Comme un cheveu sur la soupe – escapade à Cours-particulersland

Comme beaucoup d’étudiants en lettres-et-sciences-humaines (et autres), je me suis lancée dans les cours particuliers pour me payer le coiffeur. Et comme beaucoup de personnes paresseuses, je me suis fait engager par une agence.

C’était comme une histoire d’amour. Au début, on ne sait pas trop dans quoi on s’engage, on est un peu fébrile, on essaye de se présenter sous son meilleur jour. J’aurais dû m’inquiéter quand on m’a fait visionner une vidéo de présentation en novlangue marketing, enjoignant la jeune recrue à « avoir confiance en l’élève pour que l’élève ait confiance en lui » car « la réussite est un droit à qui s’en donne les moyens » (c’est-à-dire les parents de la classe moyenne et supérieure qui sont inquiets de l’avenir scolaire de leurs enfants), et un certain nombre de formules creuses pour convertir le jeune engagé à l’esprit de l’entreprise. C’est sans doute un poil audacieux lorsque les liens des « salariés » avec l’entreprise sont pour le moins distendus. 20 minutes plus tard, on n’a rien appris, à part la façon dont on va être payés et que Cours-particuliersland, c’est formidable. Cette vidéo aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais comme au début d’une relation, on ne fait pas attention, dans l’ivresse de la reconnaissance.

J’ai passé une année aux côtés de l’agence, comme une amourette intermittente, on s’appelle de temps en temps pour se donner des nouvelles, tout se passait pour le mieux et je recevais mes chèques à la fin du mois.

Mais comme souvent dans une histoire d’amour, l’autre commence à changer, à votre insu. Des locaux, tout nouveau tout beau. Une proposition de cours collectifs, apparemment un job de planqué : de l’aide aux devoirs (donc pas de préparation, et peu d’implication, presque de la surveillance, un livre à la main), offre sans engagement. J’ai accepté étourdiment, comme on accepte d’emménager en couple, avant de vous rendre compte que votre moitié colonise la moitié de votre bibliothèque avec des guides pratiques de self help, ou qu’elle passe des heures à se coiffer dans la salle de bain.

Très vite, j’ai senti que ça devenait sérieux. On me proposait davantage de rendez-vous, on m’a fait signer un contrat de 25 heures (avec mon sang). A raison de deux heures par semaine, quasiment un engagement à vie. Le piège s’est refermé pour moi, à l’occasion d’une « réunion pédagogique ». Sur les chaises, des sacs estampillés d’un hibou, Athéna déesse de la Sagesse guide notre craie, plein de prospectus en papier glacé, histoire qu’on reparte pas les mains vides. Si ça marche pour les séminaires d’entreprise, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas pour les réunions de professeurs particuliers. Là, j’ai compris que l’agence en attendait plus de notre relation.

D’abord les présentations d’usage des différents conspirateurs, qui prirent un certain temps, surtout lorsqu’il a été question de dire ce que nous apportent les cours particuliers et pourquoi c’est si bon, ce que je trouve assez malhonnête envers des personnes qui n’y voient qu’une opportunité alimentaire. Certains profs, transfigurés, expliquaient que Cours-particuliersland est formidable et prend soin de ses employés. On était à un meeting Apple, « je donne des cours particuliers et j’adore ça ».

Puis vient le temps du Powerpoint. Le fameux non-support qui montre qu’on a du matériel technologique et qu’on a préparé la réunion, mais qui sert surtout à faire joli (dans le meilleur des cas), le degré zéro du Logos. C’est un peu comme une coupe de cheveux ratée, on essaye de se rassurer en l’exhibant mais en fait on tente d’attirer l’attention de nos interlocuteurs sur tout autre chose. J’étais perdue.

La présentation du projet en tant que tel était plutôt succincte (en fait, j’ai déduit ce dont il était question plus qu’on ne me l’a expliqué), noyé au milieu de « piliers de notre réussite », « activateurs de performance scolaire ». Autocongratulation subtile des enseignants élus et de l’équipe pédagogique qui les encadrent, strié de psychologisation pédagogique, basé sur l’empowerment des élèves grâce à une pédagogie active (quoi que cela puisse signifier) et à leur responsabilisation, et sur leur motivation (forcément liée à un projet d’orientation), il s’agit de faire oublier la manne financière sous des abords humanitaires. Il faut SAUVER les élèves, d’eux-mêmes et de la médiocrité, grâce à des bonnes âmes passionnées et proactives, c’est-à-dire nous les profs, qui avons été choisis parmi la masse médiocre des enseignants lambda. Mes amis, nous allons lutter contre l’échec scolaire et la déperdition du système éducatif français, nous ne sommes ni plus ni moins que l’équipe Mission impossible de l’agence de cours particuliers. Notre mission, si nous l’acceptons : faire de nos élèves de premiers de la classe. Pardon, il s’agit de leur faire découvrir leurs « réelles capacités », afin de « les utiliser pour faire aboutir leur projet scolaire » et de « donner les moyens aux élèves d’atteindre l’excellence ». Armés de notre pédagogie innovante (en gros, les profs écrivent avec des stylets sur leurs tablettes au lieu d’écrire au Veleda sur un tableau blanc) et de notre approche « positive et stimulante », galvanisés par le Powerpoint et nos nouveaux sacs en toile, nous allons sauver le monde. Enfin, des élèves dont les parents peuvent investir dans un large programme d’éducation parallèle.

A raison de plusieurs heures hebdomadaires de cours supplémentaires, d’examens blancs et de stages obligatoires pendant les vacances (y compris méthodologique, s’il vous plait), ça ressemble vaguement à du bourrage de crâne, ambiance juku japonaise. Et d’une offre pour riches. Surtout quand on entend parler de projets de conseils de classe entre les différents enseignants qui suivent le même élève, et d’une offre s’adressant aux élèves moyens, voire bons. Ne méritent d’être bons que ceux qui le sont déjà un peu. En gros, si tu es bon à l’école, tu as le droit d’en intégrer une deuxième, parce que chez nous on cultive le goût de l’apprentissage. Chanceux, va.

C’était très étrange d’assister à cette tentative d’entrainer les enseignants dans une culture d’entreprise exaltée, de les convertir, de les inciter à manifester bruyamment leur adhésion au projet, à trainer dans les locaux en dehors des heures de cours afin de devenir tous amis, solidaires et échanger des trucs et astuces pédagogiques.

Le temps s’éternise, scandé de non-informations et de remarques creuses, un peu comme quand votre moitié vous parle de sa passion pour les crevettes orientales de Moranoland. Je me demande un peu pourquoi je suis venue, un peu comme quand vous vous retrouvez face à une bague de fiançailles, tenue par une personne avec qui vous sortez pour passer le temps. Je ne me sens pas vraiment sur le point d’entrer en transe et de communier avec le tableau-écran, et je ne suis pas suffisamment passionnée par l’éducation scolaire pour me convertir à une nouvelle Eglise de pédagogie innovante. La présentation s’achève, l’intervenante-entraineuse de salle demande à la cantonade « est-ce que ça vous tente ? ». Elle aurait pu lancer « est-ce que vous êtes chauds ce soir ? », ça serait passé comme un charme.

Quand enfin la réunion prend fin, j’espère pouvoir prendre mes jambes à mon cou, en espérant qu’on m’ait convoquée sur un malentendu et qu’on oubliera que j’étais censée être impliquée dans cette aventure, où je me suis embarquée à mon insu. Evidemment, ils ont tout prévu : un petit buffet nous retient en otage, des personnes de l’équipe circulent avec des petits fours et des mains tendues « je suis tellement heureux-se de vous rencontrer ! » et « vous êtes sûre que vous ne voulez rien boire ? ». Obligée de faire tapisserie et mine d’avoir des hautes connaissances d’enseignement, forgées par six mois d’expérience de cours.

J’aurais mieux fait d’aller chez le coiffeur.

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