Les adultes surdoués – comparaison des ouvrages sur le sujet (partie 1)

Partie 1 : présentation des ouvrages et considérations scientifiques et sémantiques
Partie 2 : caractéristiques des surdoué-e-s
Partie 3 : quel ouvrage choisir ?

Entre 2008 et 2012 sont parus au moins quatre ouvrages vulgarisateurs sur les « adultes surdoués »[1]. C’est un sujet qui m’intéresse, je me suis donc précipitée dessus lors de leur parution en librairie. Mais en bonne perfectionniste, j’étais ennuyée : comment en lire un sans les lire tous, de peur de manquer un élément important ? D’un autre côté, est-ce vraiment utile de lire ces quatre ouvrages pour comprendre ce dont il est question ? Pour éviter à quelqu’un d’autre cet effroyable dilemme, j’ai décidé d’établir une petite comparaison de ces quatre ouvrages, afin d’y voir plus clair :
– Siaud-Facchin Jeanne, Trop intelligent pour être heureux ? – l’adulte surdoué, Odile Jacob, 2008 (1)
– de Kermadec Monique, L’adulte surdoué – apprendre à faire simple quand on est compliqué, Albin Michel, 2011 (2)
– Petitcollin Christel, Je pense trop – comment canaliser ce mental envahissant, Guy Trédaniel Editeur, 2012 (3)
– Bost Cécile, Différence & souffrance de l’adulte surdoué, Vuibert pratique, 2011 (4)

Surdoué1

Ces quatre ouvrages ont été écrits par des femmes, les trois premières sont psychologues et la dernière est une adulte surdouée. Leurs livres se basent sur les témoignages de patients pour les premières, et sur les témoignages de chatteurs et l’expérience propre de l’auteur pour la seconde.

1. Présentation de ces ouvrages

Ces ouvrages ont tous un point commun, comme l’indique trois des quatre titres : ils parlent explicitement « d’adultes surdoués ». Je pense trop (3) est le seul à déroger à cette règle : tant le titre que le résumé en quatrième de couverture évitent le terme « surdoué » par des euphémismes : « mental envahissant ; être intelligent ; cerveaux surefficients ». Deux des quatre illustrations font référence au cerveau (2 et 3), les deux autres à la « tête » : ces ouvrages présentent donc le fait d’être surdoué comme quelque chose « dans le crâne ».

Sans surprise, si le livre écrit par Cécile Bost (4) est présenté simplement comme une description de ce qu’est l’adulte surdoué (4ème de couverture : « écrit de l’intérieur, cet ouvrage offre un regard nouveau sur le sujet des adultes surdoués et sur leurs ressentis »), les ouvrages écrits par les trois psychologues se posent en guides pratiques : il s’agit de « de se sentir mieux avec soi et avec les autres, pour se réaliser enfin » (1), d’obtenir les « clés nécessaires pour réapprendre à s’estimer, se construire, trouver l’âme soeur, s’épanouir enfin dans la plénitude de leurs talents et de leur extraordinaire personnalité » (2) ou d’assimiler des « cours de mécanique et de pilotage de ces cerveaux surefficients » (3).

Si on se penche sur les tables des matières, on peut remarquer que ces livres ont des constructions assez similaires, même si le niveau de détails (ou les éléments sur lesquels il est mis l’accent) différent. Ces ouvrages commencent par expliquer pourquoi ils sont intéressants, ce qui est toujours stratégique : ils soulignent ainsi la singularité des adultes surdoués par rapport au reste de la population « normale » (aussi baptisés « normo-pensants » (3), terme que personnellement je trouve
plein de saveur, ou mieux, « neuro-standard » (4)) et leur singularité par rapport aux enfants surdoués (ou enfants précoces), et en profitent généralement pour brosser à grand trait un portrait de l’adulte surdoué. Après quelques considérations sur les termes à employer (voir 2.1), ces ouvrages s’attachent à défaire les mythes qui entourent le terme « surdoué » et les tests de QI, en expliquant la façon dont ils sont construits, leurs apports et leurs limites. Ils s’intéressent ensuite au fonctionnement de la pensée et/ou du cerveau des surdoués. Vient enfin le moment que nous attendions tous, la description des caractéristiques des surdoués. Dans un dernier temps vient le volet « conseils » : qu’il s’agisse de convaincre les adultes qui se reconnaitraient dans les descriptions de faire le test (parce que savoir c’est toujours mieux), d’entamer une thérapie, ou plus modestement de leurs donner quelques conseils pour se sentir mieux (ou quelques conseils à leur entourage, puisque bien que l’objectif de ces ouvrages soient en premier lieu que des adultes en souffrance se reconnaissent comme adultes surdoués et interprètent leur malaise par ce prisme, ils se destinent en général également au commun des mortels ou à des thérapeutes, afin qu’ils apprennent à identifier les adultes dans cette situation et à se comporter avec eux en conséquences).

L’ouvrage de Siaud-Facchin (1) est le plus long, et le plus complet : le sommaire à rallonge va des tests de QI aux conseils pour aller bien en tant qu’adulte surdoué, en passant par l’énumération la plus exhaustive des quatre ouvrages des caractéristiques  de la personnalité des adultes surdoués, les enfants précoces, les femmes surdouées, la formation d’un couple quand on est surdoué… c’est également le livre qui a le ton le plus positif : l’auteur semble assez attendrie par son objet, et elle met davantage l’accent que les autres sur les avantages qu’on peut tirer d’un cerveau surdoué. Le ton est également davantage vulgarisateur, sans être simpliste pour autant.

Le livre de de Kermadec (2) est un livre de psychologue, et elle le fait sentir[2] : elle ne s’attarde pas à des considérations bassement matérielles comme la description du fonctionnement de la pensée ou du cerveau, ni même sur la description de ce qu’est un adulte surdoué, pour aller au plus vite vers le nerf de sa guerre : le faux self. En feuilletant son ouvrage, on a vraiment le sentiment que ce qui fait la spécificité d’une personne surdouée, et l’origine de tous ses maux, c’est que cette personne ne parvient pas à être elle-même (enfin, c’est également ce que prétendent 90% des guides pratiques). Elle détaille longuement des conseils pour « transformer ses faiblesses en force » mais surtout consulter un thérapeute, seul véritable salut possible (les chapitres 5 et 6 s’intitulent quand même respectivement « les raisons de consulter » et « les bénéfices d’une thérapie », même si ladite thérapie est finalement peu évoquée au sein de ces chapitres). Cet opuscule met également davantage l’accent sur le surdoué comme un être socialement inadapté que sur le fonctionnement de son intériorité (personnalité, fonctionnement de la pensée).

Christel Petitcollin (3) semble elle aussi assez fascinée par son objet, de mon point de vue. Comme l’indique le titre, elle pense les surdoués en termes de « trop » ou « d’hyper », qu’elle lie directement à un fonctionnement particulier du cerveau (passage particulièrement intéressant). Elle dresse une typologie relativement bien construite de « l’organisation mentale » (chapitre 1) et de la « personnalité » (chapitre 2) des personnes surdouées (là où Siaud-Facchin (1) part un peu dans tous les sens). C’est également l’ouvrage qui donne les conseils les plus concrets, en s’appuyant par exemple sur des exercices de type programmation neuro-linguistiques ou des conseils diététiques (pour avoir un sommeil paisible, une denrée rare), et pas de simples recommandations bouleversantes comme « apprendre le goût du bonheur » (2).

Cécile Bost (4) diffère nettement par le ton qu’elle emploie dans son ouvrage : comme l’indique le titre (« souffrance »), il est misérabiliste. Être surdoué, c’est vraiment pas terrible, et elle s’attache à le démontrer (notamment en mettant l’accent sur les risques auxquels les personnes surdouées sont particulièrement vulnérables, comme les comportements addictifs à des drogues ou des comportements dangereux, la dépression, le suicide…). Elle lie intimement la spécificité neurophysiologique des personnes surdouées à un fonctionnement particulier de la pensée, et ce fonctionnement à une personnalité particulière (caractérisée par sa sensibilité). Là où Siaud-Facchin (1) décrit des traits de personnalités à la chaine et Petitcollin (2) sépare dans sa description le fonctionnement de la pensée et la personnalité, Brost se centre sur le fonctionnement de la pensée et les ressentis, y compris dans leur dimension corporelle. C’est également l’ouvrage le plus illustratif, qui fait le plus appel à des témoignages pour appuyer chacune de ses affirmations.

Voilà donc, à grands traits, l’esprit de ces ouvrages. A présent, je vais m’intéresser aux discours que ces ouvrages mobilisent pour être considérés comme des ouvrages « sérieux » par les lecteurs.

2. Considérations scientifiques et sémantiques

Comme le souligne systématiquement chacune des auteurs, le terme « surdoué » (ou de « QI ») est souvent mal compris et lié à des prénotions fausses. Il s’agit donc de défaire le mythe selon lequel le surdoué, c’est un génie qui éblouit (ou rabaisse) autrui par son intelligence supérieure. Pour ce faire, de nombreuses sources sont mobilisées : l’histoire et la construction des tests de QI, les études concernant le fonctionnement du cerveau, des neurones…

   2.1   Comment les appeler ?

Les quatre livres sur les adultes surdoués critiquent le terme même de surdoué[3]. Ce terme est trompeur pour deux raisons : d’une part, il suggère que les personnes dans cette situation sont plus que les autres (alors qu’il s’agit d’une différence d’intelligence qualitative plus que quantitative) et d’autre part parce qu’il fait prétentieux (Cécile Brost (4) le rapproche même de l’idéologie nazie). Il suscite donc des résistances des personnes qui ne sont pas sensibilisés à cette cause, et même des problèmes d’identification pour les personnes dans cette situation puisque ces personnes sont parfois en échec scolaire ou professionnel ou simplement voient leurs limites et leurs faiblesses avec une grande acuité. Les termes « intellectuellement précoce », « HP » (haut potentiel) ou « précoce » sont également rejetés, dans la mesure où ils suggèrent que les enfants dans cette situation sont simplement un peu en avance par rapport aux autres et que l’écart se réduira avec le temps/à l’âge adulte, négligeant que ces personnes présentent également des particularités à l’âge adulte (sans compter qu’il n’est pas très réjouissant de se dire qu’on a eu un haut potentiel pendant l’enfance et qu’on ne l’a pas réalisé à l’âge adulte). Enfin, le terme « HQI » (pour « haut QI ») est mentionné, mais vu les résistances que soulignent la notion de QI, il n’a rien de stratégique (sans compter que l’intelligence n’est pas un nombre, etc.).

A partir de là, chacune y va de sa petite chapelle. Siaud-Facchin (1) a un faible pour le terme « zèbre », suggéré par un de ses jeunes patients : c’est le seul équidé que les humains n’ont pas apprivoisés, il se distingue des autres par sa robe (mais il parvient à se fondre dans le paysage grâce à ses rayures), il a besoin des autres pour vivre et prend soin de ses petits. Christel Petitcollin (3) approuve ce terme, mais selon elle il manque dans ce terme l’aspect chien (pour sa fidélité, la loyauté, le dévouement, l’attachement), chat (pour sa délicatesse, l’acuité de leurs sens ou sa susceptibilité), chameau (pour son endurance) et hamster (qui tourne en rond à toute vitesse dans sa roue). Personnellement, j’ai tendance à penser que quand ça tourne à l’animalerie, il est temps d’arrêter. Elle évoque également quelques termes qu’elle a envisagé (ADSL, haut débit, spidermind) ou qui plaisent aux patients (comme « surefficience mentale » ou « cerveau droit dominant ») mais elle leur préfère (heureusement) le terme de « surefficience mentale », qui symbolise bien l’état d’effervescence mentale que ressentent les personnes qui « pensent trop ». Cécile Bost (4) quant à elle parle de « polymathe »[4] (mais « ce mot ne fait pas vraiment rêver », sans compter que le fait d’être surdoué n’est pas du tout lié aux connaissances possédées) ou « absurdoué » (car « il y a quelque chose d’absurde dans le surdon »). En pratique, Siaud-Facchin (1), de Kermadec (2) et Bost (4) écrivent « surdoué » ou « adulte surdoué » dans leurs développements, et Petitcollin (3) « surefficients » ou « surefficients mentaux ».

De façon secondaire par rapport à ces considérations sémantiques, ces auteurs tentent également de défaire les mythes qui entourent l’idée de « surdoué », tant pour que les personnes surefficientes puissent se reconnaitre dans ce portrait (or, les quatre ouvrages soulignent que ces personnes ont souvent une faible estime de soi) que pour édifier le lecteur à ce sujet. Notamment, elles soulignent qu’il n’y a pas de lien systématique entre surdon et réussite (professionnelle ou scolaire), ou que le surdoué n’est ni omniscient, ni performant dans tous les domaines. Et bien que les personnes appartenant à des milieux sociaux favorisés ou les hommes sont plus susceptibles d’être détectés et/ou de réussir les tests, on trouve des personnes surefficientes dans tous les milieux sociaux et des deux sexes.

2.2   La construction des tests de QI

Toujours dans cette optique de déconstruire les mythes autour des personnes surefficientes et des tests de QI, toutes les auteurs évoquent l’origine historique des tests de QI (détecter les personnes « en retard » plutôt que celles qui sont en avance), la façon dont il est calculé (par rapport à une norme statistique afin de répartir la population selon une distribution gaussienne et non de manière absolue), les différents tests et les différents quotients dont le QI est la synthèse… Elles soulignent également les limites de ces tests. Tout d’abord, ils dépendent grandement des conditions de l’évaluation (comme tous les tests) et les personnes surefficientes étant facilement stressées, il est possible que les scores obtenus soient très en-deçà de leurs possibilités, et ce d’autant que certaines épreuves se font en temps limité. Les résultats peuvent être affectés par l’anxiété, la dépression… De plus, l’étalonnage est réalisé à partir d’une population ayant un même référentiel culturel : les personnes immigrées ou appartenant à un milieu social défavorisé sont moins susceptibles de connaitre les références culturelles qui font partie des tests de mémoire par exemple. Plus largement, ces tests rappellent des épreuves de type scolaire, or l’école a pu être pour certaines personnes un traumatisme. Certains handicaps ou même simplement le fait d’être « cerveau droit dominant » plutôt que « cerveau gauche » peuvent également avoir un impact négatif sur les résultats, notamment les troubles en dys- (comme la dyslexie). Enfin, l’hétérogénéité entre des échelles (par exemple, avoir de très bons scores en intelligence verbale mais mauvais en raisonnement logico-mathématique) peuvent rendre la synthèse (et donc le calcul du score de QI) difficile (1).

De plus, ces auteurs (notamment 1 et 4) soulignent qu’il y a plusieurs sortes d’intelligences, et qu’elles ne sont pas toutes prises en compte par le test de QI : émotionnelle, musicale, sociale… Ainsi, comme l’écrit Siaud-Facchin, le résultat d’un test de QI est moins un diagnostic qu’un indice qui oriente le diagnostic (1), qui doit être pris en compte dans une démarche plus globale (4). Bost (4) reprend une typologie des différentes intelligences, et parle des « hyperexcitabilités ».

  2.3   Le fonctionnement du cerveau des surdoués

Trois des quatre auteurs relient le fait d’être surdoué à des dispositions cérébrales particulières : selon Cécile Bost, « le surdon est une réalité neurophysiologique » (4).

D’une part, les personnes surdouées auraient une architecture cellulaire cérébrale différente, un traitement de l’information différent (mobilisant plus de zones du cerveau simultanément), leurs structure neuronale serait plus dense, leur matière blanche se constituerait plus vite et serait plus dense également, les embryons seraient exposés à un excès de testostérone pendant la gestation, l’activité électrique cérébrale serait plus intense, le cerveau consommerait moins de glucose (4)… Il y aurait également une plus grande interaction entre les hémisphères (4). Le cerveau des surefficients serait hyperactif par rapport à la normale, la vitesse de transmission de l’information serait plus grande (1). Par ailleurs, leur amygdale[5] serait particulièrement sensible et aurait un seuil de réactivité très bas (c’est-à-dire que les surdoués paniquent rapidement, ils sont constamment sur le qui-vive et perdent facilement leurs moyens) (1, 3 et 4).

Cécile Bost souligne que ce fonctionnement cérébral particulier a des coûts : les surdoués seraient davantage exposés que la moyenne à l’épilepsie, des maladies auto-immunes et des troubles psychiatriques (4).

D’autre part, les surefficients seraient majoritairement « cerveau droit » (leur hémisphère droit serait dominant) dans une population majoritairement « cerveau gauche » (qui représenteraient 70 à 85% de la population) (3). Les personnes « cerveaux droits » ont notamment un traitement global et en image des informations, une capacité de traitement simultané d’un grand nombre de données, un fonctionnement analogique par associations d’idées, une intelligence intuitive, de la créativité, une pensée divergente (« outside the box »), une pensée intuitive et une forte implication émotionnelle (1).

Les auteurs de ces livres tendent donc de donner une image nuancée de ce qu’est être un adulte surdoué, en soulignant d’une part que cela ne signifie pas être plus intelligent mais avoir une intelligence différente (« cerveau droit ») et d’autre part que ce diagnostic n’est pas lié exclusivement lié à un score à un test de QI (qui comporte des biais, comme tous les tests) mais à un fonctionnement de la pensée et des traits de personnalités particuliers, qui constituent le cœur de l’argumentaire de ces livres.

(à suivre)


[1] Nul doute que les psychologues qui avaient écrits des ouvrages sur les enfants surdoués avaient désormais à disposition un vivier de patients désormais adultes pour pouvoir écrire la suite.

[2] Par la mobilisation d’études de psychologie sur les adultes surdoués, d’une interprétation des difficultés des surdoués par l’utilisation d’un concept psychologique (faux self/vrai self) et par l’insistance sur le besoin de thérapie de ces individus.

[3] Et ses avatars : douance (qualifié par de Kermadec(2) de « barbarisme à la mode »), surdouance, doué, surdon

[4] Qui a des connaissances variées et approfondies

[5] Glande cérébrale qui met le corps en alerte dans les situations d’agression physique ou psychologique

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