Les notes de bas de page

Longtemps, j’ai détesté les notes de bas de page. En tant que perfectionniste bibliophile, je ne pouvais pas m’empêcher de baisser les yeux pour y jeter un coup d’œil. Et en tant que bibliophile accomplie, j’étais souvent déçue par la pauvreté des informations délivrées par le hors-texte. Le pire, c’était les collections scolaires et leurs précisions lexicales qui ne m’apprenaient rien. Bref, j’avais le sentiment qu’on cherchait à m’empêcher de lire mes romans tranquille.

Je garde notamment un souvenir douloureux de ma tentative de lecture du discours de la méthode de Descartes, dans une édition criminelle qui recourait à un double système de notations (l’un des deux servait à indiquer des informations cruciales pour la compréhension du texte, à savoir la mise en page originelle du texte) : il y avait donc deux ou trois chiffres pirates par ligne. Je n’ai jamais dépassé la première page.

Puis j’ai été confrontée aux livres universitaires, et leur besoin de citer leurs sources, souvent en notes de bas de page. Dans le chapitre « revue de la littérature », ça peut parfois tourner à la cannibalisation des marges. J’ai appris à filtrer.

Il y a différents styles de note de bas de page, comme pour bien des choses. Il y a les notes de bas de page frustrantes : vous lisez un passage obscur ou passionnant, vous voyez poindre une note de bas de page, comme une lanterne dans les ténèbres, vous vous ruez avidement dessus, ivres d’édification ou de quête de prolongement… et vous découvrez qu’il s’agit d’une simple précision lexicale.

La note de bas de page peut même se transformer en jeu de piste, quand elles sont placées en fin de chapitre (et vous les cherchez vainement à la fin du livre pendant quelques minutes avant de comprendre votre erreur) ou à la fin du livre. Des éditeurs charitables vous prennent par la main et les hiérarchisent par chapitres, voire font poursuivre leur numérotation d’une page à l’autre, d’un chapitre à l’autre, d’une partie à l’autre. A la fin vous avez des notes numérotées de 1 à 500, mais vous savez où chercher. Mais d’autres n’ont aucun scrupule. Par exemple, mon volume d’Albertine Disparue[1] est un véritable calvaire en la matière. Les pages sont réunies à la fin, classées en fonction de leur page d’apparition. En moyenne, il faut compulser une demi-douzaine de pages avant de mettre la main sur celle qu’on cherchait. Sans compter qu’il y a bien des choses à préciser sur les écrits de Proust : modifications du texte entre les brouillons et la version définitive, liens avec la vie de Proust et les personnes dont il s’est inspiré, jeux sur les mots, précisions généalogiques et biographiques des personnages (pas facile d’avoir en tête la totalité du bestiaire de la Recherche[2]), erreurs[3], prolongements et analyses… et pourtant, malgré ce champ des possibles, l’auteur des notes de bas de page de mon édition se contente souvent d’indiquer « voir Sodome[4], p.198 »[5]. Frustration suprême. Vous avez trouvé votre note de bas de page, et vous êtes bon pour mettre la main sur un autre volume pour comprendre de quoi il est question. Cruauté.

Il y aussi les notes de bas de page un peu festives, où l’auteur se permet des folies parce que c’est écrit en taille 8. L’auteur de Tara Duncan ne manque ainsi jamais une occasion de s’étonner de l’étrange obsession de ses personnages de méchants pour la conquête du monde, plutôt que de faire du tricot. Très reposant et bon pour la coordination des doigts, le tricot[6]. Parfois, l’auteur se permet même d’être un être incarné qui a un avis, et il descend de sa neutralité académique pour émettre quelques critiques et commentaires, ce qui est toujours assez rafraichissant au détour d’une lecture aride.

Mais les ouvrages qui justifient à eux seuls l’existence de la note de bas de page restent à mes yeux les romans de Jonathan Stroud, et plus précisément la trilogie de Bartiméus et son préquel[7]. En bref, l’action se passe dans un monde semblable au nôtre, à une différence près : le monde est dominé par des sorciers (et par l’Angleterre, ce qui n’est pas moins exotique), dont la principale activité consiste en l’invocation de démons des Limbes plus ou moins puissants. L’histoire se concentre plus particulièrement sur Nathaniel, jeune apprenti sorcier, qui décide d’invoquer le djinn Bartiméus. La narration alterne entre des chapitres à la troisième personne et d’autres à la première personne du singulier, où ledit Bartiméus est le narrateur. Dans ces derniers, le démon ne se contente pas de raconter les événements, il ne manque pas de se fendre de commentaires sur les péripéties ou sur les autres personnages, ou de se lancer dans des diatribes sur ses supposés exploits passés (à le lire, on pourrait croire qu’il a construit les pyramides d’Egypte quasiment tout seul). C’est un personnage de mauvaise foi, cabotin, hâbleur[8], lâche (pardon, rusé) et à l’humour décapant qui agrémente son récit de notes de bas de page longues comme le bras et savoureuses. Dans un roman, c’est un pur artifice, mais il brille de mille feux.

Il y a aussi les notes de bas de page façon Anne Fausto-Sterling : son ouvrage sur l’intersexualité et la remise en cause de la bicatégorisation des sexes d’un point de vue biologique[9] est rédigé de façon à être accessible au grand public, mais pour les personnes qui voudraient aller plus loin et/ou qui ont une formation de médecin ou de biologiste, il y a des notes de bas de page. Concrètement, elles occupent la moitié des pages. C’est un deuxième livre en aparté.

Un jour, j’écrirais un livre tellement subtil que les notes de bas de page construiront une autre histoire. En attendant, je vais lire les origines tragiques de l’érudition[10] (tout un programme).

 

Sur ce sujet


[1] Proust Marcel, Albertine disparue, Gallimard (coll. « Folio classique »), 2009 (1990)

[2] « La recherche », c’est le petit nom de A la recherche du temps perdu.

[3] Par exemple, les personnages ressuscités.

[4] Pour Sodome et Gomorrhe. J’essaye par cette note de bas de page d’être aussi agaçante que l’est celle à laquelle elle fait allusion. Et encore vous avez de la chance, un clic et vous revenez au point de départ. Lors de la lecture de Proust, c’est un saut de 200 ou 300 pages.

[5] Proust Marcel, Albertine disparue, Gallimard (coll. « Folio classique »), 2009 (1990), p.321. Vous la sentez, la précision qui n’intéresse personne ?

[6] C’est elle qui l’écrit. Personnellement, je n’ai aucun avis sur le tricot.

[7] Apparemment, on peut aussi écrire une préquelle (j’aime le côté « le genre des mots, c’est tellement XXème siècle ») ou antépisode (Québec). Je vous sens édifiés.

[8] C’est un mot que je viens de découvrir et qui signifie « qui se vante et exagère ». Comme je ne suis pas sûre de pouvoir le réutiliser un jour, je ne peux résister au plaisir de le partager avec vous. Personnellement, il me plait bien, j’aime bien son accent circonflexe.

[9] Fausto-Sterling Anne, Corps en tous genres – la dualité des sexes à l’épreuve de la science, La découverte (coll. « SH / Genre & sexualité »), 2012. Encore une fois, lisez-le. Vous n’avez plus aucune excuse.

[10] Grafton Anthony, Les origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page, Seuil, 1998

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2 Commentaires

  1. Plopinette

    Il y a moyen de faire qu’en arrêtant la souris sur un numéro, le texte de la note apparaisse à l’endroit pointé. C’est très pratique 🙂
    (Oui, c’est un petit message subliminal. J’apprécie beaucoup votre blog !)

  2. La note infrapaginale donne parfois accès à des mondes insoupçonnés…
    Quand l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie avait publié son ouvrage « Montaillou, village occitan », ça s’était venu comme des petits pains et pourtant il était truffé de notes. Au cours d’interviews de libraires, à l’époque, certains disaient qu’ils avaient aimé le livre mais qu’il y avait beaucoup trop de notes… Heurs et malheurs de la note !

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