Lecture des « classes prépas », de Muriel Darmon

Pourquoi lui faire une place dans votre bibliothèque : parce que vous vous êtes toujours demandé comment fonctionnaient les classes prépa sans oser demander
Le livre manquant : on aimerait bien le lire en parallèle d’un livre sur les étudiants en première année de médecine, ou sur les écoles de commerce/d’ingénieurs
à prendre pour : un longue après-midi pendant les vacances de Noël, à lire d’une traite avant de l’évoquer pendant le réveillon, afin de meubler la conversation pendant une petite heure
rapport nombre de pages/contenu : ****
Ce qu’il faut lire juste après : La fabrication des notes, Pierre Merle
Ce qu’il ne faut surtout pas lire juste avant : n’importe quel article à propos de « l’enfer des prépa »

Quand j’étais en prépa, deux choses m’ont intriguée. La première, c’est la façon dont la prépa met les élèves au travail. J’étais entrée en prépa dans le but d’intégrer la fac après, je n’étais donc pas partie pour me « donner à fond ». Pourtant, j’ai joué le jeu de la prépa. Il y a une tension entre le fait que les élèves ont un rapport utilitariste à la prépa, ils ont choisi d’être là (ils y sont pour préparer leurs concours, ils devraient donc pouvoir choisir de travailler ou non certaines matières, de se rendre ou non aux cours selon qu’ils soient susceptibles de les aider ou non à réussir leurs concours) et le « flicage » type niveau secondaire qu’ils subissent (on leur demande de rendre des comptes quand ils sont absents, ils sont blâmés lorsqu’ils abandonnent une matière). La seconde, c’est pourquoi certains élèves trichaient en devoir surveillé. Etant donné que les seuls résultats importants étaient ceux du concours, je ne comprenais pas pourquoi certains « faussaient la donne » en trichant. Grâce à Muriel Darmon, j’ai enfin une explication : c’est un moyen de « résister » à l’institution préparatoire.

Bref, quand j’ai vu qu’un livre sur les classes prépas était sorti, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter. Difficile d’échapper à un sous-titre comme « la fabrique d’une jeunesse dominante ».

De reproduction et de domination sociale, il n’est pourtant que peu question dans ce livre, ce qui est pourtant l’approche tarte à la crème quand on parle de classes prépa. L’objectif de cet ouvrage est en effet d’analyser la fonction « technique » des classes prépa (c’est-à-dire analyser comment la prépa agit sur les élèves) plutôt que leur fonction « sociale » (à avoir, permettre à des enfants issus des classes moyennes et supérieures d’accéder à une très bonne situation sociale).

Muriel Darmon a mené une enquête assez approfondie pendant deux ans dans les classes prépa scientifiques et commerciales d’un grand lycée de province, par observation (elle a assisté à des cours, des « colles »[1] et des conseils de classe) et par entretiens avec des élèves et des enseignants. La question centrale est : comment la prépa met les élèves au travail ?

Dans un premier temps, la sociologue décrit le fonctionnement de la prépa, qu’elle compare aux « institutions totales » étudiées par Erving Goffman. Elle montre que l’efficacité de la prépa passe par sa capacité à « envelopper » l’ensemble de la vie des élèves, non seulement par une injonction permanente et répétée au travail, mais aussi en mettant le « hors-travail » au service du travail.

La surveillance des élèves est constante, tant par les examens écrits et oraux hebdomadaires, que par une attention prêtée à leur attitude par les enseignants. Il s’agit de « pressurer » les élèves, par l’omniprésence des classements, mais aussi par des rappels réguliers de « l’issue » de la prépa (références aux examinateurs ou correcteurs des concours, aux sujets passés mais aussi aux élèves des « grands lycées » lors des cours et des colles). La pertinence des savoirs enseignés est liée moins à leur intérêt intrinsèque (pour la discipline, le futur métier des élèves[2] ou même « l’amour du savoir ») qu’à leur utilité pour réussir les concours. Sont par exemple enseignés les connaissances ou les techniques qui permettent de « grappiller des points ».

En effet, la prépa est avant tout un apprentissage du temps, l’urgence est à la fois un problème (les savoirs sont enseignés à un rythme soutenu) et un mode de gestion temporelle : les élèves chassent les temps perdus et cherchent à rentabiliser le temps disponible. Par exemple, un élève rapporte à l’enquêtrice que lui et ses camarades s’amusent à réviser le vocabulaire d’anglais au déjeuner. Le temps devient la mesure de toute chose. De plus, la prépa structure l’ensemble de la vie des élèves : ils en viennent à « voir le monde » par le biais des savoirs qu’on leur enseigne. Ainsi, dans un entretien, une élève raconte comment alors qu’elle se verse un jus d’orange, elle a commencé à étudier la pression, les forces qui s’exercent sur le liquide…

Il s’agit également (et surtout ?) de « gérer sa vie » en s’accordant un temps de loisirs et de sommeil pour être plus efficace dans son travail. Dans le cas des prépas commerciales, les soirées, les sorties culturelles ou les loisirs font partie du scolaire : le capital social, culturel et international peuvent être valorisés par les élèves lors des épreuves de « culture générale » ou des entretiens de personnalité. Bref, l’ensemble de la vie de l’élève est inclus dans la prépa, soit comme moyen de « tenir » en prépa en ayant une bonne « hygiène de vie » (sociabilité et loisirs compris) soit comme moyen d’enrichir son CV.

Cependant, les élèves ne sont pas passifs vis-à-vis de la volonté « d’enveloppement » de la classe prépa. Elle détaille ainsi leur « vie clandestine » : les actes de fraude (triche aux devoirs surveillés, entente entre les élèves pour désigner le « volontaire » qui passera au tableau afin d’épargner aux autres élèves de préparer l’exercice), les techniques d’évasion (faire autre chose ou dormir pendant un cours, copier ce qu’il y a au tableau sans comprendre, travailler avec la télévision en fond sonore) et les techniques de distanciation (imitations des professeurs, fous rires en cours). La « vie clandestine » que peuvent avoir les élèves dans ou à côté de la prépa est pourtant ambigüe : s’agit-il de résister ou de rentabiliser le temps disponible ? En effet, les techniques d’évasion semblent finalement des moyens de travailler plus, en optimisant le temps disponible ou en rendant supportable le temps de travail personnel. Même la vie amoureuse est mise au service du travail, parce qu’elle permet de « faire des pauses » et de décompresser, voire parce qu’elle permet de travailler plus (en travaillant avec son petit-e ami-e quand il-elle est également en prépa).

Bref, la prépa repose à la fois sur un gouvernement des élèves (par le biais des cours à un rythme soutenu, des interrogations fréquentes, des injonctions répétées au travail mais aussi un rappel constant des exigences des concours) et sur un auto-gouvernement (par une intériorisation de l’urgence et par une façon de voir l’ensemble des aspects de sa propre vie comme en lien avec la prépa, dans le cas des loisirs et du repos soit comme un « sas de décompression » qui permet de tenir, soit comme quelque chose qui permet de travailler mieux ou qui peut être réinvesti dans le scolaire).

Ce livre est bien écrit et agréable à lire. Cependant, en bonne étudiante en genre, je regrette que cette dimension ne soit pas plus prise en compte. Le seul moment où la question est abordée, c’est à l’occasion d’une étude de cas (une jeune fille qui ne cesse de restreindre ses ambitions par rapport aux capacités scolaires qu’indiquent son classement, par exemple en intégrant une école moins prestigieuse que celles auxquelles elle aurait pu prétendre). J’aurais aimé en savoir plus sur l’intégration des filles au sein des prépa scientifiques (qui sont je crois minoritaires au sein des classes), ou la façon dont la « féminité » (ou son absence)  est éventuellement commentée par les professeurs pendant les colles, la façon dont l’internat peut être (ou non) un espace de sociabilité sexué ; la valorisation de qualités « féminines » ou « masculines » lors des colles ou en ce qui concerne l’attitude des élèves au travail…

J’aurais également aimé que l’analyse de l’impact de la prépa sur les élèves s’inscrive dans un temps plus long, une perspective plus large, en interrogeant davantage la façon dont les élèves disent avoir été changés durablement par la prépa (changement de projet professionnel, des goûts ou des traits de personnalité, sentiment de malaise face au moindre de travail exigé après avoir intégré une école ou au contraire soulagement…).

Enfin, j’ai une réserve de fond. C’est seulement dans le dernier chapitre que l’auteur expose les différences entre les prépas commerciales et scientifiques. Dans la majorité du livre, elle traite « la prépa » comme un ensemble indifférencié. Cependant, j’ai le sentiment que « la prépa » qui y est décrite est avant tout la prépa scientifique, dans la mesure où le travail de l’apparence, les sorties… y sont décrites comme du « hors-travail », alors qu’elles sont considérées comme une partie du travail des prépas commerciales.

Un passage m’a interpellée : Muriel Darmon évoque la façon dont chaque section considère l’autre comme « bizarre ». Les scientifiques trouvent les commerciaux « pas sérieux », les commerciaux considèrent que la prépa scientifique constitue un « bourrage de crâne » (contrairement à la prépa commerciale qui permettrait une ouverture culturelle et des connaissances plus diversifiées). Or, quand moi j’étais en prépa littéraire, je considérais que les autres prépas constituaient un « bourrage de crâne » alors que la nôtre permettait un vrai enrichissement culturel et intellectuel. Bref, il y a un livre à écrire sur les prépa littéraires, soit pour étudier en quoi elles présentent (ou non) un rapport différent aux savoirs enseignés et à l’objectif des concours, soit pour travailler les logiques de distinction (entre sections, entre lycées).

Bref, je sais quoi faire dans dix ans.

Muriel Darmon, Classes préparatoires – la fabrique d’une jeunesse dominante, La découverte (coll. « SH/Laboratoire de sciences sociales »), 2013

[1] Ce sont des oraux blancs auxquels sont soumis les élèves de prépa, seuls ou en petit groupe, une à plusieurs fois par semaine).

[2] Malgré le caractère apparemment « désintéressé » de ces savoirs vis-à-vis du monde du travail, certaines matières ou épreuves du concours ont une utilité directe dans le monde professionnel : les entretiens de personnalité des prépas commerciales préparent aux entretiens d’embauche, les exercices comme le résumé ou plus largement les présentations à l’oral des colles, mais aussi l’apprentissage de la gestion de l’urgence (cette dernière étant intrinsèquement liée aux classes prépa)…


[1] Ce sont des oraux blancs auxquels sont soumis les élèves de prépa, seuls ou en petit groupe, une à plusieurs fois par semaine).

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