Les pères au foyer sont-ils l’avenir du féminisme ?

Lors de mon enquête sur les pères au foyer, j’étais bien embêtée au moment d’analyser l’entretien d’Ian[1]. En effet, c’était un homme sensibilisé au féminisme, donc a priori on était plutôt d’accord sur deux ou trois points. Cependant, au nom du féminisme, il refusait de prendre en charge l’intégralité des tâches ménagères et parentales. En tant que lectrice de Delphy[2], j’adhère à l’idée que le travail domestique est un « vrai » travail (mais pas reconnu). Cependant, le fait d’être parent au foyer ne constitue-t-il pas une reconnaissance de la réalité de ce travail, dont l’ampleur nécessite qu’un-e des conjoint-e-s cesse de travailler pour le prendre en charge ? En effet, que le père au foyer utilise l’idée que « c’est un vrai travail » pour s’en décharger en partie sur sa conjointe quand elle rentre de son travail salarié, c’est lui imposer de facto une « double journée »[3], au même titre que celle qui pèse sur la plupart des femmes.

Bref, faut-il voir (et se réjouir) dans les couples[4] où le père est au foyer une avancée du féminisme ? en effet, ces hommes endossent un rôle traditionnellement féminin, preuve que l’égalité hommes-femmes est en progrès, et que les hommes et les femmes peuvent endosser des identités conformes à leurs désirs indépendamment des attentes sociales qui pèsent traditionnellement sur l’un et l’autre sexe. De plus, le fait que la répartition des tâches domestiques[5] soit relativement plus égalitaire que dans les couples où l’homme est actif occupé professionnellement semble plutôt encourageant.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de me dire que si la répartition des tâches est égalitaire dans ces couples, c’est bien parce que les hommes ont les moyens de ne pas subir une assignation aux tâches domestiques, voire de tourner une revendication féministe à leur avantage (« c’est pas parce que je suis à la maison que je dois tout me taper ») afin « d’aménager » la situation de parent au foyer à leur convenance (ce que ne peuvent pas forcément faire les femmes au foyer).

Petit point sur les tâches domestiques. Comme le souligne Annie Dussuet[6], elles sont difficiles à identifier : ce n’est ni leur périodicité (certaines peuvent être exécutées tous les jours, d’autres une fois par an), ni leur caractère « ménager » (puisqu’on peut y inclure les tâches liées aux enfants, le bricolage, le jardinage…). De nombreuses activités de la vie de famille peuvent y être incluses : les tâches administratives[7], la gestion des finances[8], la décoration du foyer[9], la prise en charge de la santé des membres de la famille[10] voire même l’organisation de la cérémonie de mariage[11]… de plus, Monique Haicault[12] souligne qu’on ne peut pas réduire le travail domestique au moment de l’exécution des tâches domestiques. Cette exécution nécessite en effet un travail de préparation, de supervision : une « charge mentale ».

Les enquêtes statistiques sur la répartition des tâches domestiques montrent que ces tâches sont prises encore aujourd’hui majoritairement par les femmes (de l’ordre de 80%[13]). Certaines tâches sont réparties de façon plus égalitaires que d’autres : la vaisselle ou le passage de l’aspirateur sont plus souvent répartis entre les conjoint-e-s que les tâches « masculines » (jardinage, bricolage, entretien des véhicules) qui restent l’apanage des hommes et les tâches « féminines » (liées au linge et au soin des enfants) celui des femmes.

Cette inégalité dans la répartition peut être modulée selon différents facteurs, comme le nombre d’enfants, leur-s âge-s et leur sexe, l’activité (ou l’inactivité) professionnelle des conjoint-e-s, leur niveau de diplôme… d’une façon générale, plus la femme a une situation sociale (liée entre autres au niveau de diplôme, de revenu ou à la catégorie socio-professionnelle d’appartenance) moins bonne que celle de son conjoint, et plus elle est pensée comme « disponible » (parce qu’elle travaille à mi-temps ou qu’elle est « au foyer »), plus la femme prend en charge de tâches domestiques. De même, plus la masse des tâches  à réaliser (du fait de la présence d’enfant-s dans le foyer), plus elle est susceptible d’en prendre en charge une part importante.

Cette inégalité dans la répartition se manifeste également sur le plan symbolique. En effet, les femmes prennent en charge les travaux perçus comme « légers », en lien avec la propreté ou de l’ordre de la routine. A l’inverse, les hommes prennent en charge les travaux lourds, nécessitant la maitrise d’instruments techniques et tournés vers l’extérieur. Ces tâches produisent souvent quelque chose de visible (comme un objet), dont on peut tirer de la reconnaissance, à l’inverse du ménage qui ne se voit que quand il n’est pas fait.  De plus, elles sont prises en charge de manière occasionnelle, circonscrites à des tâches précises[14].

En ce qui concerne la réalité de l’existence du « nouveau père » dans les pratiques, les enquêtes statistiques montrent que les pères ne passent pas beaucoup plus de temps avec leur-s enfant-s qu’auparavant, et ce même parmi ceux qui se décrivent comme impliqués émotionnellement dans la paternité. Certes, cette figure du « nouveau père » a permis aux hommes d’avoir une relation avec leur-s enfant-s basée sur la tendresse (et non seulement sur l’autorité), même si cette relation semble là encore « sélective » : les pères choisissent parmi les tâches parentales les plus agréables (les tâches de loisirs), sans subir la charge des tâches plus pénibles de « maternage ».

Plus généralement, la participation des hommes au travail domestique est pensée comme un rôle d’appoint, de complément. Annie Dussuet[15] montre bien le mécanisme qui conduit à l’inégale répartition du travail domestique : les femmes intériorisent le fait que le travail domestique doit être fait, et elles ont le sentiment que si elles ne le font pas, personne ne le fera. A l’inverse, les hommes ne sont pour ainsi dire jamais incités à acquérir les compétences domestiques ou la « préoccupation domestique »[16]. De plus, même lorsque les hommes ont appris à prendre en charge les tâches domestiques (par exemple lors d’une période de célibat), ils les « désapprennent » rapidement suite à la mise en couple, soit parce que leurs conjointes prend en charge le travail domestique avant eux, soit parce qu’elles les dissuadent de les prendre en charge en leur reprochant de ne pas les faire assez vite ou assez bien.

Ainsi, les injonctions qui pèsent sur les femmes leur inculquent que le travail domestique est de leur responsabilité, et peut être valorisant pour elles, en endossant l’identité de « bonne mère » ou de « bonne ménagère ». Ainsi, même si l’homme peut prendre en charge certaines tâches domestiques, il aura toujours la possibilité de les choisir selon son goût ou sa compétence, et de résister à la prise en charge des tâches qu’il ne veut pas prendre en charge (en faisant trainer l’exécution de la tâche ou en refusant de se plier aux exigences de sa conjointe, afin qu’elle cède et les prenne en charge elle-même). A l’inverse, les femmes prennent en charge les tâches par défaut. Bien sûr, les femmes aussi ont la possibilité de «résister » à cette assignation aux tâches domestiques, mais cette résistance semble demander plus d’efforts aux femmes qu’aux hommes (voir certains commentaires de cet article de Crêpe Georgette ou cet article).

Les pères au foyer ne sont donc pas l’avenir du féminisme. Ou pas seulement. Une répartition égalitaire des tâches (tant en termes de volume, de temps qui y est consacré que de nature des tâches en termes de pénibilité) comme celle à l’œuvre dans ces couples, c’est bien. Une intériorisation équivalente de la « préoccupation domestique » par les hommes comme par les femmes, qui passerait par une éducation identique des filles et des garçons et par des attentes sociales égales en ce qui concerne la prise en charge des tâches domestiques, c’est mieux. C’est même la seule façon de parvenir à l’égalité.

 

Sources bibliographiques des affirmations précédentes :

Algava Elisabeth, « Quel temps pour les activités parentales ? », Etudes et résultats, n°162, mars 2002
Barrère-Maurisson Marie-Agnès (dir.), Partage des temps et des tâches dans les ménages, ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Cahier Travail et Emploi, Paris, La Documentation française, 2001
Barrère-Maurisson Marie-Agnès,  La division familiale du travail – la vie en double, PUF (coll. « économie en liberté », 1992
Bauer Denise, « L’organisation des tâches domestiques et parentales dans le couple »,  in Régnier-Loilier Arnaud (coll.), Portraits de famille – l’enquête Etude des relations familiales et intergénérationnelles, Ined (coll. « Grandes enquêtes »), 2010
Bauer Denise, « Entre maison, enfant(s) et travail : les diverses formes d’arrangement dans les couples », Etudes et résultats, n°570, avril 2007
Boyer Danielle, Nicolas Muriel, « La disponibilité des pères : conduite par les contraintes de travail des mères ? », Recherches et prévisions, n°84, juin 2006
Brousse Cécile, La répartition du travail domestique entre conjoints : permanence et évolutions de 1986 à 1999, France Portrait social, INSEE, 2002
Brousse Cécile, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », France. Portrait social 1999-2000, INSEE, 1999, p.135-151
Brugeilles Carole, Sebille Pascal, « La participation des pères aux soins et à l’éducation des enfants – l’influence des rapports sociaux de sexe entre les parents et entre les générations », Politiques sociales et familiales n°95, mars 2009
Brugeilles Carole, Sebille Pascale, « Partage des activités parentales : les inégalités perdurent », CNAF, politiques sociales et familiales, n°103, mars 2011
Brugeilles Carole, Sebille Pascal, « le partage des tâches parentales : les pères, acteurs secondaires », Informations sociales, n°176, 2013, p.24-30
Delphy Christine, L’ennemi principal – économie politique du patriarcat, Syllepse (coll. « Nouvelles questions féministes »), 1997
De Ridder Guido, Ceroux Benoît, Bigot Sylvie, « Les projets d’implication paternelle à l’épreuve de la première année », Recherches et prévisions, n°76, juin 2004, pp. 39-51
Dumontier Françoise, Guillemot Danièle, Méda Dominique, L’évolution des temps sociaux au travers des enquêtes Emploi du temps, Économie et Statistique, n° 52-353, 2002, p.3-13
Dussuet Annie, Logiques domestiques – essai sur la représentation du travail domestique chez les femmes actives en milieu populaire, L’Harmattan (coll. « logiques sociales »), 1997
Haicault Monique, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, 1984, p. 268-275
Haicault Monique, L’expérience sociale au quotidien. Corps, espace, temps, Presses de L’Université d’Ottawa, 2000
Kaufmann Jean-Claude, La trame conjugale – analyse d’un couple par son ligne, Nathan (coll. « Pocket »), 1997 (1992)
Kaufmann Jean-Claude, Le cœur à l’ouvrage – théorie de l’action ménagère, Nathan (coll. « Pocket »), 2011 (1997)
Ledoux Clémence, Thullier Benoît, « Du travail domestique des hommes au travail domestique masculin », Terrains et Travaux, ENS Cachan, Vol. 1, n°10, 2006
Pfefferkorn Roland, « le partage inégal des « tâches ménagères » », les cahiers de Framespa, n°7, 2011
Ponthieux Sophie, Schreiber Amandine, 2006, « Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale »,in Données sociales. La société française, INSEE, 2006, p.43-51
Régnier-Loilier Arnaud (coll.), Portraits de famille – l’enquête Etude des relations familiales et intergénérationnelles, Ined (coll. « Grandes enquêtes »), 2010
Zarca Bernard, « La division du travail domestique : poids du passé et tensions au sein du couple », Economie et statistiques, n°228, Janvier 1990, p. 29-40

 

Une heure de peine : la stratégie du mauvais élève


[1] Le prénom a été changé.

[2] Delphy Christine, L’ennemi principal – économie politique du patriarcat, Syllepse (coll. « Nouvelles questions féministes »), 1997

[3] Barrère-Maurisson Marie-Agnès,  La division familiale du travail – la vie en double, PUF (coll. « économie en liberté »), 1992

[4] Je ne parlerai dans cet article que des couples hétérosexuels, non par désintérêt envers les couples homosexuels mais parce que la plupart des enquêtes sur les tâches domestiques, y compris la mienne sur les pères au foyer, portent pour la plupart exclusivement sur des couples hétérosexuels.

[5] Je parle ici de tâches domestiques pour désigner l’ensemble des tâches participant au fonctionnement du foyer et celles en rapport avec les enfants.

[6] Dussuet Annie, Logiques domestiques – essai sur la représentation du travail domestique chez les femmes actives en milieu populaire, L’Harmattan (coll. « logiques sociales »), 1997

[7] Siblot Yasmine, « « Je suis la secrétaire de la famille ! » La prise en charge féminine des tâches administratives entre subordination et ressource », Genèses  n°64, vol. 3, 2006, p. 46-66

[8] Belleau Hélène, Henchoz Caroline, L’usage de l’argent dans le couple : pratiques et perceptions des comptes amoureux – perspective internationale, l’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2008
Henchoz Caroline, Le couple, l’amour et l’argent – la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse, L’Harmattan (coll. « Questions sociologiques »), 2009

[9] Costechareire Céline, « Une lecture des styles de conjugalité au sein de l’habitat des couples lesbiens », Politiques sociales et familiales, n°101, mars 2011, p. 65-79

[10] Cresson Geneviève, Le travail domestique de la santé, L’Harmattan (coll. « Logiques sociales »), 1995

[11] Maillochon Florence, « La femme du ménage – la préparation du mariage au principe du « partage inégal » du travail domestique », Temporalités, Vol. 9, 2009

[12] Haicault Monique, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, 1984, p. 268-275
Haicault Monique, L’expérience sociale au quotidien. Corps, espace, temps, Presses de L’Université d’Ottawa, 2000

[13] Régnier-Loilier Arnaud (coll.), Portraits de famille – l’enquête Etude des relations familiales et intergénérationnelles, Ined (coll. « Grandes enquêtes »), 2010

[14] Pfefferkorn Roland, « le partage inégal des « tâches ménagères » », les cahiers de Framespa, n°7, 2011

[15] Dussuet Annie, Logiques domestiques – essai sur la représentation du travail domestique chez les femmes actives en milieu populaire, L’Harmattan (coll. « logiques sociales »), 1997

[16] C’est-à-dire le fait de voir les tâches domestiques qui doivent être réalisées, et que cette constatation aille de pair avec une « injonction à agir », une volonté de réaliser ces tâches à court terme.

3 Commentaires

  1. Gloups

    La revendication de ce père (partager le travail domestique tout en étant parent au foyer) existe aussi chez la bourgeoise au foyer: j’en ai connu des exemples très proches.

    J’ignore leur degré de représentativité; mais je serais prudent avant d’invoquer un quelconque privilège masculin derrière cette attitude.

  2. Balzane

    Cet article me parle! Je suis exactement dans ce cas-là. Mon mari est père au foyer (par défaut, il est chômage). Il s’occupe de notre fils très remuant et de la maison la journée (cuisine du repas de midi, ménage, étendage du linge), mais le soir je me retrouve à m’occuper de notre fils (mon mari s’en est occupé toute la journée, il en a marre), à faire la cuisine, lancer une machine à laver + faire les papiers, la liste de course, prévoir les RDV chez le médecin. Bref, pour moi, c’est presque pire que quand il travaillait. La maison est plus propre et mieux rangée, certes, j’ai moins de soucis de logistique (il peut emmener notre fils chez le médecin en milieu de journée), mais le soir j’ai 2 fois plus de boulot (quand il bossait, il passait plus de temps avec notre fils le soir).
    Et le revendications « c’est un vrai boulot d’être à la maison », « je me suis occupé de notre fils et toute la journée, donc tu peux bien t’en charger » se retournent contre moi.

Rétroliens

  1. Libre et assoupi (2014) : Le travail, c’est la vie | Le cinéma est politique

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