dans l’histoire est souvent liée pour les hommes à la position de pouvoir qu’ils occupent : Garland Wuornos est le chef de la police (il a même son « nettoyeur », Dwight), l’agent Howard est le supérieur de Parker, les frères Teagues sont les propriétaires et journalistes du Haven Herald (et disposent à ce titre d’une mine d’informations sur les phénomènes grâce à leurs archives, ils gardent également l’information sous contrôle et cachent les phénomènes en écrivant que les événements inhabituels qui se produisent dans la ville sont liés à des fuites de gaz ou autre accident crédible et réaliste), le révérend Driscoll est le chef religieux local, Chris Brody est le fils du maire : toutes les formes de pouvoirs légitimes y sont. A l’inverse, la présence des femmes dans l’histoire est plus souvent liée à leur profession de « soigneuse » (deux médecins, Eleanor Carr et sa fille Julia, et la psychiatre Claire Callahan) ou à leur situation de petite amie/femme de (Jess, « Evi », Arla).

Remarquons également que si Audrey passe les trois premières saisons à remuer ciel et terre pour en savoir plus sur son identité et son passé[3], les personnages masculins qui semblent en savoir un peu plus qu’elle (Garland Wuornos, les Teagues, l’agent Howard) font obstinément de la rétention d’informations.

Ce déséquilibre sexué des personnages est également valable en ce qui concerne les personnes affectées[4] : 33 affectés hommes (rôles parlants) contre 21 femmes.

Contrairement à la plupart des séries de « super-pouvoirs », les capacités des personnages ne sont presque jamais des pouvoirs en tant que tels, c’est-à-dire des capacités qui accroissent la puissance ou les possibilités d’action ou de savoir de leur possesseur. Au contraire, elles constituent souvent des malédictions.

Tout d’abord, les affecté-e-s n’ont le plus souvent aucun contrôle sur leur affection : soit elle est liée à leurs émotions (le seul moyen de les mettre en sommeil est alors de se calmer), soit elle s’exerce en continu sans que l’affecté-e puisse suspendre son action, soit elle agit sans qu’il en ait conscience. Ainsi, contrairement à de nombreuses séries fantastiques où l’apprentissage de la maitrise de ses pouvoirs (voire leur développement) est un enjeu narratif, dans Haven il s’agit de neutraliser les affections en éliminant le facteur déclenchant/les conditions nécessaires à sa mise en place/l’affecté-e ou en contrecarrant les effets de l’affection.

Ensuite, les affections présentent souvent des coûts importants pour leur possesseur ou autrui, sans que le premier puisse en tirer le moindre bénéfice. Même dans les cas où l’affection pourrait avoir une contre-partie positive (par exemple, Anson remonte le temps pour revivre la journée après qu’il ait assisté à un accident mortel, mais comme il ne s’en souvient pas il recommence exactement la même journée et assisterait au même accident sans l’intervention de l’héroïne (2×06)), la non-maitrise du pouvoir ou le fait qu’elle s’exerce inconsciemment du personnage qui en est porteur l’empêche d’en jouir.

On peut également remarquer que dans cette série, les capacités sont distribuées selon deux modalités : soit elles sont héréditaires (la même affection se transmet à l’identique de parent en enfant), soit elles sont « adaptatives », liées à une situation. Cependant, loin « d’adapter » le personnage, elles se retournent souvent contre lui. Je ne résiste pas au plaisir de citer un des pouvoirs le moins opérant du monde des séries : Jeanine, ancienne reine de promo, a vu ses amies trouver l’amour et le bonheur (le mariage, en somme) avant elle. Lors du mariage de sa meilleure amie, la coupe était pleine, et lorsque Jeanine l’a vue couper sa pièce montée, elle s’est dit « je voudrais que ce gâteau soit le mien ». Depuis cet instant, tous les aliments qu’elle touche se transforment en gâteau[5]. Midas fait un peu clinquant à côté.

Le caractère sexué ou non des affections est difficile à déterminer, tant elles prennent des formes différentes. De plus, pour rendre réellement justice à la variété des situations, il faudrait faire une typologie qui distinguerait les personnages qui n’ont pas conscience de leur affection, ceux qui en en ont conscience mais qui en sont victimes, ceux qui en sont victimes mais qui en tirent néanmoins des contreparties, ceux qui en ont conscience et qui s’en servent, ceux qui parviennent à les contrôler et ceux qui n’y parviennent pas… Bref, diluer l’analyse. Je vais néanmoins tenter de dégager quelques caractéristiques générales.

De nombreuses affections se déclenchent pour la première fois suite à une émotion violente ou leur manifestation est intimement liée à une émotion. Dans ce second cas, le genre des émotions est clairement marqué : la peur pour les personnages féminins (3) ; la colère (4), la culpabilité (3) ou le stress (2) pour les personnages masculins. Ainsi, ces affections féminines sont une réaction à un danger. Que le danger soit réel ou supposé (une femme sur le point de se noyer (3×04), une autre retrouvée par son ex-compagnon qui a abusé d’elle (2×18), une jeune fille qui envoie des ondes toxiques autour d’elle (2×12)), la réaction est disproportionnée (la femme abusée empoisonne mortellement les personnes de son entourage géographique[6], celle qui envoie des ondes toxiques réagissait à une histoire de fantômes qu’on était en train de lui conter) ou contre-productive (la femme sur le point de se noyer, alors qu’elle pense aux personnes qui pourraient se rendre compte de son absence et venir la secourir, leurs inflige ses angoisses de ce qui pourrait se passer : attaque de requin, noyade, être attaqué par des crustacés… ce qui provoque souvent leur mort, ce qui n’est pas très efficace pour être sortie de l’eau). A l’inverse, les affections des hommes semblent plus productives, dans la mesure où ils s’en servent (souvent à leur insu) pour se venger (3×12,  1×08, 1×10). De ce point de vue, les affections liées aux émotions constituent plutôt une réaction chez les femmes, et une action chez les hommes (bien que ce soit en réaction à un fait passé). De plus, les affections des femmes frappent plutôt des victimes au hasard ou du moins sans lien avec l’affectée (1×07, 2×12, 2×13, 3×05) ; tandis que les affections des hommes frappent des personnes ciblées (1×10, 3×12, 1×08,2×08).

En ce qui concerne les pouvoirs maitrisés par leur possesseur (c’est-à-dire dont ils ont conscience et qu’ils activent délibérément), s’ils sont rares, ils n’ont sont pas moins sexués : aux femmes les pouvoirs de soin[7] (3×07, 3×08) et de manipulation[8] (3×10) ; aux hommes des pouvoirs qui leur permettent d’augmenter leur force physique (Duke), de voler les affections des autres (Ian) ou d’augmenter leur espérance de vie au détriment d’autrui (Carpenter, Harry).

De même, en ce qui concerne les pouvoirs actifs en permanence, il semble que là aussi la balance penche très nettement en défaveur des femmes. Dans la série, on rencontre trois sœurs wendigos[9], qui, malgré leur condition supposée de prédatrices[10] qui leur confère une vitesse de déplacement très supérieure à la moyenne, manquent de mourir de faim[11] et des balles tirées par d’autres habitants. Il y a également Jordan, qui fait atrocement souffrir les personnes qu’elle touche. Son affection pourrait lui donner un avantage certain dans les affrontements physiques, mais elle ne semble que peu l’utiliser dans cette perspective et souffre surtout de ne pas pouvoir être touchée. Pour ces quatre personnages, leurs affections ne leur permettent donc pas d’accroitre leur capacité d’agir mais les limitent au contraire, les poussant à fuir le contact et/ou la proximité d’autres êtres humains. Au contraire, les pouvoirs des hommes actifs en permanence semblent leur donner un avantage certain et ont seulement les défauts de leurs qualités[12] : Ezra lit dans les pensées (et s’en sert pour gagner au poker), Nathan et son père n’ont pas le sens du toucher[13], Richard puis son fils Chris suscitent l’admiration et persuadent les personnes à proximité (très utile quand on est maire), Dwight attire les balles sans être blessées par elles. Plus largement, les personnages masculins sont les seuls à disposer d’affections qui ne présentent que des avantages pour eux sans faire supporter des coûts à eux-mêmes ou à leur entourage[14].

Cependant, les affections masculines ont plus souvent des conséquences « définitives » sur le corps de l’affecté que les affections féminines : 6 hommes voient leur corps disparaitre du fait de leur affection[15], tandis que ce n’est le cas d’1 seule femme[16].

Par ailleurs, si les affections qui agissent sur les éléments (météo, électricité, feu) et sur autrui sont répartis de façon égalitaire entre les sexes, celles qui agissent sur la réalité ou sur les objets sont plutôt une prérogative masculine (neuf hommes contre quatre femmes) : trois hommes affectent la réalité par le biais de leur imagination[17] et deux hommes manipulent le temps, tandis que la transformation de la réalité du fait des affections dans le cas des femmes passe exclusivement par la médiation d’objets[18].

Les affections des femmes semblent donc plus souvent diminuer leur capacité d’agir (pouvoirs non-maitrisés ou passant uniquement par la médiation d’un objet), les renvoyant à des caractéristiques traditionnellement marquées comme féminines (fonction de soin, en proie à leurs émotions ou manipulatrices) ; tandis que les affections masculines renvoient plus souvent à la puissance (affections maitrisées, servant une vengeance, modifiant la réalité, accroissant la force physique…) mais induisant de ce fait une plus grande vulnérabilité du corps masculin de l’affecté.

En conclusion, je voudrais revenir au personnage d’Audrey Parker. C’est le personnage principal et elle occupe une profession traditionnellement masculine. Quand elle arrive dans la ville de Haven, son activité professionnelle est sa seule occupation, elle ne semble pas avoir d’amis ou d’attache, elle n’a pas de famille (pupille de la nation), elle ne prend jamais de jours de congé. Pourtant, une fois installée à Haven (et tout en conservant sa profession de policière), elle a une fonction de soin dans la ville : elle aide les personnes affectées, elle comprend intuitivement comment « marchent » les affections[19] (elle est donc renvoyée à un rôle d’écoute et d’empathie) et elle est immunisée contre elles (immunité à géométrie variable cependant). Par exemple, Nathan parvient à la sentir alors qu’il est insensible. De même, lorsque des affections transforment la réalité, Audrey est souvent la seule de la ville à se rendre compte des altérations. Si sa particularité lui permet parfois d’avoir un plus grand savoir que les autres personnages, c’est exclusivement dans une optique de « réparation » de la réalité telle qu’elle devrait être (tandis que les informations concernant son passé sont jalousement conservées par les hommes). Elle s’oppose dans la saison 3 au personnage d’Arla, la femme manipulatrice, trompeuse  (c’est une change-peau qui prend l’apparence des gens qu’elle tue et écorche) et destructrice (nombreux meurtres dans le but de recomposer son visage, qui a « fondu » lorsque son affection s’est manifestée, elle est donc vaniteuse[20]), qui agit dans le but de retrouver son mari (tandis qu’Audrey aime tout le monde, parce qu’elle a le « cœur pur »).

On peut également établir un parallèle entre le personnage d’Audrey et celui d’Emma Swann dans Once upon a time. Comme Audrey, Emma Swann exerce un métier masculin (elle est chasseuse de prime), sans attache et est parachutée dans une ville magique (Storybrooke[21]) qu’elle est censée sauver (l’arrivée d’Emma provoque le retour de l’écoulement du temps dans la ville de Storybrooke, c’est-à-dire le changement). Il semblerait donc que les séries fantastiques manifestent un certain changement dans les représentations genrées fictionnelles du monde, où ce sont des personnages féminins exceptionnels qui endossent la fonction d’ « élue » et de « sauveuse »[22].


[1] Exemples dans les séries : Castle, Fringe, the mentalist, psych, Rizzoli & Isles, the listner, unforgettable

[3] Dans la saison 1, elle découvre une photo vieille de 27 ans où figure une femme qui lui ressemble trait pour trait et dont elle pense qu’elle pourrait être sa mère. Au tournant entre la saison 1 et 2, elle réalise que ses souvenirs précédents son arrivée à Haven appartiennent en réalité à une autre femme.

[4] Les affectés (anglais)

[5] On peut remarquer une opposition entre l’affection de Jeanine, qui est apparue suite à un événement de sa vie personnelle (et plus précisément son amertume liée à son absence d’engagement marital, en femme venant de Venus) (3×12), et celle de Bill (il empoisonne l’ensemble des ingrédients des aliments qu’il mange alors qu’il est stressé, y compris le lait dans le pis de la vache qui entre dans la composition des glaces du glacier local ou l’ensemble de la récolte de pommes dont une grande partie est encore sur le marché) qui est liée à un motif « sérieux », sa vie professionnelle (il a été contraint de reprendre le restaurant familial) (1×04).

[6] Cela rappelle le personnage de Maya, dans Heroes (saison 2), qui empoisonne mortellement toutes les personnes dans une zone de plusieurs mètres autour d’elle lorsqu’elle est « débordée d’émotions ».

[7] Cette affection est assez semblable à celui de Christophe dans Mutant X : la personne porteuse du pouvoir absorbe les blessures d’autrui. La seule différence, c’est que dans le cas du pouvoir de Moïra et Noelle, il agit sur des personnes décédées pour les ramener à la vie, tandis que celui de Christophe n’a d’effet que sur les personnes vivantes.
Par ailleurs, Piper possède une sorte de pouvoir de soin dans la mesure où les animaux et les personnes qu’elle empaille sont ramenés à la vie (1×06). Louie (2×03) dispose d’un pouvoir analogue, mais agissant sur les objets (les objets qu’il a réparé prennent vie). On peut y voir dans une certaine mesure (et une certaine mesure seulement) une opposition sexuée traditionnelle : aux femmes la maitrise de l’organique, aux hommes celle du technique.

[8] Qui à ma connaissance est toujours un pouvoir féminin dans les séries : Nina (Alphas), Eden (Heroes), Rachel (Misfits). Il se dérive également dans sa version « contrôle par les phéromones » (Poison Ivy dans Batman, Désirée dans Smallville, Lorna dans Mutant X) ou par le duo voix + toucher (Bo dans Lost Girl). Une exception cependant : Bob Rickman et Kyle Tippet (Smallville) qui ont un pouvoir de “persuasion” (il passe cependant par le toucher et non par la parole).

[9] Ce sont les seul-e-s affecté-e-s à être animalisé-e-s.

[10] Plus précisément, de mangeuses de chair humaine

[11] Elles luttent contre leur besoin de chair humain, ce qui les rend extrêmement faible.

[12] A l’exception de l’affection de James, qui vibre en permanence (1×12), et celle de Roland, qui a été « absorbé » par sa maison (3×06).

[13] Même si Nathan en souffre (il risque par exemple d’être malade ou blessé sans s’en rendre compte), j’estime que cette affection est moins handicapante que celle de Jordan qui en est le miroir. Notamment, l’affection de Nathan ne l’empêche pas d’avoir des relations sexuelles avec Jess dans la saison 1.

[14] J’ai déjà évoqué le cas de Dwight, d’Ian, de Duke et d’Ezra. Il y a également Roy, qui grâce à sa musique rend leurs santé mentale aux personnes aliénées et inversement rend aliénées les personnes saines d’esprit qui l’entendent. Cependant, il lui suffit de s’isoler sur un bateau avec sa conjointe psychotique pour profiter des bénéfices de son affection (retrouver sa femme saine d’esprit) sans conséquences négatives. Il y a également Cornell, dont des doubles apparaissent encore et encore (il essaye de les tuer mais ils réapparaissent) pour éliminer l’unique témoin du meurtre commis par Cornell.

[15] Par explosion, combustion, absorbé par une maison, devient invisible et intangible parce qu’il vibre, enlevé par des extraterrestres, transformé en créatures aquatiques (tous les représentants mâles de la famille dans ce dernier cas).

[16] Absorbée par un tableau.

[17] Les rêves de Bobby et les livres lus par JJ deviennent réels, la croyance de Wesley dans les extraterrestres provoque l’apparition de phénomènes paranormaux.

[18] Jeanine transforme les aliments qu’elle touche en gâteaux, ce qui est fait aux dessins de Vickie affecte les objets ou les personnes dessinées, Hadley manque de piéger la ville dans une boule à neige.

[19] La fameuse intuition féminine ?

[20] Audrey, elle, porte souvent des tenues pratiques et fonctionnelles, en pantalon.

[21] Egalement située dans le Maine

[22] C’est également le cas du personnage de Bo dans Lost Girl.

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